SUITE DU LIVRE Y
Je me suis proposé dans ce livre de dire tout ce qui se pouvoit faire , laissant à chacun le choix dé ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien. J’avois pensé dés lé commencement à former de loin la compagne d’tiuile , et à les élevet l’un pour l'aulre et l'un avec l’autre. Mais , en y réfléchissant , j'ai trouvé que tous ces arrangements trop prématurés etoient mal entendus, et qu’il étoit absurde de destiner deux enfants à s’unir avant dé pouvoir connoitre si cette union étoit dans l’ordre de la natuie , et s’ils auroient entre eux les rapports convenables pour la fortuen II ne faut pas confondre ce qui est naturel à l’état sauvage et ce qui est naturel à l’état civil Dans le /rentier état , toutes les femmes conviennent à tous les hommes , parcequë les uns et les autres n’ont encore que la forme primitive et commune ; dans le second, chaque carac-
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tere étant développé par les institutions sociales, et chaque esprit avant reçu sa (orme propre et déterminée , non de l'éducation senle . mais du concours hien ou mal ordonné du naturel et de l'éducation , on ne peut plus les assortir qn’cn les présentant l’un à l’antre ponr voir s’ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances.
Le mal est qn’en développant les caractères l’état social distingue les rangs , et que l’un de ces deux ordres n’étant point semblable à l’autre, plus on distingue les conditions, plus on confond les caractères. De là les mariages mal assortis et tons les désordres qui en dérivent; d’où l’on voit, par une conséquence évidente, que plus on s'éloigne de l égalité, plus les sentiments naturels s’altèrent ; plus l’intervalle des grands aux petits s’accroît , plus le lien conjugal se relâche ; plus il v a de riches et de pauvres , moins il y a de peres et de maris. Le maître ni l’esclave n’ont plus de famille , chacun des deux ne voit que son état.
Voulez-vous prévenir les abus et faire d’heureux mariages? étouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines, et consultez la nature. N’unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée , et qui ne se conviendront plus cette condition venant à changer, mais des gens qui se conviendront dans quelque situation qu’ils se tronvent, dans quelque pays qu’ils habitent . dans quelque rang qu’ils puissent tomber. le ne dis pas qne les rapports conventionnels soient indifferents dans 1? mariage, mais je dis que l’influence des rap-
ports naturels l’emporte tellement sur ia leur, que c'est elle seule qui décide du sort de la vie , et qu’il y a telle convenance de goûts, d'humeurs , de sentiments , de caractères , qui devroit engager un pere sage, fût-il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il auroit toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau. Oui, je soutiens que, tous les malheurs imaginables dussentils tomber sur deux époux bien unis, ils jouiront d’un plus vrai bonheur à pleurer ensemble , qu’ils n’en auraient dans toutes les fortunes de la terre , empoisonnées par la désunion des coeurs.
Au lieu donc de destiner dès l’enfance une épousé à mon Emile , j’ai attendu de connoitre celle qui lui convient. Ce n’est point moi qui fais cette destination , c’est la uature; mon affaire est de trouver le choix qu’elle a fait. Mou affaire, je dis la mienne, et non celle du pere ; car, en me confiant son fils, il me cede sa place , il substitue mon droit au sien ; c’est moi qui suis le vrai pere d’Emile, c’est moi qui l’ai fait homme. l’aurois refusé de l’élever si je n’avois pas été le maître de le marier à son choix , c’està-dire au mien. Il n’v a que le plaisir de faire'un heureux qui puisse payer ce qu’il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.
Mais ne crovez pas non plus que j’aie attendu pour trouver l’epouse d’Emile que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n’est qu un prétexte pour lui làire connoitre les femmes, afin qu’il sente le prix de celle qui lui convient* Dès long-temps Sophie est trouvée ; peut-être Emile
l'a-t-il déjà vue ; mais il ne la reconnoitra que quand
il en sera temps.
Quoique l égalité des conditions ne soit pas nécessaire au mariage , quand celte égalité se joint aux: autres convenances , elle leur donne un nouveau prix; elle n'entre en balance avec aucune , mais la fait pencher quand tout est égal.
Un homme, à moins qu’il ne soit monarque, ne peut pas chercher une femiue dans tous les états ; car les préjugés qu’il n’aura pas il les trouvera dans les autres; et telle U 1 le lui conviendroit peut-être, qu’il ne l’obtiendroit pas pour cela. Il y a donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d’un pere judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son éleve un établissement au-dessus de son rang, car cela ne dépend pas de lui. Quand il le pourroit, il ne devroit pas le vouloir encore ; car qu'importe le rang au jeune homme, du moins au mien? Et cependant, eu montant, il s’expose à mille maux réels qu’il sentira toute sa vie. Je dis même qu’il ne doit pas vouloir compenser des biens de differentes natures, comme la noblesse et l'argent, parceque chacun des deux ajoute moins de prix à l’autre qu'il n'en reçoit d'altération; que de plus ou ne s'accorde jamais sur l’estimation commune; qn'enlin la préférence que chacun donne à sa mise prépare la discorde entre deux familles, et souvent entre deux époux.
Il est encore fort différent pour l’ordre du mariage que l’homme s'allie au-dessus ou au-dessous de lui. Le premier cas est tout-à-fait contraire à la raison ; le second v est plus couforme. Comme la
famille ne tient à la société que par son chef, c'est l’état de ce chef qui réglé celui de la famille entière. Quand il s’allie dans un rang plus bas, il ne descend point, il éleve son épouse ; au contraire, en prenant une femme au-dessus de lui, il l’abaisse sans s’élever. Ainsi , dans le premier cas , il y a du bien sans mal , et dans le second du mal sans bien. De plus , il est dans l’ordre de la nature que la femme obéisse à l'homme. Quand donc il la prend dans un rang inférieur, l’ordre naturel et l’ordre civil s’accordent , et tout va bien. C’est le contraire quand , s'alliant au-dessus de lui, l’homme se met dans l’alternative de blesser son droit ou sa reconnoissance , et d’être ingrat ou méprisé. Alors la femme , prétendant à l’autorité, se rend le tyran de son chef; et le maitre , devenu l’esclave , se trouve la plus ridicule et l’a, plus misérable des créatures. Tels sont ces malheureux favoris que les rois de l’Asie honorent et tourmentent de leur alliance , et qui , dit-on , pour coucher avec leurs femmes , n’osent entrer dans le lit que par le pied.
Je m'attends que beaucoup de lecteurs, se souvenant que je lonne à la femme un talent naturel pour gouvernei .'homme , m’accuseront ici de contradiction : ils se tromperont pourtant. Il y a bien de la différence entre s'arroger le droit de commander, et gouverner celui qui commande. L’empire de la femme est un empire de douceur, d’adresse et de complaisance; ses ordres sont des caresses, ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un ministre dans l'etat , en se faisant commander ce qu'elle veut faire. En ce sens, il est cons
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•tant que les meilleurs ménages sont ceux où la femme a le plus d'autorité. .Mais quand elle méconnoit la -voix du chef, qu’elle veut usurper ses droits et commander elle-même , il ne résn.te jamais de ce désordre que inisere, scandale et déshonneur.
Reste le choix entre ses égales et ses inférieures : et je crois qu’il y a encore quelque restriction à faire pour ces dernières ; car il est diflicile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d’un honnête homme : non qu’on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les premiers , mais pareequ’on y a peu d’idée de ce qui est beau et honnête, et que l’injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes.
Naturellement l’homme ne prose gnere. Penser est un art qu’il apprend comme tous les autres , et même plus difficilement. Je ne connois pour les deux sexes que deux classes réellement distinguées; l'une des gens qui pensent , l'autre des gens qui ne pensent point ; et cette différence vient presque uniquement de l’éducation. Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s’allier dans l’autre ; car le plus grand charme de la société manque a la sienne lorsqu’ayant une femme il est réduit à penser seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à travailler pour vivre n’ont d’autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt , et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. Cette ignorance ne nuit ni à la probité ni aux moeurs ; souvent même elle y sert ; souvent on compose avec ses devoirs à force d’y réfléchir, et l’on finit par mettre un jargon à la place des choses. La conscience est le
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plus éclairé des philosophes : ou n'a pas besoin de savoir les Offices de Cicéron pour être homme de bien ; et la femme dn monde la plus honncle sau |>eat-ètre le moins ce que c'est qu’honnèteté. Mais il n’en est pas moins vrai quiin esprit cultivé rend seul le commerce agréable ; et c’est une trisîe chose pour un pere île lamille qui se plait dans sa maison, d'être forcé de s’v renfermer en lui-même, et de ne pouvoir s’v faire entendre à personne.
D’ailleurs comment une femme qui n’a nulle habitude de réfléchir élevera-t-elle ses entants? Comment discernera-t-elle ce qui leur convient ? Comment les disposera-t-elle aux vertus quelle ne connoit pas , au mérite dont elle n a nulle idée ? Elle ne saura que les flatter ou les menacer, les rendre insolents ou craintifs; elle en fera des singes maniérés ou d’étourdis polissons, jamais de bons esprits ni des enfants aimables.
