‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 37 sur 188 · S2. — A LA MEME · texte numérisé non relu

S2. — A LA MEME

Am Uelicej, pris de Geneve , 9 novembre.

Madame ,

Madame, madame, la piece que Votre Altesse Serenissime m’envoie est terrible! il est diflicilc d’y repliquer; il est plus difficile encore de repliquer a cent cinquante mille hommes. Le jugement de ce grand proces est entre les mains du dieu des armies. Qui sait si un jour la branche alnde?... Je me tais, madame, je me borne toujours & faire des voeux pour

LETTBES DE VOLTAIRE

votre auguste personne. Je ne sais point ou est le roi ile Pologne; j’ignore ce qu’est devenu lc comte do Itruhl ‘ avec ses trois cents paires de boltes et ses trois cents perruques. On pretend que les Russes marchent. Vos £tats auront done, au printemps prochain, trois oil quatre cent mille meurlriers dans leur voisinage ! Puissent Gotha et Altembourg dire comme la toison de Gedeon, qui etait seche quand il pleuvait autour d’elle!

Cette guerre u’a pas la mine de finir sitftt. Auraiton jamais pense que l’Autriche, la France et la Russie marclieraient contre un prince de l’Empire? Dieu seul sait ce qui arrivera. Le comte d’Estree et l'intendant de l’armee de France doiveut deja 4tre a Vienne. Ah ! sans ma niece, je serais a Gotha, je serais a vos pieds, et de ce beau rivage, je contemplerais les tempetes ; j’apprendrais de la bouche de Votre Altesse Serenissime ce qu'on doit penser de ces grands evenements. On dit que M. de Broglie et M. de Valori retournent it Paris, et qu’on enverra a leur place quatrevingt mille ambassadeurs. El e’est une querclle de Canada qui ebranle ainsi l’Europe! Ah! quecemeilleur des mondes possibles est aussi le plus fou ! mais

1 Lc comic dc Itruhl , premier ministre et favori d’Auguslc 111 , electcur dc Saxe, etait celebre dans toute I'Europc par sun extravacante somptuosite. Frederic disait de lui : • C’est I'homme de cu ■ sifeclc qui a lc plus d’hahils , de monlres, dc dcntelles, de |>er- « ruques, dc Lottes, de souliers et dc pantouOes. » Tout cola ful la proiedu vainqueur de I’irna. C'cst dc cetlc garde -robe que Voltaire s'inquiiMe ici. Lc fils du comte de Uruiil, pi as sage, fit des comedies de salon asscz splrituelles, une entre autres, intilulce : Luxe et VanitS. 11 etait A portee de. klcn connaitre son sujet. (a. f.)

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (l 756). 163

il faut aimer an monde dont Votre Altesse S6r6nissime est l’ornement.

Daignez, madame, agreer mon profond respec!.

Aux Polices, pres de Gem etc, <4 novemhre 1756.

Madame ,

J'eus hier l’honneilr d'ecrire a Voire Altesse Serenissime, par un Anglais nomme M. Real, qui se propose de voir, en Allemagne, ce qu’il y a de plus digne d’un litre pensant, et par consequent de vous faire sa cour. Mais ne sachanl pas trop quand il partira, je ne veux pas laisser arriver l’annee 1757 sans renouveller a Votre Altesse Serenissime, a monseigneur le due el a toute votre auguste maison, les respectueux sentiments qui m’attachenl pour jamais a elle. Je me flatte que les princes vos enfants vous donnerom toujours de plus en plus, madame, des sujets de consolation et de joie. Puisse la grande mattresse des occurs jouir d’une sante qui tienne de l’egalite de son ime! La vfitre, madame, aura peut-<itre de quoi s’exercer au milieu des orages qui semblent pr6ts a fondre de tous c6tes dans le voisinage de ses Etats. Je ♦ «

me flatte qu’elle n’aura a faire usage que de son hu- 0

manile et de sa compassion pour ses voisins, et que ses propres Etats seront & l'abri. C’est tout ce que peut dire un solitaire qui voit de loin toutes ces ternpetes. La Saxe parall bien malheureuse, mais aussi la patrie que Votre Altesse Serenissime gouverne parait

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jusqu'a present bien forlunee; e’est a quoi je m’int6resse le plus. Mais de quel prix peuvent Stre & vos yeux les sentiments d’un ermite inutile?

II n’y a que votre bonte qui puisse leur en donner. Conservez cette bont£, madame, k un serviteur attache a Votre Altesse Serenissime, avec le plus profond respect.

r»4. — A LA MEME.

Aut Del ices , 14 ddcetnbre 1756.

Madame ,

Le jeune gentilhomme anglais, nomm6 M. Keat, qui aura l’honneur de rendre cette lettre & Votre Altesse Serenissime, me fait crever de jalousie. Ce n’est pas que son merite, qui n'inspire que des sentiments agreables, fasse naltrc en moi la triste passion de l’envie; mais il a le bonheur de voir et d’enlendre Votre Altesse Serenissime. Ce bonheur m’est refuse ; il y a la de quoi mourir de douleur. II peut du moins rendre bon temoignage de mon chagrin ; il peut dire si je regrette autre chose dans le monde que le s^jour de Gotha.

