‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 38 sur 188 · ENVOI DE M. D’ARGENSON A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

ENVOI DE M. D’ARGENSON A VOLTAIRE

6 janvier, a Versailles.

Hier au soir, sur les six lieures un quart, le roi quitte M. le dauphin et madamc la duuphine pour montcr en carrosse et

se rendre a Trianon. Au moment qu’il met un pied sur le mareliepied et qu’il se relourne un pen de c6tt5, en disant : « lln tel « est-il la?» un homme de cinq pieds six pouces pousse un des cent-suisses, s’avancc, et par derriere donne un grand coup d’un instrument pointu au roi. Lc roi se retoume : « Voila un k homme qui vient de me donner un furieux coup de poing. » II porle aloes la main sur la parlie et la voit tout liumide de sang. « Je suis blessf, dit-il. Voila le coquin qui a fait le coup; « qu’on 1’arrde; mais qu’ou ne lui fasse cependant point de u mal. » En disant ces mols, il se rend dans sa chambre sans 6tre soutenu, avee sang-lioid et tranquillite, pour savoir ce que e’etait que cette blessure.

Sur les discours du roi, M. de Verzeil, exempt des gardes du corps, I'arrete et lui dit : « C’esl toi, miserable, qui viens « de blesser le roi? — Oui, rdpond-il, e’est moi-meme. » On le fouille, on lui trouve dans la poclie un mechant morceau de bois , armil d'une pointe de fer, en forme de canif , de la longueur d’un pouce et demi , large de deux lignes , trente louis dans la poche, une Bible, pas un seul papier. II tkait vetu d'un mediant habit gris , veste rouge, culotte de panne, et avail le chapeau sur la tike. On a mis l’hommc nu comme la main sans trouver sur lui d’aulre renseignement. On a songd a lui attacher les mains; des qu’il a apergu cc dcssein : « II ne faut a pas de force, dit-il , tenez , les voila, en les croisant derriere « son dos. » On l'a mene en prison, les I'ers aux pieds et aux mains.

M. le garde des sceaux et M. le chancelier sont venus l’interroger. 11s lui ont demande les raisons de son assassinat. II a repondu que e'etait son afTaire, mais qu’il n'y aurait pas song6 si on eut pendu quatre ou cinq d-xeques qui le mckitaient. On lui a demande si son arme dait empoisonnee; il a repnndu qu’il n’y avait pas pensc seulement , et ccla sur son ame. II avait daiis sa poche un Nouveau Testament in-12, d’une jolie edition; on lui a demande ce qu’il en faisait; il a repondu qu’il y etait fort attache. On lui a demande s’il etuit seul; il a rtpondu que non, qu'il avait plusieurs complices , et que M. le Dauphin aurait son tour. On l'a menace ; il a repondu qu'on

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pouvait le tenailler, qu’il ne nornmerait personne et qu’il rapporterail tout a la gloire de Dieu et mourrait martyr.

Oo lui a dit pourquoi il n'avait pas pris unc arme plus forte ; il a re pond u qu'il n’dtait pas encore prepare et qu’il avail compte de lairc son coup lc jour dcs Rois; qu’il lc prdmdditail depuis liuit jours, sans avoir eu une occasion favorable ; qu’il dtait restd dans la cour et dans le froid terrible qui a geld la Seine, depuis quatre beures jusqu’a six, a altendre le roi. La main ne lui a point tremble; cependant le roi n’a eld blessd que legerement, entre la troisicme et quatrieme cote; 1’instrument s’est arrfitd sur la cdte, et n’a pu ailer plus loin. Le roi avait d’ailleurs une camisole de flanelle sur la peau, une chemise, une autre camisole, veste juste au corps et un volant de velours noir. Le fer a encore portd sur lcs coutures, qui ont •■mousse la pointc du canif , cl la graisse du roi lui a etc utile. Somme totale, la plaie sondee et examinee eslsansle moindre danger actuel : point de lievre, beaucoup de courage et de discours admirables. Je I'ai vu ce matin dans son lit. Toute la France est a Versailles. Le roi s’est confessd avec beaucoup de" zdle. On lui a demande cc qu’il voulait qu’on fit du scdldrat. <• Demandezdc, dit-il, a mon lieutenant, en moot rant M. le « Dauphin ; car pour moi je lui pardonne de tout inon coeur. » Le roi n’a jamais dtd plus digne d’amour que dans cette circoustance. 11 sera gueri apres-demain ; il dort et est au mieux.

