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fait le meilleur apprêt et qui passent par le moins de mains pour venir sur nos tables. Je prévieudrois les falsifications de la fraude, j’irois au-devant du plaisir. Ma sotte et grossière gourmandise n’enrichiroit point un maitre-d’hôtel ; il ne me vendroit point au poids de l’or du poison pour du poisson ; ma table ne seroit point converte avec appareil de magnifiques ordures , et de charognes lointaines ; je prodiguerois ma propre peine pour satisfaire ma sensualité, puisqu’alors cette peine est un plaisir elle-même , et qu’elle ajoute à celui qu’on en attend. Si je voulois goûter un mets du bout du monde, j’irois , comme Apicius , plutôt l’y chercher, que de l'en faire venir ; car les mets les plus exquis manquent toujours d’un assaisonnement qu’on n’apporte pas avec eux, et qu'aucun cuisinier ne leur donne , l’air du climat qui les a produits.
Par la même raison je n’imiterois pas ceux qui, ne se trouvant bien qu’où ils ne sont point , mettent toujours les saisons en contradiction avec ellesmêmes , et les climats en contradiction avec les saisons; qui, cherchant l’été en hiver , et l’hiver en été, vont avoir froid en Italie, et chaud dans le nord, sans songer qu’en croyant fuir la rigueur des saisons ils la trouvent dans des lieux où l’on n’a point appris à s’en garantir. Moi je resterois en place, ou je prendrois tout le contre-pied: je voudrois tirer d’une saison tout ce qu’elle a d’agréable, et d’un climat tout ce qu’il a de particulier. J’aurois une diversité de plaisirs et d’habitudes qui ne se ressembleroient point, et qui seroient toujours dans la nature ; j’irois passer l’été à Naples , et l’hiver à émii.e. 3. 7
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Pétersbourg , tantôt respirant un doux zéphyr à demi couché dans les fraîches grottes de Tarente ; tantôt dans l’illumination d’un palais de glace , hors d’haleine et fatigué des plaisirs du bal.
Je voudrois dans le service de ma table, dans la parnre de mon logement , imiter par des ornements très simples la variété des saisons , et tirer de chacune toutes ses délices, sans anticiper sur celles qui la suivront. 11 y a de la peine et non du goût à troubler ainsi l’ordre de la nature ; à lui arracher des productions involontaiies , qu’elle donne à regret dans sa malédiction ; et qui , n’ayant ni qualité ni saveur, ne peuvent ni nourrir l’estomac ni flatter le palais. Rien n’est plus insipide que les primeurs ; ce n’est qu'à grands frais que tel riche de Paris ,avec ses fourneaux et ses serres chaudes, vient à bout de n’avoir sur sa table tonte l'année que de mauvais légumes et de mauvais fruits. Si j’avois des cerises quand il gele , et des melons ambrés au coeur de l’hiver, avec quel plaisir les goùterois-je , quand mon palais n'a besoin d'ètre humecté ni rafraîchi? Dans les ardeurs de la canicule le lourd marron me seroit-il fort agréable ? le préférerois-je sortant de la pocle, à la groseille , à la fraise , et aux fruits désaltérants qui me sont offerts sur la terre sans tant de soins? Couvrir sa cheminée au mois de janvier de végétations forcées , de fleurs paies et sans odeur , c'est moins parer l’hiver que déparer le printemps ; c’est s’ôter le plaisir d’aller dans les bois chercher la première violette, épier le premier bourgeon, et s’écrier dans nn saisissement de j oie : Mortels , vous n’ètes pas abandonnés , la nature vit enco e!
