‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 44 sur 188 · A I .A MEME · texte numérisé non relu

A I .A MEME

A ux Helices, 2 A mai.

Madame,

Le jour meme oil je re?us la lettro dontVotre Altesse Serenissime m'honora, j’exdculai ses ordres; j ecrivis a Berne k un des principaux membres du conseil. On assembla incontinent la Chambre des finances. Il se trouva, madame, que, dans l’intervalle de ma premiere letlre et des ordres re?us d’elle eu consequence, la Chambre des finances de Berne avail priile a la ville de Bremen quatre-vingt mille (5cus qu’elle avait a placer. |Votre Altesse Serenissime voit que toutes les affaires de ce monde tiennent it bien peu de cbosc. Quinze jours plus t6t, l'affaire aurait eu un succes aise et prompt. Je vais me tourner du c6te de Geneve. L’Etat n’est pas riche, il s’en faut bien ; mais les particuliers le sont. 11 est vrai que ces particuliers ont, en liuit jours de temps, place quatre millions eu rentes viageres a dix pour cent; cepen--

LETTRES DE VOLTAIRE

dant il y a encore des ciloyens qui se croiraient heureux de confler lour argent h la Chambre des finances de Vos Altesscs Serenissimes.

Pour donner, madame, un plus plein 6claircissement de la maniere dont les Genevois placent leur argent, je ferai d’abord observer que, des qu’il y a un emprunt ouverl en rentes viagcres en France, les peres de famille y placent leur bien, soil sur leur t6te, soit sur celle de leurs enfants. Quand il n’y a point de tels emprunts, ils prfitent, h Paris, h terme,

4 la Caisse des fermiers generaux du royaume, et retirent actuellement six pour cent de leur argent; mais, a la paix, ils n’en retireronl que cinq.

Puisse-t-clle bientOt arriver, celle paix si desirable • pour les peuples et meme pour les princes ! La guerre ruine les grands et les petits, pour enrichir ceux qui pillent les cours et les armees en les servant. L’Europe gemit, tandis que quelques entrepreneurs de vivres, ou de fourrages, ou d’hOpitaux, s’engraissent du malbeur public. On dit que 1'armee qu’oD appellc de l’Empire est morte d’inanition et qu’il n’en reste rien; que la pluparl des soldats sont retournes cbez eux se faire laboureurs ou jardiniers : je voudrais que tous les soldats du monde prissent ce parti. La terre a plus besoin d’etre cultiv^e que d’etre ensanglantee.

Je fais toujours des voeux, madame, pour le territoire de la Tburinge. Si la felicity des peuples depend des vertus des souverains, le pays de Gotha doit fitre le plus beureux de la terre.

Je prends la liberte de presenter mon profond respect a monseigneur le due, a toutc voire auguste fa-

A I.A llUCHESSE DR SAXK-GOTHA (1758).

mille; je suis enchante que la grande maltresse des coeurs se porte bien; je me mets aux pieds deVotre Altesse Serenissime. L'Ermitf. suisse.

Aux Helices, 24 juin.

Madame,

Je viens enfin de trouver a Geneve lc seul hommc qui puisse preter de l’argeut a Voire Allesse Serenissime. J’ai retarde, pour venir a bout de cette affaire, un voyage que je suis oblige de faire chez monseigneur l’Electeur palatin. Je pars avec la satisfaction de donner a Votre Altesse Serenissime une preuve de ma respectueuse et tendre reconnaissance, et avec la douleur de ne pouvoir venir me mettre k vos pieds. II ne s’agira, madame, que de faire ecrire ou par un de vos ministres ou par votre banquier de Francfort it M. de La Bat, baron de Grandcourt, k Geneve. Que Votre Altesse Serenissime ne soil ni surprise, ni fetchee contre moi de la liberie que je prends de servir de caution. C’est un usage de republicans, quand ils contractent avec des princes, et cet usage est meme elabli a Paris. Ce n’est qu’une formalite entre M. de La Bat et moi, dans laquelleVos Altesses Serenissiines n'entrent pour rien; et je regarde comme le plus heureux jour de ma vie celui ou je peux leur marquer avec quel tendre respect je leur suis attache.