Il ne convient donc pas à un homme qui a de 1 éducation de prendre une femme qui n’en ait point , ni par conséquent dans un rang où 1 on ne sauroit eu avoir. Mais j aimerais encore cent fois mieux ui:e lille simple et grossièrement élevée, qu’une fille savante et bel-esprrt qui viendrait établir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se ferait la présidente. L ne femme bei-espril est le fléau de son mari , de ses enfauts , de ses amis , de ses valets , de tout le monde. De la sublime élévation de sou beau génie elle dédaigne tous ses devoirs de femme, et commence toujours par se faire homme à la maniéré de mademoiselle de l'Enclos. Au dehors elle est toujours ridicule et très justement critiquée.
parceqn'on ne pent manquer de l’être aussitôt qu'on tort de son état et qu’on n’est point fait pour celui qu'on veut prendre. Tontes ces femmes à grands talents n'en imposent jamais qu’aux sots. On sait toujours quel est l'artiste ou l'ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent : on sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte eu secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne d'une honnête femme. Quand elle auroit de vrais talents, sa prétention les aviliroit. Sa dignité est d'être ignorée : sa gloire est dans l'estime de son mari : ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteur, je m’en rapporte à vous-même ; sovez de tonne foi : Lequel vous donne meilleure opinion d'une femme en entrant dans sa chambre , lequel vous la fait aborder avec plus de respect, de la voir occupée des travaux de sou sexe . des soins de sou ménagé, environnée des hardes de ses enfants . ou de la trouver écrivan. des vers sur sa toilette, entourée de brochures de toutes les sortes et de petits billets peints de toute» les couleurs ? loute fille lettrée restera fille toute sa rie quand il n’v aura que des hommes sensés sur la terre :
Quæris cur nolim te ducere, Galla? diserta es (*).
Après ces considérations vient celle de la figure ; c'est la première qui frappe et la deraiere qn on doit faire, mais encore ne la fant-il pas compter ponr rien. La grande beauté me paroît plutôt a fuir qu'a
( * Martial , il , 2t.
rechercher dans le mariage. La beauté s’use promptement par la possession ; au bout de six semaine» elle n’est plus rien pour le possesseur, mais ses dangers durent autant qu’elle. A moins qu’une belle femme ne soit un ange, son mari est le plus malheureux des hommes ; et quand elle seroit un ange , comment empêchera-t-elle qu’il ne soit sans cesse entouré d'ennemis ? Si l’extrême laideur n’étoit pas dégoûtante , je la préférerois à l’extrême beauté ; car en peu de temps l’une et l’autre étant nulle pour le mari , la beauté devient un inconvénient et ta laideur un avantage. Mais la laideur qui produit le dégoût est le plus grand des malheurs ; ce sentiment , loin de s’effacer, augmente sans cesse et se tourne en haine. C’est un enfer qu’un pareil mariage ; il vaudroit mieux être morts qu’unis ainsi.
Desirez en tout la médiocrité, sans en excepter labeauté même. Une figure agréable et prévenante, qui n’inspire pas l’amour, mais la bienveillance, est ce qu’on doit préférer ; elle est sans préjudice pour le mari , et l’avantage en tourne au profit commun. Les grâces ne s’usent pas comme la beauté ; elles ont de la vie , elles se renouvellent sans cesse , et au bout de trente ans de mariage, une honnête femme avec des grâces plaît à son mari comme le premier jour.
Telles sont les réflexions qui m'ont déterminé dans le choix de Sophie. Eleve de la nature ainsi qu’Emile, elle est faite pour lui plus qu’aucune autre ; elle sera la femme de l’homme. Elle est son égale par la naissance et par le mérite, son inférieure par la fortune. Elle n’enchante pas au premier coup-
d’œil , ruais t-lle plaît charpie jour davantage. Son plus grand charme n'agit que par degrés ; il ne se déploie que dans l’intiinilé du commerce ; et son mari le sentira plus que personne au monde. Son éducation n’est ni brillante ni néqli ée ; elle a du goût sans élude, des talents sans art, du jugement sans connoissances. Son esprit ne sait pas, mais il est cultivé pour apprendre ; c’est une terre bien préparée qui n’a! 'end que le grain pour rapporter. Elle n’a jamais lu de livre qucBarrême, et Télémaque qui lui tomba par hasard dans les mains ; mais une fille capable de se passionner pour Télémaque a-t-elle un cœur sans sentiment et un esprit sans délicatesse? Oh ! l’aimable ignorante ! Heureux celui qu’on destine à l’instruire ! Elle ne ser t point le professeur de son mari , mais son disciple : loin de vouloir l’assujettir à ses goûts ,elle prendra les siens. Elle vaudra mieux pour lui que si ehe étoit savante ; il aura le plaisir de lui tout enseigner.il est temps enfin qu i s se voient ; travaillons à les rapprocher.
Nous partons de Taris tristes et rêveurs. Ce lieu de babil n’est pas notre centre. Emile tourne un œil de dédain vers cette grande ville , et dit avec dépit : Que de jours perdus en vaines recherches ! Ab ! ce n’est pas là qu’est l'épouse de mon cœur ! Mon ami , vous le saviez bien ; mais mon temps ne vous coule guère , et mes maux vous font peu souffrir. Je le regarde lixement , et lui dis sans m émouvoir : Emile, croyez-vous ce que vous dites? A l’instant il me saute au cou tout confus , et me serre dans ses bras sans répondre. C’est toujours sa réponse quand il a tort.
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Nous voici par les champs eu vrais chevaliers errants ; non pas comme eux cherchant les aventures, nous les fuyons au contraire en quitîant Paris ; mais imitant assez leur allure errante, inégale, tantôt piquant des deux, et tantôt marchant à petits pas. A force de suivre ma pratique, on en anra pris enfin l'esprit; et je n’imagine aucun lecteur encore assez prévenu par les usages pour nous supposer tous deux endormis dans une bonne chaise de poste bien fermée, marchant sans rien voir, sans rien observer, rendant nul pour nous l’intervalle du départ à l'arrivée, et , dans la vitesse de notre marche, perdant le temps ponr le ménager.
Les hommes disent que la vie est courte , et je vo s qu'ils s’eflorcent de la rendre telle. Ne sachant pas l'employer, ils se plaignent de la rapidité du temps ; et je vois qu i! coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l'objet auquel ils tendent , ils voient à regret l’intervalle qui les en sépare : l’un voudroit être à demain, l'autre au mois prochain, 1 autre à dix ans de là ; nul ne veut vivre aujourd’hui ; nul n'est content de l'heuie présente, tous la trouvent trop lente à passer. Quand ils se plaignent qne le temps coule trop vite, ils mentent ; ils paieroient volontiers le pouvoir de l'accélérer ; ils emploieroient volontiers leur fortune à consumer leur vie entière ; et il n’y eu a peut-être pas un qui n’eut réduit ses ans à très peu d’heures s’il eût été le maître d'en ôter au gré de son ennui celles qui lui étoient à charge, et au gré de son impatience celles qui le séparoient du moment désiré. Tel passe la moitié de sa vie à se rendre de Paris à Versailles, de Versailles
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à Paris , de la ville à la campagne , de la campagne à la ville, et d’un quartier à l’antre, qui seroit fort embarrassé de ses heures s’il n’avoit le secret de les perdre ainsi, et qui s’éloigne exprès de ses affaires pour s’occuper à les aller chercher : il croit gagner le temps qu’il y met de plus , et dontautrement il ne sauroit que faire; ou bien, an contraire., il court pour courir, et vient en poste sans autre objet que de retourner de même. Mortels, ne cesserez- vous jamais de calomnier la nature? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte, puisqu’elle ne l'est pas encore assez à x-otre gré? S’il est uu seul d'entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le temps s’écoule, celuilà ne l’estimera point trop courte ; vivre et jouir seront pour lui La même chose; et , dût-il mourir jeune, il ne mourra que rassasié de jours.
Quand je u’aurois que cet avantage dans ma méthode, par cela seul il la faudroit préférer à toute autre. Je u'ai point élevé mon Emile pour desirer Di pour attendre , mais pour jouir; et quand il porte ses désirs au-delà du présent . ce n’est point avec une ardeur assez impétueuse pour être importuné de la lenteur du temps. Il ne jouira pas seulement du plaisir de desirer, mais de celui d’aller a l’objet qu’il desire ; et ses passions sont tellement modérées , qu’il est toujours plus ou il est qu’où il sera.
Nous ne vovageons donc point en conriers, mais en vovageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l’intervalle qui les sépare. Le voyage meme est un plaisir pour nous. Nous ne le faisons point tristement assis et comme emprisonnes
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dans une petite cage bien fermée. Nous ne voyageons point dans la mollesse et dans le repos des femmes. Nous ne nous ôtons ni le grand air, ni la vue des ob-, jets qui nous environnent, ni la commodité de les contempler à notre gré quand il nous plaît. Emile n’entra jamais dans une cbaise de poste, et ne court guère en poste s’il n’est pressé. Mais de quoi jamais Emile peut-il être pressé? D'une seule chose , de jouir de la vie. Ajouterai-je, et de faire du bien quaud il le peut? Non, car cela même est jouir de la vie.
Je ne conçois qu’une maniéré de voyager plus agréable que d’aller à cheval ; c’est d’aller a pied. On part à son moment , on s’arrête à sa volonté , on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut. On observe tout le pays, on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte; on s’arrête à tous les points de vue. Apperçois-je une riviere? je la côtoie; an bois toulfu? je vais sous son ombre; une grotte? je la visite ; une carrière ? j’examine les minéraux. Par-tout où je me plais j’y reste. A l’instant que je m’ennuie , je m’en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n’ai pas besoiu de choisir des chemins tout faits , des routes commodes : je passe par-tout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu’un homme peut voir, et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais temps m'arrête et que l’ennui me gagne, alors je prends deschevaux. Si je suis las... Mais Emile ne se lasse guere; il est robuste: et pourquoi se lasseroit-il ? il n’est point pressé. S’il s’arrête, comment peut-il s’ennuyer? Il
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porte par-tont de quoi s'amuser. Il entre chez un maitie.il travaille: il exerce ses bras pour reposer ses pieds.
