LA FEMME
Sothie doit être femme comme Emile est homme , c'est-à-dire a voir tout ce qui convient à la constitution de son espece et de son sexe pour remplir sa place dans l’ordre physique et moral. Commençons donc par examiner les conformités et les différences de son sexe et du nôtre.
En tout ce qui ne tient pas an sexe, la femme est homme: elle a les mêmes organes, les mêmes besoins . les mêmes facultés ; la machine est construite de la même maniéré , les pièces en sont les mêmes , le jeu de l’une est celui de l'autre, la ligure est semblable; et, sous quelque rapport qu’on les considéré, ils ne different entre eux que du plus au moins.
En tout ce qui tient au sexe , la femme et l’homme ont par-tout des rapports et par-tout des différences ; la difficulté de les comparer vient de celle de déterminer dans la constitulion de l’un et de l’autre ce qui est du sexe et ce qui n’en est pas. Par l’anatomie comparée , et même à la seule inspection , l’on trouve entre eux des différences générales qui paroissent ne
LITRE T. i3i
point tenir an sexe ; elles y tiennent pourtant, mais par des liaisons que nous sommes hors d’état d'appercevoir : nous ne savons j usqu’où ces liaisons peuvent s’étendre ; la seule chose que nous savons avec certitude est que tout ce qu’ils ont de commun est de l’espece, et que tout ce qu’ils ont de différent est du sexe. Sous ce double point de vue , nous trouvons entre eux tant de rapports et tant d’oppositions, que c’est peut-être une des merveilles de la nature d’avoir pu faire deux êtres si semblables en les constituant si différemment.
Ces rapports et ces différences doivent influer sur le moral ; cette conséquence est sensible, conforme à l'expérience , et montre la vanité des disputes sur la préférence ou l’égalité des sexes : comme si chacun des deux, allant aux fins de la nature selon sa destination particulière, n’étoit pas plus parfait en cela, que s’il ressembloit davantage à l’autre! En ce qu’ils ont de commun, ils sont égaux : en ce qu’ils out de différent, ils ne sont pas comparables. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se res ernbler d’esprit que de visage, et la perfection n’est pas susceptible de plus et de moins.
Dans l’union des sexes, chacun concourt également à l’objet commun , mais non pas de la même maniéré. De cette diversité nait la première différence assignable entre les rapports moraux de l'uu et de l'autre. L’un doit être actif et fort , l'autre passif et foible : il faut nécessairement que l'un veuille et puisse, il suffit que l’autre résiste peu.
Ce principe établi , il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme. Si l’homme
Émile.
doit lui plaire à son tour. c’est d’une nécessité moins directe : son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n'est pas ici la loi de l’amonr, j’en conviens; mais c’est celle de la nature, antérieure à l’amonr même.
Si la femme est faite pour plaire et pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l’homme au lien de le provoquer : sa violence à elle est dans ses charmes ; c’est par eux qu’elle doit le contraindre à trouver sa force et à en user. L’art le plus sûr d’animer cette force est de la rendre nécessaire par la résistance. Alors l’amour-propre se joint au désir, et l'un triomphe de la victoire que l’autre lui fait remporter. De là naissent l’attaque et la défense , l’audace d'un sexe et la timidité de l'autre, enfin la modestie et la honte dont la nature arma le foible pour asservir le fort.
Qui est-ce qui peut penser quelle ait prescrit indifféremment les mêmes avances aux uns et aux antres , et que le premier à former des désirs doive être aussi le premier à les témoigner? Quelle étrange dépravation de jugement! L’entreprise ayant des conséquences si différentes pour les deux sexes , est-il naturel qu’ils aient la même audace à s’y livrer? Comment ne voit-on pas qu'avec une si grande inégalité dans la mise commune, si la réserve n'imposoit à l’un la modération que la nature impose à l'autre , il en résulteroit bientôt la ruine de tous deux , et que le genre humain périroit par les moyens établis pour le conserver? Avec la facilité qu’ont les femmes d’émouvoir les sens des hommes, et d'aller réveiller au fond de leurs cœurs les restes d'un tempérament
presque éteint , s’il étoit quelque malheureux climat sur la terre où la philosophie eût introduit cet usage , sur-tout dans les pays chauds, où il naît plus de femmes que d’hommes , tyrannisés par elles, ils serôient enfin leurs victimes, et se verroient tous traîner à la mort sans qu’ils pussent jamais s’en défendre.
Si les femelles des animaux n’ont pas la même honte , que s’ensuit-il ? Ont-elles, comme les femmes, les désirs illimités auxquels cette honte sert de frein? Le désir ne vient pour elles qu’avec le besoin ; le besoin satisfait, le désir cesse; elles ne repoussent plus le mâle par feinte (i), mais tout de bon : elles font tout le contraire dp ce que faisoit la fille d’Auguste, elles ne reçoivent plus de passagers quand je navire a sa cargaison. Même quand elles sont libres , leurs temps de bonne volonté sont courts et bientôt passés; l’instinct les pousse et l’instinct les arrête. Où sera le supplément de cet instinct négatif dans les femmes quand vous leur aurez ôté la pudeur? Attendre qu’elles ue se soucient plus des hommes, c’est attendre qu’ils ne soient plus bons à rien.
L’Etre suprême a voulu faire en tout honneur à l’espece humaine: en donnant à l’homme des penchants sans mesure, il lui donne en même temps la loi qui les réglé , afin qu’il soit libre et se commande
(i) J'ai déjà remarqué que les refus de simagrée et d’agacerie sont communs à presque, toutes les lemelles, même parmi les animaux, et même quand elles sont le plus disposées a se rendre ; il faut n’avoir jamais observé leur manège pour disconvenir de cela.
Èmii.f. 3.
à lui-même: en le livrant à des passions iinmodé rées , il joint à ces passions la raison ponr les gouverner : en livrant la femme a des désirs illimités, il joint à ces désirs la pudeur pour les contenir. Pour surcroît, il ajoute encore une récompense actuelle an bon usage de ses facultés, savoir le goût qu’on prend aux choses honnêtes lorsqu’on en fait la réglé de ses actions. Tout cela vaut bien, ce me semble, l'instinct des bêtes.
Soit donc que la femelle de l’homme partage ou non ses désirs et veuille ou non les satisfaire , elle le repousse et se défend toujours, mais non pas toujours avec la même force , ni par conséquent avec le même succès. Pour que l’attaquant soit victorieux , il faut que l'attaqué le permette ou l’ordonne; car que de moyens adroits n'a-t-il pas ponr forcer l'agresseur d’user de force I Le plus libre et le plus doux de tous les actes n’admet point de violence réelle, la nature et la raison s’y opposent: la nature, en ce qu’elle a pourvu le plus foible d’autant de force qu’il en faut ponr résister quand il' lui plail ; la raison , en ce qu’une violence réelle est non seulement le pins brutal de tous les actes , mais le plus contraire à sa lin, soit parceque l’homme déclare ainsi la guerre à sa compagne, et l’autorise à défendre sa personne et sa liberté aux dépens même de la vie de l'agresseur , soit parceque la femme seule est ju^e de l’état où elle se trouve, et qu’un enfant n’auroit point de pere si tout homme en pouvoit usurper les droits.
