‹ Vols. 3 & 4Chapitre 12 sur 16 · É 31 ILE · texte numérisé non relu

É 31 ILE

corrompus, et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus mal-honnêtes.

Eu pénétrant, à cette occasion, le cœur d’Emile des devoirs que j’aurois dù plutôt lui dicter, il me rient une réflexion nouvelle, qui fait peut-être le plus d’honneur à Sophie, et que je me garde pourtant bien de communiquer à sou amant ; c’est qu’il est clair que cette prétendue fierté qu’on lui reproche n’est qu’une précaution très sage pour se garantir d'elle-même. Avant le malheur de se sentir un tempérament combustible , elle redoute la première étincelle, et l’eloigne de tout son pouvoir. Ce n’est ras par fierté qu’elle est sévere , c’est par humilité. " El'e prend sur Emile l'empire qu’elle craint de n’avoir pas sur Sophie ; elle se sert de l’un pour combattre l'autre. Si elle étoit plus confiante . elle seioit bien moins fiere. Otez ce seul point , quelle fille au monde est plus facile et plus douce? Qui e,t-ce qui supporte plus patiemment une offense? Qui est-ce qui craint plus d’en faire à autrui ? Qui est-ce qui a moins de prétentions en tout genre , hors la vertu ? Encore n’est-ce pas de sa vertu qu’elle est fiere , elle ne l’est que pour la conserver ; et, quand elle peut sc livrer saus risque au penchant de son cœur, elle caresse jusqu’à son amant. Mais sa discrète inere ne fait pas tons ces détails à son pere même : les hommes ne doivent pas tout savoir.

Loin même qu’elle semble s’enorgueillir de sa conquête, Sopliieen est devenue encore plus affable, «t moins exigeante avec tout le monde, hors peut-

rire le seul qui produit ce changement. Le sentiment de l’indépendance n'enfle plus son noble cœur. Elle triomphe avec modestie d une victoire qni lui coûte sa liberté. Elle a le maintieu moins libre et le parler plus timide depuis qu’elle n’entend pins le mot d’amant sans rougir ; mais le contentement perce à travers son embartas , et cette honte elle-même n’est pas nn sentiment fâcheux. C’est sur tout avec les jeunes survenants que la différence de sa conduite est le pins sensible. Depuis qu elle ne les craint plus, l’extrême réserve qu elle avoit avec eux s'est beauc. up relâchée. Décidée dans son choix , elle se montre sans scrupule gracieuse aux indifférents : moins difficile sur leur mérite depuis qu’elle n’y prend plus d'intérêt, elle les trouve toujours assez aimables pour des gens qui ne lui seront jamais rien.

Si le véritable amour pou voit user de coquetter.c , j en croirois même voir quelqnes traces dans la maniéré dont Sophie se comporte avec eux en présence de son amant. On diroit que . non contente de l’ardente passion dont elle l’embrase par uu mélange e -quis de réserve et de caresses . elle n est pas fâcbéc encore d'irriter celte même passion par un peu d inquiétude; on diroit qu'égayant à dessein ses jeunes hôtes, elle destine au tourment d’Emile les grâces d’un enjouement qu elle n’ose avoir avec lui : mais Sophie est trop attentive, trop bonne, trop judicieuse. pour le tourmenter en effet. Pour tempérer ce dangereux stimulant . l'amour et l'honnêteté lui tiennent lieu de prudence : elle sait 1 alarmer, et le rassurer précisément quand il faut; et si quelquefois

elle l'inquiete, elle ne l'attriste jamais. Pardonnons le souci qu’elle donDe à ce qu’elle aime à la peur qu elle a qu’il ne soit jamais assez enlacé.

Mais quel effet ce petit manege fera- 1 -il sur Emile ? Sera-t-il jaloux? ne le sera-t-il pas ? C’est ce qu’il faut examiner ; car de telles digressions eutient aussi dans l’objet de mon livre, et m’éloignent peu de mon sujet.

J’ai fait voir précédemment comment, dans les choses qui ne tiennent qu’à l’opinion, cette passion s’introduit dans le cœur de l’homme. Mais en amour c’est autre chose; la jalousie paroit alors tenir de si près à la nature, qu’on a bien de la peine à croire qu'elle n’en vienne pas ; et l’exemple même des animaux, dont plusieurs sont jaloux jusqu’à la fureur, semble établir le sentiment opposé sans réplique. Est-ce l’opiuion des hommes qui apprend aux coqs à se mettre en pièces , et aux taureaux à se battre jusqu’à la mort ?