Il arrivera peut-etre dans le temps qu’on donnera * , que que bataille, qu'on prendra quelque ville dans le

f, voisinage de vos fitats. Mais il verra dans la cour de

Votre Altesse Serenissime ce qu’il aime : la paix, la concorde, bunion, la douceur d'une vie egale, espece de felicite qu’on trouve rarement dans les cours, felicite que vous donnez, madame, et que vous godtez.

Puisse 1’annee 1757 etre aussi beureuse pour elle

et pour toule son auguste famille qu'elle commence malbeureusement pour ses voisins! Je me mets k ses pieds pour cette annee et pour toutes celles de ma vie.

Je serai toujours, avec l’attachement le plus inviolable et le plus profond respect, madame, de Yotre Altesse Serenissime, le tres-bumble et tres-obeissant servileur.

Aux Delices, pres tie Geneve, \ janvier 1757-

Madamf. ,

Votre Altesse Serenissime a peut-6tre recu, ou du moins recevra bient6t un essai 1 sur l’histoire generale, depuis Charlemagne jusqu'a nos jours. Je mets ii ses pieds le premier exemplaire. II n’a pas une belle rouverture, mais j’aurais atlendu trop longlemps a vous rendre mon bommage. II se passe actuellement, madame, des choses qui nous paraissent bien etODnantes, bien funestes; mais si on lit les ev^nements des autres siecles, on y voit encore de plus grandes calamites. Tous les temps ont ete marques par des malheurs publics. L’ambition a toujours boulevers6 laterre, et deux ou trois personnes ont toujours fait le malheur de deux ou trois cent mille.

La relation dont Votre Altesse Serenissime daigne me parler dans sa derniere lettre, n’6tait point dans son paquet; mais je presume que e’est la m6me qui se vend publiquement dans notre Suisse. Toutes les

1 l.’Etsai sur les maurs et l' esprit des nations.

LETTRES UE VOLTAIRE

pieces de ce grand proces s’impriment ici; mais qui jugera ce proces? la fortune probablement. Cette fortune depend beaucoup des balonnetles et de la discipline militaire. On disait que les Prussiens s’emparaient d'Erfurt : ce bruit se trouve faux; mais ce qui est vrai, c’est que Erfurt devait apparlenir & votre auguste maison.

Je ne fais point de reflexions, je fais des vooux, et tons mes vceux sont pour le bonheur d’une princesse dont je regrette la presence tous les jours de ma vie, dont les elogessont sans cesse dans la bouche de tous ceux qui ont approch6 d'elle, et dont mon cceur sera toujours le sujet. Ah! si je pouvais quitter une famille qui a loutquitte pour moi, je sais bien oil j’irais porter mon profond respect.

5li. — A LA MEME.

A Monrion , prt-s <tc Lausanue, 28 janvier 1757.

Madame,

J’ai 1’honneur d’envoycr a Votre Altesse Sdrenissime la meilleure relation que j aie re?ue de 1 attentat commis contre la personne de Louis XV qui ne s’attendait pas a voir reparallre les Ravaillac. Celui-ci n’est apparemment qu’un b&tard de la maison de Ravaillac, qui s’est imagine pouvoir luer un roi avec un petit cauif a tail ler des plumes. Ce qu il y a de vraiment deplorable dans cette aventure, c’est que ce malheureux n’a ele pousse ii un tel crime que pour

i Cette relation cstducomle d'Argenson, minislre de la guerre.

A LA Dl'C.HESSE DE SAXE GOTHA (nil). 167

avoir entendu dcs discours atroces, qui onl fait gcrmer dans son cceur la resolution du parricide. Pierre Damiens n’etait qu’un vil fanatique de la populace, comme l’ont ete les assassins des princes d’Orange, du grand roi Henri IV et tant d’autres. Son crime n’a et6 quc lc fruit de quelques discours seditieux el emport^s, sans but et sans dessein; du moius on n’a pas, jusqu’k present, decouvert la moindre apparence de complot. C’est un chien qui a gagne la rage de quelques ehiens convulsionnaircs el jansenistes qui aboyaient au hasard. Les jesuites triomphent de voir les rois assassines par d’autres que par eux ct par les jacobins. C’est a present le tour des jansenistes. Quc d’horreurs, inadame, et que le meilleur des mondes possibles est affreux 1

Lfuatre cent mille soldats vont done inonder le nord de l’Allemagne! 11 faudra toule la prudence de Votre Altesse Serenissime pour que le contre-eoup d’un choc si terrible ne sc fasse pas sentir j usque dans vos Iitats. Vous etes au milieu dcs parties belligcrantes : puissiez-vous leur inspirer i'esprit de paix et de justice qui anime votre cceur! Je fais, du fond de ma rctraite, mille voeux pour toute votre auguste maison et pour Votre Altesse Serenissime, qui coiinatt mon profond respect el mon tendre attachement.

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