Toici donc une troisième conséquence delà constitution des sexes, c’est que le plus fort soit le mai-
LITRE T. . r35
tre en apparence et dépende en effet du plus 'bible ; et cela, non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de protecteur , mais par une invariable loi de la nature , qui , donnant à la femme plus de facilité d’exciter les désirs qu’à l’homme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci, malgré qu’il en ait, du bon plaisir de l’antre , et le contraint de chercher à soil tour à lui plaire pour obtenir qu’elle consente à le laisser être le plus fort. Alors ce qu’il y a de plus doux pour l’homme dans sa victoire est de douter si c’est la foiblesse qui cede à la force , ou si c’est la volonté qui se rend ; et la ruse ordinaire de la femme est de laister toujours ce doute entre elle et lui. L’esprit des femmes répond en ceci parfaitement à leur constitution : loin de rougir de leur foiblesse elles en font gloire ; leurs tendres muscles sont sans résistance; elles affectent de ne pouvoir soulever les pins légers fardeaux ; elles auroient honte d’étre fortes. Pourquoi cela ? Ce n’est pas seulement pour paroître délicates , c’est par une précaution plus adroite : elles se ménagent de loin des excuses et le droit d’être foibles au besoin.
Le progrès des lumières acquises par nos vices a beaucoup changé sur ce point les anciennes opinions parmi nous, et l’on ne parle plus gucre de violences depuis qu’elles sont si peu nécessaires, et que les hommes n’y croient plus (2): au- lieu qu’elles sont
(2 II peut y avoir une telle disproportion d’âge et de force qu’une violence réelle ait beu; mais traitant ici de l’état rclatil des sexes selon l’ordre de la nature, ;c les
i36 ÉMILE,
très communes dans les hautes antiquités grecques et juives, parceque ces mêmes opinions sont dans la simplicité de la nature, et que la seule expérience du libertinage a pu les déraciner. Si l'on cite de nos jours moins d’actes de violence, ce n’est sûrement pas que les hommes soient plus tempérants , mais c’est qu’ils ont moins de crédulité , et que telle plainte qui jadis eût persuadé des peuples simples ne feroit de nos jours qu’attirer les ris des moqueurs ; on gagne davantage à se taire. Il y a dans le Deutéronome une loi par laquelle une lille abusée étoit punie avec le séducteur, si le délit avoit été commis dans la ville; mais s'il avoit été commis à la campagne ou dans des lieux écartés, l’homme seul étoit puni ; Car , dit la loi , la fille a crié , et n’a point été entendue. Cette bénigne interprétation apprenoit aux filles à ne pas se laisser surprendre en des lieux fréquentés.
L’effet de ces diversités d’opinions sur les mœurs est sensible. La galanterie moderne en est l’ouvrage. Les hommes trouvant qne leurs plaisirs dépendoient plus de la volonté du beau sexe qu’ils n’avoient cru , out captivé cette volonté par des complaisances dont il les a bien dédommagés.
Voyez comment le physique nous amené insensiblement au moral , et comment de la grossière union des sexes naissent pen-à-peu les plus douces lois de l'amour. L’empire des femmes n’est point à elles parceque les hommes l’ont voulu , mais parce-
prendstous deux dans le rapport commun qui constitue cet état.
qn'ainsi le veut la nature : il étoit à elles avant qu’elles parussent l’avoir. Ce même Hercule qui crut faire violence aux cinquante lilles de Tliespius lut contraint de filer près d’Ompliale; et le fort Samson n’étoit pas si fort que Dalila. Cet empire est aux femmes , et ne peut leur être ôté , même quand elles en abusent : si jamais elles pouvoieut le perdre , il v a long temps qu’elles l’auroient perdu.
11 u’v a nulle parité entre les deux sexes quant à la conséquence du sexe. Le mâle n’est tnâle qu en certains iustants,la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins toute sa jeunesse; tout la rappelle sans cesse à son sexe . et , pour en bien remplir les fonct ions , il lui fant une constitution qui s’y rapporte. Il lui faut du ménagement durant sa grossesse , il lui faut du repos dans ses couches, il lui faut une vie molle et sédentaire pour allaiter ses enfants; il lui faut pour les élever de la patience et de la douceur , un 7.ele, une affection que rien ne rebute; elle sert de liaison entre eux et leur pere, elle seule les lui fait aimer et lui donne la confiance de les appeler siens. Que de tendresse et de soins ne lui fautil point pour maintenir dans l’union tonte la famille ! Et enfin tout cela ne doit pas être des vertus . mais des goûts , sans quoi l’espece humaine seroit bientôt éteinte.
La rigidité des devoirs relatifs des deux sexes n’est ni ne peut être la même. Quand la femme se plaint là - dessus de l’injuste inégalité qu’y met l'homme , elle a tort ; cette inégalité n’est point un» institution humaine, ou du moins elle n’est point l’ouvrage du préjugé . mais de la raison : c’est a
celui des deux que la nature a chargé du dépôt des enfants d'en répondre à l’autre. Sans doute il n’est permis à personne de violer sa foi . et tout mari infidèle qui prive sa femme du seul prix des austères devoirs de son sexe est nn homme injuste et barbare : mais la femme infidèle fait plus, elle dissont la famille, et brise tous les liens de la nature ; en donnant à l’homme des enfants qui ne sont pas à lui , elle trahit les uns et les antres , elle joint la perfidie à l’infidélité. J’ai peine à voir quel désordre et quel crime ne tient pas à celui-là. Shl est nn état affreux an monde . c’est celui d'un malheureux pere qui, sans confiance en sa femme , n’ose se livrer aux plus doux se.ntiments de son cœur, qui donie en embrassant son enfant s'il n’embrasse point l’enfant d'un autre, le gage de son déshonneur, le ravisseur du bien de ses propres enfants. Qu’est-ce alors que la famille , si ce n’est une société d’ennemis secrets qu’nne femme coupable arme l’nn contre l’autre en les forçant de feindre de s'entr’aimer?
11 n’importe donc pas seulement que la femme soit lidele , mais qu'elle soit jugée telle par son mari, par ses proches, par tout le monde; il importe qu’elle soit modeste, attentive, réservée, et qu’elle porte aux yeux d’autrui, comme en sa propre conscience , le témoignage de sa vertu. Enfin, s il importe qn’un pere aime ses enfants, il importe qu'il estime leur mere. Telles sont les raisons qui mettent l’apparence même an nombre des devoirs des femmes , et leur rendent l’honneur et la réputation non moins indispensables que la chasteté. De
LITRE V. i39
ççs principes dérive, avec la différence morale des sexes , un motif nouveau de devoir et de convenance qui prescrit spécialement aux femmes 1 attention la plus scrupuleuse sur leur conduite, sur leurs maniérés . sur leur maintien. Soutenir vaguement que les deux sexes sont égaux et que leurs deyoirs sont les mêmes , c’est se perdre en déclamations vaines , c’est ne rien dire tant qu’on ne répondra pas à cela.