L’aversion contre tout ce qui trouble et combat nos plaisirs est un mouvement naturel , cela est incontestable. Jusqu’à certain point, le désir de posséder exclusivement ce qui nous plait est encore dans le même cas. Mais quand ce désir, devenu passion , se transforme en fureur ou en une faulaisie ombrageuse et chagrine appelée jalousie , alors c’est autre chose : cette passion peut être naturelle , ou ne l'être pas; il faut distinguer.

L’exemple tiré des animaux a été ci-devant examiné dans le Discours sur l’Inégalité ; et maintenant que j’y réfléchis de nouveau , cet examen me paroit assez solide pour oser v renvoyer les lecteurs. J’a-

5o LIVRU Y.

jouterai seulement aux distinctions que j’ai faites dans cet écrit , que la jalousie qui vient de la nature tient beaucoup à la puissance du sexe, et que, quand cette puissance est ou paroit être illimitée, cette jalousie est à son comble; car le mâle alors, mesurant ses droits sur ses besoins, ne peut jamais voir un autre inâle que comme un importun concurrent. Dans ces mêmes especes, les femelles, obéissant toujours au premier venu, n'appartiennent aux mâles que par droit de conquête, et causent entre eux des combats éternels.

Au contraire, dans les especes Ou un s’unit avec une, où l’accouplement produit une sorte de lien moral, une sorte de mariage , la femelle, appartenant par son choix au mâle qn’elle s’est donné , se refuse communément à tout autre; et le mâle, avant pour garant de sa lidélité cette affection de préférence, s’iuquiete anssi moins de la vue des autres mâles , et vit plus paisiblement avec eux. Dans ces especes . le mâle partage le soin des petits ; et , par une de ces lois de la nature qu'on n’observe poiut sans attendrissement, il semble que la femelle rende au pere l'attachement qu'il a pour ses en'ants.

Or, à considérer l'espece humaine dans sa simplicité primitive, il est aisé de voir, par la puissance boinée du mâle et par la tempérance de ses désirs, qu’il est destiné par la nature â se contenter d une seule femelle; ce qui se confirme par l égalité numérique des individus des deux sexes , au moins dans nos climats; égalité qui n’a pas lieu, â beaucoup près , daus les especes où la plus grande force des mâles réunit plusieurs femelles â un seul. Et

ÉMILE. 5i

Lien que l’homme ne couve pas comme le pigeon , et que, n’avant pas non plus des mamelles pour allaiter, il soit à cet égard dans la classe des quadrupèdes , les enfants sont si long-temps rampants et foibles, que la mere et eux se passeroient diflicilement de l’attachement du pere , et des soins qui eu sont l’effet.

Toutes les observations concourent donc à prouver que la fureur jalouse des mâles dans quelques especes d’animaux ne conclut point du tout pour l'homme ; et l’exception même des climats méridionaux , ou la polygamie est établie , ne fait que mieux confirmer le principe, puisque c’est de la pluralité des femmes que vient la tyrannique précaution des maris, et que le sentiment de sa propre foiblesse porte l’homme à recourir à la contrainte pour éluder les lois de la nature.

Parmi nous, où ces mêmes lois, en cela moins éludées , le sont dans un sens contraire et plus odieux, la jalousie a son motif dans les passions sociales plus que dans l’instinct primitif. Dans la plupart des liaisons de galanterie, l’amant hait bien plus ses rivaux qu’il n'aime sa maîtresse ; s il craint de n'ètre pas seul écoulé , c’est l’effet de cet amourpropre dont j’ai montré l’origine, et la vanité pâtit en lui bien plus que l’amour. D’ailleurs nos maladroites institutions ont rendu les femmes si dissimulées (i5), et ont si fort allumé leurs appétits.

(i5) L’cspecc de dissimulation que j’entends ici est oppos c a celle qui leur convient et qu’elles tiennent de la nature; l'une consiste à déguiser les sentiments quelles

qu'on peut à peine compter sur leur attachement le mieux prouvé, et quelles ne peuvent plus marquer Je préférences qui rassurent sur la crainte des concurrents.

