‹ Vols. 3 & 4Chapitre 3 sur 16 · LIVRE IV. fii · texte numérisé non relu

LIVRE IV. fii

[esté royale s’efface de tous les coeurs , que les rois ne se font plus obéir qu’à force de troupes , et que le respect des sujets n’est que dans la crainte du châtiment. Les rois n’out plus la peine de portet leur diadème, ni les grands les marques de leurs lignités ; mais il faut avoir cent mille bras toujours :>rêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau peut-être , il est aisé de voir ju à la longue cet échange ne leur tournera pas à arofit.

Ce que les anciens ont fait avec l’éloquence est irodigieux : mais cette éloquence ne consistoit pas ieulemeiit en beaux discours bien arrangés; et janais elle n’eut pins d’effet que quand l’orateur parant le moins. Ce qu’on disoit le plus vivement ne l’exprimoit pas par des mots , mais par des signes ; jn ne le disoit pas, on le montroit. L’objet qu’on txpose aux yeux ébranle l’imagination , excite la •uriosité , tient l'esprit dans l’attente de ce qu’on va lire; et souvent cet objet seul a tout dit. Thrasymle et Tarquin coupant des tètes de pavots , AleJ sandre appliquant son sceau sur la bouche de soii avori , Diogene marchant devant Zénon, ne par-

lu peuple; et, après le pape orné de sa tiare, il u’y a >eut-étre ni roi, ni potentat, ni homme au monde aussi •especté que le doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe, et paré sous sa corne lucale d une coiffure de femme. Cette cérémonie du butentaure, qui fait tant rire les sots, feroit verser à la po-" mlare de Venise tout son sang pour le maintien de son lyrannique gouvernement.

loient-ils pas mieux que s’ils avoient fait de long* discours? Quel circuit de paroles eût aussi bien rendu les mêmes idées? Darius, engagé dans la Scvthie avec son armée, reçoit de la part du roi des Scythes un oiseau . une grenouille , une souris , et cinq flèches. L’ambassadeur remet son présent , et s’rn retourne sans rien d.re. De nos jours cet homme eût passé pour fou. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes ; plus elle sera menaçante, et moins elle effraiera ; ce ne sera qu’une fanfaronnade dont Darius n’eût fait que rire.

Que d’attention chez les Romains à la langue des signes! Des vêtements divers selon les âges , selon les conditions; des toges, des saies, des prétextes, des bulles, des laticlaves , des chaires . des licteurs . des faisceaux, des haches , des couronnes d'or, d’herbes, de feuilles, des ovations , des triomphes; tout chez eux étoit appareil, représentation , cérémonie , et tout faisoit impression sur les cœurs des citoyens. Il importoit â l'etat que le peuple s’assemblât en tel lieu plutôt qu'en tel autre; qu’il vit ou ne vit pas leCapitole ; qu’il fût ou ne fût pas tourné du côté du sénat; qu’il délibérât tel ou tel jour par préférence. Les accusés changeoient d habit , les candidats en changeoient; les guerriers ne vantoient pas leurs exploits , ils montroient leurs b.essures. A la mort de César, j’imagine un de nos orateurs . voulant émouvoir le peuple , épuiser tous les lieux communs de l’art pour faire une pathétique description de ses plaies , de son sang, de son cadavre :

Antoine , quoiqu’éloqueut , ne dit point tout cela; il fait apporter le corps. Quelle rhétorique

Mais cetle digression m’entraîne insensiblement loin de mon sujet , ainsi que font beaucoup d’autres , et mes écarts sont trop fréquents pour pouvoir être longs et tolérables: je reviens donc.

Ne raisonnez jamais sèchement avec la jeunesse. Revêtez la raison d'un corps si vous voulez la lui rendre sensible. Laites passer par le coeur le langage de l’esprit , afin qu’il se fasse entendre. Je b; répété , les arguments fioids peuvent déterminer nos opinions , non nos actions : ils nous font croire et non pas agir: on démontre ce qu’il faut penser, et non ce qu'il faut laire. Si cela est vrai pour tous les hommes ,à plus forte raison l'est-il pour les jeunes gens encore enveloppés dans leurs sens , et qui ne pensent qn’rutant qu’ils imaginent.

Je me garderai donc bien, même après les préparations dont jai par.é , d aller tout d’un coup dans la chambre d Emile lui fa’re lourdement un long discours sur le sujet dont je veux l’instruire. Je Commencerai par émouvoir son imagination: je choisirai le temps, le lieu, les objets les plus-favorables à l’impression que je veux laire : j’appellerai , pour ainsi dire , tonte la nature à témoin rie nos entretiens; j’attesterai l’Etre éternel, dont elle est l’ouvrage, de la vérité de mes discours ; je le prendrai pour uge entre Emile et moi ; je marquerai la place où nous sommes, les rochers, les bois, les montagnes qui nous entourent , ponr montimeulsde se. engagements et des miens; je mettrai dans mes veux , dans mon accent , dans mon geste , l'enthou-

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siasme et l’ardeur que je lui veux inspirer. Alors je lui parlerai et il m’écoutera , je m'attendrirai et il sera ému. En me pénétrant de la sainteté de mes devoirs je lui rendrai les siens plus respectables ; j’animerai la force du raisonnement d’images et de figures; je ne serai point long et diffus en froides maximes , mais abondant en sentiments qui débordent ; ma raison seta grave et sentencieuse , mais mon cœui n anra jamais assez dit. C’est alors qu’en lui montrant tout ce que j’ai fait pour lui , je le lui montrerai comftie fait pour moi-même: il verra dans ms tendre affection la raison de tons mes soins. Quelle surprise, quelle agitation je vais lni donner en changeant tout-à-coup de langage ! au lieu de lui rétrécir l’arae en lui parlant toujours de son intérêt . c’est du mien seul que je lui parlerai désormais, el je le toucherai davantage; j’enflammerai son jeune cœur de tous les sentiments d’amitié, de générosité . de reconnoissanee , que j’ai déjà fait naître , et qn: sont si doux à nourrir. Je le presserai contre moi sein en versant sur lui des larmes d'attendrissement; je lui dirai: Tu es mon bien, mon enfant mon ouvrage; c’est de ton bonheur qne j’attends h mien : si tn frustres mes espérances, tu me voies vingt ans de ma vie , et tu fais le malheur de me: vieux jours. C’est ainsi qu'on se fait écouter d’ui jeune homme, el qu’on grave au fond de son coeni le souvenir de ce qu’on lui dit.

Jusqu’ici j’ai tâché de donner des exemples de 1s maniéré dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difficiles. J ai tenté d en faire autant dans celle-ci- mais, après h:en des

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essais, j’y renonce, convaincu que la langue française esî trop précieuse pour supporter jamais dans un livre la naïveté des premières instructions sur certains sujets.

La langue française est , dit-on , la plus cliaste des langues : je la. crois , moi , la plus oliscene ; car il me semble que la chasteté d’une langue ne consiste pas a éviter avec soin les tours déshonnêtes , mais à ne les pas avoir. En effet , pour les éviter ^ il faut qu’on y pense; et il n’y a point de langue où il soit plus difficile de parler purement en tout sens que la française. Le lecteur^loujonrs plus habile à trouver des sens obscènes que l’auteur à les écarter, se scandalise et s'effarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracteroit-il pas leur souillure? Au contraire un peuple de bonnes moeurs a des termes propres pour toutes choses ; et ces termes sont toujours honnêtes, parcequ’ils sont toujours employés honnêtement. Il est impossible d imaginer un langage plus modeste que celui de la Kible , précisément parceque tout y est dit avec naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses , il suffit de les traduire en français. Ce que je dois dire à mon Emile n’aura rien que d’honnête et de chaste à son oreille; mais, pour le trouver tel à la lecture, il faudroit avoir un coeur aussi pur que le sren.