N’est-ce pas une maniéré de raisonner bien solide de donner des exceptions pour réponse à des lois générales aussi bien fondées? Les femmes, ditesvous, ne font pas toujours des enfants. Non; mais leur destination propre est d’en faire. Quoi .' parcequ’il y a dans l'univers une centaine de grandes villes où les femmes vivant dans la licence font peu d'enfants, vous prétendez que l'état des femmes est d en faire peu! Et que deviendraient vos villes, si les campagnes éloignées , où les femmes vivent plus simplement et plus chastement, ne réparaient la stérilité des dames? Dans combien de provinces les fpmiues qui n’ont fait que quatre ou cinq entant? p.issent pour peu fécondes ( j ) ! Enfin, que telle ou telle femme fasse peu d’enfants , qu’importe ? L’état
(3) Sans cela l’espece dépérirait nécessairement : pour qu elle se conserve, il faut, tout compensé, que chaque icmme fasse à-peu-près quatre enfants; car des enfants qui naisseut il en meurt près de la moitié avant qu’ils puissent en avoir d’autres, et il en faut deux restants pour représenter le pere et la mi re. Voyez si les villes vo.us fourniront cette population-là.
i4o ÉMILE,
de la femme est-il moins d'être mere et n’est-ce pas par des lois générales que la nature et les mœurs doivent pourvoir à cet état ?
Quand il y auroit entre les gros- esses d'aussi longs intervalles qu’on le suppose, une femme changera-t-elle ainsi brusquement et alternativement de maniéré de vivre sans péril et sans risque? Sera-t-elle aujourd’hui nourrice et demain gnerriere? Changera-t-elle de tempérament et de goûts comme un caméléon de couleurs? Passera-t-elle tout-à-coup de l’ombre de la clôture et des soins domestiques aux injures de l’air, aux travaux, aux fatigues, aux périls de la guerre? Sera-t-elle tantôt craintive (i) et tantôt brave , tantôt délicate et tantôt robuste ? Si les jeunes gens élevés dans Paris ont peine à supporter le métier des armes, des femmes qui n’ont jamais affronté le soleil, et qui savent à peine marcher, le supporteront-elles après cinquante ans de mollesse? Prendront-elles ce dur métier à l’âge où les hommes, le quittent ?
Il y a des pavs où les femmes accouchent presque sans peine, et nour: issent leurs enlants presque sans soin ; j’en conviens : mais, dans ces mêmes pavs, les hommes vont demi-nuds en tout temps, terrassent les bêtes féroces, portent un canot comme un havresac, font des chasses de sept ou huit cents l eues , dorment à l’air à plate-terre , supportent des fatigues incroyables , et passent plusieurs jours sans
(4) La timidité des femmes est encore un instinct de la nature contre le double risque qu elles courent durant leur grossesse.
manger. Quand les femmes deviennent robustes , les hommes le deviennent encore plus ; quand les hommes s’amollissent, les femmes s’amollissent davantage : quand les deux termes changent également, la différence reste la même.
Platon , dans sa République , donne anx femmes les mêmes exercices qu’aux hommes ; je le crois bien. Avant ôté de son gouvernement les familles particulières , et ne sachant plus que faire des femmes , il se vit forcé de les faire hommes. Ce beau génie avoit tout combiné , tout prévu : il alloit audevant d’une objection que personne peut-être n'eut songé à lui faire : mais il a mal résolu celle qu’on lui fait. Je ne parle point de cette prétendue communauté de femmes dont le reproche tant répété prouve que ceux qui le lui fout ne l’ont jamais lu; je parle de cette promiscuité civile qui confond partout les deux sexes dans les mêmes emplois, dans les mêmes travaux , et ne peut manquer d’engendrer les plus intolérables abus ; je parle de cette subversion des plus doux sen’iments de la nature , immolés à nu sentiment artificiel qui ne pext subsister que par eux : comme s’il ne falloit pas une prise naturelle pour former des liens de convention ! comme si l’amour qu’on a pour ses proches n’étoit pas le principe de celui qu'on doit à 1 état ! comme si ce n'étoit pas par la petite patrie, qui est la famille, que le coeur s’attache à la grande ! comme si ce n'étnil pas le bon fils, le bon mari , le bon perc, qui font le bon citoyen !
Dés qu’une fois il est démontré que 1 homme et la femme ne sont ni ne doivent être constitués de
même de caractère ni de tempérament, il s’ensuit qn’ilsne doivent pas avoir la même éducation. En suivant les directions de la nature, ils doivent agir de concert, mais ils ne doivent pas faire les mêmes choses; la fin des travaux est commune, mais les travaux sont différents , et par conséquent les goûts qui les dirigent. Après avoir tâché de former l’homme naturel , pour ne pas laisser imparfait notre ouvrage , voyons comment doit se former aussi la femme qui convient à cet homme.
Youlez-vous toujours être bien guidé ? suivez toujours les indications de la nature. Tout ce qui caractérise le sexe doit être respecté comme établi par elle. Vous dites sans cesse, les femmes ont tel et tel défaut que nous n'avons pas. Votre orgueil vous trompe ; ce seroient des défauts pour vous , ce sont des qualités pour elles ; tout iroit moins bien si elles ne les avoient pas. Empêchez ees prétendus défauts de dégénérer, mais gardez-vous de les détruire.
Les femmes de leur côté ne cessent de crier que nous les élevons pour être vaines et coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester plus facilement les maîtres; elles s’en prennent à nous des défauts que nous leur reprochons. Quelle folie ! Et depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de l’éducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les meres de les élever comme il leur plaît ? E les n’ont point de colleges : grand malheur ! Eh .' plût à Dieu qu il u’v en eût point pour les garçons ! ils seroient plus sensément et plus honnêtement élevés. I'orce-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries? Leur fait-on malgré elles passer
Ja moitié de leur vie à leur toilette , à votre exemple ? Vous empêche-t-ou de les instruire et faire instruire à votre gré? Est-ce notre faute si elles nous plaisent quand elles .sont belles, si leurs minauderies nous séduisent, si l’art qu'elles apprennent de vous nous attire et nous flatte , si nous aimons à les voir mises avec goût, si nous leur laissons affiler à loisir les armes dont elles nous subjuguent ? Eh! prenez le parti de les élever comme des hommes; ils y consentiront de bon coeur. Plus elles voudront leur ressembler , moins elles les gouverneront ; et c'est alors qu’ils seront vraiment les maîtres.
Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également partagées; mais prises en tout , elles se compensent. La femme vaut mieux comme femme et moins comme homme ; par-tout où elle fait valoir ses droits, elle a l’avantage; par-tout où elle veut usurper les nôtres , elle reste au-dessous de nous. Ou ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions ; constante maniéré d’argumenter des galants partisans du beau sexe.
Cultiver dans les femmes les qualités de l’homme , et négliger celles qui leur sont propres , c’est donc visiblement travailler à leur préjudice. Les rusées le voient trop bien pour en être les dupes ; en tâchant d’usurper nos avantages,ellesn'abaudorinent pas les leurs ; mais il arrive de là que . ne pouvant bien ménager les uns et les autres parcequ’ils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre , et perdent la moitié do leur prix. Croyez- moi , mere judicieuse , ne faites point de votre lille un bouuètc homme, comme
x44 ÉMILE.
pour donner nn démenti à la nature; faites-en une honnête femme, et soyez sûre qu’elle eu vaudra mieux pour elle et pour nous.