Pour l'amour véritable , c’est autre chose. J'ai fait voir, dans 1 écrit déjà cité , que ce sentiment n est pas aussi naturel que l’on pense ; et il v a bien de la dilférence entre la douce habitude qui affectionne l'homme à sa compagne, et cette ardeur effrénée qni l’enivre des chimériques attraits d’un objet qu’il ne voit plus tel qu’il est. Cette passion, qui ne respire qu’exclusions et préférences , ne différé en ceci de la vanité, qu’en ce qne la vanité , exigeant tout et n’accordant rien, est toujours inique; au lieu que 1 amour, donnant autant qu’il exige, est par lui-mème un sentiment rempli d’équité. D'ailleurs plus il est exigeant, plus il est crédule : la même illusion qui le cause le rend facile à persuader. Si l’amonr est inquiet, l’estime est confiante; et jamais l’amour sans l’estime n'exista dans un coeur honnête, pareeque nul n'aime dans ce qu'il aime que les qualités dont il fait cas.

Tout ceci bien éclairci, Ton peut dire à coup sûr de quelle sorte de jalousie Emile sera capable; car, puisqu'il peine cette passion a-t-elle un germe dans le cœur humain, sa forme est déterminée uniquement par l’éducation. Emile , amoureux et jaloux ,

ont, et l’autre à feindre ceux qu’elles n’ont pas. Toutes les femmes du monde passent leur vie a faire trophée de leur prétendue sensibilité, et n’aiment jamais rien qu’cilesmtnns.

ne sera point colere , ombrageux , méfiant, mais délicat, sensible et craintif : il sera plus alarmé qu’irrité ; il s’attachera bien plus à gagner sa maîtresse qu’à menacer son rirai ; il l’écartera , s’il peut, comme un obstacle, sans le haïr comme un ennemi ; s’il le hait, ce ne sera pas pour l’audace de lui disputer un cœur auquel il prétend , mais pour le danger réel qu'il lui fait courir de le perdre ; son injuste orgueil ne s’offensera point sottement qu’on ose entrer en concurrence avec lui ; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite, et que l’honneur est dans le succès , il redoublera de soins pour se rendre aimable , et probablement il réussira. La généreuse Sophie , en irritant son amour par quelques alarmes , saura bien les régler, l’en dédommager; et les concurrents , qui n’étoient soufferts que pour le mettre à l’épreuve , ne tarderont pas d’èire écartés.

Mais où me sens-je insensiblement entraîné? O Emile,, qu’es-tu devenu? Puis-je reconnoitre en toi mon éleve? Combien je te vois déchu! Où est ce jeune homme formé si durement, qui bravoit les rigueurs des saisons, qui livroit son corps aux plus rudes travaux , et son ame aux seules lois de la sagesse ; inaccessible aux préjugés , aux passions : qui n'aiinoit (pie la vérité , qui ne cédoit qu’a la raison, et ne tenoit à rien de ce qui n’étoit pas lui ? Maintenant , amolli dans une vie o:sive, il se laisse gouverner par des femmes ; leurs amusements sont ses occupations , leurs volontés sont ses lois; une jeune fille est l’arbitre de sa destinée ; il rampe et fléchit devant elle; le grave Emile est le jouet d'un enfant !

Tel est le changement des seenes de la vie : chaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir; maisrhomme est toujours le même. A dix ans il est mené par de» gâteaux , à vingt par une maîtresse, à trente par les plaisirs , à quarante par l'ambition ,à cinquante par l'avarice : quand ne court-il qu’apres la sagesse ? Heureux celui qu'on y conduit malgré lui! Qu’importe de quel guide on se serve , pourvu qu’il le rnene au but ? Les héros , les sages eux-mêmes , ont payé ce tribut à la foi blesse humaine; et tel dont les doigts ont cassé des fuseaux n’en fut pas pour cela moins grand homme.

