‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 4 sur 188 · I. XIV, p. 4SI · texte numérisé non relu

I. XIV, p. 4SI

• Idem, p. 209. On volt encore anjourd'hui 4 Ferney la maison

de Florian.

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nourrice. C’est son lerme pour dire qu’il plante des arbres; il y preside lui-m6me. II a une grande quantity de tableaux, de statues, de choses rares qui doivent valoir un argent immense. Le village est compose d'environ quatre-vingts maisons, toutes tr^s-bieii belies. La plus vilaine en dehors vaut mieux et est plus belle que la plus superbe des villages de nos entours de Paris. II y a environ huit cents habitants', trois ou quatre maisons de bons bourgeois. Les autres habitants sont des liorlogers, menuisiers, artisans de toute espece. Sur ces quatre-vingts maisons, il y en a au moins soixante k M. de Voltaire. Il est certainement le createur de ce pays-la. Il y fait beaucoup de bien

A l'egard de la grande quantile de tableaux, statues du chdteau de Ferney, Wagniere repond que c’cst fort exagere. M. de Voltaire n'avait, dit son secretaire, qu’une vingtaine de tableaux au plus et quelques bustes, parmi lesquels etaient plusieurs portraits de princes et d’hommes celebres qui lui ytaient chers.... Il fait biitir actuellcment dix-huit maisons, ce qui les portera au nombre de cent environ.... Il continue a augmenter Ferney; il y a peut-etre ddpense cette aunee 100,000 francs en maisons. Le theatre est charrnant... Il montre aux amateurs, qui vont le voir, le portrait du roide Prusse, dont ce monarque lui a fait

1 Le Diclionnaire (le Voaglen, de 1 820, dunne au Hourg de Ferney 120 habitants. Le Diclionnaire des Posies, tie 1850, lui en donne 1,138. Ferney est chef-lien de canlon de I’arrondissemeut do Her, departement dc 1’Ain.

* .WSmoiret de Dachaumont , 1115. Leltro de M. de Saint-Reniy.

Pjgiti?eiltai£iQPgle

VOLTAIRE A FERNF.Y.

present, ainsi que celui de Voltaire liti-mAme, en porcelaine

Si j’insiste uu pea sur ces details particulicrs, c’est qu’on en retrouve aujourd'hui encore quclques vestiges dans cettc habitation et ce pays si longtemps anime de sa presence el desa vie. Ainsi cemausolee'3 adosse a l’eglise, ces arbres plantes par lui3, ces images reproduisant des trails aimes de Voltaire, ce portrait du petit Savoyard que pendant sou sAjour A Sceauxj ehez la duchesse du Maine, il avait fait venir de Paris pour ses commissions4, rameublement conserve de sachambre a coucher, cette charmille, en vue du mont Blanc et de ce magnilique panorama, sous l’ombrage de laquelle il allait si souvent s'asseoiret ehercher les inspirations de son genie 5, tous ces le-

1 Memoir es de Wagniire et Longchomps, secretaires de M. de Voltaire, 1. 1, p. 371, 272, 383 et 399. Voir aussi d'Alembert, t. XVIII, p. 1C, 18 et 21. Bustc de Voltaire en porcelalne de Berlin, envoye par le roi de Prnssc .i d’Alembert, le 18 mars 1778. On volt aussi au milieu de rameublement de I'ancicnne cliambrc de Voltaire le portrait ilc I'impdratrice Catherine II, avee cette inscription relevdc par mol sur la toile cachee par le mur: « Feint a Dinantpar Pierre « Lion, peinlrc de Sa Majcste l'lmperalricc-Rrine J. R. A. Bonne a > il. de Voltaire, le ■ 5 juillet 1770. »

* Voltaire I'avail fait construire pour lui, coinme Maaimilien , predecesseur de Charlcs-Quint h 1'empirc d'Alleinagne, prenant lui— mem , d,t-on, les mesures pour y dire enseveli. Dernidre assertion qui demande peut-etre verification.

’Bans le pare, un ormeau plantc par Voltaire cst protege au moycn il’une barridre contrc la curiosite destrucllrc des visiteurs.