S’ensuit-il qu elle doive être élevée dans l’ignorance de toute chose et bornée aux seules fonctions du ménage? L’homme fera-t-il sa servante de sa compagnfe ? Se privera-t-il auprès d’elle du plus grand charme de la société? Pour mieux l’asservir l’empêchera-t-il de rien sentir, de rien connoitre ? En fera-t-il un véritable automate? Non , sans doute ; ainsi ne l’a pas dit la nature, qui donne aux femmes un esprit si agréable et si délié ; au contraire, elle veut qu’ elles pensent , qu’elles jugent , qu'elles aiment, qu elles connoissent , qu’elles cultivent leur esprit comme leur ligure; ce sont les armes qu elle leur donne pour suppléer à la force qui leur manque et pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup de choses , mais seulement celles qu’il leur convient de savoir.
Soit que je considéré la destination particulière du sexe , soit que j’observe ses penchants , soit que je compte ses devoirs, tout concourt également à m’indiquer la forme d’éducation qui lui convient. La femme et l’homme sont faits l un pour l’autre j mais leur mutuelle dépendance n’est pas égale : les hommes dépendent des femmes par leurs désirs ; les femmes dépendent des hommes et par leurs désirs et par leurs besoins ; nous subsisterions plntôt sans elles qu’elles sans nous. Pour qu’elles aient le nécessaire , pour qu'elles soient dans leur état, il faut que nous le leur donnions, que nous voulions le leur donner , que nous les en estimions dignes ; elles
dépendent de nos sentiments , du prix que nous mettons à leur mérite , du cas que nous faisons de leurs charmes et de leurs vertus. Par la loi même de la nature les femmes, tant pour elles que pour leurs enfants, sont à la merci des Jugements des hommes : il ne suffit pas qu’elles soient estimables , il faut qu’elles soieut estimées ; il ne leur suflit pas d’être belles , il faut qu’elles plaisent ; U ne leur suffit pas d’être sages, il faut qu’elles soient reconnues pour telles ; leur honneur n’est pas seulement dans leur conduite , mais dans leur réputation ; et il n’est pas possible que celle qui consent à passer pour infâme puisse jamais être honnête. L’homme , en bien faisant, ne dépend que de lui-même, et peut braver le j ugement public; mais la femme, en bien faisant , n’a fait que la moitié de sa tâche , et ce que l’on pense d’elle ne lui importe pas moins que ce qu’elle est en effet. Il suit de là que le système de son éducation doit être à cet égard contraire à celui delà nôtre: l’opinion est le tombeau de la vertu parmi les hommes, et son trône parmi les femmes.
De la bonne constitution des meres dépend d'abord celle des enfants; du soin des femmes dépend la première éducation des hommes ; des femmes dépendent encore leurs mœurs, leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, leur bonheur même. Aiusi toute l’éducatiou des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux , les élever jeunes , les soigner grands , les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce ; voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu’on doit leurappren- ÉMILF. 3. 9
dre dès lear enfance. Tant qu’on ne remontera pas à ce principe , on s'écartera du but , et tous les préceptes qu’on leur donnera ne serviront de tien pour leur bonheur ni pour le nôtre.
Mais quoique toute fetume veuille plaiie aux; hommes et doive le vouloir, il y a bien de la différence entre vouloir plaire à l’homme de mérite, à l’homme vraiment aimable, et vouloir plaire à ces petits agréables qui déshonorent leur sexe et celui qu’ils imitent. Ni la nature ni la raison ne peuvent porter la femme â aimer dans les hommes ce qui lui ressemble, et ce n’est pas non plus en prenant leurs maniérés qu elle doit chercher à s’en faire aimer.
Lors donc que , quittant le ton modeste et pose- de leur sexe, elles prennent les airs de ces étourdis, loin de suivre leur vocation, elles y renoncent , elles s’ôtent à elles-mêmes les droits qu elles pensent usurper. Si nous étions autrement, disent-elles» nous ne plairions point aux hommes. Elles mentent. Il faut être folle pour aimer les fous ; le désir d’attirer ces gens-là montre le goût de celle qui s’y livre. S’il n’y avoit point d hommes frivoles, elle se presseroit d'en laire ; et leurs frivolités sont bien plus son ouvrage que les siennes ne sont le leur. La femme qui aime les vrais hommes . et qui veut leur plaire , prend des moyens assortis à sou dessein- La femme est coquette par état ; mais sa coquetterie change de forme et d’objet selon ses vues : réglons ces vues sur ce. les de la nature, la femme aura l’éducation qui lui convient.
Les petites filles . presque en naissant, aiment la parure: non contentes d’etre jolies , elles veulent
qu'on les trouve telles; on voit dans leurs petits airs que ce soin les occupe déjà; et à peine sontelles en état d’entendre ce qu’on leur dit , qu’on les gouverne en leur parlant de ce qu’on pensera d’elles. Il s’en faut bien que le même motif très indiscrètement proposé aux petits garçons n’ait sur eux le même empire. Pourvu qu’ils soient indépendants et qu ils aient du plaisir, ils se soucient fort peu de ce qu’on pourra penser d’enx. Ce n’est qu’à force de temps et de peine qu’on les assujettit à la même loi.
De quelque part que vienne aux filles cette première leçon , elle est très bonue. Puisque le corps nait pour ainsi dire avant l’aine, la première culture doit être celle dn corps : cet ordre est commun aux deux sexes. Mais l’objet de celte culture est différent; dans l'un cct objet est le développement des forces, dans 1 autre il est celui des agréments: non que ces qualités doivent être exclusives dans chaque sexe , l’ordre seulement est renversé ; il faut assez de force aux femmes pour faire tout ce quelles font avec grâce ; il faut assez d’adresse aux hommes pour faire tout ce qu’ils font avec facilite.
I ai 1 extreme mollesse des femmes commencé celle des hommes. Les femmes ne doivent pas être robustes comme eux , mais pour eux , pour que les hommes qui naîtront d’elles le soient aussi. En ceci les couvents , ou les pensionnaires ont une nourriture grossière , mais beaucoup d'ébats, de courses 4 de jeux en plein air et dans des jardins , sont à préférer a la maison paternelle, ou une fille, délicatement nourrie, toujours flattée ou tancée, toujours
î4» Émile.
assise sous les yeux de sa mere dans une chambre bien close . n’ose se lever, ni niarcber , ni parler, ni souffler, et n’a pas un moment de liberté pour jouer , sauter , courir, crier , se livrer à la pétulance naturelle à son âge : toujours on relâchement dangereux , ou sévérité mal entendue; jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps et le cœur de la jeunesse.
Les filles de Sparte s’exereoient , comme les garçons. aux jeux militaires , non pour aller a la guerre^ mais pour porter un jour des enfants capables d’en soutenir les fatigues. Ce n'est pas là ce rjne j’approuve: il n'est point nécessaire pour donner des soldats à l’état que les raeres aient porté le mousquet et fait l’exercice à la prussienne : mais je trouve qn’en général l’éducation grecque éloit très bien entendue en cette partie. Les jeunes filles paroissoient souvent en public, non pas mêlées avec les garçons, mais rassemblées entre elles. Il n’v avoit presque pas une fête, pas un sacrifice, pas une cérémonie , où l’on ne vit des bandes de filles des premiers citoyens couronnées de fleurs , chantant des hymnes, formant des chœurs de danses , portant des corbeilles , des vases, des offrandes , et présentant aux sens dépravés des Grecs un spectacle charmant et propre à balancer le mauvais effet de leur indécente gymnastique. Quelque impression que fit cet usage sur les cœurs des hommes, toujours étoitil excellent pour donner au sexe une bonne constitution dans la jeunesse par des exercices agréables, modérés, salutaires , et pour aiguiser et former son
goût par le désir continuel de plaire, sans jamais exposer ses mœurs.