Voyager à pied c’est voyager comme Thaïes , Platon , Pythagore. J’ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre a voyager autrement, et s’arracher à l’examen des richesses qu’il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui , aimant un peu l’a.riculture , ne veut pas connoitre les pro ludions [ articulieres au climat des lieux qu’il traverse, et la maniéré de les cultiver? Qui est-ce qui , ayant un peu de goût pour l’histoire naturelle , peut se résoudieit passer un terrain sans l’examiner, un rocher sans l’ecorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles . 3 Vos philosophes de ruelles étudient l'histoire naturelle dans des cabinets; ils ont des colil cliets, ils savent des noms, et n ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d’Emile est plus riche que ceux des rois ;ce cah.net est la terre entière. Clia jne chose V est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre ; d'Aubenton ne feroit pas mieux.
Combien de plaisirs différents on rassemble par cette agréable maniéré de voyager! sans compter la santé qui s’allermit , l’humeur qui s’égaie. J 'ai toujours vu ceux qui voyageoient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants ou souffrants ; et les piétons toujours gais , légers, et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gite ! Combien un repas grossier paroit savoureux ! Avec quel plaisir on se repose à table !
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Quel bon sommeil ou lait dans nn mauvais lit Quand on ne \eut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.
Si , avant que nous ayons fait cinquante lienes de la maniéré que j’imagine , Sophie n’est pas oubliée , il faut que je ne sois guere adroit, ou qu’Emile soit bien peu curieux ; car avec tant de connoissances éiémentaii^s , il est diflicile qu’il ne soit pas. tenlé d’en acquérir davantage. On n’est curieux qu'à proportion qu'on est instruit; il sait précisément assez pour vouloir apprendre.
Cependant un objet en attire un autre, et nous avançons toujours. J’ai mis à notre première course un terme éloigné : le prétexte en est facile ; en sortant de Paris, il faut aller chercher une femme au loin.
Quelque jour, après nous être égarés plus qu'à l’ordinaire dans des vallons , dans des montagnes où l'on u’apperçoit aucun chemin, nous ne savons plus retrouver le uôtre. Peu nous importe , tous chemins sont bons pourvu qu’on arrive : mais encore faut-il arriver quelque part quand on a faim. Heureusement nous trouvons un paysan qui nousmene dans sa chaumière; nous mangeons de grand appétit son maigre dîner. En nous voyant si fatigués , si affamés , il nous dit : Si le Lon Dieu vous eût conduits de l’autre côté de la colline, vous eussiez été mieux reçus... voua auriez trouvé une maison de paix... des gens si charitables... de si bonnes gens!... Ils n'ont pas meilleur coeur que moi ; mais ils sont plus riches, quoiqu'on dise qu'ils l'étoicnt bien plus autrefois... Ils ne pâ-
tissent pas, Dien merci ; et tout le pays se sent de
ce qui leur reste.
A ce mot de bonnes gens . le cœnrdu bon Emile s’épanouit. Mon ami, dit-il en me regardant , allons à cette maison dont les maîtres sont bénis dans le voisinage :je serois bien aise de les voir; peut-être seront-ils bien aises de nous voir aussi. Je suis sûr qu’ils nous recevront bien : s’ils sont des nôtres , nous serons des leurs. «
La maison bien indiquée, on part, on erre dans les bois: une grande pluie nous surprend en chemin ; elle nous retarde sans nous arrêter. Enlin l’on se retrouve , et le soir nous arrivons à la maison désignée. Dans le bameau qui l’entoure , cette seule maison , quoique simple , a quelque apparence. Nous nous présentons , nous demandons l’hospitalité. L’on nous fait parler au maître ; il nous questionne , mais poliment : sans dire le sujet de notre voyage, nous disons celui de notre détour. Il a gardé de son ancienne opulence la facilité de connoitre l’état des gens dans leurs maniérés ; quiconque a vécu dans le grand inonde se trompe rarement là-dessus : sur ce passeport nous sommes admis.
On nous montre un appartement fort petit, mais propre et commode ; on y fait du feu , nous y trouvons du linge, des nippes , tout ce qu il nous faut. Quoi! dit Emile tout surpris , on diroit que nous étions attendus. Oh .'que le paysan avoit bien raison ! quelle attention! quelle bonté! quelle prévoyance ! et pour des inconnus ! Je crois être au temps d’Hornere. Sovez sensible à tout cela , lui dis-je , mais ne vous en étonnez pas ; par-tout où les étrangers sont
rares , ils sont bien venus : rien ne rend plus hospitalier que de n’avoir pas souvent besoin de l'être : c’est l’affluence des hôtes qui détruit l’hospitalité. Du temps d’Homere on ne voyageoit guere. et les voyageurs étoient bien reçus par-tout. Nous sommes peut-être les seuls passagers qu’on ait vus ici de toute l’année. N’importe , reprend-il , cela même est un éloge de savoir se passer d’hôtes , et de les recevoir toujours bien.
Séchés et rajustés ,nous allons rejoindre le maître de la maison ; il nous présente à sa femme ; elle nous reçoit non pas seulement avec politesse, mais avec bonté. L’honneur de ses coups-d’œil est pour Emile. Une mere , dans le cas où elle est , voit rarement sans inquiétude, ou du moins sans curiosité , entrer chez elle un homme de cet âge.
On fait hâter le souper pour l’amour de nous. En entrant dans la salle à manger nous voyons cinq couverts ; nous nous plaçons , il eu reste un vnide. Une jeune personne entre, fait une grande révérence , et s’assied modestement sans parler. Emile , occupé de sa faim ou de ses réponses , la salue , parle , Ct mange. Le principal objet de son voyage est aussi loin de sa pensée qu’il se croit lui-même encore loin du terme. L’entretien roule sur l'égarement de nos voyageurs. Monsieur, lui dit le maître de la maison , vous me paroissez un jeune homme aimable et sage ; et cela me fait songer que vous êtes arrivés ici , vOr tre gouverneur et vous, las et mouillés, comme Télémaque çt Mentor dansl’islede Calypso. Il est vrai, répond Emile , que nous trouvons ici l’hospitalité de Calypso. Son Mentor ajoute , et les charmes d'Evs-
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c'uaris. Mais Emile connoit l'Odyssée, et n’a point la Télémaque : il ne sait ce que c’est qo'Eaeliaris. Pour la jeune personne, je la vois ron ir jusqu'aux veux , les baissersur son assiette, et n'o-er souffler. La mere, qni remarque son embarras , fait signe an jrere . et celui ri . bauge deconversation.En parlant de >a solitude, il s'engage insensiblement dans le récit des é’ énements qui l'y ont coniiué ; les malheurs de sa vie, la constance de son épouse , les consolations qu'tls ont trouvées dans leur union . la vie douce et paisible qu’ils mènent dans leur retraite . et toujours sans dire un mot de la jeune personne ; tout cela forme nn récit agréable et touchant, qu'on ne peut entendre sans intérêt. Emile, étnu . attendri, cesse de mander pour écouter. Enfin, à l’endroit où le plus honnête des hommes s'étend avec le plus de plaisir surl'attachementdelaplus digne des femmes, le jeune vosageur, hors de lui . serre une main du mari qu'il a saisie, et de l’autre prend aussi la main de la femme . sur laquelle il se penche avec trans port en l'arrosant de pleurs. La na:ve vivacité du jeune homme enchante tout le monde : mais la lille , plus sensible que personne à celte marque d- son bon coeur, croit voir Telémaque aftecte d s malheurs de Phiioctete. Elle porte a la derobee les -veux sur lui pour mieux examiner sa lignre ; elle n'v ti ouve rien qui demente la comparaison. Son air aisé a de la liberté sans arrogance ; ses maniérés sont vives sans étourderie : sa sensibilité rend son regard plus doux . sa physionomie plus touchante : la jeune personne le vovant pleurer est prés de mêler ses larmes aux siennes. Dans un si beau prétexte . une honte
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secrete La retient : elle se reproche déjà les pleurs prêts à .s'échapper de ses yeux , comme s’il étoit mal d'en verser pour sa famille.
La mere , qui dès le commencement du souper n’a cessé de veiller sur elle, voit sa contrainte, et l’en délivre en l’envoyant faire une commission Une minute après , la jeune fille rentre, mais si mal remise , que son désordre est visible à tous les yeux : la mere lui dit avec d ureur: Sophie, remettez-vous ; ne cesseï ez-vous point de pleurer les malheurs de vos patents? "Vous qui les eu consolez, n’y soyez pas plus sensible qu’eux-mêmes.
A ce nom de Sophie vous eussiez vu tressaillir Emile. Frappé d’un nom si cher, il se réveille en sursaut et jette un regard avide sur celle qui l’ose porter. Sophie , ô Sophie! est-ce vous que mon cœur cherche? est-cc vous que mon cotur aime ? Il l’ob-i serve, il la contemple avec une sorte de crainte et de déliance. Il ne voit point exactement la ligure qu’il s’éloit peinte ; il ne sait si celle qu’il voit vaut mieux ou moins. Il étudie chaque trait , il épie chaque mouvement , chaque geste : il trouve à tout mille interprétations confuses ; il donueroit la moitié de sa vie pour qu’elle voulût dire un seul mot. Il me regarde , inquiet et troublé ; ses yeux me font à la fois ceut questions, cent reproches. 11 semble me dire à chaque regard: Guidez-moi tandisqu’il est temps ; si mou cœur se livre et se trompe , je n’en reviendrai de mes jours.