Je peuserois même que des réflexions sur la véritable pureté du discours et sur la fausse délicatesse du vice pourvoient tenir une place utile dans les entretiens de morale où ce sujet nous conduit ; car , en apprenant le langage de l’honnêteté , il doit ag-

prendre aussi celui de la décence, et il faut bien qu'il sache pourquoi ces deux langages sont si différents. Quoi qu’il en soit , je soutiens qu'au lieu des vains préceptes dont on rebat avant le temps les oreilles de la jeunesse, et dont elle se moque à 1 âge où ils seroient de saison; si l’on attend , si 1 on prépare le moment de se faire entendre; qu'alors on lui expose les lois de la nature dans toute leur vérité; qu’on lui montre la sanction de ces mêmes lois dans les maux physiques et moraux qu’attire leur infraction sur les conpables; qu'en lui parlant de cet inconcevable mystère de la génération , I on joigne à l'idée de l’attrait que l'auteur de la nature donne à cet acte celle de l'attachement exclus ! qui le rend délicieux , celle des devoirs de fidélité, de pudeur, qui l’enviroDuent , et qui redoublent son charme en remplissant son objet ; qu'en lui peignant le mariage, non seulement comme la plus douce des sociétés, mais comme le plus inviolable et le plus saint de tous les contrats , on lui dise avec force toutes les raisons qui rendent nn nœud si sacré respectable à tons les hommes, et qui couvre de haine et de malédictions quiconque ose en souiller la pureté; qu’on lui fasse uu tableau frappant et vrai des horreurs de la débauche, de son stupide abrutissement, de la pente insensible par laquelle un premier désordre conduit à tous , et traîne enfin celui qui s’y livre à sa perte; si, dis-je, on lui montre avec évidence comment au goût de la chasteté tiennent la santé, la force , le courage, les vertus, l'amour même, et tous les vrais -Liens de l'homme; je soutiens qu'alors on lui ren-

dra cette même chasteté désirable et cliere , et qu'on trouvera son esprit docile aux moyens qu’on lui donnera pour la conserver: car tant qu'on la conserve on la respecte; on ne la méprise qu’après l’avoir perdue.

Il n’est point vrai que le penchant au mal soit indomtable, et qu’on ne soit pas maître de le vaincre avant d'avoir pris l'habitude d v succomber. Aurélius Victor dit que plusieurs hommes transportés d’amour achetèrent volontairement de leur vie une nuit de Cléopâtre ; et ce sacrifice n’est pas impossible à l’ivresse de ia passion. Mais supposons que l’homme le plus furieux et qui commande le moins à ses sens vit l’appareil du supplice, sûr d'y périr dans les tourments un quart-d’heure après ; non seulement cet homme . dès cet instant , deviendroit supérieur aux tentations, il lui en coùteroit meme peu de leur résister : bientôt l’image affreuse dont elles seroient accompagnées le distrairoit d'elles ; et , toujours rebutées , elles se lasseroient de revenir. C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute noire foiblesse , et l’on est toujours fort pour faire ce qu’on veut fortement, P'oienli nihil difficile. Oh ! si nous détestions le vice autant que nous aimons la vie, nous nous abstiendrions aussi aisément d nn crime agréable que d'un poison mortel dans un mets délicieux.

Comment ne voit-on pas que , si toutes les leçons qu’on donne sur ce point à nn jeune homme sont sans succès , c’est qu’elles sont sans raison pour son âge , et qu'il importe à tout âge de revêtir la raison déformés qui la fassent aimer. Parlez-lui gravement

quand il le faut ; mais que ce que vous lui dites ait toujours un attrait qui le force à vous écouter. >’e combattez pas ses désirs avec sécheresse; n'étouffez pas son imagination , guidez-la de peur qu elle n’engendre des monstres. Parlez-lui de l’amour, des femmes, des plaisirs; faites qu il trouve daus vos conversations un charme qui flatte son jeune coeur; n’épargnez rien pour devenir son coulident : ce n’est qu’à ce titre que vous serez vraiment son maitre. Alors ne craignez plus que vos entretiens l’ennuient ; il vous fera parler plus que vous ne poudrez.

Je ne doute pas un instant que, si sur ces maximes j’ai sn prendre toutes les précautions nécessaires , et tenir à mon Emile les discours convenables à la conjoncture où le progrès des ans l’a fait arriver, il ne vienne de lui-même au point où je veux le conduire , qu’il ne se mette avec empressement sous ma sauve-gardc, et qu’il ne me dise avec toute la chaleur de son âge, frappé des dangers dont il se voit environné : O mon ami , mou protecteur , mon maître! reprenez l'autorité qne vous voulez déposes au moment qu’il m’importe le plus qu’e.le vous reste ; vous ne l'aviez jusqu’ici que par ma foiblesse ; vous l’aurez maintenant par ma volonté , et elle m'en sera plus sacrée. Dé!endez-moi de tous les ennemis qui m’assiegent, et sur-tout de ceux que je porte avec moi et qui me trahissent ; veillez sur votre ouvrage . alin qu'il demeure digne de vous. Je veux obéir à vos lois, je le veux toujours, c'est ma volonté constante; si jamais je vous désobéis, ce sera malgré moi : rendez-moi libre en me protégeant contre mes passions qui me font violence ; empè-

chez-moi d’ètre leur esclave, et forcez-moi d’êlre mon propre rnaitre en n’obéissant point à mes sens , niais à ma raison.

Quand vous aurez amené votre éleve à ce point (et s’il n’v vient pas ce sera votre faute), gardezvous de le prendre trop vite au mot , de peur que , si jamais votre empire lui paroit trop rude , il ne se croie en droit de s’y soustraire en vous accusant de l’avoir surpris. C’est en ce moment que la réserve et la gravité sont à leur place ; et ce ton lui en imposera d’autant plus que ce sera la première fois qu’il vous l’aura vu prendre.

Tous lui direz donc : Jeune homme , vous prenez lé ;èrement des engagements pénibles; il faudroit les connoitre pour être en droit de les former: vous ne savez pas avec quelle fureur les sens entraînent vos pareils dans le gouffre des vices sous l’attrait du plaisir. Tous n’avez point une ame abjecte, je le sais bien; vous ne violerez jamais votre foi, mais combien de fois peut-être vous vous repentirez de l’avoir donnée ! combien de fois vous maudirez celui qui vous aime , quand, pour vous dérober aux maux qui vous menacent, il se verra forcé de vous déchirer le cœur ! Tel qu'Ulysse, ému du chant des sirenes , crioit à ses conducteurs de le déchaîner, séduit par l’attrait des plaisirs , vous voudrez briser les liens qui vous gênent : vous m'importunerez de vos plaintes ; vous me reprocherez 111a tyrannie quand je serai le plus tendrement occupé de vous; en ne songeant qu’à vous rendre heureux, je m’attirerai votre haine. O mon Emile 1 jette supporterai jamais la douleur de t’être odieux, ton bonheur

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meme est trop cher a ce prix. Bon jeune homme , ne vovez-vous pas qu’en vous obligeant à m'obéir vous m’obligez à vous conduire , à m’oublier pour me dévouer à vous, à n’écouter ni vos plaintes , ni vos murmures, à combattre incessamment vos désirs et les miens? Vous m’imposez un joug pins dur que le vôtre. Avant de nous en charger tous deux , consultons nos forces; prenez du temps , donnez-m'en pour v penser, et sachez que le pins lent à promettre est toujours le plus fidele à tenir.