LITRE IV Pour être bien servi, j’aurois peu de domestiques: cela a dé|a été dit, et cela est bon à redire encore. Un bourgeois tire plus de vrai service de son seul laquais , qu'un duc de dix messieurs qui l’entourent. J'ai pensé cent fois qu'ayant à table mon verre à côté de moi je bois à l’instant qu'il me plaît; au lieu que si j’avois un grand couvert il faudroit que vingt voix répétassent à boire avant que je pusse étancher ma soif. Tout ce qu’on fait par autrui se fait mal , comme qu’on s’y preune. Je n'enverrois pas chez les marchands , j’irois moimème : j'irois pour que mes gens ne traitassent pas avec eux avant moi, pour choisir plus sûrement, et payer moins chèrement ; j’irois ponr (aire un exercice agréable , pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi ; cela récrée , et quelquefois cela instrnit : enlin j'irois pour aller, c’est toujours quelque chose. L’ennui commence par la vie trop sédentaire ; quand on va beaucoup , on s’ennuie peu. Ce sont de mauvais interprètes qu’un portier et des laquais; je ne voudrois point avoir toujours ces gens-là entre moi et le reste du monde, ni marcher toujours avec le fracas d’un carrosse, comme si j'avois peur d'être abordé. Les chevaux d’un homme qui se sert de ses jambes sont toujours prêts; s’ils sont fatigués ou malades , il le sait avant tout autre ; et il n'a pas peur d’ctre obligé de garder le logis sous ce prétexté , quand son cocher veut se donner du bon temps ; en chemin mille embarras ne le font point sécher d’impatience, ni rester en place au moment qu’il voudroit voler. Enlin , si nul ne nous sert jamais si bien que nous-mêmes, fùt-on plus
puissant qa’ Alexandre et plus riche que Crésus, on ne doit recevoir des autres que les services qu'on ne peut tirer de soi.
Je ne voudrois point avoir un palais pour demeure ; car dans ce palais je n’habiterois qu’une chambre ; toute piece commune n’est à personne , et la chambre de chacun de ines gens me seroit aussi étrangère que celle de mon voisin. Les Orientaux, bien que très voluptueux , sont tous logés et meublés simplement. Ils regardent la vie comme un vovage , et leur maison comme nn cabaret. Cette raison prend peu sur nous autres riches , qui nous arrangeons pour vivre toujours ; mais j’en aurois une différente qui produiroit le même effet. Il me semhleroit que m’établir avec tant d’appareil dans nn lien seroit me bannir de tons les antres , et m’emprisonner, pour ainsi dire, daus mon palais. C’est un assez beau palais que le monde : tout n’estil pas au riche quand il veut jouir? Ubi bene , ibi patria ; c’est là sa devise ; ses lares sont les lieux où l’argent peut tout, son pays est par-tout où peut passer son coffre-fort, comme Philippe tenoità lui toute place forte où pouvoit entrer un mulet chargé d'argent (*). Pourquoi donc s’aller circonscrire par des murs et par des portes comme pour n'en sortir jamais ? Une épidémie , une guerre, une révolte me chasse-t-elle d'un lien? je vais dans un autre, et j’y trouve mon hôtel arrivé avant moi. Pourquoi pren-
(*) Un étranger superbement mis, interrogé dans Athènes de quel pays il étoit, répondit: Je suis riche. C’étoit, ce me semble, très bien répondu.
dre le soin de m’en faire un moi-même, tandis qu'on en bâtit pour moi par tout l’univers? Pourquoi , si pressé de vivre, m’apprêter de si loin des jouissances que je puis trouver dès aujourd’hui? L’on ne sauroit se faire un sort agréable en se mettant sans cesse en contradiction avec soi. C’est ainsi qu’Empédocle reprochoit aux Agrigentins d’entasser les plaisirs comme s’ils n’avoient qu'un jour à vivre , et de bâtir comme s’ils ne dévoient jamais mourir.
D’ailleurs que me sert un logement si vaste, avant si peu de quoi le peupler, et moins de quoi le remplir? Mes meubles seroient simples comme mes goûts; je n’aurois ni galerie ni bibliothèque , surtout si j aimois la lecture et que je me conuusse en tableaux. Je saurois alors que de telles collections ne sont jamais complétés, et que le défaut de ce qui leur manque donne plus de chagrin que de n'avoir rien. En ceci l’abondance fait la misere ; il n’y a pas un faiseur de collections qui ne l’ait éprouvé. Quand on s’y connoit, on n’en doit point faire : on n'a guere un cabinet à montrer aux autres quand on sait s’en servir pour soi.