Sitôt que ces jeunes personnes étoiont mariées , on ne les vovoit plus eu publie; ren.'èrra es dans leurs maisons , elles bornaient tons leurs soius à leur ménage et à leur famille. Telle est la maniéré de vivre que la nature et la raison prescrivent au sexe. Aussi de ces meres-là naissoieut les hommes les plus sains, les plus robustes, les mieux faits de la terre; et malgré le mauvais renom de quelques isles, il est constant que de tons les peuples du monde , sans en excepter même les Romains , on n’en cite aucun où les femmes aient été a la fois plus sages et plus aimables, et aient mieux réuni les mœurs et la beauté que 1'ancieuue Grèce.
On sait que l'aisance des vêtements qui ne gênoient point le corps contribuoit beaucoup à lui laisser dans les deux sexes ces belles proportions qu on voit dans leurs statues, et qui servent encore de modelé à l'art quand la nature déiigurée a cessé de lui en fournir parmi nous. De toutes ces entraves gothiques , de ces multitudes de ligatures qui tiennent de toutes parts nos membres eu presse , ils n en avoient pas une seule. Leurs femmes ignoroient l'nsage de ces corps de baleine par lesquels les nôtres contrefont leur taille plutôt qu’elles ne la marquent. Je ne puis concevoir que cet abus , poussé en Angleterre à un point inconcevable, n’y fasse pas à la lin dégénérer l’espece , et je soutiens même que l’objet d agrément qu’on se propose en cela est de mauvais goût. Il n’est point agréable de voir une
femme coupée en deux comme une guêpe : cela choque la vue et fait souffrir l'imagination. La finesse de la taille a . comme tout le reste . ses proportions , sa mesure, passé laquelle elle est certainement un défaut: ce défaut seroit même frappant à l’oeil sur le nud : pourquoi seroit-il une beauté sous le vêtement ?
Je n’ose presser les raisons sur lesquelles les femmes s’obstinent à s’encuirasser ainsi : un sein qui tombe, un ventre qui grossit, etc., cela déplait fort, j’en conviens, dans une personne de vingt ans , mais cela ne choque plus à trente ; et comme il faut en dépit de nous être en tont temps ce qu’il plaît à la nature, et que l’œil de l'homme ne s’y trompe point, ces défauts sont moins déplaisants à tout âge qne la sotte affectation d’une petite fille de quarante ans
Tout ce qui gêne et contraint la nature est de mauvais goût ; cela est vrai des parures du corps comme des ornements de l’esprit. La vie , la santé , la raison , le bien-être, doivent aller avant tout ; la grâce ne va point sans l’aisance; la délicatesse n’est pas la langueur, et il ne faut pas être mal-saine pour plaire. On excite la pitié quand on souffre; mais le plaisir et le désir cherchent la fraîcheur de la santé.
Les enfants des deux sexes ont beaucoup d’amusements communs, et cela doit être ; n’eu ont-ils pas de même étant grands ? Ils ont aussi des goûts propres qui les distinguent. Les garçons cherchent le mouvement et le bruit; des tambours, des sabots , de petits carrosses: les filles aiiuenl mieux ce qui donne dans la vue et sert à 5 '"'mentent ; de? T”:r/1,rs
des bijoux, des chiffons, sur-tout des poupées: la poupée est l’amusement spécial de ce sexe; -voilà très évidemment sou goût déterminé sur sa destination. Le physique de l’art de plaire est daus la parure 'c’est tout ce que des enfants peuvent cultiver de cet art.
Voyez une petite fille passer la journée autour de sa poupée, lui changer sans cesse d’ajustement, l'habiller , la déshabiller cent et cent fois , chercher continuellement de nouvelles combinaisons d’ornements bien on mal assortis , il n’importe; les doigts manquent d’adresse , le goût n’est pas formé , mais déjà le penchant se montre : dans cette éternelle occupation le temps coule sans qn’elle y souge; les heures passent, elle n’en sait rien; elle oublie les repas mêmes, elle a plus faim de parure que d’aliments. Mais , direz-vous , elle pare sa poupée et non sa personne. Sans doute: elle voit sa poupée et ne se voit pas , elle ne peut rien faire pour elle-même , elle n’est pas formée, elle n’a ni talent ni force, elle n’est rien encore, elle est toute dans sa poupée , elle y met tonte sa coquetterie. Elle ne l’y laissera pas toujours, elle attend le moment d’être sa poupée elle-même.
Voilà donc un premier goût bien décidé: vous n’avez qu’à le suivre et le ré 1er. Il est sur que la petite voudrait de tout son c eur savoir orner sa poupée , faire ses u nids de manche, son fichu, son falbala , sa dentelle: en tout cela on la fait dépendre si durement du bon plaisir d autrui , qu il lui seroit Lieu plus commode de tout devoir à son industrie. Ainsi vient la raison des premières leçons qu on
lai donne : ce ne sont pas des tâches qu’on lai présentée sont des bontés qu'on a pour elle. Et en effet presque tonies les petites filles apprennent avec répugnance à lire et à écrire; mais quant à tenir l’aigui le, c’est ce qu’elles apprennent toujours volontiers. Elles s’imaginent d’avance être grandes, et songent avec plaisir que ces talents pourront un jour leur servir a se parer.
Cette première route ouverte est facile à suivre : la couture , la broderie , la dentelle , viennent d'elles mêmes. La tapisserie n’est plus si fort à lenr gré les meubles sont trop loin d’elles , ils ne tienneni point à la personne , ils tiennent à d’autres opinions La tapisserie est l'amusement des femmes; de jeune: filles n’y prendront jamais un fort grand plaisir.
Ces progrès volontaires s’étendront aisément jusqu'au dessin, car cet art n’est pas indifférent à celu, de se mettre avecgoùt: mais je ne voudrois poin qu’on les appliquât au paysage, encore moins à 1: figure. Des feuillages, des fruits, des fleurs , de: draperies, tout ce qui peut servir à donner nn con tour élégant aux ajustements, et à faire soi-mêmi un patron de broderie qnand on n'en trouve pas ; son gré, cela leur suffit. En général, s’il imporli aux hommes de borner leurs études à des counois sances d’usage, cela importe encore plus aux fem mes, pareeque la vie de celles-ci, bien que moin laborieuse , étant ou devant être plus assidue â leur soins et plus entrecoupée de soins divers, ne leu permet de se livrer par choix à aucun talent au pré judice de leurs devoirs.