Emile est l’homme du monde qui sait le moins se déguiser. Comment se déguiseroit-il dans le plus grand trouble de sa vie, entre quatre spectateurs qui
1 examinent, et dont le pins distrait en apparence est en effet le pins attentif? Son désordre n’ccliappe point aux yeux pénétrants de Sophie ; les siens l'instruisent de reste qu’elle en est l’objet : elle voit que cette inquiétude n'est pas de l'amour encore ; mais qu’importe ? il s’occupe d’elle , et cela suffit ; elle sera bien malheureuse s’il s'en occupe impunément.
Les meres ont des veux comme leurs filles , et lexpérience de plus. La mere de Sophie sourit du succès de nos projets. Elle lit dans les coeurs des deux jeunes gens ; elle voit qu'il est temps de lixer celui du nouveau Télémaque; elle fait parler sa fille. Sa ii lie , avec sa douceur naturel e, répond d’un ton timide qui ne fait que mieux son effet. Au premier son de cette voix Emile est rendu; c’est Sophie, il n’en doute plus. Ce ne la seroit pas, qu'il seroit trop tard pour s’en dédire.
C’est alors que les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrents à son cœur, et qu'il commence d’avaler à longs traits le poison dont elle l’enivre. Il ne parle plus . il ne répond plus ; il ne voit que Sophie ; il n’entend qne Sophie : si elle dit un mot , il ouvre la Louche; si elle baisse les yeux, il les baisse ; s’il la voit respirer il soupire ; c’est l’ame de Sophie qui paroit l’animer. Que la sienue a changé dans peu d’instants ! Ce n’est plus le tour de Sophie de trembler, c'est celui d’Emile. Adieu la liberté , la naïveté, la franchise. Confus, embarrassé , craintif , il n’ose plus regarder autour de lui de peur de voir qu’on le regarde. Honteux de se laisser pénétrer, il voudroit se rendre invisible à tout le monde pour sc rassasier de la contempler sans être observé. So-
phie j au contraire, se rassure de la crainte d'Emile ; elle voit son triomphe , elle en jouit;
Nol mostra già, ben elle in süo cor ne rida.
Elle n'a pas changé de contenance ; mais , malgré cet air modeste et ses yeux baissés, son tendre cœur palpite de joie , et lui dit que Télémaque est trouvé.
Si j’entre ici dans l’histoire trop naïve et trop simple peut-être de leurs innocentes amours , on regardera cts détails comme un jeu frivole , et Ton aura tort. On ne considéré pas assez l’influence que doit avoir la première liaison d'un homme avec une femme dans le cours de la vie de l’un et de l’autre. On ne voit pas qu'une première impression, aussi vive que celle de l’amour ou du penchant qui tient sa place , a de longs effets dont on u’appercoit point la chainedans le progrès des ans , mais qui ne cessent d’agir jusqu’à la mort. On nous donne, dans les traités d’éducation, de grands verbiages inutiles et pédantesques sur les chimériques devoirs desenfauts ; et l’on ne nous dit pas un mot de la partie la plus importante et la plus difficile de toute l’éducation 5 savoir, la crise qui sert de passage de l’enfance à l’état d’homme. Si j’ai pu rendre ces essais utiles par quelque endroit, ce sera sur-tout pour m'y être étendu fort au long sur ce^te partie essentielle, omise par tous les autres, et pour ne m’être point laissé rebuter dans cette entreprise par de fausses délicatesses , ni effrayer par des difiicultés de langue. Si j’ai dit ce qu'il faut faire , j’ai dit ce que j’ai dù dire : il m’importe fort peu d'avoir écrit un roman. C’est un assez beau roman que celui de la nature humaine.
.S i] ne se tronveqoe dans cet écrit, est-ce ma fante ? Ce devruit être 1 histoire de mon espece. Tons qui la dépravez .c'est tous qni faites nn roman de mon livre.
Une antre considération qui renforce la première est qu'il ne s’agit pas ici d'an jeune homme livré des l’enfance à la crainte, a la convoitise, .1 l'envie , à 1 orquei!. et a tontes ies passions qni servent d'instrument anx éducations communes: qu'il s’agit d’nn jeune homme dont c'est ici non seulement le premier amour, mais la prem.ere passion de tonte espece : que de celte passion. Tunique peat-ètre qn'il sentira vivement dons tonte sa vie . dépend la dernière forme qne doit prendre son caractère. Ses maniérés de penser, ses sentiments, ses goûts, lises par un- -- ■ dnraloe. vont acquérir une consi¬
stance qni ne leur permettra pins de s'alierer.
On conçoit qu'entre Lmile et moi la nnit qni suit nne pareille s iree ne e passe pas tonte a dormir. Quoi donc la -enle conformité d'un n 'tn doit-elle avoir tant de pouvoir sur un homme sage? X y a-t-il qu'une Sophie an monde ? Se ressemblent-elles tontes d ame comme de nom ? Toutes celles qn'il verra sont-elles la sienne ' Est-il fou de se passionner ainsi 1 onr nne inconnue à laque!. e il n'a jamais parlé? Attendez, jeune homme, exam.nez. 01 servez. Vous ne savez pas même encore chez qni vous êtes; et, a Tons entendre , on voni cr droit de a dans votre maison.
Ce n'est pas le temps des leçons, et ce les-ci ne son' pas faites pour être écoutées, hiles ne tout que donner an jeone homme nn nouvel in'erèr pour Sophie par le désir de jnstiiier son penchanî. Ce rapport des noms, cette r- ncontre qn il croit fortuite.
ma réserve même , ne font qu'irriter sa vivacité : déjà Sophie lui paroît trop estimable pour qu’il ne soit pas sûr de me la faire aimer.
Le matin , je me doute bien que , dans son mauvais babil de voyage, Emile tâchera de se mettre avec plus de soin. Il n’y manque pas : mais je ris de son empressement à s’accommoder du linge de la ma sün. Je pénétré sa pensée; j ’y lis avec plaisir qu’il cherche, en se préparant des jestitutions , des échanges, à s'établir une espece de correspondance qui le mette en droit d’y renvoyer et d’y revenir.
Je m’étois attendu de trouver Sophie un peu plus ajustée aussi de sou côté : je me suis trompé. Cette vulgaire coquetterie est bonue pour ceux à qui l’on ne veut que plaire. Celle du véritable amour est plusrallinée; elle a bien d’autres prétentions. Sophie est mise encore plus simplement que la veille, et même plus négligemment , quoiqu’avec une propreté toujours scrupuleuse. Je ne vois de la coquetterie dans cette négligence que parce jue j’y vois de l’af* fectation. Sophie sait bien qu’une parure plus recherchée est une déclaration; mais elle ne sa. t pas qu'une parure plus négligée en est uue autre; elle montre qu’on ne se contente pas de plaire par l’ajustement, qu’on veut plaire aussi parla personne. Eh! qu'importeà l'amant comment on soit mise, pourvu qu’il voie qu’on s’occupe de lui ? Déjà sûre de sou empire, Sophie ne se borne pas à frapper par ses charmes les yeux d’Emile, si son cœur ne va les chercher; il ne lui suffit plus qu’il les voie, elle veut qu'il les suppose. N’en a-t-il pas assez vu pour être obligé de deviner le reste ?
Il est à croire que, Jurant nos entretiens île cette nuit, Sophie et sa mefe n’ont pas non plus resté niueltes; il y a eu des aveux arrachés, des instructions données. Le lendemain on se rassemble bien préparés. Il n’y a pas douze heures que nos jeunes gens se sont vus; ils ne se sont pas dit encore un seul mot , et déjà l’on voit qu’ils s’entendent. Leur abord n’est pas familier ; il est embarrassé , timide ; ils ne se parlent point ; leurs yeux baissés semblent s’éviter, et cela même est un signe d’intelligence : ils s’évitent , mais de concert : ils sentent déjà le besoin du mystère avant de s’être rien dit. En partant nous demandons la permission de venir nous-mêmes rapporter ce que nous emportons. La bouche d’Emile demande cette permission au pere , à la mere, tandis que ses yeux inquiets, tournés sur la fille, la lui demandent beaucoup plus instamment. Sophie ne dit rien, ne fait aucun signe, ne paroit rien voir, rien entendre ; mais elle rougit, et cette rougeur est une réponse encore plus claire que celle de ses parents.
On nous permet de revenir sans nous inviter à rester. Cette conduite est convenable ; on donne le couvert à des passants embarrassés de leur gi te, mais il n’est pas décent qu’un amant couche dans la maison de sa maîtresse.