1 Wagniire, t. II, p. 145.

5 Des reuscignemcnts precieua nous font promis par II. Miller, bildiothecairc du Corps Idgislatif. 11 a rapporle des documents sur Voltaire et son sejour 3 Fernev. Ces documents viennent du baron de Bretetiil , pdre de Minc la marquise du Cliaslelet, ancion ambassa-

moins de l'existence intime de l'homme ill ustre qui domine le dix-huilieme siecle frappent d’un indicible respect, surtoul au contact de la vie journaliere dans cette ineme enceinte, sous ces rn times lambiis, dans cette demeure autrefois liabitee par lui. « Trois mois « apres la mort de Voltaire1, cede terre, qui devait « rester toujours dans sa famille, fut vendue, selon « Wagnierc, par M“c Denis, a laquelle son oncle lais- « sail 100 on 120,000 livres de rente (sans compter « 000,000 fr. 1 en argent el la propriete de l erney), a « M. leinarquisdeVillette, moyennant 230,000, dit- « il d’abord 3, et plus loin 250,000 fr. *. M. de Yillelie « eu pril possession en 1779 5, changea tout, lit ven- « dre beaucoup de meubles". 11 fit arranger, dans « une armoire, une espece de petit tombeau eu terre « cuite vernissee, ou plutOt les debris d’un pofile, « d’environ deux louis, et dit avoir depose dans ce

■leur ile France en Hussic. II sera inldrcssanl de comparer les details contenns (nous ne le savons it l'avance que par une communication ofllclcuse ct obligeantc dc M. Miller) dans ces papiers avec I’dtat acluel de celtcmagnifique terre, simagnillquenicntrestaurce par mon ami M. David, successcur dc MM. de Villclle , dc Budcc ct Griollct dans cette propriete. (Notede M. E. B.)

1 Le testament dc Voltaire conlcnait , dit-on, un legs dc 300 livres unefois payees aux pauvres de Ferney. C'etait bicn pcu.

* 400,000 fr. d'argent k M" Denis, sa ligatairc nniversclle, (Wa- “niire, t. I, p. 196.)

3 Idem, p. 10S ct 496.

* Idem, t. II, p. 5. — Memoires de Hachetumonl.

1 M“' Denis, en vendant ii M. dc Viiletie, pouvait pretendre que Ferney nc sortait en circt pas de la famille.

6 El presque Ions cetix dc la chambre de Voltaire, dit Wagniere, t. 1, p. 169. Est-ee vrai?

VOLTAIRE A KERNEY.

« beau monument le coeur de Vollaire qui u’y est a pas 1 . »

(Juoi qu'il eii soit de ees assertions d’un homrne qui etait a l’etat d’hostilite violente avec madame Denis el M. de Villette, il est vrai que dans le salon qui precede la chambre a coucher de Voltaire, existe encore ce petit mausolSe conslruit par M. de Villette, et portant sur sa face exterieure ce vers :

a Son esprit est partout, et son cceur estici. »

l’uis au-dessous dans l'cntablement : « Mes manes « sont consoles, puisque moil occur est au milieu de « vous * »

Voltaire etait grand et genereux ; il u’etait accessible qu’aux sentiments nobles, cleves. Sa belle ante s'epanouissait dans on saint amour de I’liumanite 3.

' Wagniire, I. I, p. ICO.

* Sur la porta d'un petit tiAlimcnt v olein ile l'eglisc, soul graves dans le mur ces trois mots & demi effaces et assez hieroglyphiques : « Ostium non hostium. » I‘ar qui ct a quelle epoque ont-ils ete lnacrit*?Cest ce que mes rechcrches n’ont pu tn’apprendre, memo dans le pays.

* Son sentiment hnmanitaire n allait pas jusqu'a kui fairc admeltrc la th^orie de l'dgalile intellcctuelle des liommcs. 11 etait un cxemple trop eclatant de la doctrine contraire. • On m'a prcte cette « opinion, disait-il , que tons les lioinmes sont nes avec une egalc - portion d'intelligencc. Dieu me preserve d'avoir jamais ecrit celte < faussete ! J’ai, dOs I'agc de douze ans, senti et pense tout le con- « tratre. Je devinai iis tors le nombre prodigicu* de choses pour

C’est a co foyer puissant qu’il s’6ehauffait pour arracher les noms ile Galas, de Sirven, de Lalli, de La Barre, d'Etallonde, de Montbailli a la fletrissure juridique1, le nom de Corneille dans la personne de sa

• lesqtislles je n’avais aucun talent. J'ai connu quc mes organes » n’etaicnt pas disposes k alter bien loin dans les inathdmatiques.

