‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 24 sur 188 · A LA Mli.ME · texte numérisé non relu

A LA Mli.ME

A Colmar, 27 farrier I7S4.

« Madame,

« Je ne suis qu’un vieux ctourdi; je me suis trop « lie a ma memoire, et, dans cette vie, il ne faut se « fier qu’a Yotre Altesse Serenissime.

« Lotliaire le Saxon en vingt-cini] couronne ’

u Yoila ce iju’il fallait mellre, conformement au corps « de 1’ouvrage. Ce sera la matiere d’un petit errata.

« Je compte incessamment avoir l'honneur de vous « envoyer le second tome.

« Dieu me garde de traiter l'histoire de Charles VI 3 ii et de marcher sur des cendrcs si chaudes, qui sont « encore remplies de cbarbons ardenls \ J’en ai fait

1 Cette lettre a dtc pnbllce en 1842 par M. Stanford, dans un outrage Intitule : Hambies and Researches In Thuringia n Saxony.

* Vers technique, dans les Annates de V Empire.

! Etnpereiir d'Allomagne, mort en 1 740.

* On lit dans M. Stanford : • Sur sea cendres qui sunt encore retnplies de charhons ardeuts. u

A LA UlCHESSE DE SAXE-GOTHA (Hot;. Ill

« une histoire parliculiere, sur les lettres originates <1 de tous les ministres ; mais cela n’est destine qu'i « l'arriere-cabinet de Voire Altesse Serenissime.

« Sa derniere lettre penetre mou coduf et le deft thire. Sera-t-il possible que rna mauvaise sante me «.porle ailleurs, quand toule moil ame est dans le « chateau d’Ernesl le Pieux? Mon corps est eulre les « mains de la nature, et un peu dans eelles du gou- « veruement de France; mais mon cceur n’appartient « qu’a (jotha. Que j’ai mal fait, madame, de quitter « cet asile de la vertu , de la generosite, de l’esprit, u de la paix, des agremeuls !

« Figurez-vous, madame, qu’un gros jesuile qui « gouverne despoliquement le Palatinat me reproche « les verites que la loi de l’histoire m'a force de dire a sur les papes. Un autre jesuile, qui gouverne le « diocese de Porentruy, oil je suis, me poursuit pour « la mdme cause. All! madame, que Frederic de « Saxe, votre anc&lre, avait raison de combattre pour k exterminer cette engcance ! Les moines sont nes « persecuteurs, comme les tigres sont nes avec des « griffes. Le clerge 6tait institue pour prier Dieu, et « non pour 6tre lyran. II est vrai que le fanalisme a tt fait plus de mal a votre Maison qu’a moi, et que « j’aurais tort de me plaindre. Je ne me plains que de « ma destinee, qui m’empeche de venir moi-meme u uiettre a vos pieds le second tome de ces Annates.

« J’espere encore quelque chose du printemps, a « moins que quelque descendant de Sergius III et de « Marozie ne \ienne m'exeommunier et me poignar- « der; mais le portrait de Votre Altesse Sereuissiine

Hi l.ETTRES DE VOLTAIRE

« les fera fair, comme chez nous l'eau b6nile chasse « les diables.

« J’ai eu l’lionncurtle lui mander que j’avais ren trouve une copie de cct Essai sur Ihisloire uniter- « selle. A quoi bon toutes ces bisloires tristes ! J'aime « mieux celle de Jeanne; mais je suis lionteux de « parlcr de Jeanne avec mes cheveux gris. Je ne con- « nais plus qu’un senliraenl, celui du plus profoud « respect, de 1’attachement, de la tendre reconnais- « sance qui me mcttent aux pieds de Yotre Altesse « Serenissiine. »

t!L — A LA MEME.

A Colmar. 13 mars <754.

(Celle lellrc sc Irome dans le rrcuell |iul)lio par Dldier en 1857, I, I, |>. 407.)

A Colmar, 16 mars <754.

Madame ,

Je fais partir par la voie du sieur Milvitle, de Strasbourg, les premiers exemplaires du second tome des Annales de I'Empire qui sortent de la presse. Je r.e crains point d'dlre eerase par les pierres d’un b&timent que j’ai elev6 par vos ordres, et qui n’est que le temple de la verite consacre a Yotre Altesse Serenissime. J'ai essuye, je l’avoue, bicn des malheurs depuis que j’ai quitte ce palais d’Ernest le Pieux et de Dorotlnie que je serais bien f&che d’appeler la Pieuse; mais

A LA DUl'.HESSE DE SAXE-GOTHA (1154). 143

que j’appellerai toujours la bienfaisante, la sage, la juste, 1'adorable.