A peine sommes-nous hors de cette maison chérie qu’Emile songe à nous établir aux environs : la chaumière la plus voisine lui semble déjà trop éloignée, il voudroit coucher dans les fossés du château. Jeune étourdi ! lui dis-je d’un ton de pitié, quoi! déjà la passion vous aveugle ! Vous ne voyez
déjà plus ni les bienséances ni la raison ! Malheureux! vous croyez aimer, et vous voulez déshonorer votre maîtresse ! Que dira-t-on d’elle quand ou saura qu'un jeune homme qui sort de sa maison couche aux environs? Vous l’aimez, dites -vous! Est-ce donc à vous de la perdre de réputation? Et t-ce là le prix de l’hospitalité que ses parents vous ont accordée ? Ferez-vous l’opprobre de celle dont vous attendez votre bonheur? Eh! qu’importent, répond i I avec vivacité , les vains discours des hommes et leurs injustes soupçons ? Ne m’avez-vous pas appris vousroêmes à n’en faire aucun cas? Qui sait mieux que moi combien j’honore Sophie , combien je la veux respecter? Mon attachement ne fera point sa honte, il fera sa gloire, il sera digne d’cde. Quand mon coeur et mes soins lui rendront par-tout l’hommage qu’elle mérite, en quoi puis-je l’outrager? Cher Emile , reprends-je en l’embrassant, vous raisonnez pour vous; apprenez à raisonner pour elle. Ne comparez point l’honneur d’un sexe à celui de l'autre ‘ ils ont des principes tout dilférents. Ces principes sont également solides et raisonnables , parcequ’ils dérivent également de la nature, et que la même vertu qui vous fait mépriser pour vous les discours des hommes vous oblige à les respecter pour votre mai tresse. Votre honneur est en vous seul ; et le sien dépend d’autrui. Le négliger seroit blesser le vôtre même; et vous ne vous rendez point ce que vous vous devez , si vous êtes cause qu’ou ne lui rende pas ce qui lui est dû.
Alors lui expliquant les raisons de ces différences, je lui fais sentir quelle injustice il v auroit à vou- ÉMti.Ê. 4. a
loir les compter pour rien. Qui est-ce qui lui a dit qu’il sera l’époux de Sophie , elle dont il ignore les sentiments, elle dont le cœur ou les parents ont peut-être des engagements antérieurs , elle qu’il ue connoit point, et qui n'a peut-être avec lui pas une des convenances qui peuvent rendre un mariage heureux ? Ignore-t-il que tout scandale est pour une lillc une tache indélébile, que n’efface pas même sou mariage avec celui qui l’a causée ? Eh ! quel est l’homme sensible qui veut perdre celle qu’il aime? Quel est l’Iionuête homme qui veut faire pleurer à jamais à une infortunée le malheur de lui avoir plu.
Le jeune homme, effravé des conséquences que je lui fais envisager, et toujours extrême dans ses idées , Croit déjà n’être jamais assez loin du séjour de Sophie : il double le pas pour fuir plus promptement ; il regarde autour de nous si nous ne sommes point écoutés; il sacrilieroit mille fois son bonheur à l’honneur de celle qu'il aime; il aimeroit mieux ne la revoir de sa vie, que de lui causer un seul déplaisir. C’est le premier fruit des soins que j’ai pris dès sa jeunesse de lui former un cœur qui sache aimer.
Il s’agit donc de trouver un asile éloigné, mais à portée. Nons cherchons, nous nous informons: nous apprenons qu’à deux grandes lieues est une ville ; nous allons chercher à nous y loger, plutôt que dans des villages plus proches où notre séjour deviendroit suspect. C’est là qu'arrive enfin le nouvel amant , plein d'amour, d'espoir, de j oie , et surtout de bons sentiments; et voilà comment , dirigeant peu-à-pen sa passion naissante vers ce qui est bon et
honnête , je dispose insensiblement tous ses penchants à prendre le même pli.
J'approche du terme de ma carrière; je l’appercois déjà de loin. Toutes les grandes difficultés sont vaincues , tous les grands obstacles sont surmontés ; il ne me reste plus rien de pénible à faire que de ne pas gâter mon ouvrage en me bâtant de le consommer. Dans l'incertitude de la vie humaine, évitons surtout la fausse prudence d’immoler le présent à l'avenir; c’est souvent immoler ce qui est à ce qui ne sera point. Rendons l’homme heureux, dans tous les âges , de peur qu'après bien des soins il ne meure avant de l’avoir été. Or, s’il est un temps pour jouir de la vie, c’est assurément la lin de l’adolescence , où les facultés du corps et de l'inné ont acquis, leur plus grande vigueur, et où l'homme, au miliep de sa course , voit de plus loin les deux termes qui lui en font sentir la brièveté. Si l’imprudenle jeunesse se trompe, ce n’est pas en ce qu’elle veut jouir, c'est en ce qu'elle cherche la jouissance où elle n'est point . et qu’en s’apprêtant un avenir misérable elle ne sait pas même user du moment présent.
Considérez mon Emile, à vingt ans passés , bien formé, bien constitué d'esprit et de corps , fort , sain , dispos . adroit, robuste, plein de sens, de raison, de bonté, d'humanité, ajant des mœurs , du goût, aimant le beau, faisant le bien, libre de l'empire des passions cruelles, exempt du joug de l'opinion, mais soumis à la loi de la sagesse, et docile à la voix de 1 amitié, possédant tous les talents utiles , et plusieurs talents agréables , se souciant peu des richesses, portant sa ressource au bout de ses bras,
et n ayant pas peur de manquer de pain , qaoi qu'il arrive. Le voilà maintenant enivré d’une passion naissante : son cœur s’ouvre aux premiers feux de 1 amour; ses douces illusions lui font un nouvel univers de délices et de jouissance ; ii aime un objet aimable , et plus aimable encore parson caractereque par sa personne; il e.spere, il attend un retour qu’il sent lui etre dii. C’est du rapport des cœurs, c’est du concours des sentiments bonnètes,que s’est formé leur premier penchant : ce penchant doit être durable. Il se livre avec confiauce, avec raison même, au plus charmant déliré, sans crainte , sans regret , sans remords, sans autre inquiétude que celle dont le sentiment du bonheur est inséparable. Que peut-il manquer au s en.' Voyez, cherchez, imaginez ce qn il lui faut encore, et qu on puisse accorder avec ce qu il a. Il réunit tous les biens qu’on peut obtenir u- la -foi s; on n y en peut ajouter aucun qu'aux dépens d un autre; il est heureux autant qn’an homme peut 1 être. Irai-je en ce moment abréger an destin si doux? irai-je troubler uue volupté si pure? Ah! tout le prix de la vie est dans la félicité qu’il goule. Que pourrois-je lui rendre qui valût ce que je lui aurois ôté ? 31ème en mettant le comble à son bonheur, j’en detruirois le pl*is grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer qu à obtenir; on en jouit mieux quand on l’attend que quand on le goûte. O bon Emile, aime et sois aimé ! jouis long-temps axant que de posséder; jouis à-la-fois de l amour et de l’innocence; fais ton paradis sur la terre en attendant 1 autre : je n’abrégerai point cet heureux temps de ta vie ; j’en filerai pour
toi l'enchantement ; je le prolongerai le plus qu’il sera possible. Hélas! il faut qu’il liuisse, et qu’il finisse en peu de temps; mais je ferai du moins qu’il dure tonjonrs dans ta mémoire, et que tu ne te repentes jamais de l’avoir goûté.
Emile n’oublie pas que nous avons des restitutions à faire. Sitôt qu’elles sont prêtes , nous prenons des chevaux, nous allons grand train; pour cette fois en partant il voudrait être arrivé. Quand le cœur s’ouvre aux passions, il s’ouvre à l'ennui de la vie. Si je n’ai pas perdu mon temps, la sieune entière ne se passera pas ainsi.
Malheureusement la route est fort coupée et le pays diflicile. Nous nous égarons, il s’en.apperçoit le premier, et, sans s’impatienter, saus se plaindre, il met toute son attention à retrouver sou chemin; il erre long-temps avant de se reconnoitre, et toujours avec le même sang-froid. Ceci n'est rien pour vous, mais c’est beaucoup pour moi, qui connois son naturel emporté: je vois le fruit des soins que j’ai mis dès son enfance à l'endurcir aux coups de la nécessité.
Nous arrivons enfin. La réception qu'on nous f^it est bien plus simple et plus obligeante que la première fois; nous sommes déjà d'anciennes connoissances. Emile et Sophie se saluent avec un peu d’embarras, et ne se parlent tonjonrs point: que se diroient-ils en notre présence? L’entretien qu’il leur faut n'a pas besoin de témoins. L’on se promene dans le jardin : ce jardin a ponr parterre un potager très bien entendu, pour parc un verger couvrit de
io LIVRE V.