• J'ai dprouve quo je n'avais nulle disposition pour la musique, x Dieu a dit k chaquc bomme : « Tu pourras alter jusque-la et tu x n’iras pas plus loin. » J'avais quclquc ouvcrturc pour apprendre •i les tangoes de l’Europc , aucutie pour les orientales : Aon omnia « possumus omnes. Dieu a donne la voir aux roseignols et I'odorat > aux chlens ; encore y a-t-il des cbiens qui n’en ont pas. Quelle x extravagance d'imagincr quc chaquc bomme aurait pu etre un « Newton! Ne in'atlribuez pas la plus grande des impertinences. » (Recucil de MM. de Cayrol et Franqois, t. II, p. 560. — Condorcct, Eloge dcM.de Half on, t. IV, p. 7T.)

S'il aimait I'humanite , il ne llatlnit ccpcndant pas le pcuplc par des adulations louangcuseS; il avait du caractere franqais une opinion elevce, mais impartiale. Je crois mcinc que si ce n’eilt ete dans la familiarity d'une corrcspondancc qui n’elait pas destinee a la publicity, il cut modilie la rigucur plus que sevirc de certain jugement : « J’ai toujours peine d concevoir, ecrivait-i l k M. le baron Constant x de ltebecque, comment une nation si agrdable peut etre. en mcme x temps si ferooe ; comment elle peut passer si aisdment de I’Opera k

• la Saint-Barlhelcmy ; etre tanlAt composee de singes qui dansent « et tantot d’ours qui hurlent ; etre a la fois si ingynicuse et si irnbex cilc; tantot si eouragcusc et tantot si pultronne. » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse Franqols.t. II, p. 410.)

II nc llattait pas non plus la haute socicte , quand il ecrivait a Turgot : x Soutfrei que je mette 4 vos pieds les remerclements des x ullages qui sont venus m’installer leur secrytaire pour vous temoio gner leur reconnaissance ; ils sentent mieux vos bienfaits que mesx sietirs des talons rouges el des robes noires. » (Recucil de MM. dc Cayrol ct Alphonse Franqois, t. II, p. 47 5. — D'Alembert, t. XVI, p. 285, .126, 331, 341 et 359.)

1 Condorcel , Fie de Voltaire, t. VI des CEuvres de Condorcet, p. 133, 241 et 385.

VOLTAIRE A FERNET.

petite-niece a la misere, les serfs du Jura ‘ a l’esclavage, et lc pays de Gex aux depredations.

Un des grands principes pour le triomphe duquel il combatlit loute sa vie fut la tolerance : « Je ne man- « gerai pas des fruits de cet arbre que j’ai plante : « je suis trop vieux ; je n’ai plus de dents; mais vous « en mangerez, soyez-en stir'4. » El il avail raison3.

Ses genereux efforts recevaient la plus noble et la plus douce des recompenses : les remerclments et la reconnaissance de ceux qu’il avait obliges. « Je vous « avoue, disait-il un jour, que je n’ai de ma vie goiite

' L Alembert, t. XVIII, p. 63. — llceueil de MM. du Cayrol et Alphonse Franguis, t. II, p. 161. — Voir Turgot philosophe et admi nistrateur, par Condorcct, t. V, p. 223. Serfs de Saint-domic defendus par Voltaire centre I'odicuse oppression des moinesj vexations flsealcs de la ferine generate denunceea par Voltaire ; voir dans Condorcet, t. VI, p. 121, 203, 215, 218, 210, 365 4 37 1 j t. VII, p. 151.

4 Condorcct, t. VI, p. 37 1 a 381.

J Louis XV avait pour Voltaire une sorte d’dloigneuicnt. (Condoreet, t. VI, p. 90.)