J’ai supporte tous ces malheurs , madame , avec quelque Constance; et ni le spectacle d'une femme, qui m’est plus chere qu’une fille unique, trainee par des satellites aFrancfort et presque mouranle entre mes bras , ni la perte de lout ce qu’on m’a vole , ni les persecutions acharnees du roi de Prusse, qui m’ont ravi jusqu’a la liberte de retourner a Paris, ni la dissipation de mon patrimoine pendant mon absence, ni enlin les maladies qui m’ont mis au bord du lombeau, rien n’a suspendu l’ouvrage que vous m’aviez ordonn6. Yous m’avez inspire, madame, le courage de ce magnauime Jean Frederic, qui joua aux dchecs quand on lui eut lu l’arr^t qui le condamnait. Ce n’est pas que je sois insensible; mais j’ai eu toujours pour maxime quo l’occupation et le travail sont la seule ressourcc contrc l'infortune. Une ressource bien plus sdre, ainsi que plus douce, serait sans doule deveuir memeltre ivospieds, etdemefaire presenter par Jeanne et par Charles VII, soutenus de la grande maitresse des Cteurs , de voir, d’cnlendre Votre Altessc Serenissime, de fouler aux pieds avec elle ces inf&mes superstitions qui desolent la terre et dont votre auguste maison a ete la victime. Mais, madame, j’ai bien peur que le bonheur de vous faire ma cour ne me soil iuterdit. Je deviens d’ailleurs si malade que je perds presque toute esperance. Des soullrances coutiuuelles rendent incapable de jouir de la societe, 4 plus forte raison de faire sa cour a une grande princesse. Ernest le I’ieux n'a point fonde le chateau de

LETTRES DE VOLTAIRE

Gotha comme un hApital, pour un Frangais qui barbouille du papier, et son auguste descendante n’en a pas fait le palais des Grftces pour qu'un malade vlnt l'y ennuyer. II faut arriver dans voire sanctuaire, couronnd de roses et le luth d’ Apollon h. la main.

Votre Altesse Serenissime me parle de son portrait | mais qu’elle se souvienne que jamais les peintres ni les sculpteursn’ont orn6 les portraits et les statues des deesses : elles sont belles par elles-memes. N’allez pas, madame, g&ter votre portrait. Je vous vois venir deloin , permettez-moi cctte expression ; et je prends la liberty de declarer Jitoutelamaison de Vjtikindque ce portrait est le plus beau joyau de leurs couronnes, et le seul que je puisse et que je doive recevoir, apres les bontes infinies dont Votre Altesse Serenissime m’a comble.

On vient de faire un enorme pocmc epique it Paris sur Jesus-Christ. Quel sujet que la Passion pour un poeme epique! Quels amours que ceux de Marthe et de Madeleine ! Ce nouvel ouvrage , dont Jesus-Christ est le heros, s’appelle la Christiade *. 11 est en prose. Que ne laissait-on l’Ecriture sainte comme elle etait? Et plot a Dieu qu’elle n’eut jamais ele l’occasion de plus grands maux! Un malheureux jesuite nomm6 Berruyer a fait aussi une espece de mauvais roman du Nouveau Testament en style de ruelle. Quelle deca-

* Ou le Paradis rcconquis , dc I'ablic de la Baumc Ilesdoss-it , 6 vol. In-12 (1753). Ce triste ouvrage n'exposn pas seulement l auteur aux railleries et aux criUques lilteraircs; le panvre akbe encourut encore les censures ecclesiastlqucs et les aniendcs du parlement. Ccpendant Klopstock n’a pas dedaigne de lui emprunter quelqucs idees dans les derniers chants de la Messiade,

A LA DUCHESt-E 1)E SAXK-GOTHA (1754). 418

dence cn France des belles-lettres et du bon goht! Tout tombe; mais Gotha subsiste. Que ne puis-je, madame, y venir mettre it vos pieds le Jcndre respect, la reconnaissance, le zele, le godt infini qui m’appellent dans votre cour ! V.

k Colmar, 3 arri) 1754.

Madame ,

Toules les fois qu’il neige dans les montagnes des Vosges, je tremble que Votre Altessc Serenissime ne soit malade dans la Thuritige. Je Ini suis assuremcut plus attache qu'i tous ces Empereurs. Elle a daign6 faire le bonheur de ma vie 1 Gotha, ct leurs sacrees majestes m’ont tue a Colmar, quoique Colmar ne soit plus de leur empire. Je suis votre sujet, madame, et non lcleur. 11s m’ennuient trop.

Votre Altesse Serenissime croirait-elle que le roi de Prusse m’a ecrit unc lettre pleinc de bonte et mkie d’eloges trop flatteurs? Ccpendant on vient d’imprimcr contre moi un livre a Berlin, dans lequel on me reproche beaucoup d’ avoir preche la tolerance au roi de Prusse. Apparemmentquclalettre dentil m'honorc est une rtiponse h ce livre. 11 est intitule : Lellres du comte de Calaneo a M. de Volt. Votre Altesse Serenissime l'a-t-elle lu? Ce comte de Cataneo me paralt bien devot et pcu philosophe. Le roi de Prusse dans le fond de son cceur me donnera la preference sur lui ; et moi, madame, je ne la donnerai it personne sur vous. Je ne souhaite de la sante que pour vous faire ma cour.

LETTRES DE VOLTAIRE

Que ne puis-je venir & Golha sur l’ane ail6 de la Pucelle? 11 y a beaucoup d’anes dans ce monde, mais il y en a peu qui aient des ailes.

Je me mels aux pieds de Votrc Altesse Serenissime et do son auguste famille. Je lui souhaite une sant<$ aussi inalterable que son caraclere. Qu’elle ait toujours de belles heures, commeelle fait celles de quiconque l’approche.

Je lui renouvelle mes profonds respects.

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