grands et beaux arbres fraitiers de tonte espece* coapé en divers sens de jolis ruisseaux, et de platesbandes pleines de fleurs. Le beau lieu! s’écrie Emile plein de son Homere et toujours dans l'enthousiasme; je crois voir le |ardin d’Alcinous. La fille voudroit savoir ce que c’est qu’Alcinoüs,et la mere le demande. Alcinous, leur dis-je, étoit un roi de Corcvre , dont le jaidin, décrit par Homere, est critiqué par les gens de goût, comine trop simple et trop peu paré i3 . Cet Alcinous avoit une fille
(l3) «En sor’ant da palais on trouve un vaste iardin de « quatre arpents, enceint et clos tout a l’entour, planté de «grands arbres fleuri; , produisant des poires, des pommes «de grenade et d’autres des plus bellesespeces, des figuiers « au doux fruit, et des oliviers verdoyants. Jamais durant «l’année entière res beaux arbres ne restent sans fruits: « l’hiver et l’été , la douce haleine du vent d’ouest fait a-la- « fois nouer les uns et mûrir les autres. On voit la poire et « la pomme vieillir et sécher sur leur arbre, la figue sur «le figuier, et la grappe sur la souche. La vigne inépui- «sable ne cesse d’v porter de nouveaux raisins; on fait « cuire et confire les uns au soleil sur une aire, tandis qu’on «en vendange d’autres, la ssant sur la plante ceux qui «sont encore en fleurs, en ver, us, ou qui commencent à «noircir. A l’un des bouts, deux carrés bien cultivés, «et couverts de fleurs toute l’année, sont ornés de deux «fontaines, dont l'une est distribuée dans tout le jardin, « et l’autre, après avoir traversé le palais, est conduite à « un bâtiment élevé dans la ville pour abreuver les ci- « tovens. »
Telle est la description du jardin royal d’Alcinoiis, an septième livre de l’Odvssée : jardin dans lequel , à la honte
aimable, qui, la veille qu'un étranger reçut l’hos pitalité chez son pere, songea qu’elle auroit bientôt un mari. Sophie , interdite , rougit . baisse les yeux , se mord la langue; on ne peut imaginer une pareille confusion. Le pere , qui se plait a 1 augmenter, prend la parole, et dit que la jeune princesse alloit elle-même laver le linge à la rivière. Croyez-vous , poursuit-il , qu’elle eût dédaigné de toucher aux serviettes sales . en disant qu’elles sentoient le graillon? Sophie , sur qui le coup porte, oubliant sa timidité naturelle, s’excuse avec vivacité. Son papa sait bien que tout le menu linge n’eàt point eu d’autre blanchisseuse qu’elle, si on l’avoit laissée faire (i4), et qu'elle en eût fait davantage avec plaisir, si on le lui eût ordonné. Durant ces mots elle me regarde à la dérobée avec une inqu. étude dont je ne puis m’empêcher de rire, en lisant dans son coeur ingénu les alarmes qui la font parler. Son pere a la cruauté de relever cette étourderie, en lui demandant d'un ton railleur à quel propos elle parle ici pour elle, et ce qu’elle a de commun avec la fille d’Alcinoiis. Honteuse et tremblante , elle n’ose plus souffler, ni regarder personne. Fille charmante ! il
de ce vieux rêveur d’Homere et des princes de son temps, on ne voit ni treillages, ni statues, ni cascades, ni boulingrins.
(i 4) J’avoue que je sais quelque gré a la meredeSopbie de ne lui avoir pas laissé gâter dans le savon des mains aussi douces que les sienues, et qu’Emile doit baiser si souvent.
n’est plus temps de feindre; vous voilà déclarée en
dépit de vous.
Bientôt cette petite scene est oubliée ou paroit l'être; très heureusement pour Sophie, Emile est le seul qui n’y a rien compris. La promenade se continue, et nos jennes gens, qui d’abord étoient à nos côtés, ont peine à se régler sur la lenteur de notre marche; insensiblement ils nous précèdent , ils s'approchent, ils s’accostent à la lin, et nous les voyons assez loin devant nous. Sophie semble attentive et posée; Emile parle et gesticule avec feu : il ne paroit pas que l’entretien les ennuie. Au bout d’une grande heure on retourne, on les rappelle, ils reviennent, mais lentement à lenr tour, et l'on voit qu’ils mettent le temps à profit. Enfin tout-à-coup lenr entretien cesse avant qu’on soit à portée de les entendre, et ils doublent le pas pour nous rejoindre. Emile nous aborde avec un air ouvert et caressant ; ses yeux pétillent de joie ; il les tourne pourtant avec nn pen d'inquiétude vers la rnere de Sophie pour voir la réception qu elle lui fera. Sophie n’a pas, à beaucoup près, un maintien si dégagé; en approchant elle semble toute confuse de se voir tête-à-tète avec un jeune homme, elle qui s’y est si souvent trouvée avec d’autres sans eu être embarrassée, et sans qu’on l’ait jamais trouvé mauvais. Elle se hâte d’accourir à sa mere, un peu essoufflée . en disant quelques mots qui ne signifient pas grand'chose , comme pour avoir l'air d’être là depuis long temps.
A la sérénité qui se peint sur le visage de ces aimables enfants, on voit que cet entretien a soulagé
leurs jeunes cœurs d'un grand poids. Ils uc sont pas moins réservés l’un avec l’autre, mais leur réserve est moins embarrassée ; elle ne vient plus que du respect d'Emile , de la modestie de Sophie , et de l’honnêteté de tous deux. Emile ose lui adresser quelques mots , quelquefois elle ose répondre , mais jamais elle n’ouvre la bouche pour cela sans jeter les yeux sur ceux de sa mere. Le changement qui paroît 'e plus sensible en elle est envers moi. Elle me témoigne une considération plus empressée, elle me regarde avec intérêt , elle me parle affectueusement , elle est attentive à ce qui peut me plaire ; je vois quelle m’honore de son estime, et qu’il ne lui est pas indiffèrent d’obtenir la mienne. Je comprends qu’Emile lui a parlé de tuoi ; on diroit qu’ils ont déjà comploté de me gagner : il n'en est rien pourtant, et Sophie elle-même ne se gagne pas si vite. Il aura peut-être plus besoin de ma faveur auprès d’elle, que de la sienne auprès de moi. Couple charniant !.... En songeant que le coeur sensible de mon jeune ami m’a fait entrer pour beaucoup dans sou premier entretien asec sa maîtresse, je jouis du prix de ma peine; sou amitié m'a tout pn-,é.
Les visites se réitèrent. Les conversations entre nos jeunes gens deviennent plus fréquentes. Emile, enivré d'amour, croit déjà toucher à son bonheur. Cependant il n’obtient point d'aveu formel de Sophie ; elle l’écoute et ne lui dit rien. Emile eonnoit toute sa modestie ; tant de retenue l’étonne peu ; il sent qu il n’est pas mal auprès d’elle ; il sait ((lie ce sont les peres qui marient les enfants ; il suppose que Sophie attend nn ordre de ses parents, il lui de-
u.ande la permission de le solliciter; elle ne s*y oppose pas. Il m'en parle ; j’en parle en son nom , même en sa présence. Quelle surprise pour lui d’apprendre que Sophie dépend d'elle seule , et que pour le rendre henreux elle n'a qu’à le vouloir! Il commence à ne plus rien comprendre à sa conduite. Sa confiance diminue. Il s’alarme, il se voit moins avancé qu’il ne pensoit l’être, et c’est alors qne l’amour le plus tendre emploie son langage le plus touchant pour la fléchir.
Emile n’est pas fait pour deviner ce qui lui nuit : si on ne le lqi dit, il ne le saura de ses jours , et Sophie est trop fiere pour le lui dire. Les difficultés qui l'arrêtent feroient l’empressement d’un autre. Elle n’a pas onblié les leçons de ses parents. Elle e t pauvre; Emile est riche, elle le sait. Combien il a besoin de se faire estimer d'elle! Qnel mérite ne lui faut-il point pour efiacer cette inégalité! Mais comment songeroit-il à ces obstacles? Emile sait. il s’il est riche? Daijne-t-il même s’en informer? Grâces au ciel il n’a nul besoin de 1 être , il sait être bienfaisant sans cela. Il tire le bien qu il fait de son cccur et non de sa bonrse. Il donne aux malheureux son temps , ses soins , ses affections, sa personne ; et dans l’estimation de ses bienfaits, à peine ose-t-i 1 compter pour quelque chose l’argent qu’il répand sur les indigents.
Ne sachant à quoi s’en prendre de sa disgrâce, il l’attribue à sa propre faute: car qui oseroit accuser de caprice l’objet de ses adorations? L’humiliation de l'amour-propre augmente les regrets de l'amour éconduit. Il n’approche plus de Sophie avec celte
aimable confiance d’un cœur qui se sent digne dû sien ; il est craintif et tremblant devant elle. Il n’espere pins la toucher par la tendresse , il cherche à la fléchir par la pitié. Quelquefois sa patience se lasse , le dépit est prêt à lui succéder. Sophie semble ((ressentir ces emportements , et le regarde. Ce senl regard le désarme êt l’intimide : il est plus soumis qu’auparavant.
Troublé de cette résistance obstinée et de ce silence invincible, il épanche son cœur dans celui de son ami. Il y dépose les douleurs de ce cœur navré de tristesse; il implore son assistance et ses conseils. Quel impénétrable mystère! Elle s’intéresse à mon sort, je n’en puis douter : loin de m’éviter elle se plaît avec moi : quand j’arrive elle marque de la joie, et du regret quand je pars; elle reçoit mes soins avec bonté ; mes services pâroissent lui plaire ; elle daigne me donner dés avis , quelquefois même des ordres. Cependant elle rejette mes sollicitations , mes prières. Quand j’ose parler d’union , elle m’impose impérieusement silence; et si j’ajoute un mot, elle me quitte à l’instant. Par quelle étrange raison veut-elle bien que je sois à elle sans vouloir entendre parler d’être à moi? "Vous qu'elle honore, vous qu’elle aime , et qu’elle n’osera faire taire, parlez, faites-la pailer; servez votée ami, couronnez votre ouvrage : ne rendez pas vos soins funestes à votre éleve : ah! ce qu’il tient de vous fera sa misere, si vous n’achevez son bonheur.