Quoi qu’en disent le* plaisants le bon sens es
LITRE V. i53
également des deux sexes. Les filles en général sont plus dociles que les garçons, et l’on doit même user sur elles de plus d’autorité, comme je le dirai toutà l’heure : mais il nes'ensuit pasque l’on doive exiger d’elles rien dont elles ne puissent voir 1 utilité : l’art des meres est de la leur montrer dans tout ce quelles leur prescrivent, et cela est d’autant plus a sé que l'intelligence dans les filles est plus précoce que dans les garçons. Cette réglé baunit de leur sexe ainsi que du notre, non seulement toutes les études oisives qui n’aboutissent à rien de bon et ne rendent pas même plus agréahles aux autres ceux qui les ont faites , mais même toutes celles dont l'utilité n’est pas de l’âge, et où l’enfant ne peut la prévoir dans un âge plus avancé. Si je ue veux pas qu'on presse un garçon d’apprendre à lire, à plus forte raison je ne veux pas qu on y force de jeunes filles avant de leur faire bien sentir à quoi sert la lectine; et, dans la maniéré dont ou leur montre ordinairement cette utilité, on suit bien plus sa propre idée que la leur. Après tout , où est la nécessité qn'une fille sache lire et écrire de si bonne heure? Aura-t-elle sitôt un ménage à gouverner? Il y en a bien peu qui ne fassent plus d'abus que d’usage de cette fatale science, et toutes sont un peu trop curieuses pour ne pas l’apprendre sans qu'on les y force, quand elles en auront le loisir et l’occasion. Peut-être devroieut-elles apprendre à chiffrer avant tout; car rien n'offre une utilité plus sensibl e en tout temps , ne demande un plus long usage , et ne laisse tant de prise à l’erreur que les comptes. Si la petite n'avoil les ceiises de son goûter que par
une opération d’arithmétique, je vous réponds
qu elle sauroit bientôt calculer.
Je connois une jeune personne qui apprit à écrire plutôt qu’à lire , et qui commença d’écrire avec l’aiguille avant que d’écrire avec la plume. De toute l'écriture elle nevoulut d’abord faireque des O. Elle faisoit incessamment des O grands et petits, des O de tontes les tailles, des O les uns dans les antres , et toujours tracés à rebours. Malheureusement un jour qu’elle étoit occupée à cet utile exercice, elle se vit daus un miroir: et, trouvant que cette atti tude contrainte lui donnoit mauvaise grâce, comme une autre Minerve, elle jeta la plume et ne voulut plus faire des O. Son (rere n’ai moi t pas plus à écrire qu’elle , mais ce qui le fâchoit étoit la êne, et non pas l’air qu’elle lui donnoit. On prit un autre tour pour la ramener a l'écriture : la petite bile étoit dét licate et vaine , elle n’entendoit point qne son linge servit à ses sœurs : on le marquoit , on ne voulut plus le marquer; il fallut ap, rendre à marquer ellejncme : on conçoit le reste dn progrès.
Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes biles . mais imposez-leur-en toujours. L’oisiveté et l’indocilité sont les deux défauts les plus daugereux pour elles, et dont on guérit le moins quand on les a contractés. Les filles doivent être vigilantes et laborieuses : ce n’est pas tout ; elles doivent être gênées de bonne heure. Ce malheur, si c’en est un pour elles , est inséparable de leur sexe ; et jamais elles ne s’en délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute leur vie asservies à la gène la plus continuelle et la plus sé-
ira
vere, qni est celle des bienséances. Il faut les exercer d’abord à la contrainte, abn qu’elle ne leur coûte jamais rien , à domter toutes leurs fantaisies , pour les soumettre aux volontés d’ autrui. Si elles vonloient toujours travailler, on dcvroit quelquefois les forcer à ne rien faire. La dissipation, la frivolité , l’inconstance, sont des défauts qui naissent aisément de leurs premiers goûts corrompus et toujours suivis. Pour prévenir cet abus , apprenez-leur sur-tout à se vaincre. Dans nos insensés établissements , la vie de l’honuéte femme est un combat perpétuel contre elle-méine ; il est juste que ce sexe partage la peine des maux qu’il nous a causés.
Empêchez que les biles ne s'ennuient dans leurs occupations et ne se passionnent dans leurs amusements, comme il arrive toujours dans les éducations vulgaires, où l’on met , comme dit Fénelon , tout l’ennui d’un côté et tout le plaisir de l’autre. Le premier de ces deux inconvénients u aura lien, si on suit les réglés précédentes, que quand les personnes qui seront avec elles leur déplairont. L'ne petite file qui aimera sa mere on sa mie travaillera tout le jour à ses côtés sans ennui: le babil seul la dédommagera de toute sa gène. .Mais, si celle qui la gouverne lui est insupportable , elle prendra dans le même dégoût tout ce qu’elle fera sous ses yeux. Il est très difficile que celles qui ue se plaisent pas avec leurs incres plus qu’avec personne au inonde puissent un jour tourner à bien; mais, pour juger de leurs vrais sentiments, il faut les étudier, et non pas se lier à ce qu'elles disent ; car elles sont (lattcnsrs , dissimulées, et savent de bonne heure >e
i56 ÉMILE.
déguiser. Ou ne doit pas non plus leur prescrire d’aimer leur mere; l’affection ne vient point par devoir, et ce n’est pas ici que sert la contrainte. L’attachement , les soins , la seule habitude . feront aimer la mere de la fille si elle ne fait rien pour s’attirer sa haine. La gêne même où elle la tient , bien dirigée, loin d’affoiblir cet attachement, ne fera que l'augmenter , parceque la dépendance étant un état naturel aux femmes , les filles se sentent faites pbur obéir.
Par la même raison qu’elles ont ou doivent avoir peu de liberté , elles portent à l’excès celle qu’on leur laisse; extrêmes en tout, elles se livrent à leurs jeux avec plus d’emportement encore que les garçons : c'est le second des inconvénients dont je viens de parler. Cet emportement doit être modéré; car il est la cause de plusieurs vices particuliers aux femmes, comme entre autres le caprice et l’engouement, par lesquels une femme se transporte aujourd'hui pour tel ob,et qu'elle ne regardera pas demain. L’inconstance des goûts leur est aussi funeste que leur excès , et l’un et l’autre leur vient de la même source. Ne leur ôtez pas la gaieté, les ris, le bruit, les folâtres jeux, mais empêchez qu’elles ne se rassasient de l’un pour courir à l’autre; ne souffrez pas qu’un seul instant dans leur vie elles ne connoissent plus de frein. Accoutumez -les à se voir interrompre au milieu de leurs jeux, et ramènera d'autris soins sans murmurer. La seule habitude suffit encore en ceci , pareequ’elle ne fait que seconder la nature.
Il résulte de cette contrainte habituelle une doci-
lité dont les femmes ont besoin tonte leur vie , puisqu’elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un homme ou aux jugements des hommes, et qu’il ne leur est jamais permis de se mettre audessus de ces jugements. La première et la plus importante qualité d’une femme est la douceur: faite pour obéir à un être aussi imparfait que l’homme, souvent si plein de vices, et toujours si plein de défauts , elle doit apprendre de bonne heure à souffrir même l'injustice, et à supporter les torts d’un mari sans se plaindre : ce n’est pas pour lui , c’est pour elle qu’elle doit être douce. L’aigreur et l’opiniâtreté des femmes ne font jamais qu’augmenter leurs maux et les mauvais procédés des maris; ils sentent que ce n’est pas avec ces armes-là qu’elles doivent les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes et persuasives pour devenir acariâtres; il ne les fit point foibles pour être impérieuses ; il ne leur donna point une voix si douce pour dire des injures ; il ne leur lit point des traits si délicats pour les défigurer par la colere. Quand elles se fâchent, elles s’oublient : elles ont souvent raison de se plaindre , mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit garder le ton de son sexe ; un mari trop doux peut rendie une femme impertinente ; mais, à moins qu’un homme ne soit un monstre, la douceur d'une femme le ramené, et triomphe de lui tôt ou tard.