Le scdldrat regicide n’est point encore connu. II se dit d’Artois; il se nomme Damiens, et aujourd’hui il a dit qu’il se nomme Lel’eure. II a annonce d’avance que les tortures ne lui feraient rien avouer. II a pris M. le garde des sccaux pourM. le chancelier, et lui a demande pourquoi il avait quittd sa compagnie. 11 a ddclard etre de la religion catholique , apostoliquc et romaine. On lui a bruld les pieds par essai ; il n'a rien avoud. On a changd de mdtbode; on s’y prend avec douceur. On espdre savoir bientdt qui il est. 11 a dit avoir trente-cinq ans. Personne ne le voit; il est dans la gefilc de Versailles, ayant vingt gardes du corps dedans, et cinquaute fusiliers dcs gardes fran^aises et suisses dehors.

Le parlement a deinandd au roi la permission de s’assem-

LETTRES DE VOLTAIRE

bier aux conditions qu'il lui plairait, pour venger eel assassinat. On rapporte la-dessus des choses admirablcs. II parait que cet assassin est un fanatique furieux, qui se persuade meriter le ciel par cette action.

A Munrimi, pros dc Lausanne, 8 fevrier 1757.

Madame,

Void les dernieres nouvelles ci-jointes. Votre Altesse Serenissime plaindra la France.

Le roi dc Prusse m’a dcrit de Dresde, le 19 janvier, une lettre loute pleine de bonte. La czarinc veut que j’aille a Petcrsbourg ecrire l’hisloire de Pierre Pr.

. Ah! madame, si j’allais quelque part, ce serait a vos pieds. Que Votre Altesse Serenissime conserve ses bontes pour celui de ses serviteurs qui lui est attache avec le plus profond et le plus tendre respect.

Sl'lTE DE I/ENVOI DE M. D’ARGENSON A VOLTAIRE.

I>e Paris, 3« jauvier.

Pierre Damiens est interrogd frequemment ct longuement. II n'cst plus permis de douter qu'il n’ait des complices. La lettre adressde a M. le Daupbin est tres-vraie; vous pouvez compter la-dessus.

On lui marque dans cette lettre que sa vie est en danger, qu'il ue lui sera pas difficile de se garantir du fer ; inais qu'il n’a d’autre moyen d'eviter le poison qu'en se servant de la poudre renfermee dans la lettre. L'on a fait essai de cette poudre : c’ctait le poison le plus subtil. Des consuls de la ville ont recu aussi une lettre dans ce gout, datee de Strasbourg. Je

oe puis revenir de pareilles abominations. Notre siecle ne vaut pas mieux que les autres.

II est vrai que l'nssassin n’a pas paru proprement un fanatique; mais ce qui explique cela, c'est qu’il n’est point decide qu’il n’ait pas csp^re de so sauver, et il y a meme apparence du contraire.

L’on debite cent cboses nouvelles tons les jours. Tout devient interessant; il semble que tout a rapport a I’affaire prineipale qui occupe tous les honnetes gens. La Bastille est pleine; on y a ren ferine encore une dame du Mecklembourg ; mais clle doit en sortir aujourd’hui. 11 s’agissait d’une lettre au sujet du roi de Prusse et d’un Autricbien ; 1’alTaire est manquee, et elle n’a aucun rapport aux affaires d’ici.

Le roi de France vient de changer de rninistres. On croit que I’abbe de Bcrnis, i|ui a signe le traite de Vienne, aura les affaires Itrangeres.

A Monrioii, pros tie I.atisannc, 5 mars.