Aux eris des funaliqucs Voltaire opposail les buntes des souverains. L’miperatrice de ltussie , le roi de I’russe , ceux de Pologne, de Danetncrk et de Su4de s'intercssaienl a ses travaux, lisaient see ouvrages, eherchaient a meriler ses eloges , le secondaient quclquefois dans sa bicnfaisance. Dans tous pays, les grands, les ministre* qui pretendaient 4 la gloire, qui voulaicut oecuper I'Europe de leur notn, briguaient le sulfrage du philosophe de Ferney, lui eontiaient lours esperanecs ou leurs eruinles pour leprugrfcs de la raison, leurs projets pour l'accroisscment ties luinieres et la destruction du fanatisme. II avait forme, dans 1‘Europe enliere , une ligue dont il dtalt I’ume, et dont le cri de rallienicnt etait : raison et toldrance. S'exergait-il chcz une nation quelque grande injustice, apprenalt-on quelque acte de funalisine , quelque insulte faite 4 I’humanile , un ecrit de Voltaire denongait les coupaldcs 4 I’Europc, 'Condorcet, Vie tie Voltaire, t. VI, p. 17 i.)

« une joie plus pure qu’en embrassant le petit Calas « qui est a Geneve, lorsque nous re?0mes en m£me « temps la nouvelle de la plus ample justice qu'ou « ait encore faite en France a l’innocence opprimee. « Ce grand cxemple roguera pour longtemps les grif- « fes afl'reuses du fanalisme et fera taire sa voix in- « female 1 * . »

Aussi poursuivait-il avec une egale cbaleur et la conquete des droits geueraux revendiques par 1’ecole philosophique dont il etait lc clief, et la destruction des abus ruineux pour la petite contree qu’il avail prise gous sa tutelle et qu’il comblait de ses bienfaits. Ferney etait son fief, le pays de Gex son domaine. II avail embrasseses interdts avec l’ardeur qu’il meltait au service de toutes les grandes idees; il reclamail, sollicitait, insistait sans rclache et sans redouter de paraltre importun, demandant justice ou faveur, aupres de M. de Jaucourt a, aupres de M. de Trudaine 3 4, aupres des ministrcs ou des hommes puissanls qu’il clierchait a faire les cooperaleurs de son oeuvre : « Nous « sommes bien peu de chose, je l’avoue, ecrivait-il a « M. de Trudaine; mais nous travaillons, nous'ferons « entrer des espeees dans le royaume, nous y altirons « des etrangers, nous peuplons, et nous ne deman- « dons d’autre seconrs que la liberie d’etre utile »

1 Krciieil de MM. deCayrol et Alphonse Francois, t. l, p. 681.

* Le dirons-nous aussi, aupres de Mm# tie Pompadour, aupres de M“c Du Barry!...

1 Condorcct, Elogc de M. dc Trudaine , !. I, p. 271.

4 II ajoutait : « Quand je dis que nous peuplons, ce n’est pas raoi « qui park*, ce sont nos colons; h moi n appariicnt tant d’honnour;

II meltait un zele, un devouement admirable k propager l’industrie qu'il avait fondee a Ferney. Les manufactures de montres, dont il etail le cr6ateur, ouvraient utie ere nouvelle & ce territoire enrichi par un commerce qui, chaque jour, gr&cc a lui, devenait plus prospere. C’etait a la duchesse de Choiseul *, a madame la comtesse d’ Artois2, qu'il adressait ses requetes ou des dchantillons de ses produits : « Pour- « rions-nous prendre l’exlrfime liberty d’envoyer de « notre couvent, disait-il, les six montres que nous « venous de fairc a Ferney? nous les croyons tres- « jolies et tres-bonnes ; mais tous les auteurs ont cette « opinion de leurs ouvrages... c’est une terrible chose « qu'une colonie et une manufacture. »

A M. le marechal de Richelieu 3 : « Les artistes de

• mais si je nc fais pas d’enfants, j'cn fais fairc ; j'ai unc multitude « dc pctits garcons quc leurs pores ramAncront en Suisse, en Savoie, « en Allemagne, s'ils tie sont traitds favorablement sur votrc fron- « tiirc.ii (Recueildc MM. de Cayrol et Alphonse Francois, t. II, p. 411. — Voiraussi d’Alembert, t. XV, p. 393.)