Que les fil les soient toujours soumises . mais que les rneres ne soient pas toujours inexorables. Pourfendre docile une jeune personne , il ne faut pas la rendre malhenrruse ; pour la rendre modeste, il ne faut pas l'abrutir ; au contraire, je ne serois pas fi-
i58 ÉMILE.
cbé qn'on lui laissât îuettre quelquefois un peu d’adresse , non pas à éluder la punition dans sa désobéissance, mais à se faire exempter d’obéir. 11 n’est pas question de lui rendre sa dépendance pénible, ■ il suflit de la lni /àire sentir. La ruse est un talent naturel au sexe : et .persuadé que tonsles penchants naturels sont bons et droits par eux-mêmes, je suis d’avis qu’on cultive celui-là comme les autres : il ne s’agit que d’en prévenir l’abus.
Je m’en rapporte sur la vérité de cette remarque à tout observateur de bonne foi. Je ne veux point qu’on examine là-dessus les femmes mêmes; nos gênautes institutions peuvent les forcer d’aiguiser leur espr.t. Je veux qu’on examine les filles, les petites lilles tpii ne font pour ainsi dire que de i.aitre : qu’on .es compare avec les petits garçons du même âge; et, si ceux-ci ne paroissent lourds . étourdis , bêtes , auprès d’elles .j’aurai tort incontestablement. Qu’on me permette un seul exemple pris dans toute la naïveté puérile.
Il est très commun de défendre aux enfants de rien demander à table; car on ne croit jamais mieux réussir dans leur éducation qu’en la surchargeant de préceptes inutiles , comme si un morceau de ceci ou de cela n’étoit pas bientôt accordé ou refusé (ij. Sans (aire mourir sans cesse un pauvre enfant d’une convoitise aiguisée par l’espérance, bout le monde
(5) Un enfant se rend importun quand il trouve sou compte a l’être; mais il ne demandera jamais deux fois la même chose, si la première rc’porse est toujours irrévocable.
sait l'adresse d’nn jeune garçon soumis à cette loi , lequel ayant été oublié à table , s’avisa de demander du sel, etc. .le ne dirai pas qu'on ponvoit le chicaner pour avoir demandé directement du sel et indirectement de la viande; l’omiss.on étoit si cruelle, <jue , quand il eût enfreint ouvertement la loi et dit sans détour qu'il avoit faim , je ne puis croire qu’on l'en eût puni. Mais voici comment sv prit en ma présence une petite bile de six ans dans un cas beaucoup plus difficile ; car , outre qu’il lui étoit rigoureusement défendu de demander jamais rien ni directement ni indirectement, la désobéissance n’eût pas été graciable puis ju’elle avoit mange de tous les plats, hormis un seul dont on avoit oublié de lui donner, et qu’elle convoitoit beaucoup.
Or, pour obtenir qu’on réparât cet oubli sans qu’on put l'accuser de désobéissance, elle lit, en avançant sou doigt, la revue de tous les plats, disant tout liant, à mesure qu’elle les montroit , >J’ai » mangé de ça, j’ai mangé de ça u; mais elle affecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle n’a voit point mangé, que quelqu’un s’en appercevant lui dit : «El de cela en avez-vous mangé? » Oh ! non , reprit doucement la petite gourmande en baissant les yeux, .le n’ajouterai rien ; comparez: ce tourci est une ruse de bile ; l'autre est une ruse de garçon.
Ce qui est est bien, et aucune loi géuérale n’est mauvaise. Cette adresse particulie.e donnée au sexe est un dédommagement trèséquitabledela forcequ’il a de moins; sans quoi la femme ne seroit pas la compagne de l'homme , elle seroit son esclave : c’est par celte supériorité de talent qu'elle se maintient
itio
son égale , et qu’elle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout contre elle, nos défauts, sa timidité, sa foiblesse; elle n’a pour elle que son art et sa beauté. N’est-il pas juste qu’elle cultive l'un et l’autre? Mais la beauté n’est pas générale, elle périt par mille accidents , elle passe avec les années ; l'habitude en détruit l’effet. L’esprit seul est la véritable ressource du sexe ; non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans le monde, et qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse, mais l’esprit de son état, l’art de tirer parti du nôtre et de se prévaloir de nos propres avantages. On ne sait pas combien cette adresse des femmes nous est utile à nousmêmes . combien elle ajoute de charme à la société des deux sexes , combien elle sert à réprimer la pétulance des enfants, combien elle contient de maris brutaux, combien elle maintient de bons ménages que la discorde tronbleroit sans cela. Les femmes artificieuses et méchantes en abusent . je le sais bien : mais de quoi le vice n’abuse-t-il pas? Ne détruisons point les instrument du bonheur parceque les méchants s’en servent quelquefois à nuire.
Ou peut Lriller par la parure, mais on ne plaît que par la personne. Nos ajustements ne sont point nous: souvent ils déparent à force d’être recherchés; et souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux qu’on remarque le moins. L’éducation des jeunes filles est en ce point tout-à-fait à contre-sens. On leur promet des ornements pour récompense , on leur fait aimer les atours recherchés. Quelle est belle ! leur dit-on quand
elles sont fort parées. Et tout au contraire on devroit leur faire entendre que tant d'ajustement n’est fait que pour cacher des défauts, et que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même. L’amour des modes est de mauvais goût, parceque les visages ne changent pas avec elles , et que la fignie restant la même, ce qui lui sied une fois lui sied toujours.
Quand je verrois la jeune fille se pavaner dans ses atours . je paroitrois inquiet de sa figure ainsi déguisée, et de ce qu’on en pourra penser : je dirois : Tous ces ornements la parent trop , c’est dommage; crovez-vous qu’elle en put supporter de pins simples? est-elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela ? Peut-être sera-t-elle alors la première à prier qu’on lui ôte cet ornement, et qu’on juge : c’est le cas de l’applaudir s'il y a lieu. Je ne la louerois jamais tant que quand elle seroit le pins simplement mise. Quand elle ne regardera la parure que comme nn supplément aux grâces de la personne et comme nn aveu tacite qu’elle a besoin de secours pour plaire . elle ne sera point fiere de son ajustement , elle en sera humble; et si, plus parée que de coutume, elle s’entend dire, Quelle est bcllç! elle en rougira de dépit.
Au reste il y a des figures qui ont besoin de parure , mais il n’y en a point qui exigent de riches atours. Les parures ruineuses sont la vanité du rang et non de la personne , elles tiennent uniquement au préjugé. La véritable coquetterie est quelquefois recherchée, mais elle n’est jamais fastueuse; et Jur
i6o. ÉMILE.
non se meltoit plus superbement que Vénus. «INe •< pouvant la faire belle, tu la fais riche", disoit Apelles à un mauvais peintre qui peignoit Hélene fort chargée d'atours. J’ai aussi remarqué que les plus pompeuses parures annoncoient le plus souvent de laides femmes : on ne sauroit avoir une vanité plus mal-adroite. Donnez à une jeune fille qui ait du goût, et qui méprise la mode, des rubans, de la gaze, de la mousseline, et des fleurs ; sans diamants , sans pompons , sans dentelles ji) „ elle va se faire un ajustement qui la rendra cent fois plus charmante que n’eussent fait tous les brillants chiffons de la Ducliapt.