Sachez aussi vous-même que plus vous vous rendez diflicile sur l’engagement , et pins vous en facilitez l’exécution. Il importe que le jeune homme seute qu’il promet beaucoup , et que vous promettez encore plus. Quand le moment sera venu , et qu’il aura pour ainsi dire signé le contrat, changez alors de lantïase, mettez autant de douceur dans votre empire que vous avez annoncé de sévérité. Tons lui direz : Mon jeune ami , l’expérience vous manque , mais j’ai fait en sorte que la raison ne vons manquât pas. Vous êtes en état de voir par-tout les motifs de ma conduite : il ne faut pour cela qu’attendre que vous soyez de sang froid. Commencez toujours par obéir , et puis demandez-moi compte de mes ordres ; je serai prêt à vous en rendre raison sitôt que vous serez en état de m’entendre, et je ne craindiai jamais de vons prendre pour juge entre vous et moi. Vous promettez d'être docile, et moi je promets de n'user de cette docilité que pour vous rendre le plus heureux des hommes. J’ai pour garant de ma promesse le sort dont vous avez joui jusqu’ici. Trous ez quelqu’un de votre âge qui ait passé

«ne vie aussi douce que la vôtre , et je ne vous pl umets plus rien.

Après l'établissement de mon autorité , mon premier soin sera d'écarter la nécessité d'en faire usage. Je n’épargnerai rien pour m’établir de plus en plus dans sa confiance, pour me rendre le confident de son coeur et l'arbitre de ses plaisirs. Loin de combattre les penchants de son à ;e , je les consulterai pour eu être le maître; j'entrerai dans ses vues pour les diriger ; je ne lui chercherai point , aux dépens du présent, un bonheur éloigné. Je ne veux point qu'il soit heureux une fois, mais toujours , s’il est possible.

Ceux qui veulent conduire sagement la jeunesse pour la garantir des piégés des sens lui font horreur de l’amour , et lui feroient volontiers un crime d’v songer à son âge, comme si l’amour étoit fait pour les vieillards, l'outes ces leçons trompeuses que le cour dément ne persuadent point. Le jeune homme , conduit par uu iustinct plus sur, rit en secret des tristes maximes auxquelles il feint d'acquiescer, et n’attend que le moment de les rendre vaines. Tout cela est contre la nature. En suivant une roule opposée, j'arriverai plus sûrement au même but. Je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide ; je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parcequ’il l’est en effet ; en le lui peignant je veux qu’il s’y livre; en lui faisant sentir quel charme ajoute à l'attrait des sens l’union des cœurs , je le dégoûterai du libertinage , et je le rendrai sage en le rendant

amoureux.

Qu'il faut être borne pour ne toit dans les désirs naissants d'un jeune homme qu'un obstacle aux leçons de la raison Moi , j’y -vois le vrai moyen de le rendre docile à ces mêmes leçons. On n'a de prise sur les passions que par les passions; c'est par leur empire qu’il faut combattre leur tyrannie, et c'est toujours de la nature elle-même qu'il faut tirer les instruments propres à la régler.

Emile n'est pas fait pour rester toujours solitaire ; membre de la société . il en doit remplir les deroirs. Fait pour yivre arec les hommes, il doit les connoitre. Il connoit l'homme en général; il lui reste à eonnoitre les indiridus. Il sait ce qu’on fait dans le monde ; il lui reste à voir comment on y rit. Il est temps de lui montrer l'extérieur de cette grande scene dont il connoit déjà tons les jeux cachés. Il n'y portera plus l'admiration stupide d’un jeune étouidi, mais le discernement d'un esprit droit et jnste. Ses passions pourront l'abuser, sans doute ; quand est-ce qu elles n'abusent pas ceux qui s'y Ivcrent? mais an moins il ne sera point trompé par celles des antres. S’il les yoit, il les Terra de l’œil du sage, sans être entraîné par leurs exemples ni séduit parleurs p^ugés.

Comme il y a un âge propre à l’étnde des sciences . il y en a un pour bien saisir l’usage du monde. Quiconque apprend cet usage trop jeune le suit toute sa TÎe, sans choix, sans réflexion, et. qnoiqu'axec suffisance, sans jamais bien saroir ce qu il fait. Mais celui qui l'apprend, et qui en yoit les raisons, le suit ayec plus de discernement, et par conséquent arec plus de justesse et de grâce. Donnez-iuo?

un enfant de douze ans qui ne sache rien du tout , à quinze ans je dois vous le rendre aussi savant que celui que vous avez instruit dès le premier âge, avec la différence que le savoir du vôtre ne sera que dans sa mémoire, et que celui du mien sera dans son jugement. De même, introduisez un jeune homme de vingt ans dans le inonde; bien conduit, il sera dans un an plus aimable et plus judicieusement poli que celui qu’on y aura nourri des son enfance : car le premier , étant capable de sentir les raisons de tous les procédés relatifs à l’âge ,à l’état, au sexe , qui constituent cet usage j les peut réduire en principes, et les étendre aux cas non prévus; au lieu que l’antre, n’ayant que sa routine pour toute réglé , est embarrassé sitôt qu’on l’en sort.

Les jeunes demoiselles francoises sont toutes élevées dans des couvents jusqu’à ce qu’on les marie. S’appercoit-on qu’elles aient peine alors à prendre ces maniérés qui leur sont si nouvelles ? et accusera-t-on les femmes de Paris d’avoir l’air gauche et embarrassé, d’ignorer l’usage du monde pour n’y avoir pas été mises dès leur enfance? Ce préjugé vient des gens du moude eux-mêmes , qui, ne connoissant rien de plus important que cette petite science, s’imaginent faussement qu’on ne peut s’y prendre de trop bonne heure pour l’acquérir.

Il est vrai qu’il ne faut pas non plus trop attendre. Quiconque a passé toute sa jeunesse loin du grand monde y porte le reste de sa vie un air embarrassé, contraint, un propos toujours hors de propos , des maniérés lourdes et mal-adroites , dont l’habitude d’y vivre ne le défait plus , et qui n’ucfkit.f. 3. 5

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Hiiierent qu’un nouveau ridicule par l'effort de s’en délivrer. Chaque sorte d’instruction a son temps propre qu’il faut connoitre , et ses dangers qu’il faut éviter. C’est sur-tout pour celle-ci qu’ils se réunissent ; mais je n’v expose pas non plus mon cleve sans précautions pour l'en garantir.

Quand nia méthode remplit d’un même objet loutes les vues, et quand, parant un inconvénient , elle en prévient un autre, je juce alors qu’elle est bonne , et que je suis dans le vrai. C’est ce que je crois voir dans l’expédient qu’elle me suggéré ici. Si je veux être austere et sec avec mon disciple , je perdrai sa confiance, et bientôt il se cachera de moi. Si je veux être complaisant, facile, ou fermer les yeux, de quoi lui sert d’être sons ma garde? je ne fais qu’autoriser son désordre, et soulager sa conscience aux dépens de la mienne. Si je l’introduis dans le monde avec le seul projet de l’instruire , il s’instiuir'a plus que je ne veux. Si je l’eu liens éloigné jusqu’à la lin, qu'aura-t-il appris de moi ?Tout . peut-être .hors l’art le plus nécessaire à l'homme et au citoyen, qui est de savoir vivre avec ses semblables. Si je donne à ses soins une utilité trop éloignée , elle sera pour lui comme nulle, il ne fait cas que du présent. Si je me contente de lui fournir des ainnscineuts , quel bien lui fais-je? il s'amollit et ne s’instruit point.

Rien de tout cela. Mou expédient seul pourvoit à tout. Ton coeur , dis- je au jeune homme, a besoin d’une compagne ; allons chercher ce. le qui te convient: nous ne la trouverons pas aisément peut-être, le vrai mérite est toujours rare ; mais ne

nous pressons ni ne nous rebutons point. Sans doute il en est une, et nous la trouverons à la fin, ou du moins celle qui en approche le plus. Avec un projet si flatleurpour lui je l’introduis dans le monde. Qu'ai-je besoin d'en dire davantage? Ne voyez-vous pas que j’ai tout fait ?