1 Hccueil de MM. dc Cayrol et Alphonse Francois, t. II , p. 198 et 199. II faut encore a la listc des noms auiquels faisait appel Voltaire ajoutcr, quoiqu'il nous en coutc , celui de M“' Du Barry. ,Voir memo rccueil, t. II, p. 320.)

* Idem, t. II, p. 363.

8 Si Voltaire ocrivait A M. le due do Richelieu : « Je suis condamnA « par la nature, monsclgneur, A planter des choux quand vous allez

< cueillir des lauriers, » n’ecrivait-il pas aussi, tant la fin sans doulc Justiflait, A ses yeus , les moyens , A Du Barry les lignes que voici : « Vous protdgcs tous les arts en France, J’ose espArer que vous

< proldgerez nos clTorts. Je me croirai bien recompense d’avoir eta- « bli des artistes industrlcux , d'avoir acquis A Sa MajestA plus de x six cents nouveaux sujels des pays Alrangers, et d’avoir change un x petit hameau pauvre el malsain en une cspAcc de petite ville asscz

« ma colonie , monseigneur, qui ont fourni, selon « vos ordres, une montre garnie de diamants pour « les noces de madame la comtesse d’ Artois, se jet- « tent & vos pieds. 11s adresserent cette montre a « M. d'Ogny *... »

« Nous fesons des montres excellentes. Paris les « tire toutes de Geneve, et nous les donnons & un « grand tiers meilleur marcbe qu’a Paris a. »

« II est singulier que presque tous les horlogers « que j’ai etabiis h Ferney travaillent pour les hor- « logers de Paris, qui meltent hardiment leurs noms « aux montres qui se font chez moi 8. n

« On fabrique ici des montres beaucoup mieux « qu’a Geneve, et le sieur Lepine, horloger du roi, « 1’un des plus habiles de 1’Europe, y a son comp- « loir et ses ouvriers. On y travaille d’un cdtd pour « Paris, et de 1’autre pour le Bengale. Les Anglais « nous ont prdferes aux ouvriers de Londres, parce « que nous travaillons & moitie meilleur marchd *. Les « montres a repetition, telles qu’elles sont ici, coti- « teraient plus de trente louis a Paris; vous en aurez « d Ferney tant que vous voudrez pour dix-huit s. — « Comment avez-vous imagine que vous auriez des « montres a repetition, garnies de diamants, pour

« jolie , si mcs soins ont le bonlieur de vous plaire.... La montre n que j’ai l’honncur de vous presenter n’est niallieureusement pas « h repetition. »

1 l*uis Voltaire ajoutait : « A M. d'Ogny , qui la presenta luimime u «■“ Du Barry , laquelle s’ilait charyce des presents. >

* Rccueil de MM. de Cayrol et Alphonse Franqois, t. II, p. 209.

* Idem, p. 31 1. — * Idem, p. 5H. — 5 Idem, p. 401 .

VOLTAIRE A FERNF.Y

« dix-huit louis? Dans quel lome des Mi He et une « Nuiis avez-vous lu cetle anecdole? Vous aurez pour « dix-huit d’excellentes montres a r4p£tition, garnies « de marcassites aussi brillantes que des diamants, « et ces memes montres codteraient quarante louis a « Paris. Donnez-moi vos ordres, vous serez servi : « vous aurez de tres-belles montres et de tres-mauu vais vers, quaud il vous plaira l. »

D'ailleurs tout ne marchait pas seul : « Un homme « demon Age, qui vientdeMtirquatre-vingt-quatorze « maisons,qui est mine, qui a dixproces et dix acles u de tragediessurle corps, n’a pas de quoi rire Une armee d’alguazils , ennemis du genre humain, selon son expression, mettaient des entraves a l’exploitation de ses lerres, de ses manufactures; il fallait leur livrer bataille. Tantfit irrite, tant6l decourage, il s’ecriait que c’etait une violence et une friponnerie non pas inou'ie, mais intolerable. « Si je n’en ai pas « raison, je vais affermer Ferney et mes autres doit maines , et je mourrai dans mes Delices sans reel mettre le pied dans la frontiere francaise. J'ai « cherche dans ma vieillesse la liberte et le repos ; on « me les 6te. J’aime mieux du pain bis en Suisse, que « d’etre tyrannise en France 3. »

* Recueil de MM. de Cavrol et Alphonse Francois, t. II, p. 405.