Le jeu n’est point un amusement d’homme riche , il est la ressource d’un désœuvré; et mes plaisirs me donneroient trop d affaires pour me laisser bien du temps à si mal remplir. Je ne joue point du tout, étant solitaiic et pauvre , si ce n’est quelquefois aux échecs, et cela de trop. Si j’étois riche, je jouerois moins encore, et seulement un très petit jeu , pour ne vo:r point de mécontent . ni l’être. L’intérêt du jeu manquant de motif dans l’opulence , ne peut ja-
mais se changer en fureur que dans nn esprit malfait. Les profits qu’un homme riche peut faire an jeu lui sont toujours moins sensibles que les pertes; et comme la forme des jeux modérés, qui en use le bénéfice à la longue , fait qu’en général ils vont plus en pertes qu’en gains, on ne peut, en raisonnant bien , s'affectionner beaucoup à un amusement ou les risques de toute espece sont contre soi. Celui qui nourrit sa vanité des préférences de la fortune les peut chercher dans des objets beaucoup plus piquants ; et ces -préférences ne sç marquent pas moins dans le plus petit jeu que dans le plus grand. Le goût du jeu , fruit de l’avarice et de i’ennui, ne prend que dans un esprit et dans nn cœur vuides ; et il me semble que j'aurois assez de sentiment et de connoissances pour me passer d'un te? supplément. On voit rarement les penseurs se plaire beaucoup an jeu. qui ^uspend cette habitude ou la tourne sur d’arides combinaisons; aussi l'un des biens, et peut-être le seul qu'ait produit le goût des sciences, est d'amortir nn peu cette passion sordide : on aimera mieux s’exercer à prouver l'utilité du jeu que de s’v livrer. Moi je le combattrois parmi les joueurs, et j’aurois plus de plaisir à me moquer d eux en les voyant perdre, qu’à leur gagner leur argent.
Je serois le même dans ma vie privée et dans le commerce du monde. Je voudrois que ma fortune mit par-tout de l'aisance , et ne fit jamais sentir d’inégalité. Le clinquant de la parure est incommode a mille égards. Pour tarder parmi les hommes toute la liberté possible, je voudrois être mis de maniéré
que dans tous les rangs je parusse à ma place, et qu’on ne me distinguât dans aucun ; que, sans affectation , sans changement sur ma personne, je fusse peuple à la guinguette et bonne compagnie au Palais-royal. Par-là plus maitre de ma conduite, je mettrois toujours à ma portée les plaisirs de tous les états. Il y a , dit-on . des femmes qui ferment leur porte aux manchettes brodées , et ne reçoivent personne qu’en dentelle ; j’irois donc passer ma journée ailleurs : mais si ces femmes étoient jeunes et jolies , je pourrois quelquefois prendre de la dentelle pour y passer la nuit tout au plus.
Le seul lien de mes sociétés seroit l’attachement mutuel, la conformité des goûts, la convenance des caractères; je m'y livrerois comme homme et non comme riche ; je ne souflrirois jamais que leur charme fût empoisonné par l’intérêt. Si mon opulence m’avoit laissé quelque humanité , j’étendrois au loin mes services et mes bienfaits; mais je voudrois avoir autour de moi une société et non une cour, des amis et non des protégés; je ue serois point le patron de mes convives, je serois leur hôte. L’indépendance et l égalité laisseraient a tue. liaisons toute la candeur de la bienveillance ; et où le devoir ni l'intérêt n’entreroienl pour rien , le plaisir et l’amitié feraient seuls la loi.
On n'acliete ni son ami ni sa maîtresse. Il est aisé d’avoir des femmes avec de l’argent ; mais c’est le moyen de n’êlre jamais l’amant d’aucune. Loin que l'amour soit à vendre , l’argent le tue infailliblement. Quiconque paie, fut-il le plus aimable des hommes , par cela seul qu'il paie , ne peut être long.
temps aimé. Bientôt il paiera pour un autre, ou plutôt cet autre sera payé de son argent; et , dans ce double lien , formé par l’intérêt , par la débauche , sans amour, sans honneur, sans vrai plaisir, la femme avide, inlidelle et misérable, traitée par le vil qui reçoit comme elle traite le sot qui donne, reste ainsi quitte envers tous les deux. Il seroit doux d’être libéral envers ce qu’on aime, si cela ne faisoit un marché. Je ne connois qu’un moyen de satisfaire ce penchant avec sa maîtresse , sans empoisonner l’amour; c’est de lui tout donner, et d’être ensuite nourri par elle. Reste à savoir ou est la femme avec qui ce procédé ne fût pas extravagant.
Celui qui disoit , Je possédé Lais sans qu’elle me possédé , disoit un mot sans esprit. La possession qui n’est pas réciproque n’est rien : c’est tout au plus la possession du sexe, mais non pas de l’individu. Or , où le moral de l’amour n’est pas , pourquoi faire une si grande affaire du reste? Rien n’est si facile à trouver. Un muletier est là-dessus pins près du bonhenr qu’on millionnaire.