En lui peignant la maîtresse que je lui destine, imaginez si je saurai m’en faire écouter, si je saurai lui rendre agréables et cberes les qualités qu’il doit aimer, si je saurai disposer tous ses sentiments à ce qu’il doit rechercher ou fuir. Il faut que je sois le plus mal-adroit des hommes, si je ne le rends d’avance passionné sans savoir de qui. Il n’importe que l’objet que je lui peindrai soit imaginaire; il suffit qu’il le dégoûte de ceux qui pourroient le tenter; il suffit qu’il trouve par-tout des comparaisons qui lui fassent prélérer sa chimere aux objets réels qui le frapperont : et qu’est-ce que le véritable amour lui-même, si ce n’est chimere , mensonge, illusion? On aime bien plus l’image qn’on se fait que l’objet auquel on l’applique. Si l’on voyoit ce qu’on aime exactement tel qu'il est, il n’y auroit plus d’amour sur la terre. Quand on cesse d’aimer, la personne qu’on aimoit reste la même qu’anparavant , mais on ne la voit plus la même ; le voile du prestige tombe et l’amour s’évanouit. Or, en fournissant l’objet imaginaire, je suis le maître des compara. sons, et j’empêche aisément l'illusion des objets réels.

Je ne veux pas pour cela qu’on trompe un jeune homme en lui peignant un modelé de perfection qui ne puisse exister ; mais je choisirai tellement les dé-

fauts de sa maîtresse, qu’ils lui conviennent , qu’ils lui plaisent, et qu’ils servent à corriger les siens, .le ne veux pas non plus qu’on lui mente . en aflirmant faussement que l'objet qu’on lui peint existe ; mais s’il se complaît à l’image, il lui souhaitera bientôt un original. Du souhait à la supposition, le trajet est facile; c’est l’affaire de quelques descriptions adroites , qui , sous des traits plus sensibles , donneront à cet objet imaginaire nn plus grand air de vérité. .Te voudrois aller jusqu’à le nommer; je diroi» en riant, Appelons Sophie votre future maîtresse: Sophie est un nom de bon augure : si celle que vous choisirez ne le porte pas, elle sera digne au moins de le porter; nous pouvons lui en faire honneur d’avance. Après tous ces détails , si ,snrses questions, sans allirmer, sans nier, on s’échappe par des défaites , ses soupçons se changeront en certitude, il croira qu’on lui fait mystère de l’épouse qu’on lui destine, et qu’il la verra quand il sera temps. S’il en est une fois là, et qu’on ait bien choisi les traits qn’il faut lui montrer, tout le reste est facile ; on peut l’exposer dans le monde presque sans risque : défendez-le seulement de ses sens, son cœur est en sûreté.

Mais, soit qu’il personnifie ou non le modèle que j’aurai su lui rendre aimable, ce modèle, s'il est bien fait , ne l’attachera pas moins à tout ce qui lui ressemble, et ne lui donnera pas moins d’éloignement pour tout ce qui ne lui ressemble pas , que s’il avoit un objet réel. Quel avantage pour préserver son cœur des dangers auxquels sa personne doit être exposée , pour réprimer ses sens par son imagina-

tion , pour l’arracher snr-tout à ces donneuses d’éducation qui la font payer si cher, et ne forment un jeune homme à la politesse qu’en lui ôtant toute honnêteté ! Sophie est si modeste ! De quel oeil verrat-il leurs avances ? Sophie a tant de simplicité ! Comment aimera-t-il leurs airs? Il y a trop loiu de ses idées à ses observations pour que celles-ci lui soient jamais dangereuses.

Tous ceux qni parlent du gouvernement des enfants suivent les mêmes préjugés et les mêmes maximes, parcequ’ils observent mal et réfléchissent plus mal encore. Ce n’est ni par le tempérament ni par les sens que commence l’égarement de la jeunesse, c’est par l’opinion. S’il étoit ici question des garçons qu’on éleve dans les colleges, et des filles qu’on éleve dans les couvents, je ferois voir que cela est vrai, même à leur égard ; car les premières leçons que prennent les uns et les autres , les seules qui fructifient, sont celles du vice; et ce n’est pas la nature qui les corrompt, c’est l’exemple. Mais abandonnons les pensionnaires des colleges et des couvents à leurs mauvaises mœurs ; elles seront toujours sans remede. Je ne parle que de l’éducation domestique. Prenez un jeune homme élevé sagement dans la maison de son pere en province, et l’examinez an moment qu’il arrive à Paris, ou qu’il entre dans le monde ; vous le trouverez pensant bien sur les choses honnêtes, et avant la volonté même aussi saine que la raison; vous lui trouverez du mépris pour le vice , et de l'horreur pour la débauche; au nom seul d’une prostituée, vous verrez dans ses yeux le scandale de l'inuoceuce. Je soutiens qu'il n’y eu a pas un qui pût

se résoudre à entrer seul dans les tristes demeures de ces malheureuses , quand même il en sauroit l’usage , et qu’il en sentiroi t le besoin.

A six mois de là , considérez de nouveau le même jeune homme, vous ne le recounoitrez plus ; des propos libres , des maximes du haut ton, des airs dégagés , le feroient prendre pour nn autre homme , si ses plaisanteries sur sa première simplicité , sa honte quand on la lui rappelle, ne montroient qu’il est le même et qu’il en rougit. Oh ! combien il s’est formé dans peu de temps ! D’où vient un changement si grand et si brusque? Du progrès du tempérament? Son tempérament n’eût-il pas fait le même progrès dans la maison paternelle? et sûrement il n’v eût pris ni ce ton ni ces maximes. Des premiers plaisirs des sens? Tout au contraire. Quand on commence à s’y livrer, on est craintif, inquiet, ou fuit le grand jour et le bruit. Les premières voluptés sont toujours mystérieuses; la pudeur les assaisonne et les cache : la première maîtresse ne rend pas eflronté, mais timide. Tout absorbé dans un état si nouveau pour lui, le jeune homme se recueille pour le goûter, et tremble toujours de le perdre. S’il est bruvant. il n'est ni voluptueux ni tendre ; tant qu’il se vante, il n’a pas joui.

D'autres maniérés de penser ont produit seules ces différences. Son cœur est encore le même, mais ses opinions ont changé. Ses sentiments, plus lents à s’altérer, s’altéreront enfin par elles ; et c’est alors seulement qu’il sera véritablement corrompu. A peine est-il entré dans le monde qu’il y prend une seconde éducation tout opposée à la première, par

laquelle il apprend à mépriser ce qu’il estimoit et à estimer ce qu'il luéprisoit : on lui fait regarder les leçons de ses parents et de ses maîtres comme uu jargon pédantesque.et les devoirs qu’ils lui ont prêches comme une morale puérile qu’on doit dédaigner étant grand. Il se croit obligé par honneur à changer de conduite ; il devient entreprenant sans désirs et fat par mauvaise honte. Il raille les bonnes mœurs avant d’avoir pris du goût pour les mauvaises , et se pique dedébauche sans savoirètre débauché. Jen’oublierai jamais l’aveu d’un jeuneoflicier aux gardes-suisses, qn%s’ennuyoit beaucoup des plaisirs bruyants de ses camarades , et n’osoit s’v refuser de peur d’être moqué d’eux : « Je m’exerce à cela , disoit-il , comme à « prendre dn tabac malgré ma répugnance: le goût « viendra par l’habitude; il ne faut pas toujours être « enfant. »

Ainsi donc c’est bien moins de la sensualité que de la vanité qu’il faut préserver un jeune homme entrant dans le monde: il cede plus aux penchants d'autrui qu’aux siens , et l’amour-propre fait plus de libertins que l’amour.