’ (Euvres computes de Voltaire, t. LXV1I , p. 323.

* Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse Francois, t. I, p. 296 et 300. Voltaire demandail an magistrat charge d’examincr un coupable cc qu'on faisait d’un homme eonvaincu de fabrication de tausscs lettres de cachet: — On le pend. — Ceat toujonrs bien fait , en attendant qu’ on en fasse autant a ceux qui en signent de vraics. (Vie de Voltaire par Condorcet, t. VI, p. 50.)

VOLTAIRE A FKHMiY

Cest ainsi qu’il etait toujours sur la breche, discutant, combattant ici pour les droits conununiers, la pour le dessechement des marais, d’uti c6te contre l’impftt de la gabelle, de l’autre contre 1’intolerance du clcrg6 l’edification de son eglise 5 a Ferney etait une source de difficult^ pour lui; les exigences du fisc pcsaient avec indignite sur toutes ces populations. De la pour Voltaire, leur avocat et leur tuteur, des luttes vives, incessantes pour le triomphe deleurs droits. N’en vint-il pas meme aux mains avec des malfaiteurs qui infestaient le pays? Ne declare-t-il pas dans une lettre que j’ai l’honneur de produire ici qu’il va se mcttre sur la defensive? «Pere Adam ne tire « pas mal son coup de fusil; j’ai une petite balon- « nette d'environ quatre pouces et demi dont je ne « laisserai pas de m’escrimer. Nous metlrons tous « nos petits garfons sous les armes3. »

A l’occasion de l’alarme repandue dans ces con-

1 Voir plus loin Lettre inedUe a M. Fabri, Forney, 17 join 1761. L’eveque prelendait que le seigneur do Fcrney avail (ail dans I'eglise, nprt-5 la mcssc , une exhortation morale contre le vol , et quo les ouvriers employes par lul a construirc cetle dglise. n’avaient pas deplace une vieillc croix avec assei de respect... C'cst alors qu'il Imagina de faire unc communion solennelle, qui fut suivic d’une protestation publique de son respect pour I’eglise. ( Cundorcet , t. VI, p. 181 et 182.)

* Idem, 17 join 1761.

3 Idem, 28 Janvier 1765 4 Ferney. — Perc Adam. (Condorcet, t. VI, p. 164.)

VOLTAIRE A FKRNEY.

tr6es par la crainte de la devastation ct du pillage , Voltaire rcclamait aupres des autoriles. Dans plusieurs des lettres inediles que j’ai l'honneur d’offrir a l'Academie , il s’occupe des dispositions a prendre ; dans l’une d'elles, cntre autres, datee du jeudi soir, 14 fevrier 1765, a Ferney, il parle de l’envoi d’un memoire redige par lui, memoire qui, en effet, dans le Recueil de MM. de Cayrol et Alph. Francois, est publie, sous la date du 13, avec mention de son depart au 15*. Quelques-unes portent l’empreinte des preoccupations que ces menaces de brigandages semaient dans le pays; l’une parle dune troupe conduite, diton, par la scour de Mandrin2, et de la n^cessite d’un bataillon a Gex ; l’autre de l’apparition mysterieuse d’individus, contrebandiers ou voleurs, dont le signalement et la piste seraient indiques 3. Elies soul toutes adressees a M. Fabri1, premier syndic, maire et subd^legtfe k Gex.et se referent toutes aces inlerets de localite, dont quelques-uns prennent, sous la plume de Voltaire et par leur nature, les proportions d’uu interet general. Elies sont k peu pres toutes comprises entre l'annee 1761 et l’annee.1765, cons&juemment elles s’occupent d’une 6poque de chaos et de combat. Plus tard, le calme, la paix et le bien-etre

' Voir plus loin, 14 fdvricr 1705, jeiitli eoir i Fcrney ; el Lettres inediles, etc., de MM. de Cay rolct AlphonscFranqois, 1. 1, p. 400 et SOI.