Oh ! si l'on pouvoit développer assez les inconséquences du vice, combien, lorsqu’il obtient ce qu’il a voulu , on le trouveroit loin de son compte ! Pourquoi celte barbare avidité de corrompre l’innocence, de se faire une victime d’un jeune objet qu’on eût dû protéger, et que de ce premier pas ou traîne inévitablement dans un goaffre de miseres dont il ne sortira qu’à la mort? Brutalité, vanité, sottise, erreur, et rien davantage. Ce plaisir même n’est pas de la nature ; il est de l’opinion , et de 1 opi .
nion la pins vile, puisqu'elle tient au mépris de soi. Celui qui se sent le dernier des hommes craint la comparaison de tout antre , et veut passer le premier pour être moins odieux. Voyez si les plus avides de ce ragoût imaginaire sont jamais de jeunes gens aimables , dignes de plaire , et qui seroienf plus excusables d’être difficiles. Non: avec de la ligure, du mérite et des sentiments, on craint peu l'expérience de sa maîtresse; dans une juste confiance, on lui dit: Tu connois les plaisirs, n’importe; mon cœur t’en promet que tu n’as jamais connus.
Mais un vieux satyre usé de débauche, sans agrément , sans ménagement , sans égard , sans aucune espece d’honnêteté, incapable, indigne déplaire à toute femme qui se connoit en gens aimables , croit suppléer à tout cela citez une jeune innocente, en gagnant de vitesse sur l’expérience, et lui donnant la première émotion des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur de la nouveauté; c’est incontestablement là le motif secret de cette fantaisie: mais il se trompe , l’horreur qu’il fait n’est pas moins de la nature que n’en sont les désirs qu’il voudroit exciter. Il se trompe aussi dans sa folle attente : cette même nature a soin de revendiquer ses droits; toute fille qui se vend s’est déjà donnée ; et s’étaut donnée à son choix, elle a fait la comparaison qu’il craint. Il acheté donc un plaisir imaginaire, et n’en est pas moins abhorré.
Pour moi, j’aurai beau changer étant riche.il est un point oii je ne cbangeiai jamais. S’il ne me reste ni mœurs ni vertu, il me restera du moins quelque goût , quelque sens , quelque délicatesse ; et cela me
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garantira d’nser ma fortune en dupe à courir après des chimères; d'épuiser ma bourse et ma vie à me faire trahir et moquer par des enfants. Si j’étois jeune, je chercherois les plaisirs de la jeunesse; et les voulant dans toute leur volupté, je ne les chercherais pas en homme riche. Si je restois tel que je suis, ce serait autre chose; je me hornerois prudemment aux plaisirs de mon âge; je prendrais les goûts dont je peux jouir, et j’étoufferais cenx qui ne feraient plus que mon supplice. Je n’irois point offrir ma barbe grise aux dédains railleurs des jeunes filles; je ne supporterais point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur , de leur préparer à mes dépens les récits les plus ridicules, de les imaginer décrivant les vilains plaisirs du vieux singe de maniéré à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avoient tourné mes anciens désirs en besoins, j’y satisferais peut-être , mais avec honte , mais en rougissant de moi. J ôterais la passion du besoin, je m assortirais le mieux qu’il me serait possible, et m'en tiendrais là : je ne me ferais plus une occupation de ma foihlesse , et je voudrais sur-tout n’en avoir qu’un seul témoin. La vie humaine a d’autres plaisirs quand ceux-là lui manquent; en courant vainement après ceux qui fuient , on s’ôte encore ceux qui nous sont laissés. Changeons de goûts avec les années , ne déplaçons pas plus les âges que les saisons: il faut être soi dans tous les temps, et ne point lutter contre la nature: ces vains efforts usent la vie, et nous empêchent d’en user.
Le peuple ne s'ennuie guere , sa vie est active; si
Ses amusements ne sont pas variés ils sont rares ; beanconp de jours de fatigue lui font goûter avec délices quelques jours de fêtes. Une alternative de longs travaux et de courts loisirs tient lieu d’assaisonnement aux plaisirs de son état. Pour les riches, leur grand Oéau c’est l’ennui ; au sein de tant d’amusements rassemblés à grands frais, a.u milieu de tant de gens concourant à leur plaire, l'ennui les consume et les tue ; ils passent leur vie à le fuir et à en être atteints ; ils sont accablés de son poids insupportable : les femmes sur-tout qui ne savent plus ni s’occuper ni s’amuser en sont dévorées.sous Je nom de vapeurs ; il se transforme pour elles en un mal horrible, qui leur ôte quelquefois la raison , et enfin la vie. Pour moi, je neconnois point de sort plus affreux que celui d’une jolie femme de Paris , après celui du petit agréable qui s’attache à elle, qui, changé de même en femme oisive, s’éloigne ainsi doublement de son état , et à qui la vanité d'être homme à bonnes fortunes fait supporter la longueur des pins tristes jours qu’ait jamais passés créature humaine.