Cela posé, je demande s'il en est un sur la terre entière mieux armé que le mieu contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs, ses sentiments , ses principes ; s’il en est un plus en état de résisterau torrent. Car contre quelle séduction n’est-il pas eu défense ? Si sps désirs l’entraînent vers le sexe, il u'y trouve point ce qu'il cherche, et son cœur préoccupé le retient. Si ses sens l’agitent et le pressent, où trou- \era-t-il à les contenter? L'horreur de l'adnltere et do la débauche l’éloigne également des iilles publi-

8o ÉMILE.

ques et des femmes mariées, et c’est toujours par l'un de ces deux états que commencent les désordres de la jeunesse. Une Elle à marier peut être coquette ; mais elle ne sera pas effrontée; elle n’ira pas se jeter à la tête d’un jeune homme qui peut l’épouser s’il la croit sage ; d’ailleurs elle aura quelqu’un pour la snrveiller. Emile, de son côté , ne sera pas tout-à-fait lim vré à lui-même ; tons deux auront au moins pour gardes la crainte et la honte, inséparables des premiers désirs ; ils ne passeront point tout d’un coup aux dernieres familiarités , et n’auront pas le temps d’y venir par degrés sans obstacles. Pour s’y prendre autrement, il faut qu’il ait déjà pris leçon de ses camarades, qu’il ait appris d’eux à se moquer de sa retenue, à devenir insolent à leur imitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qn’Emile? Quel homme se mene moins par le ton plaisant que celui qui n’a point de préjugés et ne tait rien donnera ceux des autres ? J’ai travaillé vingt ans à l’armer contre les moqueurs : il leur faudra pins d'un jour pour en faire leur dupe ; car le ridicule n’est à ses yeux que la raison des sots, et rien ne rend plus insensible à la raillerie que d’être audessus de l’opinion. Au lieu de plaisanteries il lui faut des raisons : et, tant qu’il en sera là , je n’ai pas peur que de jeunes fous me l’enlevent ; j’ai pour moi la conscience et la vérité. S’il faut que le préjugé s’y mêle , un attachement de vingt ans est aussi quelque chose : on ne lui fera jamais croire que je l’aie ennuyé de vaines leçons; et, dans un cœur droit et sensible, la voix d’un ami fidele et vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n’est alors ques-

tion que de lui montrer qu’ils le trompent, et qu’en feignant de le traiter en homme ils le traitent réellement en enfant , j’affecterai d’être toujours simple, mais grave et clair dans mes raisonnements , afin qu’il sente que c’est moi qui le traite en homme. Je lui dirai : «Vous voyez que votre seul intérêt, qui est * le mien, dicte mes discours; je n’en peux avoir aucun autre. Mais pourquoi ces jeunes gens veu- « lent-ils vous persuader ? c’est qu’ils veulent vous « séduire : ils ne vous aiment point , ils ne prennent « aucun intérêt à vous; ils ont pour tout motif un « dépit secret de voir que vous valez mieux qu'eux ; « ils veulent vous rabaissera leur petite mesure, et « ne vous reprochent de vous laisser gouverner , « qu’afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez-vous « croire qu’il y eût à gagner pour vous dans ce chan- « gement? Leur sagesse est-elle donc si supérieure, « et leur attachement d’un jour est-il plus fort que « le mien? Pour donner quelque poids à leur raille- « rie, il faudroit en pouvoir donner à leur auto- « rité ; et quelle expérience ont-ils pour élever leurs. « maximes au-dessus des nôtres? Ils n’ont fait qn’i- « miter d’autres étourdis , comme ils veulent être « imités à leur tour. Pour se mettre au-dessus des « prétendus préjugés de leurs peres , ils s’asservissent « à ceux de leurs camarades. Je ne vois point ce h qu ils gagnent à cela ; mais je vois qu’ils y perdent «. sûrement deux grands avantages ; celui de l’affcc- « tion paternelle, dont les conseils sont tendres et «sincères, et celui de l’expérience, qui fait juger « de ce qu'on connoit;car les peres ont été enfants, « et les enfants n’ont pas été peres.

Si

t MILE.

« Mais les croyez-vous sincères au moins dans leurs « folles maximes? Pas même cela , cher Emile ; ils se «trompent pour vous tromper; ils ne sont point « d’accord avec eux-mêmes; leur cœur les dément « sans cesse , et souvent leur bouche les contredit. « Tel d’entre eux tourne en dérision tout ce qui est « honnête , qui seroit au désespoir que sa femme pen- « sât comme lui. Tel autre poussera cette indifférence « de mœurs jusqu’à celles de la femme qu'il n’a point « encore , ou , pour comble d’infamie , à celles de la «femme qu’il a déjà: mais allez plus loin, parlez- « lui de sa mere , et voyez s’il passera volontiers pour « être un enfant d’adullere et le fils d’une femme de « mauvaise vie , pour prendre à faux le nom d’une « famille, pour en voler le patrimoine à l’héritier « naturel, enfin s’il se laissera patiemment traiter de « hàtard. Qui d’entre eux voudra qu’on rende à sa « fille le deshonneur dont il couvre celle d’autrui? « Il n’y en a pas un qui n’attentât même à votre vie , « si vous adoptiez avec lui, dans la pratique , tous les « principes qu'il s’efforce de vous donner. C est ainsi « qu ils décelent enlin leur inconséquence , et qu’on « sent qu’aucun d’eux ne croit ce qu’il dit. Voilà des « raisons, cher Emile: pesez les leurs , s’ils en ont . et « comparez. Si je voulois user comme eux de mépris « et de raillerie, vous les verriez prêter le flanc au « ridicule autant peut-être et plus que moi. Mais je « n’ai pas peur d un examen sérieux. Le triomphe «des moqueurs est de courte durée; la vérité de- * meure, et leur rire insensé s’évanouit. »

Vous n’imaginez pas comment à vingt ans Emile peut être docile. Que nous pensons différemment !

Moi, je ne conçois pas comment il a pu l’être à dix ; car quelle prise avois-je snr lui à cet âge? Il m’a fallu quinze ans de soins pour me ménager cette prise. Je ne l’élevois pas alors, je le préparois pour être élevé. Il l’est maintenant assez pour être docile ; U reconnoit la voix de l’amitié, et il sait obéir à la raison. Je lui laisse , il est vrai, l’apparence de l’indépendance; mais jamais il ne nie fut mieux assujetti, car il l’est parcequ’il veut l’être. Tant que je n’ai pu me rendre maître de sa volonté, je le suis demeuré de sa personne; je ne le quittois pas d’un pas. Maintenant je le laisse quelquefois à lui-même, parceque je le gouverne toujours. En le quittant je l'embrasse, et je lui dis d’un air assuré : Emile, je te conlie à mon ami , je te livre à son cœur honnête^ c'est lui qui me répondra de toi.

Ce n’est pas l’affaire d’un moment de corrompre des affections saines qui n’ont reçu nulle altération précédente , et d’effacer des principes dérivés immédiatement des premières lumières de la raison. Si quelque changement s’y fait durant mon absence, elle ne sera jamais assez longue, il ne saura jamais assez bien se cacherde moi, pour que jen’appercoive pas le danger avant le mal, et que je ne sois pas à temps d’y porter remede. Comme on ne se déprave pas tout d'un coup , on n’apprend pas tout d’un coup a dissimuler; et si jamais homme est mal-adroit en cet art, c’est Emile, qui n’eut de sa vie une seule occasion d'en user.

Par res soins et d’autres semblables, je le crois si bien garanti des objets étrangers et des maximes vulgaires, que j’aimerois mieux le voir au milieu de

la plus mauvaise société de Paris, que seul dans sa chambre ou dans un parc, livré à toute l’inquiétude «le son âge. On a beau faire . de tous les ennemis qui peuvent attaquer un jeune homme, le plus dangereux et le seul qu’on ne peut écarter. c’est lui-même : cet ennemi pourtant n’est dangereux qne par notre fante ; car. comme je l’ai dit mille fois , c’est par la seule imagination que s’éveillent les sens. Leur besoin proprement n’est point un besoin phvsiqne ; il n’est pas vrai qne ce soit nn vrai besoin. Si jamais objet lascif n’eût frappé nos yeux, si jamais idée deshonnête ne fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fut fait sentir à nous, et nous serions demeurés chastes sans tenta= tions, sans efforts, et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations et certains spectacles excitent dans le sang de la jeunesse . sans qu'elle sache démêler elle-même la cause de cette première inquiétude, qui n’est pas facile à calmer, et qui ne tarde pas à renaitre. Pour moi, pins je réfléchis à cette importante crise et à ses causes prochaines on éloignées, plus je me persuade qu’un solitaire élevé dans un désert, sans livres , sans instructions , et sans femmes , y mourroit vierge à quelque âge qu’il fut parvenu.