Je parle à Sophie, et j’en arrache avec peu de peine un secret que je savois avant qu’elle me l’eût dit. J’obtiens plus difi cilement la permission d'en
instruire Emile ; je l’obtiens enfin, et j'en use. Celle explication le jette dans un étonnement dont il ne peut revenir. Il n’entend rien à cette délicatesse ; il n’imagine pas ce que des écus de plus ou de moins font au caractère et au mérite. Quand je lui fais entendre ce qu'ils font aux préjugés , il se met à rire ; et , transporté de joie, il veut partira l’instant , aller tout déchirer, tout jeter, renoncera tout, pouravoir l’honneur d’être aussi pauvre que Sophie, et levenir digne d’étre son époux.
Hé quoi! dis-je en l’arrêtant, et riant à mon tour de son impétuosité, cette jeune tête ne mûrira-t-elle point? et, après avoir philosophé toute votre vie, n’apprendrez-vous jamais à raisonner? Comment ne voyez-vous pas qu’ensuivant votre insensé projet vous allez empirer votre situation et rendre Sophie plus intraitable? C'est un petit avantage d’avoir quelques biens de plus qu’elle, c’en seroit un très grand de les lui avoir tous sacrifiés; et si sa fierté be peut se résoudre à vous avoir la première obligation, comment se résoudroit-elle à vous avoir l’autre? Si elle ne peut souffrir qu’un mari [misse lui reprocher de l’avoir enrichie, sou/frira-t-elle qu’il puisse lui reprocher de s’êtreappauvri pour elle? Eh malheureux! tremblez qu’elle ne vous soupçonne d’avoir eu ce projet. Devenez an contraire économe et soigneux pour l’amour d’elle, de peur qu’elle ne vous accuse de vouloir la gagner par adresse, et de lui sacrifier volontairement ce que vous perdrez par négligence.
Crovez-vons au fond que de grands biens lui fassent peur, et que ses oppositions viennent précisé-
ÉJIILE. 37
nient des richesses? Non, cher Emile ; elles ont une cause plus solide et plus grave dans l’effet que produisent ces richesses dans l’ame du possesseur. Elle sait que les biens de la fortune sont toujours préférés à tout par ceux qui les ont. Tous les riches comptent l’or avant le mérite. Dans la mise commune de l’argent et des services, ils trouvent toujours que ceux-ci n’acquittent jamais l'autre, et pensent qu’on leur en doit de reste quand on a passé sa vie à les servir en mangeant leur pain. Qu’avez-vous donc à fane, ô Emile, pour la rassurer sur ses craintes? Faites-vous bien conDoitre à elle ; ce n’est pas l’affaire d’un jour. Montrez-lui dans les trésors de votre ame noble de quoi racheter ceux dont vous avez le malheur d'être partagé. A force de constance et de temps, surmontez sa résistance; à force de sentiments grands et généreux , forcez-la d’oublier vos richesses. Aimez-la , servez-la, servez ses respectables parents. Prouvez-lni que ces soins ne sont pas l'effet d une passion folle et passagère , mais celui des principes ineffaçables gravés au fond de votre cœur. Honorez dignement le mérite outragé par la fortune: c est le seul moyen de le réconcilier avec le mérite qu elle a favorisé.
On conçoit quels transports de joie ce discours donne au jeune homme, combien il lui rend de conliance et d’espoir, combien son honnête cœur se félicite d'avoir à faire, pour plaire à Sophie , tout i e quilferoit de lui-mcme quand Sophie u’existcroit pas, ou qu’il ne seroit pas amoureux d’elle. Pour peu qu ou ait compris son caractère, qui est-ce qui n 'imaginera pas sa conduite en cette occasion ?
KMtr.E. 3
Me voilà donc le confident de mes deux bonnes gens et le médiateur de leurs amours.' Bel emploi pour un gouverneur! Si beau, que je ne fis de ma vie rien qui m’élevât tant à mes propres veux, et qui me rendit si content de moi-mêiue. Au reste, cet emploi ne laisse pas d’avoir ses agréments : je ne suis pas mal venu dans la maison ; l’on s’y fie à moi «lu soin d’y tenir les amants dans l’ordre : Emile , toujours tremblant de me déplaire, ne fut jamais si docile. La petite personne m’accable d’amitiés dont je ne suis pas la dupe, et dont je ne prends pour moi que ce qui m’en revient. C’est ainsi qu'elle se dédommage indirectement du respect dans lequel elle tient Emile. Elle lui fait en moi mille tendres caresses, qu’elle aimeroit mieux mourir que de lui faire à lui-même; et lui , qui sait que je ne venx pas nuire à ses intérêts, est charmé de ma bonne intelligence avec elle. Il se console quand elle refuse son bras à la promenade et que c’est pour lui préférer le mien. Il s’éloigne sans murmure en me serrant la main, et me disant tout bas de la voix et de l’œil : Ami, parlez pour moi. Il nous suit des veux avec intérêt : il tâche de lire nos sentiments sur nos visages, et d’interpréter nos discours par nos gestes ; il sait que rien de ce qui se dit entre nons ne lui est indifférent. Bonne Sophie, combien votre cœur sincère esta son aise, quand, sans être entendue de Télémaque, vous pouvez vous entretenir avec son Mentor! Avec quelle aimable franchise vous lui laissez lire dans ce tendre cœur tout ce qui s'y passe ! Avec quel plaisir vous lui montrez toute votre estime pour sou éleve! Avec quelle ingénuité touchante
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vous lui laissez pénétrer des sentimeuts plus doux. Avec quelle feinte colere vous renvoyez l’importun quand l'impatience le force à vous interrompre! Avec quel charmant dépit vons lui reprochez son indiscrétion quand il vient vous empêcher de dire du bien de lui , d’en entendre , et de tirer toujours de mes réponses quelque nouvelle raison de l'aimer!
Ainsi parvenu à se faire souffrir comme amant déclaré , Emile en fait valoir tous les droits : il parle, il presse, il sollicite, il importune. Qu'on lui parle durement, qu’on le maltraite, peu lui importe pourvu qu’il se fasse écouler. Enfin il obtient , non sans peine, que Sophie de son côté veuille bien prendre ouvertement sur lui l'autorité d’une maîtresse, qu’elle lui prescrive ce qu’il doit faire, qu elle commande au lieu de prier, qu’elle accepte au lieu de remercier, qu’elle réglé le nombre et le temps des visites , qu’elle lui défende devenir jusqu'à tel jour et de rester passé telle heure. Tout cela ne se fait po nt par jeu . mais très sérieusement : et si elle accepta ces droits avec peine, elle en use avec une rigueur qui réduit souvent le pauvre Emile au regret de les lui avoir donnés. Mais, quoi qu’elle ordonne il ne réplique point; et souvent, en partant pour obéir, il me regarde avec des yeux pleins de joie qui me disent : Vous voyez qu’elle a pris possession de moi. Cependant l'orgueilleuse l'observe eu dessous , et sourit en secret de la fier : é de son esclave.
Albane et Raphaël , pretez-moi le pinceau de la volnpté ! Divin Milton . apprends à ma plume grossière à décrire les plaisirs de l'amour et de l’innocence! Mais non , cachez vos arts mensongers devant
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la sainte vérité de la nature. Ayez seulement des cœurs sensibles, des âmes honnêtes; puis labsez errer votre imagination sans contrainte sur les transports de deux jeunes amants . qui . sou> les veux de leurs parents et rie lenr> suides, se livrent sans trouble à la douce illusion qui les flatte . et . dans l'ivresse des désirs, s'avançant lentement vers le terme, entrelacent de fleurs et de guirlandes l'heureux lien qui doit le* unir jusqu’au tombeau. Tant d'images charmantes m'enivrent moi-même: je les rassemble sans ordre et sans suite ; le délire qn'elies me causent m'empêche de les lier. Oh 1 qui est-ce qui a un cœur, et qui ne saura pas faire en luimême le tableau délicieux des situations diver.-es du pere. de la mere, de la i;:!e. du gouverneur. rie leleve .et du concours des uns et des autres à Tnnion du plus charmant couple dont l'amour et la vertu puissent faire le bonheur ?
Cest à présent que . devenu véritablement empressé de plaire. Emile commence à sentir le prix des talents agréables qu'il s'est d'innés. Sophie aime à chanter, il chante avec elle; il fait plus, il lui apprend la musique. Elle est vive et légère , elle aime à sauter, il danse avec elle ; il change ses sauts eu pas , il la perfectionne. Ces lec jns sont charmantes . la gaieté folâtre les anime, elle adoucit le timide respect de l'amour : il est permis à un amant de donner ces leçons avec volupté : il est permis d'être le maître de sa maîtresse.
On a nn vieux clavecin tout dérangé ; Emile l’accommode et l'accorde, il est facteur, il est luthier aussi Lien que menuisier ; il eut toujours pour ma-
xime d’apprendre à se passer du secours d’autrui dans tout ce qu’il pouvoit faire lui-même. La maison est dans une situation pittoresque; il en tire différentes vues, auxquelles Sophie a quelquefois mis la main , et dont elle orne le cabinet de son pere. Les cadres n'en sont point dorés, et n’ont pas besoin de l’être. En voyant dessiner Emile, en l’imitant, elle se perfectionne à son exemple, elle cultive tous les talents, et son charme les embellit tous. Son pere et sa mere se rappellent leur ancienne opulence en revoyant briller autour d’eux les beaux arts qui seuls la leur rendoient chere ; l’amour a paré toute leur maison; lui seul y fait régner sans frais et sans peine les mêmes plaisirs qu’ils n y rassembloient autrefois qu’à force d’argent et d’ennui.