Les bienséances , les modes, les usages qui dérivent du luxe et du bon air, renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu’on \ eut avoir au x yeu x des aut res est perdu pour tout le monde: on ne l'a ni pour eux ni pour soi (^7). Le ridicule., que l'opinion redoute sur toute
(37) Deux femmes du monde, pouravoir l’air de s’amuser beaucoup, se font une loi de ne jamais sa coucher qu’a ciuq heures du tuatio. Dans la signent de l’hiver, leurs
chose, est toujours à côté d’elle pour la tyranniser et pour la punir. On n’est jamais ridicule que par des formes déterminées: celui qui sait varier ses situations et ses plaisirs efface aujourd'hui l’impression d’hier: il est comme nul dans l’esprit des hommes; mais il jouit .car il est tout entier à chaque heure et à chaque chose. Ma seule forme constante seroit celle-là ; dans chaque situation je ne m'occuperais d’aucune autre , et je prendrais chaque jour en lui-même, comme indépendant de la veille et du lendemain. Comme je serois peuple avec le peuple , je serois campagnard aux champs; et, quand je parlerais d’agriculture , le paysan ne se moqneroit pas de moi. Je n’irois pas me bâtir une ville en campagne et mettre au fond d’une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée j’aurais une petite maison rustique , une maison blanche avec des contre-vents verds ; et, quoiqu’une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure , je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile , parcequ'elle a l'air plus propre et plus gai que le chaume, qu’on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l’heureux temps de ma jeunesse, .l 'aurais.
gens passent la nuit dans la rue a les attendre, fort embarrasses a s’y garantir d’étre geles. On entre un soir, ou , pour mieux dire, un matin, dans l’appartement où ces deux personnes si amusées laissoient couler les heures sans les compter : on les trouve exactement seules, dormant chacune dans son fauteuil.
pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage, que j’aime beaucoup. J’anrois un potager pour jardin, et pour parc un joli verger semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits , à la discrétion des promeneurs , ne seroient ni comptés ni cueillis par mon jardinier ; et mon avare magnificence n’étale roit point aux yeux des espaliers superbes au ,que's à peine on osât toucher. Or cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parceque j’aurois choisi mon asile dans quelque province éloignée où l’on voit peu d’argent et beaucoup de denrées , et où régnent l’abondance et la pauvreté.
Là, je rassemblerais une société, plus choisie que nombreuse, d’amis aimant le plaisir et s’y connoissant , de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres , prendre quelquefois , au lieu de la navette et des cartes, la ligne , les gluaux, le rateau des faneuses, et le panier des vendangeurs. Là , tous les airs de la ville seroient oubliés, et, devenus villageois au village nous nous trouverions livrés à des foules d’aiunsemcnts divers qui ne nous donneraient chaque soir que l’embarras du choix pour le lendemain. L’exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seroient des festins, où l'abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques , les folâtres jeux , sont les premiers cuisiniers du monde, et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en halei ne depuis le lever du soleil. Le service n’auroit pas pins d ordre que d’élégance; la salle à manger
serait par-tout, dans le jar liu , dans nn bateau , sous un arbre; quelquefois au loin, prés d’une source vive, sur l’herbe verdoyante et fraîche, sous des touffes d'aunes et de coudriers; une longue procession de gais convives porterait enchantant l’ap. prêt du festin , on aurait le gazon pour table et pour chaise , les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. Les mets seraient servis sans ordre . l'appétit dispenserait des façons ; chacun, se préférant ouvertement à tout antre , tiouveroit bon qne tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte., un conflit badin plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d’importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens , comptant nos morceaux d’un œil avide , s’amusant à nous faire atten dreà boire, et murmurant d’un trop long dîner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres ; chacun serait servi par tous; le temps passerait sans le compter ; le repas seroit le repos , et durerait autant que l’ardeur du jonr. S’il passoit près de nous quelque paysan retournant au travail, ses outils sur l’épaule, je lui réjouirais le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin. qui lui feroieut porter plus gaiement sa misere.; et moi j aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en secret, Je suis encore homme.