’ Idem, 29 au soir, a M. Fabri; ct leRccucil de SIM. de Cayrol 'et Alplionsc Franqois, t. I, p. 401. — Chacuu sait que Mandrill, ce famous brigand, fut pris et rompti vif le 10 mai 1775 sur la place de Valence.

* Idem, 29 janvier.

* Recueil deji cite, t. II, p. 503 et 500.

succ6dcrent i ces dures 6preuves : « Notre petit pays « de Gex est bien changii , mandait Voltaire a M. de « Rebecqueen 1776; nous sommes a present prcsque « aussi libres que vous; nous avons chasse soixante- « douze coquins qui nous desolaient et qui nous vote laient au nom de la ferme g6nerale. On ne vient « plus piller les maisons des habitants; on ne con- « damnc plus aux galeres des peres de famille pour « avoir mis dans leur marmite une poignee de sel de « coiitrebande. Le pays est ivre de joie. Cette grande « revolution m’a coiite beaucoup de peine : il m’a « fallu sortir quelquefoisde mon lit, et surtout 6crire « beaucoup ; mais le bonheur public rend toutes les « fatigues legcres '. »

C'etait bien en eflet son ceuvre. Le petit pays de Gex, dejii depeuple par les suites de l’edit de Nantes , separe geographiquement de la France par le mont Jura, cntre une frontiere ouverte el des montagnes \ ne pouvait repondrc aux exigences fiseales de la ferme generale qu’a l'aide d’une armee ruineuse et vexaloire d’employes qui epuisaient les forces vitales de cettc malheureuse contr^e. Voltaire poursuivait la substitution d’uu imp6t regulier et normal a cette perception abusive, et l’avait enfin obtenue de la haute raison de Turgot. De Turgot aussi emanaient ces mesurcs hygieniques destinees & proteger l’agricultqre contre l'invasion de cette epizootie qui alors (16-

1 Recueil de MM. deCajrol et Alphonse Francois, t. II, p. i70.

* Fie de Turgot , par Condorcet, t. V, p. 10G. — D'Alemlicrl, l. XVIII, p. 63.

VOLTAIRE A FEBNEY. 3»

solait nos campagnes Une de nos lettres inidites en porte temoignage 3.

Tel est le cercle dans lequel j’ai voulu circonscrire et localiser les recherches et les observations destinies a servir de cadre, en quelque fa?on, h ces dixhuit lettres, toutes portant le timbre et le cachet de cette localite. Ce n’est pas un horizon bien etendu , mais le regard s’y repose; il eflleure sans fatigue et, ce me semble , avec quelque charme, les details de cette vie intime, melant a de vastes travaux d'esprit les soins de sa campagne et de sa province.

Voltaire renferme dans son cabinet de Ferney 3 ou dans son pare; Voltaire, comme il le disait lui-mimc, au milieu de ses vassaux 4, enricliis, eclaires, eman-

1 Vie dr Turgot , par Condorcet, t. V, p. 138.

’ Voir plus loin aux Lettres inidites, celle ilu 3 fdvrier 1765, 4 Forney,

s Enumeration des principaux ouvrages composes par Voltaire A Ferney :

I" L'orphelin de la Chine ;

2“ La Pucelle (terminde 4 Ferney);

3° Poime sur la lot nalurelle, — Poeme sur Lisbonne;

4° Candide;

5° Ecclisiaste et C antique des Cantiques;

6° Essai sur les mceurs ,

7° Poesies fugitives, entre autres, une pidee sur le chdleau

des Ditices;

8° Encyclopidie (Diderot, t. XXI, p. 151) ;

9° l.’Ecossaise , comedie;

10° Siicle de Louis XIV et Louis XV;

1 1° Olympie, coinposee en 1763 ;

12° Triumvirat ;

13° Guerre civile de Grnive;

1 4° trine.

4 Voir aux Lettres inrdilrs des 17 et IS juin 1761

VOLTAIRE A FERNEY, cipfe par lui ; Voltaire, seigneur de son village et liberal ou philosophe , comme on disait alors, se presente encore sous un aspect peut-^tre gssez curieux : ce n’est pas un portrait en pied : c’cst un simple medallion.

LETTRES 1NEDITES '

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