Comme l’idolâtre enrichit des trésors qu’il estime l’objet de sou culte et pare sur l’autel le dieu qu’il adore, l’amant a beau voir sa maîtresse parfaite, il lui veut sans cesse ajouter de nouveaux ornements. Elle n’en a pas besoin pour lui plaire ; mais il a besoin lui de la parer : c’est un nouvel hommage qu’il croit lui rendre , c’est un nouvel intérêt qu’il donne au plaisir de la contempler. Il lui semble que rien de beau n’est à sa place quand il n’orne pas la suprême beauté. C'est un spectacle à-la-fois touchant et risible , de voir Emile empressé d "apprendre à Sophie tout ce qu’il sait , sans consulter si ce qu’il lui veut apprendre est de son goût ou lui convient. Il lui parle de tout, il lui explique tout avec un empressement puéril; il croit qu’il n’a qu’à dire, et qu’à l’instant elle l’entendra : il se ligure d’avance le plaisir qu'il aura de raisonner, de philosopher
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avec elle; il regarde comme i o :• ! île tout l'acquis qu’il ne peut point étaler à ses veux : il rougit presque de savoir quelque chose qu elle ne sait pas.
Le voilà donc lui donnant leçon de philosophie, de phvsique.de mathématiques, d’histoire, de tout en un mot. Sophie se prête avec plaisir à son zele, et tâche d'en profiter. Quand il peut obtenir de donner ses leedns à genoux devant elle , qu'Emile est content ! Il croit voir les cieux ouverts. Cependant cette situation, plus gênante pour l’éctdiere que pour le maître, n’est pas la plus favorable à L’instruction. L'on ne sait pas trop alors que faire de ses yeux pour éviter ceux qui les poursuivent . et quand ils se rencontrent la leçon n’en va pas mieux.
L'art de penser n'est pas étranger aux femmes , mais elles ne doivent faire qu'effleurer les sciences de raisonnement. Sophie conçoit tout, et ne retient pas grand’chose. Ses plus grands progrès sont dans la morale et les choses de goût; pour ia phvsiqne , elle n'en retient que quelque idée des lois générales et dn svstême du monde. Quelquefois , dans leurs promenades, en contemplant les merveilles de la nature . leurs cu.-urs innocents et purs osent s'élever jusqu à son auteur : ils ne craignent pas sa présence., ils s’épanchent conjointement devant lui.
Quoi ! deux amants dans la fleur de l’âge emploient leur tête-à-tête à parler de religion '■ ils passent leur temps à dire leur catéchisme ! Que sert d'avilir ce qu est sublime? Oui. sans doute , ils le disent dans l'illusion qui les charme : ils se voient parfaits, ils s'aiment, il* s’entretiennent avec en-
thousiasme (le ce qni donne un prix à la vertu. Les sacrifices qu'ils lui fout la leur rendent chere. Dans des transports qn'il faut vaincre , ils versent quelquefois ensemble des larmes plus pures que la rosée du ciel , et ces douces larmes font l’enchantement de leur vie ; ils sont dans le plus charmant délire qu’aient jamais éprouvé des âmes humaines. Les privations mêmes ajoutent à leur bonheur, et les honorent à leurs propres yeux de leurs sacrifices. Hommes sensuels , corps sans âmes , ils connoîtront nn jour vos plaisirs, et regretteront tonte leur vie l'heureux temps où ils se les sont refusés !
Malgré cette bonne intelligence, il ne laisse pas d’y avoir quelquefois des dissentions , même des querelles ; la maîtresse n’est pas sans caprice , ni l’amant sans emportement : mais ces petits orages passent rapidement, et ne font que raffermit l’union ; l’expérience même apprend à Emile à ne les plus tant craindre ; les raccommodements lni sont toujours plus avantageux que les brouilleries ne lui sont nuisibles. Le finit de la première lui en a fait espérer autant des autres ; il s’est trompé : mais enfin, s’il n’en rapporte pas toujours un profit aussi sensible , il y gagne toujours de voir confirmer par Sophie l’intérêt sincere qu elle prend à son cœur. On veut savoir quel est donc ce profit. ,I'y consens d’autant plus volontiers que cet exemple me donnera lien d’exposer une maxime très utile, et d eu combattre une très funeste.
Emile aime, il n'est donc pas téméraire ; et l’on Conçoit encore mieux que l’impérieuse Sophie n’est pas fille à lui passer des familiarités. Comme la sa-
gesse a son terme en toute chose, on la taxerait bien plutôt Je trop de dureté que de trop d’indulgence, et son pere lui-même craint quelquefois que son extrême fierté ne dégénéré en hauteur. Dans les têteà-tête les plus secrets, Emile n'oseroit solliciter la moindre faveur, pas même y paroître aspirer; et quand elle veut bien passer son bras sous le sien à la promenade, grâce qu'elle ne laisse pas changer en droit, à peine ose-t-il quelquefois, en soupirant, jtresser ce bras contre sa poitrine. Cependant, après nne longue contrainte , il se hasarde à baiser furtivement sa robe , et plusieurs fois il est assez heureux pour qn’elle veuille bien ne s’en pas appercevoir. Un jour qu’il veut prendre un peu plus ouvertement la même liberté , elle s'avise de le trouver très mauvais. Il s'obstine, elle s’irrite; le dépit lui dicte quelques mots piquants , Emile ne les endure pas sans réplique : le reste du Jour se passe en bouderie, et l’on se sépare très mécontents.
Sophie est mal à son aise. Sa mere est sa confidente ; comment lui cacberoit- elle son chagrin? C’est sa première brouillerie ; et une brouillerie d une heure est uue si grande affaire .' Elle se repent de sa faute : sa mere lui permet de la réparer, son pere le lui ordonne.
Le lendemain , Emile inquiet revient plutôt qu’à l’ordinaire. Sophie est à la toilette de sa mere , le pere est aussi dans la même chambre : Emile entre avec respect, mais d’un air triste. A peine le pere et la mere l’ont-ils salué, que Sophie se retourne, et , lui présentant la main, lui demande , d’un ton caressant, comment il se porte. Il est clair que cette
jolie main ne s'avance ainsi que pour être baisée : il la reçoit et ne la baise pas. Sophie, un peu honteuse , la relire d'aussi bonne grâce qu’il lui est possible. Emile, qui n’est pas fait aux maniérés des femmes , et qui ne sait à quoi le caprice est bon , ne l’oublie pas aisément , et ne s’appaise pas si vite. Le pere de Sophie, la voyant embarrassée, achevé de la déconcerter par des railleries. La pauvre fille , confuse, humiliée, ne sait plus ce quelle fait , et donneroit tout au monde pour oser pleurer. Plus elle se contraint, plus son cœur se gonfle ; une larme s’échappe enfin malgré qu’elle en ait. Emile voit cette larme, se précipite à ses genoux , lui prend la main , la baise plusieurs fois avec saisisseineut. Ma foi, vous êtes trop bon , dit le pere en éclatant de rire ; j aurois moins d’indulgence pour tontes ces folles, et je puni rois la bouche qui m’auroit offensé. Emile, enhardi par ce discours, tourne un œil suppliant vers la mere , et , croyant voir un signe de consentement , s’approche en tremblant du visage de Sophie , qui détourne la tête , et , pour sauver la bouche , expose une joue de roses. L indjscret ne s’en contente pas ; on résiste foiblement. Quel baiser, s il n étoit pas pris sous les yeux d’une mere ! Sévere Sophie, prenez garde à vous; on vous demandera souvent votre robe à baiser, à condition que vous la refuserez quelquefois.
Après cette exemplaire pnnition , le pere sort pour quelque affaire; la mere renvoie Sophie sous quelque prétexte. puis elle adresse la paroJeà Emile, et lui dit d un ton assez sérieux : « Monsieur, je crois * qu un jeune homme aussi bien né, aussi bien élevé
« que vous, qui a des sentiments et des mœurs , ne « voudroit pas paver du déshonneur d'une famille « l’amitié qu’elle lui témoigne. Je ne suis ni faron- « che ni prude ; je sais ce qu’il faut passer à la jeu- « nes.se folâtre; et ce que j’ai soulfert sous mes yeux « vous le prouve assez. Consultez votre ami sur vos •< devoirs ; il vous dira quelle différence il V a entre « les jeux que la présence d’un pere et d'une niere « autorise, et les libertés qu'on prend loin d’eux en « abusant de leur conliance . et tournant en piégés « les mêmes faveurs qui, sous leurs veux , ne sont « qu’innocentes. Il vous dira , monsieur, que ma fille « n’a eu d’autre tort avec vous que celui de ne pas « voir, dès la première fois , ce qu’elle ne devoil jao mais souffrir; il vous dira que tout ce qu’on prend « pour faveur en devient une, et qu’il est indigne « d’un homme d’honneur d’abuser de la simplicité » d’une jenne fille pour usurper en secret les mêmes « libertés qu’elle peut souffrir devant tout le monde. ■< Car on sait ce que la bienséance peut tolérer en « public; mais on ignore où s'arrête, dans l’ombre « du mvstere , celui qui se fait seul juge de ses fan- « taisies. »
Après cette juste réprimande , bien plus adressée à moi qu’à mon éleve, cette sage mere nous quitte , et me laisse dans l’admiration de sa rare prudence , qui compte pour peu qu’on baise devant elle la bouche de sa fille, et qui s’effraie qu’on ose baiser sa robe en particulier. En réfléchissant à la folie de nos maximes , qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d’autant plus chaste que les cœurs sont plus