Voulez -vous étendre sur la vie entière l'effet d’uue heureuse éducation ? prolongez durant la jeunesse les bonnes habitudes de l’enfance ; et, quand votre éleve est ce qu’il doit être, faites qu’il soit le même dans tous les temps. Voilà la derniere perfection qui vous reste à donnera votre ouvrage. C’est pour cela sur-tout qu’il importe de laisser un gouverneur aux jeunes hommes; car d’ailleurs il est peu à craindre qu'ils ne sachent pas faire l’amour sans lui. Ce qui trompe les instituteurs, et sur-tout les peres , c’est qu’ils croient qu’une maniéré de vivre en exclut une autre, et qu’aussitôt qu'on est grand on doit renoncer à tout ce qu’on faisoit étant petit. Si cela étoil, à quoi serviroit de soigner l’enfance, puisque le bon on le mauvais nsage qu’on en feroit s'évannuiroit avec elle, et qu’en prenant des maniérés de vivre absolument differentes, on prendroit nécessairement d’autres façons de penser ?

Comme il n’y a que de grandes maladies qui fassent solution de continuité dans la mémoire , il n'y

a gnere que de grandes passions qui la fassent dans les mœurs. Bien que nos goûts et nos inclinations changent , ce changement , quelquefois assez brusque, est adouci par les habitudes. Dans la succession de nos penchants , comme dans une bonne dégradation de couleurs, l’habile artiste doit rendre les passages imperceptibles , confondre et mêler les teintes , et pour qu'aucune ne tranche, en étendre plusieurs sur tout son travail. Cette réglé est confirmée par l'expérience ; les gens immodérés changent tous les jours d’affections, de goûts, de sentiments, et n’ont pour toute constance que l’habitude du changement ; niais l’homme réglé revient toujours à ses anciennes pratiques , et ne perd pas même dans sa vieillesse le goût des plaisirs qn’il aiinoit enfant.

Si vous faites qu'eu passant dans un nouvel âge les jeunes gens ne prennent point en mépris celui qui l'a précédé , qu'eu contractant de nouvelles habitudes ils n'abandonnent point les anciennes , et qu'ils aiment toujours à faire ce qui est bien, sans égard au tempsouilsoutcommencé;alors seulement vous aurez sauvé votre ouvrage , et vous serez sûrs d'eux jusqu'à la lin de leurs jours ; car la révolution la plus à craindre est celle de l’ige sur lequel vous veillez maintenant. Connue on le regrette toujours , on perd diflicilement dans la suite les goûts qu’on y a conservés; au Lieu que quand ils sout interrompus, on ne les reprend de la vie.

La plupart des habitudes que vous croyez faire contracter aux enfants et aux jeunes gens ne sont poiut de véritables habitudes , parccqu’ils ne les ont prises qnc par force , et que , les suivant malgré eux ,

ils n’attendent que l’occasion de s’en délivrer. On ne prend point le goût d’être en prison à force d'y demeurer; l'habitude alors, loin de diminuer l’aversion, l’augmente. Il n’en est pas ainsi d’Emile, qui, n'ayant rien fait dans son enfance que volontairement et avec plaisir, ne fait, en continuant d’agir de même étant homme, qu’ajouter l’empire de l'habitude aux douceurs de la liberté. La vie active, le travail des bias, l’exercice, le mouvement, lui sont tellement devenus néces aires, qu’il n'v pourvoit renoncer sans souffrir. Le réduire tout-à-coup à une vie molle et sédentaire seioit l'emprisonner, l’enchaîner, le tenir dans un état violent et contraint ; je ne doute pas que son humeur et sa santé n’en fussent également altérées. A peine peut-il respirer à son aise dans une chambre bien fermée ; il lui faut legrand air, le mouvement, la fatigue. Aux genoux même de Sophie il ne peut s’empêcher de regarder quelquefois la campagne du coin de l’oeil , et de désirer de la parcourir avec elle. Il reste pourtant quand il faut rester; mais il est inquiet, agité; il semble se débattre ; il reste j arceqn’il est dans les fers. Voilà donc , allez-vous dire . des besoins auxquels je l’ai soumis ,des assujettissements qne je lui ai douués : et tout cela est vrai : je l’ai assujetti à l’état d’homme.

Emile aime Sophie ; mais quels sont les premiers charmes qui l’ont attaché? La sensibilité, la vertu, l’amour des choses honnêtes. En aimant cet amour dans sa maîtresse, l’auroit-il perdu pour lui-même? A quel prix à son tour Sophie s’cst-elle mise ? A celui de tous les sentiments qui sont naturels au

cœur de son amant ; l'estime des vrais biens , la frugalité , la simplicité , le généreux désintéressement, le mépris du faste et des richesses. Emile avoit ces vertus axant que l’amour les lui eût imposées. En quoi donc Emile est-il véritablement changé? Il a de nouvelles raisons d’être lui-même ; c’est le seul point où il soit difléreut de ce qu’il étoit.