Si quelque fête champêtre rassembloit les habitants du lieu , j’y serais des premiers avec ma trou-
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pc; si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisoient à mon voisiuage , ou sa uroit que j’aime la joie, et j’y serois invité. Je porlerois à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui coutribueroient à la fête; et j’y trouverois en échange des biens d’un prix inestimable , des biens si peu connus de mes égaux , la franchise et le vrai plaisir. Je souperois gaiement au bout de leur lougue table; j'y ferois chorus au refrain d’une vieille chanson rustique, et je danserois dans leur grange de meilleur cœur qu’au bal de l’opéra.
Jusqu’ici tout est à merveille, me dira-t-on; mais la cbasse ? est-ce être en campagne que de n'y pas chasser ? J’entends: je ne voulois qu’une métairie, et j’avois tort. Je me suppose riche, il me faut donc des plaisirs exclusifs, des plaisirs destructifs : voici de tout autres affaires. Il me faut des terres , des bois, des gardes, des redevances , des honneurs seigneuriaux , sur-tout de l’encens et de l’eau bénite.
Fort bien. Mais cette terre aura des voisins jaloux de leurs droits et désireux d’usurper ceux des autres ; nos gardes se chamailleront, et peut-être les maîtres: voilà des altercations , des queielles, des haines , des procès tout au moins : cela n’est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs bleds par mes lievres, et leurs feves par mes sangliers; chacun , n'osant tuer l’ennetui qui détruit son travail, voudra du moins le chasser de son champ: après avoir passé le jour à cultiver leurs terres, il faudra qu’ils passent la nuit
à les garder ; ils auront des mâtins, des tambours, des cornets , des sonnettes: avec tout ce tintamarre ils troubleront mon sommeil. Je songerai malgré moi à la misere de ces pauvres gens , et ne pourrai m’empêcher de me la reprocher. Si j’avois l'honneur d’être prince , tout cela ne me toucheroit guere ; mais moi, nouveau parvenu . nouveau riche, j’aurai le cœur encore nu peu roturier.
Ce n’est pas tout ; l’abondance du gibier tentera les chasseurs ; j’aurai bientôt des braconniers à pnn'r;il me faudra des prisons, des geôliers, des archers , des galeres : tout cela me paroit assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte et m’importuner de leurs cris , ou bien il faudra qu’on les chasse, qu’on les maltraite. Les pauvres gens qui n'auront point braconné, et dont mou gibier aura fourragé la récolte , viendront se plaindre de leur côté : les uns seront punis pour avoir tué le gibier, les antres ruinés pour l’avoir épargné : quelle triste alternative ! Je ne verrai de tous côtés qu’objets de misere, je n’entendrai que gémissements: cela doit troubler beaucoup , ce me semble , le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix et de lievres presque sous ses pieds.
Youlez-vous dégager les plaisirs de leurs peines? ôtez-en l’exclusion : plus vous les laisserez communs aux hommes, plus vous les goûterez toujours purs. Je ne ferai donc point tout ce que je viens de dire ; mais, sans changer de goûts, je suivrai celui que je me supj ose à moindres frais. J’établirai mon séjour champêtre dans un pays où la chasse soit libre
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à tout le monde, et où j’en pnisse avoir l'amusement sans embarras. Le gibier sera pins rare ; mais il y aura plus d'adresse à le chercher et de plaisir à l'atteindre. Je me souviendrai des battements de cœur qu’éprouvoit mon pere au vol de la première perdrix, et des transports de joie avec lesquels il trouvoit le lievre qu’il avoit cherché tout le jour. Oui, je soutiens que, seul avec son chien , chargé de son fusil , de son carnier , de son fourniment , de sa petite proie , il revenoit le soir, rendu de fatigue et déchiré des ronces , plus content de sa journée que tons vos chasseurs de ruelle , qui , sur un bon cheval, suivis de vingt fusils chargés , ne font qn’en changer, tirer et tuer autour d’eux, sans art, sans gloire , et presque sans exercice. Le plaisir n’est donc pas moindre , et l’inconvénient est ôté quand on n’a ni terre à garder, ni braconnier à punir, ni misérable à tourmenter; voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu’on fasse , on ne tourmente point sans lin les hommes qu’on n’en reçoive aussi quelque mal aise ; et les longues malédictions du peuple rendent tôt ou tard le gibier amer.