Comme ce qui est bien est toujours bien, et qu’il faut être toujours le miens, qu’il est possible, les femmes qui se connoissent en ajustements choisissent les bons, s’y tiennent; et n’en changeant pas tous les jours , elles en sont moins occupées que celles qui ne savent à quoi se fixer. Le vrai soin de la parure demande pen de toilette. Les jeunes demoiselles ont rarement des toilettes d’appareil ; le travail , les leçons , remplissent leur journée : cependant en général elles sont mises, au rouge près, avec autant de soin qne les dames, et souvent de meilleur goût. L'abus de la toilette n'est pas ce qu’on pense, il vient bien plus d'ennui que de vanité. Une
(6) Les iemmes qui ont la peau assez blanche pour se passer de dentelle donueroient bien du dépit aux autres si elles n’eu portoient pas. Ce sont presque tou ours de laides personnes qui amènent les modes auxquelles les belles out la bêtise de s’assujettir.
femme qnl passe sis heures à sa toilette n’ignore point qu'elle n’en sort pas mieux mise que celle qui n’y passe qu’une demi-heure; mais c’est autant de pris sur l’assommante longueur du temps, et il vaut mieux s’amuser de soi que de s’ennuyer de tout. Saus la toilette que feroit-on de la vie depuis midi jusqu'à neuf heures? En rassemblant des femmes autour de soi on s’amuse à les impatienter, c’est déjà quelque chose ; on évite les tète-à-tèle avec un mari qu’on ne voit qu’à cette heure-là, c’est beaucoup plus : et puis viennent les marchandes , les brocanteurs , les petits messieurs .les petits auteurs, les vers , les chansons , les brochures : sans la toilette on ne réuniroit jamais si bien tout cela. Le seul pro/it réel qui tienne à la chose est le prétexte de s’étaler un peu plus que quand on est vêtue; mais ce prolit n’est peut-être pas si grand qu’on pense , et les femmes à toilette n’y gagnent pas tant qu’elles diroient bien. Donnez sans scrupule une éducation de femme aux femmes; faites qu’elles aiment les soins de leur sexe, qu’elles aieut de la modestie, qu’elles sachent veiller à leur ménage et s’occuper dans leur maison; la grande toilette tombera d’ellemême, et elles n’en seront mises que de meilleur goût.
La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes , c'est que tous ces agréments étrangers ne leur suffisent pas , si elles n’en ont qui soient à elles. On ne peut jamais se donner la beauté, et l’on n’est pas sitôt en état d’acquérir la coquetterie : mais on peut déjà chercher à donner un tour agréable à ses gestes , un accent flatteur à sa voix.
i<4 ÉMILE,
à composer son maintien , à marcher avec légèreté à prendre des attitudes gracieuses . et à choisir partout ses avantages. La voix s’étend, s’affermit, et prend du timbre, les bras se développent, la démarche s’assure , et l’on s’appercoit que, de quelque maniéré qu’on soit mise, il y a un art de se faire regarder. Dès-lors il ne s’agit plus seulement d'aiguille et d'industrie ; de nouveaux talents se présentent et font déjà sentir leur utilité.
•Te sais que les séveres instituteurs veulent qu’on n’apprenne aux jeunes filles ni chant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paroît plaisant : et à qui veulent-ils donc qu’on les apprenne ? aux garçons ? A qui des hommes ou des femmes appartient-il d’avoir ces talents par préférence? A personne , répondront-ils. Les chansons profanes sont autant de crimes ; la danse est une invention du démon; une jeune fille ne doit avoir d’amusement que son travail et la prière. "Voilà d’étranges amusements pour un enfant de dix ans! Pour moi , j’ai grand’peur que toutes ces petites saintes qu’on force de passer leur enfance à prier Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose, et ne réparent de leur mieux , étant mariées , le temps qu’elles pensent avoir perdu filles. J’estime qn il faut avoir égard à ce qui convient à l’âge aussi bien qu'au sexe; qu’une jeune fille ne doit pas vivre comme sa grand ’mere ; qu’elle doit être vive , enjouée, folâtre, chanter, danser autant qu’il lui plaît , et goûter tous les innocents plaisirs de son âge : le temps ne viendra que trop tôt d’être posée et de prendre un maintien plus sérieux.
Mais la nécessité de ce changement même est-elle bien réelle ? N’est-elle point peut-être encore un fruit de nos préjugés ? En n’asservissant les honnêtes femmes qu’à de tristes devoirs, on a banni du mariage tont ce qui ponvoit le rendre agréable aux hommes. Faut -il s’étonner si la taciturnité qu’ils Voient régner chez eux les en chasse, ou s’ils sont peu tentés d’embrasser un état si déplaisant ? A force d’outrer tous les devoirs, le christianisme les rend impraticables et vains ; à force d'interdire aux femmes le chant, la danse, et tous les amusements du monde, il les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. Il n’v a point de religion où le mariage soit soumis à des devoirs si séveres, et point où un engagement si saint soit si méprisé. On a tant fait pour empêcher les femmes d être aimables , qu’on a rendu les maris indilférents. Cela ne devroit pas être; j’entends fort b. en : mais moi je dis que cela devoit être, puisqu’enfin les chrétiens sont hommes. Pour moi, je voudrais qu'une jeune Anglaise cultivât avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu’elle aura, qu une jeune Albanoise les cultive pour le harem d’Isjraban. Les maris , dira-t-on , ne se souvent point trop de tous ces talents. Vraiment je le crois , quand ces talents , loin d'être employés à leur plaire, ue servent que d’amorce pour attirer chez eux de jeunes impudents qui les déshonorent. Mais pensez-vous qu'une feu me aimable et sage . ornée de pareils talents , et qi ri les consacrerait à l’amusement de son mari , n ajouterait pas au bonheur de sa vie, et ne l’empc : h croit pas, sortant de son
cabinet la tète épaisée , d’aller chercher des récréations hors de chez Ini ? Personne n'a-t-il va d’heareuses familles ainsi réunies, où chacun sait fournir du sien aux amusements communs ? Qu’il dise si la confiance et la familiarité qui s’v joint, si l’innocence et la douceur des plaisirs qu’on y goûte ne rachètent pas bien ce que les plaisirs publics ont de pins bravant.
On a trop réduit en art les talents agréables; on les a trop généralisés; on a tout fait maxime et précepte, et l’on a rendu fort ennuyeux aux jeunes personnes ce qui ne doit être poni elles qn'amusement et f dâfres jeux. Je n’imagine rien de plus ridicule que de voir un vieux maitre à d inser ou à chanter aborder d'un air refrogné de jeunes personnes qui ne cherchent qu’à rire , et prendre pour leur enseigner sa frivole science un ton plus pédantesque et plus magistral que s’il s’agissoit de leur catéchisme. Est-ce, par exemple, que l’art de chanter tient à la musique écrite? ne sauroit-on rendre sa voix flexible et juste, apprendre à chanter avec goût, nitn.e à s’accoiupa ner. sans connoitre une seule note? Le même genre de chant va-t-il à toutes les voix? La même méthode va-t-elîe à tous les esprits ? on ne me fera jamais croire que les mêmes attitudes . les mêmes pas. les mêmes mouvements . les mêmes gestes , les mêmes danses, conviennent à une petite brune vive et piquante, et à une grande belle blonde aux v»uî languissants. Quand donc je vois un maitre donner exactement à toutes deux les mêmes leçons, je dis : Cet homme suit sa routine, mais il n’entend rien à son art.