Je n'imagine pas qu’en lisant ce livre avec quelque attention, personne puisse croire que toutes les circonstances de la situation où il se trouve se soient ainsi rassemblées autour de lui par hasard. Est-ce par hasard que les villes fournissant tant de (illes aimables, celle qui lui plaît ne se trouve qu’au fond d’une retraite éloignée? Est-ce par hasard qu’il la rencontre ? Est-ce par hasard qu'ils se conviennent ? Est-ce par hasard qu’ils ne peuvent loger dans le même lieu ? Est-ce par hasard qu’il ne trouve un asile que si loin d’elle? Est-ce par hasard qu'il la voit si rarement, et qu’il est forcé d’acheter par tant de fatigues le plaisir de la voir quelquefois ? 11 s’effémine, dites-vous. Il s’endurcit au contraire; il faut qu’il soit aussi robuste que je l’ai fait , pour résister aux fatigues que Sophie lui fait supporter.

Il loge à deux grandes lieues d’elle. Cette distance est le soufflet de la forge; c’est par elle que je trempe les traits de l’amour. S’ils logeoient porte à porte, ou qu'il pût l’aller voir mollement assis dans un bon carrosse, il l'aimeroit à son aise, il l’aimeroit en Parisien. Léandre eût-il voulu mourir pour Héro , si la mer ne l'eût séparé d’elle? Lecteur, épargnez-moi des paroles ;si vous êtes fait pour 111’eutendre, vous suivrez assez mes réglés dans mes détails.

Les premières fois que nous sommes allés voit Sophie, nous avons pris des chevaux pour aller plus vite. Nous trouvons cet expédient commode , et à la cinquième fois nous continuons de prendre des chevaux. Nous étions attendus; à plus d'une demi-lieue de la maison nous appcrcevons du monde sur le chemin. Emile observe, le cœur lui bat ; il approche, il reconnoil Sophie, il se précipite à bas de son cheval, il part, il vole, il est aux pieds de l’aimable famille. Emile aime les beaux chevaux ; le sien est vif, il se sent libre, il s’échappe a travers champs: je le suis, je l’atteins avec peine, je le ramené. Malheureusement Sophie a peur des chevaux , je n’ose approcherd'elle. Emile ne voit rien; mais Sophie l’avertit à l’oreille de la peine qu’il a laissé prendre à son ami. Emile accourt tout honteux, prend les chevaux, reste en arriéré: il est juste que chacun ait son tour. Il part le premier pour se débarrasser de nos montures. En laissant ainsi Sophie derrière lui , il ne trouve plus le cheval une voiture aussi commode. Il revient essoufflé , et nous rencontre à moitié chemin.

Au voyage suivant , Emile ne veut plus de chevaux. Pourquoi? lui dis -je, nous n'avons qu’à prendre un laquais pour en avoir soin. Ail , dit-il , surchargerons-nous ainsi la respectable famille? Tous voyez bien qu’elle veut tout nourrir, hommes et chevaux. Il est vrai . reprends-je , qu’ils ont la noble hospitalité de l’indigence. Les riches, avares dans leur faste, ne logent que leurs amis ; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis. Allons à pied, dit-il; n'en avez-vous pas le courage,

ÉMILE. 5g

tous qui partagez de si bon cceur les fatigants plaisirs de votre enfant? Très volontiers , reprends-je à l’instant ; aussi bien l'amour, à ce qu’il me semble , ne veut pas être fait avec tant de brait.

En approchant nous trouvons la mere et la fille pins loin encore que la première fois. Nous sommes venus comme un trait. Emile est tout en nage: une main cbérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. Il y auroit bien des chevaux au monde avant que nousfussions désormais lentes de nous en servir.

Cependant il est assez cruel de ne pouvoir jamais passer la soirée ensemble. L’été s’avance , les jours commencent à diminuer. Quoi que nous puissions dire , on ne nous permet jamais de nous en retourner de nuit; et quand nous ne venons pas des le matin, il faut presque repartir aussitôt qu’on est arrivé. A force de nous plaindre et de s’inquiéter de nous, la mere pense enfin qu’à la vérité l’on ne peut nous loger depemmeut dans la maison, mais qu'on peut nous trous cr un gîte au village pour v coucher quelquefois. A ces mots Emile frappe des mains , tressaille de joie ; et Sojthie , sans y songer , baise un peu plus souvent sa mere le jour qu’elle a trouve cet expédient.