Encore nn coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple ; ceux qu’on veut avoir à soi seul, on ne les a plus. Si les murs que j’éleve autour de mon parc m'en (ont une triste clôture, je n'ai lait à grands frais que m’ôter le plaisir de la promenade ; me voilà loicé de l’aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche. Un riche veut être par-tout le inaitre, et
Be se trouve Lien qu’où il u’est pas: il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus, d ms ma richesse , ce que j’ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien , je m’empare de tout ce qui nie convient dans mon voisinage: il n’y a pas de conquérant plus déterminé que moi; j’usurpe sur les princes mêmes ; je m’accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent ; je leur donne des noms : je fais de l’un mon parc, de l’autre ma terrasse, et m’en voilà le maître; dès-lors je m’y promene impunément ; j’y reviens souvent pour maintenir la possession; j’use autant que je veux le sol à force d'y marcher ; et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m’approprie tire plus d’usage de l’argent qu'il lui produit que j'en tire de son terrain. Que si l’on vient à me vexer [iar des fossés , par des baies , peu m’importe ; je prends mon parc sur mes épaules, et je vais le poser ailleurs : les emplacements ne manquent pas aux environs , et j’aurai long-temps à piller mes voisins avant de manquer d'asile
Yoilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables ; voilà dans quel esprit on jouit ; tout le reste n’est qu’illusion, chimere, sotte vanité. Quiconque s’écartera de ces réglés „ quelque riche qu’il puisse être , mangera son or en fumier , et ne connoitra jamais le prix de la vie.
On m’ohjectera sans doute que de tels amusements sont à la portée de tous lesEommes , et qu’on n'a pas besoin d’être riche pour les goûter, C’est
précisément à quoi j'en vonlois -venir. On a du plai sir quand on en veut avoir : c’est l’opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous; et il est cent fois plus aisé d’être heureux que de le paroitre. L’homme de goût et vraiment voluptueux n’a que faire de richesse; il lui suffit d’être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire, s’il arrache de son coeur les biens de l’opinion , est assez riche; c’est Vaurea mediocritas d'Horace. Gens à coffres-forts , cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence; car pour le plaisir elle n’est bonne à rien. Emile ne saura pas tout cela mieux que moi ; mais, ayant le coeur plus pur et plus sain , il le sentira mieux encore, et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer. Cette maniéré de former son goût vaut bien celle des livres. Horace et Chaulieu 11e lui en diront pas plus. Reste à savoir, je le redis encore , si ce sont ici des préceptes stériles , ou s’ils lui sont bien appropriés.
Eu passant ainsi le temps , nous cherchons toujours Sophie, et nous ne la trouvons point. II importoit qu’elle ne se trouvât pas si vite, et nous l'avons cherchée où j’étois bien sur qu’çlle n’éloit pas (38).
Enfin le moment presse; il est temps de la chercher tout de bon, de peur qu’il ne s'en fasse une qu'il prenne pour elle, et qu’il ne connoisse trop
(38) Mulierem fortem quis inveniet? Procul, et de ultitms liuibus pretium ejus. Paov. xxxj, 10.
las Émile.
tard son erreur. Adieu donc , Paris, ville célébré, ville de bruit , de fumée et de boue , où les (enuiies ne croient plus à l’honneur ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris: nous cherchons l’amour, le bonheur. l’innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi.
t IX U U LIVRE IV.
OU
DE L’ÉDUCATION
No. s voici parvenus au dernier acte de la jennesse , mais nous ne sommes pas encore au dénouement.
Il n'est pas bon que l’homme soit seul. Emile est homme ; nous lui avons promis nne compagne , il faut la lui donner. Cette compagne est Sophie. En quels lieux est son asile? où la trouverons-nous? Pour la trouver il la faut connoitre. Sachons premièrement ce qu elle est, nous jugerons mieux des lieux qu’elle habite; et quand nous l’aurons trouvée . encore tout ne sera-t-il pas fait. « Puisque notre jeune « gentilhomme , dit Locke , est prêt à se marier, il est • temps de le laisser auprès de sa maîtresse ». Et làdessus il iinit son ouvrage. Pour moi, qui n’ai pas l’honneur d’élever un gentilhomme, je me garderai d’imiter Locke en cela.