Madame,

Quoi ! Votre Altesse Scr6nissime a la bonte de s'excuser de ne m’avoir pas honore assez t6t d’une de ses lettres ! Elle sent de quel prix ellcs sont pour moi. Mais est-il possible qu’elle daigne etre occupee <le inon attachement pour elle, et du respectueux, du tendre int6r6t que je prends a sa prosperite, tandis qu’elle se trouve au milieu des alarmes publiques et particulieres, entouree d’armees, et embarrass6e peutfilre entre le danger de prendre un parti et celui de n'en prendre aucun? Sa sagesse el celle de mouseigneur le due me rassurent contre les craintes que m’inspire la situation violente de l’Allemagne; il se

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peul meme, madame, que vos filals Irouvent quelque avanlage dans le besoin que les deux partis auronl ties denrces de votre territoire. Les princes sages el inoderes gagnent quelquefois au malheur de leurs voisins.

Je n’ai point ici la leltre du roi de Prusse , elle est dans ma retraile, aupres de Geneve. Je passe tous les hivers aupres de Lausanne , ne pouvant <Rre assez heureux pour les passer k vos pieds, et ne pouvant quitter tine niece qui s’ est sacrifice pour moi, et qui a quelque raison de n’oser voyager en Allemagne.

J'ai perdu, madame, le correspondanl qui mefournissait les nouvclles dont je faisais part a Votre Altesse Sereuissime il est parti avant l’armee que la France envoie en Allemagne. Puisse cette armee contribuer a 6tablir un nouveau Iraite de Westpbalie, qui assure la paix et la liberte, le plus precicux de tous les biens! Mais qui peut savoir ce qui resullera de tous ces grands mouvements? On pretend que lc roi de Pologne a contre lui un violent parti dans la Polognc memo, et que les Turcs pourraient bien empecher les Russes dese meler des affaires de l'Allemagnc. Le comle d'Estree vient d'etre fait marechal de France, avecsept autrcs. Le scelerat Damiens n’est pas encore juge. Les ntalheurs de la Saxe produisent des banqueroutes dans toute l'Europe : j’cn ai essuye uue violente; les petits souffrent des querelles des grands. Recevez, madame, raon profond respect, et pardonnez au papier.

1 Le comte d'Argenson venuit d'etre disgracie.

A Lausanne , 2ft mart.

Madame ,

Je pourais bien avoir oublie de joindre dans mes lettres mes regrets a ceux de Votre Altesse Ser^nissime, surlaraortde M. de Waldner1. Vous nedevriez pas fitre etonnee qu’etant occupc de vous, madame, on fit moins d’attention aux autres objels; mais c’est une erreur de ma plume el non pas de mon coeur. Je suis touche sensiblement de tout ce qui interesse Votre Altesse Serenissime, et j’avais eu assez longtcmps 1'honneur de connaltre, a votre cour, M. de Waldner, pour Atre afflige de sa perte. La sensibilile, madame, est le partage de votre auguste maison. Madame la princesse de Galles sollieite vivement la grace de l’amiral Bing, qui certainement ne merite pas de perdre la vie, puisqu'il a Ale reconnu pour un brave officicr et pour un bon citoyen, par la sentence mime qui le condamne. Votre Altesse Serenissime aura peut-etre vu, dans les gazettes, la lettre du marechal de Richelieu2, que j’avais envoyee A cet infortunA. Ce temoignage d'un ennemi et d’un vainqueur doit avoir quelque poids aupres de ceux qui aiment l'humanite et la justice, et j’ai cru remplir le devoir d’un honnete homme eu publiant ce temoignage.

1 Ministre du due de Saxe -Gotha.

* V. le recueil public par Didier en 1857, t. I, p. 27 7.

LETTRES DE VOLTAIRE

II n’y a actuellement d’autres uouvelles eD France que la marche ties cent mille hommes. Le plan des operations de cette arinee n’est point encore connu. Je sais bien que les rois d’Angleterre et de Prusse leur opposeronl de bonnes troupes; mais je ne sais point en quel nombre.

Votre Altesse Serenissime a vu sans doute la derniere replique du ministre saxon a La Ilaye; on dit qu’il y a un tableau touchaut des miseres de la Saxe. C’est un iriste rtile que d’etre reduit a se plaindre. Voire Altesse Serenissime sail tout ce qui se passe sur ce funeste theatre de la guerre. Je voudrais etre a vos pieds et vous entendre, madame, parler de tous ces malheurs. Le papier manque au profond respect du Suisse. V.

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