Mais il n’est pas ici «juestion d'un sauvage de cette espece. En élevant un homme parmi ses semblables et pour la société, il est impossible, il n'est pas même à propos de le nourrir toujours dans celle salutaire ignorance ; et ce qu’il y a de pis pour la sagesse est d’être savant à demi. Le souvenir des objets qui nous ont frappés, les idées que nons avons ac-

quises, nous suivent dans la retraite, la peuplent, malgré nous , d’images plus séduisantes que les objets mêmes, et rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte, qu’elle est utile à celui qui s’y maintient tonjours seul.

Veillez donc avec soin sur le jeune homme, il pourra se garantir de tout le reste; mais c’est à vous de le garantir de lui. Ne le laissez seul ni jour ni nuit; couchez tout au moins dans sa chambre : qu’il ne se mette au lit qu’accablé de sommeil , et qu’il en sorte à l’instant qu’il s’éveille. Défiez-vous de l’instinct sitôt que vous ne vous y bornez plus : il est bon tant qu’il agit seul; il est suspect dès qu’il se mêle aux institutions des hommes: il ne faut pas le détruire , il faut le régler ; et cela peut être plus difficile que de l’anéantir. Il seroit très dangereux qu'il apprît à votre éleve à donner le change à ses sens et à suppléer aux occasions de les satisfaire : s’il connoît une fois ce dangereux supplément, il est perdu. Dès-lors il aura toujours le corps et le cœur énervés, il portera jusqu’au tombeau les tristes effets de cette habitude, la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. Sans doute il vaudroit mieux encore... Si les fureurs d’un tempérament ardent deviennent invincibles, mon cher Emile, je te plains; maisjene balancerai pas un moment, je ne souffrirai point que la fin de la nature soit éludée. S’il faut qu’un tyran te subjugue, je te livre par préférence à celui dont je peux te délivrer : quoi qu’il arrive, je t’arracherai plusaisément aux femmes qu'à toi.

Jusqu’à vingt ans le corps croit, il a besoin de

tonte sa substance : la continence est alors dans l'ordre de la nature, et l’on n’v manque guere qu’aux dépens de sa constitution. Depuis vingt ans la continence est un devoir de morale : elle importe pour apprendre à régner sur soi-même , à rester le maître de ses appétits. Mais les devoirs moraux ont lenrs modifications, lenrs exceptions, leurs réglés. Quand la faiblesse humaine rend une alternative inévitable, de deux maux préférons le moindre ; en tout état de cause il vaut mieux commettre une faute que de contracter un vice.

Souvenez-vous que ce n’est plus de mon éleve que je parle ici , c’est du vôtre. Ses passions que vous avez laissé fermenter vous subjuguent : cédez-leur donc ouvertement , et sans lui déguiser sa victoire. Si vous savez la lui montrer dans son vrai jour, il en sera moins fier que honteux, et vous vous ménagerez le droit de le guider durant son égarement pour lui faire au moins éviter les précipices. Il importe que le disciple ne fasse rien que le maître ne le sache et ne le veuille , pas même ce qui est mal; et il vaut cent fois mieux que le gouverneur approuve une faute et se trompe, qne s’il étoit trompé par son éleve, et que la faute se fit sans qu’il en sût rien. Qui croit devoir fermer les yeux sur quelque chose se voit bientôt forcé de les fermer sur tout : le premier abus toléré en antene nn autre ; et cette chaîne ne finit pins qu’au renversement de tont ordre et an mépris de toute loi.

Une antre erreur que j’ai déjà combattue , mais qui ue sortira jamais des petits esprits , c’est d’affecter toujours la dignité magistrale, et de vouloir pas.

ser pour un homme parfait dans l'esprit de son disciple. Cette méthode est à contre-sens. Comment ne vo.ent-ils pas qu’en voulant af;ermir leur autorité ils la détruisent ; que pour faire écouter ce qu’on dit il faut se mettre à la place de ceux à qui l’on s’adresse, et qu’il faut être homme pour savoir parler au cœur humain? Tous ces gens parfaits ne touchent ni ne persuadent; on se dit toujours qu’il leur est bien aise de combattre des passions qu’ils ne sentent pas. Mon *-ez vos foiblesses à votre éleve, si vous voulez le guérir des siennes ; qu’il voie en vous les mêmes combats au’il éprouve, qu’il apprenne à se vaincre à votre exemple, et qu’il ne dise pas comme les autres: Ces vieillards, dépités de n’ètre plus jeunes, veulent traiter les jeunes gens en vieillards , et parceque tous leurs désirs sont éteints, ils nous fout nu crime des nôtres.

Montagne di t qu’il demandoit un jour au seigneur de Langey combien de fois, dans ses négociations d'Allemagne, il s’étoit enivré pour le service du roi. ,1e demanderois volontiers au gouverneur de certain jeune homme eomhien de fois il est entré dans un mauvais lieu pour le service de son éleve. Combien de fois? Je me trompe. Si la première n’ôte à jamais au libertin le désir d’y rentrer, s’il n’eu rapporte le repentir et la honte , s’il ne verse dans votre sein des torrents de larmes, quittez-le à l’instant: il n’est qu'un monstre, ou vous n'ètes qu un imbécille; vous ne lui servirez jamais à rien. Mais laissons ces expédients extrêmes , aussi tristes que dangereux , et qui n’ont aucun rapport à notre éducation.

Ijnedc précautions à prendre avec un jeune homme

bien né avant que de l’exposer an scandale des mœurs du siècle Ces précautions sont pénibles , mais elles sont indispensables; c’est la négligence en ce point qui perd toute la jeunesse ; c’est par le désordre du premier âge que les hommes dégénèrent , et qu’on les voit devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. "Vils et lâches dans leurs vices mêmes, ils n’ont que de petites âmes, parceque leurs corps usés ont été corrompus de bonne heure; à peine leur resle-t-il assez de vie pour se mouvoir. Leurs subtiles pensées marquent des esprits sans étoffe ; ils ne savent rien sentir de grand et de noble ; ils n’ont ni simplicité ni vigueur : abjects eu toute chose , et bassement méchants , ils ne sont que vains , frippons , faux; ils n’ont pas même assez de courage pour être d’illnstres scélérats. Tels sont les méprisables hommes que forme la crapule de la jeunesse : s’il s’en trouvoit un seul qui sût être tempérant et sobre, qui sût, au milieu d’eux, préserver son cœur, son sang, ses mœurs, de la contagion de l’exemple, à trente ans il écraseroit tous ces insectes, et deviendroit leur maître avec moins de peine qu’il n’en eut à rester le sien.

Pour peu que la naissance ou la fortune eût fait pour Emile, il seroit cet homme s’il vouloit l’être: mais il les mépriserait trop pour daigner les asservir. Voyons-le maintenant au milieu d’eux , entrant dans le monde, non pour y primer, mais pour le connoilre , et pour v trouver une compagne digue de lui.

Dans quelque rang qu’il puisse être né , dans quelque société qu’il commence à s’introduire , son début sera simple et sans éclat : a Dieu ne plaise qu’il soit

assez malheureux pour y briller! Les qualités qui frappent au premier coup-d’œil ne sont pas les siennes , il ne les a ni ne les veut avoir. Il met trop peu de prix aux jugements des hommes pour en mettre à leurs préjugés , et ne se soucie point qu’on l’estime avant que de le connoître. Sa maniéré de se présenter n’est ni modeste ni vaine , elle est naturelle et vraie; il ne connoît ni gène ni déguisement , et il est au milieu d’un cercle ce qu’il est seul et sans témoin. Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux , sans attention pour personne ? Tout au contraire ; si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compteroit-il pour rien vivant avec eux? Il ne les préféré point à lui dans ses maniérés, parcequ’il ne les préféré pas à lui dans son cœur ; mais il ne leur montre pas non plus une indifférence qu’il est bien éloigné d’avoir : s’il n’a pas les formules de la politesse , il a les soins de l’humanité. Il n’aime à voir souffrir personne ; il n’offrira pas sa place à un autre parsimagrée, mais il la lui cédera volontiers par bonté , si , le voyant oublié, il juge que cet oublie le mortifie ; car il en coûtera moins à mon jeune homme de rester debout volontairement , que de voir l’autre y rester par force.

