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qu’étant les premiers, les anciens sont les pins près de la nature, et que leur génie est plus à eux. Quoi qu’en aient pu dire la Motte et l’abbc Terrasson, il n’y a point de vrai progrès de raison dans l’espece humaine, parceque tout ce qu’on gagne d’un côté on le perd de l’autre ; que tous les esprits partent toujours du même point, et que le temps qu’on emploie à savoir ce que d’antres ont pensé étant perdu pour apprendre à penser soi-mème, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit. Nos esprits sont, comme nos bras, exercés à tout faire avec des outils, et rien par eux-mêmes. Fontenelle disoit que toute cette dispute sur les anciens et les modernes se réduisoit à savoir si les arbres d’autrefois étoient plus grands que ceux d’aujourd’hui. Si l’agriculture avoit changé, cette question ne seroit pas impertinente à faire.
Après l’avoir ainsi fait remonter aux sources de la pure littérature, je lui en montre anssi les égouts dans les réservoirs des modernes compilateurs; journaux , traductions , dictionuaires : il jette un coupd'œil sur tout cela, puis le laisse pour n’y jamais revenir. Je lui fais entendre , pour le réjouir, le bavardage des académies; je lui fais remarquer que chacun de ceux qui les composent vaut toujours mieux seul qu'avec le corps: là-dessus il tirera de lui -même la conséquence de l’utilité de tous ces beaux établissements.
Je le ntene aux spectacles, pour étudier, non les mœurs, mais le goût; car c’est là sur-tout qu’il >e montre à ceux qui savent réfléchir. Laissez les préceptes et la moi ale, lui dii ois-je; ce n’est pas ici
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qu'il faut les apprendre. Le théâtre n’est pas fait pour la vérité; il est fait pour' flatter, pour amuser les hommes ; il n'y a point d’école où l’on apprenne si bien l’art de leur plaire et d’intéresser le cœur humain. L’étude du théâtre mene à celle de la poésie; elles ont exactement le même objet. Qu’il ait une étincelle de goût pour elle , avec quel plaisir il cultivera les langues des poètes, le grec, le latin, l’italien! Ces études seront pour lui des amusements sans contrainte, et n'en profiteront que mieux; elles lui seront délicieuses dans un âge et des circonstances où le cœar s’intéresse avec tant de charme à tous les genres de beauté faits pour le toucher. Figurez-vous d'un côté mon Emile, et de F antre un polisson de college, lisant le quatrième livre de l’Enéide, ou Tibnlle , ou le Banquet de Platon : quelle différence ! Combien le cœur de l’un est remué de ce qui n’affecte pas même l’autre ! O bon jeune homme ! arrête , suspends ta lecture; je te vois trop ému: je veux bien que le langage de l’amour te plaise, mais non pas qu’il t’égare: sois homme sensible, mais sois homme sage. Si tu n’es que l’un des deux , tu n’es rien. Au reste, qu’il réussisse ou non dans les langues mortes, dans les belles-lettres, dans la poésie, peu m’importe. Il n’en vaudra pas moins s’il ne sait rien de tout cela, et ce n’est pas de tous ces badinages qu’il s’agit dans son éducation.
Mon principal objet, en lui apprenant à sentir et aimer le beau dans tous les genres, est d’y lixer ses affections et ses goûts , d’empêcher que ses appétit» naturels ne s’altèrent , et qu'il ne cherche nn jour dans sa richesse les moyens d’être heureux qu'il.
doit trouver plus près de lui. J’ai dit ailleurs que le goût n’étoit que l’art de se conuoitre eu petites choses, et cela est très vrai: mais puisque c’est d'un tissu de petites choses que dépend l’agrément de la vie, de tels soins ne sont rien moins qu’iuditrérents; c’est par eux que nous apprenons à la remplir des biens mis à notre portée, dans toute la vérité qu’ils peuvent avoir pour nous. Je n’entends point ici les biens moraux qui tiennent à la bonne disposition de l’ame , mais seulement ce qui est de sensualité, de volupté réelle, mis à part les préjugés et l’opinion.
Qu'on me permette , pour mieux développer mon idée , de laisser un moment Emile , dont le cœur pur et sain ne peut plus servir de réglé à personne, et de chercher en moi-même un exemple plus sensible et plus rapproché des mœurs du lecteur.
Il y a des états qui semblent changer la nature, et refondre , soit en mieux , soit en pis , les hommes qui les remplissent. Un poltron devient brave en entrant dans le régiment de Navarre. Ce n’est pas seulement dans le militaire que l’on prend l’esprit de corps , et ce n’est pas toujours eu bien que ses effets se font sentir. J’ai pensé cent fois avec effroi que , si j’avois le malheur de remplir aujourd’hui tel emploi que je pense en certain pays, demain je serois presque inévitablement tyran, concussionnaire, destructeur du peuple, nuisible au prince , ennemi par état de toute humanité , de toute équité, de toute espece de vertu.
De même, si j’étois riche, j’aurois fait tout ce qu’il faut pour le devenir : je serois donc insolent et bas, sensible et délicat pour moi seul, impitoyable et dur pour tout le monde, spectateur dédaigneux
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des miseres de la canaille; car je ne donnerois plus d’autre nom anx indigents , pour faire oublier qu’auirefois je fus de leur classe. Enfin je ferois de ma fortune l’instrument de mes plaisirs, dont je serois uniquement occupé; et jusques-là je serois comme tous les autres.
Mais en quoi je crois que j'en différerois beaucoup , c’est que je serois sensuel et voluptueux plutôt qu'orgueilleux et vain , et que je me livrerois au luxe de mollesse bien plus qu’au luxe d'ostentation. •T’aurois même quelque honte d’étaler trop ma richesse, et je croirois toujours voir l’envieux qne j ’écraserois de mon faste dire à ses voisins à l’oreille : « Yoilà un frippon qui a grand’peur de n'être pas « connu pour tel! »
De cette immense profusion de biens qui couvrent la terre je chercherois ce qui m’est le plus agréable et que je puis le mieux m’approprier. Pour cela le premier usage de ma richesse seroit d’en acheter du loisir et la liberté, à quoi j’ajouterois la santé , si elle étoit à prix; mais comme elle ne s’achete qu’avec la tempérance . et qu’il n y a point sans la santé de vrai plaisir dans la vie, je serois tempérant par sensualité.
Je resterois toujours aussi près de la nature qu’il seroit possible pour flatter les sens que j’ai reçus d'elle , bien sûr que plus elle mettroit du sien dans mes jouissances .plus j'y trouverois de réalité. Dans le choix des objets d’imitation je la prendrois toujours pour modèle ; dans mes appétits je lui donnerois la préférence ; dans mes goûts j e la consulterois toujours; dans les mets je vondrois toujours ceux dont elle