Peu-à-pen la douceur de l’amitié, la familiarité de l’innocence, s’établissent et s'affermissent entre nous. Les jours prescrits |>ar Sophie ou par sa lutte , je viens ordinairement avec mon ami : quelquefois aussi je le laisse aller seul. La conliance éleve l ame, et I on ne «.loi I plus traiter un homme en eufanl : et qu’aurois-je avancé jusque-là si mon éleve ne méritoit pas mon estime ? 11 m’arrive aussi d'aller

r, O LIVRE V .

sans lui; alors il est triste et ne murmure point: fine serviroient ses murmures:’ Et puis , il sait Lien que je ne vais pas nuire à ses intérêts. Au reste, que nous allions ensemble on séparément, on Conçoit qu’aucun temps ne nous arrête, tout fiers d'arriver dans un état à pouvoir être plaints. Malheureusement Sophie nous interdit cet honneur , et défend qu’on vienne par le mauvais temps. C’est la seule fois que je la trouve rebelle aux réglés que je lui dicte en secret.

Un jour qu’il est allé seul , et que je ne l’attends que le lendemain , je le vois arriver le soir même, et je lui dis en l’embrassant : Quoi! cher Emile, tu reviens à ton ami .' Mais, au lien de répondre à mes caresses , il me dit avec un peu d'humeur : Ne croyez pas que je revienne sitôt de mon gré . je viens malgré moi. Elle a voulu que je vinsse ; je viens pour elle et non | as pour vous. Touché de cette naïveté , je l’embrasse derechef, en lui disant : Ame franche , ami sinccre , ne me dérobe pas ce qui m’appartient. Si tu viens pour elle , c’est pour moi que tu le dis : ton retour est son ouvrage : mais ta franchise est

le mien. Garde à jamais cette noble candeur des belles aines. On peut laisser penser aux indifférents ce qu’ils veulent; mais c'est un crime de souffrir qu’un ami nous fasse un mérite de ce que nous n’avons pas fait pour lui.

Je me garde bien d’avilir à ses veux le prix de cet aveu , en y trouvant pins d’amour que de générosité , et en lui disant qu’il veut moins s’ôter le mérite de ce retour, que le donner à Sophie. Mais voici comment il me dévoile le fond de son cœur

ÉMILE. ' <>i

sans y songer; s’il est venu à son aise à petits pas, et rêvant à ses amonrs, Emile n’est que l’amant de Sopbie; s’il arrive à grands pas, échauffé, quoiqu’un peu grondeur , Emile est l’ami de son Mentor.

On voit par ces arrangements que mon jeune homme est bien éloigné de passer sa vie auprès de Sophie et de la voir autant qn’il voudroit. Un voyage on deux par semaine bornent les permissions qu’il reçoit ; et ses visites, souvent d’une seule demi-journée , s’étendent rarement au lendemain. Il emploie bien plus de temps à espérer de la voir ou à se féliciter de l’avoir vue, qu’à la voir en effet. Dans celui même qu’il donne à ses voyages , il en passe moins auprès d’elle qu’à s’en approcher ou s’en éloigner. Ses plaisirs vrais, purs , délicieux , mais moins réels qu’imaginaires , irritent son amour sans efféminer son cœur.

Les jours qu’il ne la voit point il n’est pas oisif et sédentaire. Ces jours-là c’est Emile encore ; il n’est point du tout transformé. Le plus souvent il court les campagnes des environs , il suit son histoire naturelle , il observe , il examine les terres , leurs productions ; leur culture ; il compare les travaux qu’il voit à ceux qu’il connoit ; il cherche les raisons des différences; quand il juge d’autres méthodes préférables à celles du lieu , il les donne aux cultivateurs; s’il propose une meilleure forme de charrue , il en fait faire sur ses dessins ; s’il trouve une carrière de marne, il leur en apprend l’usage inconnu dans le pays ; souvent il met lui-même la main à l’œuvre; ils sont tout étonnés de lui voir manier leurs outils plus aisément qu’ils ne font eux-mêmes , tracer des

Page 1