Quoiqu’en général Emile n’estime pas les hommes , il ne leur montrera point de mépris, parcequ’il les plaint et s’attendrit snr enx. Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il leur laisse les biens de l’opinion dont ils.se contentent, de peur que, les leur ôtant à pure perte , il ne les rendit plus malheureux qu’auparavant. Il n'est donc point disputeur ni contredisant; il n’est pas non plus complaisant et fiat-

go ÉMILE,

teur; il dit son avis sans combattre celai de personne, parcequ’il aime la liberté par dessus toute chose, et que la franchise en est un des plus beaux droits.

1 parle peu, parcequ’il ne se soucie guere qu'on s'occupe de lui ; par la même raison il ne dit que des choses utiles: autrement qu’est-ce qui l’engageroit à parler? Emile est trop instruit pour être jamais babillard. Le giand caquet vient nécessairement ou de la prétention à l’esprit, dont je parlerai ci-après, ou du prix qu’on donne à des bagatelles, dont on croit sottement que les autres font autant de cas que nous. Celui qui connoit assez de choses pour donner à toutes leur véritable prix ne parle jamais trop ; car il sait apprécier aussi l'attention qu’ou lui donne et l’intérêt qu’on peut prendre à ses discours. Généralement les gens qui savent peu parlent beaucoup , et les gens qui savent beaucoup parlent peu. Il est simple qu’un ignorant tr uve important tout ce qu’il sait et le dise à tout le monde. Mais un homme instruit n’ouvre pas aisément son répertoire; il auroit trop à dire , et il voit encore plus à dire après lui ; il se tait.

Loin de choquer les maniérés des autres , Emile s’y conforme assez volontiers; non pour paroitre instruit des usages, ni pour affecter les airs d’an homme poli , mais au contraire de peur qu’on ne le distingue, pour éviter d’être appercu ;et jamais il n’est, plus à son aise que quand on ne prend pas garde à lui.

Quoiqu’entrant dans le monde il en ignore absolument les maniérés, il n’est pas pour cela timide

et craintif; s'il se dérobe, ce n’est point par embarras, c’est qne pour bien voir il faut n’ètre pas vu : car ce cju’on pense de lui ne l’inquiete guere , et le ridicule ne lui fait pas la moindre peur. Cela fait qu’étant toujours tranquille et de sang froid , il ne se trouble point par la mauvaise honte. Soit qu’on le regarde ou non, il fait toujours de son mieux ce qu’il fait; et , toujours tout à lui pour bien observer les autres , il saisit les usages avec une aisance que lie peuvent avoir les esclaves de l’opinion. On peut dire qu’il prend plutôt l’usage du monde , précisément parcequ’il en fait peu de cas.

Ne vous trompez pas cependant sur sa contenance , et n’allez pas la comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme et non suffisant ; ses maniérés sont libres et nou dédaigneuses : l’air insolent n’appartient qu'aux esclaves, l’indépendance n’a rien d’affecté. Je n’ai jamais vu (l’homme avant delà fierté dans i’ame eu montrer dans son maintien : cette affectation est bien plus propre aux âmes viles et vaines , qui ne peuvent en imposer que par là. Je lis dans un livre, qu’un étranger se présentant uu jour dans la salle du fameux Marcel, celui-ci lui demanda de quel pavs il étoit : « Je suis Anglois. répond l’étranger. » ■< Vous « Anglois.' réplique le danseur; vous seriez de cette « isle où les citoyens ont part à l’administration pu- « blique et sont une portion de la puissance souve- • raine (34)1 Non , monsieur; ce front baissé , ce re-

(34) Comme s’il y avoit des citoyens qui ne fussent pas membres de la cité, et qui n’eussent pas, comme tels , part à ! autorité souveraine ! Mais les François, ayant jugé a

ga ÉMILE.

« gard timide , cette démarche incertaine, ne rn’an- « noncent que l’esclave titré d’an électear. »

Je ne sais si ce jugement montre une grande connoissance du vrai rapport qui est entre le caractère d’un homme et son extérieur. Pour moi, qui n’ai pas l’honneur d’être maître a danser, j’aurois pensé tout le contraire, .l'aurois dit : « Cet Anglois n’est pas a courtisan; je n’ai jamais oui dire que les courti- * sans eussent le front baissé et la démarche incer- « taine : un homme timide chez un danseur pourroit a bien ne l’être pas dans la chambre des communes ». Assurément ce monsieur Marcel-là doit prendre ses compatriotes pour autant de Romains.

Quand on aime on veut être aimé. Emile aime les hommes , il vent donc leur plaire. Aplus forte raison il veut plaire aux femmes; son âge, ses mœurs . son projet, tout concourt à nourrir en lui ce désir. Je dis ses mœurs , car elles y font beaucoup ;les hommes qui en ont sont les vrais adorateurs des femmes. Ils n’ont pas comme les autres je ne sais quel jargon moqueur de galanterie; mais ils ont un empressement plus vrai, plus tendre, et qui part du cœur. Je connoitrois près d’une jeune femme un homme qui a des mœurs et qui commande à la nature, entre cent mille débauchés. Jugez de ce que doit être Emile

propos d’usurper ce respectable nom de citoyens, dû jadis aux membres des cités gauloises, en ont dénaturé l’idée, au point qu’on n’y conçoit plus rien. Un homme qui vient de m’écrire beaucoup de bêtises contre la Nouvelle Héloïse, a orné sa signature du titre de citoyen de Pimbœuf, et a cru me faire une excellente plaisanterie.

avec un tempérament tout neuf, et tant de raisons d’y résister ! Pour auprès d’elles , je crois qu’il sera quelquefois timide et embarrassé ; mais sûrement cet embarras ne leur déplaira pas , et les moins fripponnes n’auront encore que trop souvent l’art d’en jouir et de l’augmenter. Au reste , son empressement changera sensiblement de forme selon les états. Il sera plus modeste et pins respectueux pour les femmes, plus vif et plus tendre auprès des filles à marier. Il ne perd point de vue l’objet de ses recherches, et c’est toujours à ce qui les lui rappelle qu’il marque le plus d’attention.

Personne ne sera plus exact à tous les égards fondés sur l’ordre de la nature, et même sur le bon ordre de la société ; mais les premiers seront toujours préférés aux autres , et il respectera davantage un particulier plus vieux que lui , qu’un magistrat de son âge. Etant donc pour l’ordinaire un des plus jeunes des sociétés où lise trouvera , il sera toujours un des plus modestes, non par la vanité de paroître humble, mais par un sentiment naturel et fondé sur la raison. Il n’aura point l’impertinent savoir-vivre d’un jeune fat , qui , pour amuser la compagnie , parle plus haut que les sages et coupe la parole aux anciens : il n’autorisera point, pour sa part ,1a réponse d’un vieux gentilhomme à Louis XV, qui lui demaudoit lequel il préféroit de son siecle ou de celui-ci : * Sire, j’ai passé ma jeunesse à respecter « les vieillards, et il faut que je passe ma vieillesse « à respecter les enfants. »

Ayant une ame tendre et sensible, mais n'appréciant rien sur le taux de l’opinion , quoiqu’il aime à

Çti ÉMILE.

plaire aux autres, il se souciera peu d'en être considéré. D où il suit qu’il sera plus affectueux que poli , qu’il n’aura jamais d’airs ni de faste, et qu’il sera plus touché d’une caresse que de mille éloges. l’ar les mêmes raisons , il ne négligera ni ses maniérés ni son maintien ; il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure , non pour paroitre un homme de goût, mais pour rendre sa figure plus agréable; il n’aura point recours au cadre doré . et jamais l’enseigne de la richesse ne souillera son ajustement.

