A L’EVEQIE D'ANNECY
15 decembre 1758.
Le cure d'un petit village norame Moens ', voisin de mes terres, a suscite un proces a mes vassaux de Ferney, et ayant quitte souvent sa cure pour aller solliciter a Dijon, il accable aisement des cultivateurs uniquement occupes du travail qui soutieut leur vie. 11 leur a fait pour quinze cents livres de frais pendant qu’ils labouraient leurs champs , et a eu lacruaute de compter parini ces frais de justice les voyages qu’il a fails pour les miner. Vous savez mieux que tnoi, inonseigneur, rombien, des les premiers temps de l’Fglise, les saints Peres se soul eleves contre les mfnistrcs sacres qui Sacrifiaient aux affaires temporelles lc temps destine aux autels. Mais si on leur avail dit qu’un p ret re flit vcnu avec des sergents ranronner de pauvres families, les forcer de vendre le seul pre qui nourril leurs bestiaux, et filer le lait a leurs enfants, qu'auraient dit les Irenee, les Jerfime et les Augustin? Voilk, monseigneur, ce que le cure de Moens est
1 Voir iirecwkinnu'iit, jwgco f>0, St.
t)K VOLTAIRE (17SS). 383
venu faire a la porte de mon chateau , sans daigner meme me venir parler. Je lui ai envoye dire que j’offrais de payer la plus grande parlie de ce qu'il exige de mes communes, et il a rcpondu que cela ne le satisfaisait pas.
Vous gemisscz sans doute que des exemples si odieux soient donnes par des pasteurs catholiques , landis qu'il n'y a pas un seul exemplc qu’un pasteur proteslant ait eu un proees avec ses paroissiens. 11 est humiliant pour nous, il le faut avouer, de voir dans des villages du terriloire de Geneve des pasteurs heretiques qui sont au rang des plus savants homines de 1’Europe, quipossedent les lungues orientales, qui prSchent dans la leur avec Eloquence, et qui, loin de poursuivre leurs paroissiens pour un arpcnl de seigle on de vigne , sont leurs consolateurs et leurs peres. C’est une des raisons qui out depeuple le canton que j’habite. Deux de mes*jardiniers out quitte l'an nee passee notre religion pour embrasser la protestante. Le village de Kosieres, qui avail trente-deux maisons, n’en a plus qu’une; les villages de Magni et de Boissi ne sont plus que des deserts. Ferney est reduil a cinq families, qu’un cure veut forcer d’abandonner leur demeure pour gagner aupres de la florissante ville dc Geneve le pain qu'on leur dispute dans les chaumiercs de leurs peres.
Je conjure votre zele paternel, votre humanite, votre religion , non pas d’engager le cure de Moiins & se rel&cher des droits que la chicane lui a donnes, cela est impossible, mais a ne pas user d’un droit aussi peu chretien dans toute sa rigueur, a donncr les de-
LETTRES 1NEDI IKS
lais que donnerait le procureur le plus insatiable, a se conlenter de ma promesse, que j’executerai'sitfll que mes malheurcux vassaux auront rempli une formalite de justice prealable et necessaire. J’attendsde vous cetle grace, ou plutfit cette justice.
Je suis, etc.