On voit que tout cela n'exige point de ma part un étalage de préceptes, et n’est qu’un effet de sa première éducation. Oa nous fait uo grand mystère de l'usage du monde; comme si, dans l’âge où l’on prend cet usage, on ne le prenoit pas naturellement . et comme si ce n’étoit pas dans un cœur honnête qu’il faut chercher ses premières lois! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes : elle se montre sans peine quand on en a; c’est pour celui qui n’en a pas qu’on est forcé de réduire en art ses apparences.

« Le plus malheureux effet de la politesse d’usage « est d'enseigner l’art de se passer des vertus qu’elle « imite. Qu’on nous inspire dans l’éducation l’Iiu- « manité et la bienfaisance, nous aurons la politesse, « ou nous n’en aurons plus besoin.

« Si nous n’avons pas celle qni s’annonce par les «grâces, nous aurons celle qui annonce l'honnête « homme et le citoyen , nous n’aurons pas besoin de « recourir à la fausseté.

« Au lieu d'être artificieux pour plaire , il sufnra

« d’être bon ; au lieu d’être faux pour flatter les foi- « blesses des autres, il suflira d’être indulgent.

« Ceux avec qni l’on aura de tels procédés n’en « seront ni enorgueillis ni corrompus ; ils n’eu se- « ront qne reconnoissants , et en deviendront meil- ■< leurs (35). »

Il me semble que si quelque éducation doit produire l’espece de politesse qu’exige ici M.Duclos, c’est celle dont j’ai tracé le plan jusqu’ici.

Je conviens pourtant qu’avec des maximes si différentes Emile ne sera point comme tout le monde , et Dieu le préserve de l’être jamais ! Mais en ce qu’il sera différent des antres , il ne sera ni fâcheux ni ridicule : la différence sera sensible sans être incommode. Emile sera , si l'on veut , un aimable étran er. D'abord on lui pardonnera ses singularités eu disant : Il se formera. Dans la suite on sera tout accoutumé à ses maniérés; et voyant qu’il n’en change pas, on les lui pardonnera encore en disant : Il est fait ainsi.

Il ne sera point fêlé comme un homme aimable , mais on l'aimera sans savoir pourquoi ; personne ne vantera son esprit, mais on le prendra volontiers pour juge entre les gens d’esprit : le sien sera net et borné, il aura le sens droit et le jugement sain. Ne courant jamais après les idées neuves , il ne sauroit se piquei d’esprit. Je lui ai lait sentir que toutes les idées salutaires et vraiment utiles aux hommes ont été les premières connues, qu’elles font de tout

(35) Considc rations sur les mœurs de ce siecle, par M. Durlos, page 65.

g6 ÉMILE.

temps les seuls vrais liens de la société, et qu’il ne reste aux esprits transcendants qu’à se distinguer par des idées pernicieuses et funestes au genre humain. Cette maniéré de se faire admirer ne le touche guère : il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie, et en quoi il peut contribuer au bonheur d’autrai. La sphere de ses connoissances ne s’étend pas plus loin que ce qui est profitable. Sa route est étroite et bien marquée; n’étant point tenté d’en sortir . il reste confondu avec ceux qui la suivent ; il ne veut ni s’égarer ni briller. Emile est un homme de bon sens , et ne veut pas être antre chose : on aura beau vouloir l’injurier par ce titre , il s’en tiendra tou jours honoré.

Quoique le désir de plaire ne le laisse plus absolument indifférent sur l’opinion d’autrui, il ne prendra de cette opinion que ce qui se rapporte immédiatement à sa personne, sans se soucier des appréciations arbitraires, qui n’ont de loi que la mode ou les préjugés. Il aura l’orgueil de vouloir bien faire tout ce qu’il fait, même de le vouloir faire mieux qu’un autre : à la course il voudra être le plus léger, à la lutte le plus fort, au travail le plus habile, aux jeux d’adresse le plus adroit; mais il recherchera peu les avantages qui ne sont pas clairs par enx-mêmes , et qui ont besoin d’être constatés par le j ugement d’autrui, comme d’avoir plus d’esprit qu’un autre, de parler mieux, d’être plus savant, etc.; encore moins ceux qui ne tiennent point du tout à la personne , comme d’être d’une plus grande naissance , d’être estimé plus riche, plus en édit, plus considéré, d en imposer par un plus grand faste.

Aimant les liorumes parcequ’ils sont ses semblables, il aimera sur-tout ceux qni lui ressemblent le pins, parceqn’il se sentira bon; et, jugeant de cette ressemblance par la conformité des goûts dans les choses morales en tout ce qui tient an bon caractère, il sera fort aise d’être approuvé. Il ne se dira pas précisément , Je me réjouis parceqn’on m’approuve; mais , Je me réjouis parcequ’on approuve ce que j ai fait de bien; je me réjouis de ce que les gens qui m’honorent se font honneur: tant qu’ils jugeront aussi sainement , il sera beau d’obtenir leur estime.

Etudiant les hommes par leurs mœurs dans le monde comme il les étudioit ci-devant par leurs passions dans l’histoire, il aura souvent lieu de réfléchir sur ce qui flatte ou choque le cœur humain. Le voilà philosophant sur les principes du goût, et voilà l’étude qui lui convient durant cette époque.

Plus on va chercher loin les définitions du goût , et pins on s’égare : le goût n'est que la faculté de juger de ce qui plaît ou déplaît au plus grand nombre. Sortez de là , vous ne savez plus ce que c’est que le goût. Il ne s’ensuit pas qu’il y ait plus de gens de goût que d’autres; car, bien que la pluralité juge sainement de chaque objet, il y a peu d’hommes qui j ugent comme elle sur tons ; et . bien que le concours des goûts les plus généraux fasse le bon goût, il v a peu de gens de goût ; de même qu’il y a peu de belles personnes, quoiqne l'assemblage des traits les plus communs fasse la beauté.

Il faut remarquer qu'il ne s’agit pas ici de ce qu’on aime parccqu’il nous est utile, ni de ce qu’on hait parcequ'il nous nuit. Le goût ne s’exerce que sur les

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ehoses indifférentes ou d’un intérêt d’amusement tout au plus, et non sur celles qui tiennent à nos besoins : pour juger de celles-ci, le goût n’est pas nécessaire, le seul appétit suffit. Toilà ce qui rend si difficiles , et, ce semble , si arbitraires , les pures décisions du goût; car, hors l’instinct qui le détermine , on ne voit plus la raison de ses décisions. On doit distinguer encore ses lois dans les choses morales et ses lois dans les choses physiques. Dans celles-ci les principes du goût semblent absolument inexplicables; car, par exemple , qui est-ce qui nous dira pourquoi tel chant est de goût et non pas tel autre? Qui est-ce qui nous donnera des principes sur l’assortiment des couleurs? Qui est-ce qui nous apprendra pourquoi l'ovale plaît plus que le rond dans un compartiment de gazon, et pourquoi le rond plaît plus que l’ovale dans le bassin d'un jet d’eau? Mais il importe d’observer qu’il entre du moral dans tout ce qui tient à l’imitation (36): ainsi l’on explique des beautés qni paroissent physiques et qui ne le sont réellement points J’ajouterai que le goûta des réglés locales qui le rendent en mille choses dépendant des climats, des moeurs, du gouvernement, des choses d’institution; qu’il en a d’autres qui tiennent à l’âge , au sexe, au caractère, et que c’est en ce sens qu’il ne faut pas disputer des goûts.

Le goût est naturel à tous les hommes ; mais ils ne l'ont pas tous en même mesure, il ne se développe

(36) Cela est prouvé dans un essai sur l’Origine des langues, qu’on trouvera dans le recueil de mts écrits.

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