Je me flatte que Votre Altesse Serenissime touchera cinquante mille florins d’Empire soit a Francfort, soil

LETTRES DE VOLTAIRE

a Amsterdam, sur le premier ordre qu’elle donnera. Je prends la liberte d’assurer Votre Altesse Serenissime qu’il est tres-convenable dans le temps present, ou l’argent est si rare, qu’un grand prince comme monseigneur le due de Saxe-Gotha indemnise M. de La Bat de la perte reelle qu’il fait, cn retiranl son argent de France pour vous le remettre. Sa delicatesse ne lui permet pas de demander un autre interSt que de cinq pour cent pendant les quatre annees qu’il vous laisse son argent; et votre generosile, madame, ne vous permettra pas de ne lui point accordcr de votre pure voloute un pour cent de plus : e’est une bagatelle. Votre ministre peut lui ecrirc dans celte idee; un simple billet que votre banquier de Francfort ou d'Amsterdam lui enverra signe de monseigneur le due et de Votre Altesse Serenissirae terminera toute l’affaire. Les choses de ce monde ne meritent pas qu’on y consume plus de temps. Que ne puis-je, madame, employer tout le temps de ma vie a vous l6moigner mon zele inviolable! I’uisse bientOt la paix, necessaire aux princes et aux peuples, rendre a votre auguste famille le repos, qui est la recompense de la verlu !

Conservez, madame, vos bontes a votre vieux Suisse, qui n’oublie pas la grande maltresse des cceurs.

A Schwetzingcn , 16 juiller.

Madame,

Je n’arrive que dans ce moment a Schwelzingon , maison de plaisaneetlc monseigneur l'Electeur palatin, ayanl etc assez longtemps malade en chemin. Je trouve la leltrc du 4 juillet dont m’hoiiore Votre Allesse Serenissime.

Je commence par lui souhaiter d’abord et a loute son auguste famille unc ncutralite tranquille, qui la mette a l’abri des devastations cruelles que l’Allemamagne 6prouve. Je ne vois partout que des malheurs, el l)ieu sait quand ils finiront. Les miseres publiques sont cimentees dc sang, et tous les partis out des larmes a r^pandrc. J'ose assurer monseigneur le due que e’est un coup de hasard que j’aie trouve M. La Bat, apres avoir frappe cn vain a trente portes. Je pense, madame, qu’il en coutera moins a Vos Altesses Serenissimes, en traitant par un de vos minislres avec ce Genevois, que si vous aviez emprunte a Berne , et que tout sera plus prompt et plus facile; car Berne ne prete aux princes qu’avec la garantie de leurs Elats, ce qui entralne loujours des lenteurs et des frais, et j’imagine que La Bat fera toucher de l’argent sur une simple leltre d’un de vos ministres. Cette insolence que j’ai eue, madame, de me faire caution, est entre La Bat et moi. Mais cela n’exige assurement aucun billet de la part de Vos Altesses Serenissimes;

I9C LETTltES DE VOLTAIHB

La Bat n’a pas l’honneur de les connatlre : c’esl un negociant charge de famille, qui veut prendre ses sdretes. Mais moi, madame, je vous suis attache depuis longlemps. Je connais voire catur et votre manure de penser genereuse ; la bonte de votre belle ame ne voudra pas m'offenser par un billet. Les sentiments dont elle daigne m’honorer sont le meilleur des billets.

Je me flalte que sa sante est actuellement meilleure. Je crains bien que Ids desastres pubbcs ue l’aient alteree. Prions Dieu qu’il rende bientftt a l’Allemagne la paix dont elle a besoin. On s’attend encore a des batailles de tous cdtes. S’il y avail quelque nouvelle favorable au genre humain, j’aurais l’bonneur de la mander; mais on ne doit s’attendre qu’i du carnage. Que dit a tout cela la grande maltresse des cceurs? Je crois qu'elle gemit; autant en fait le bon Suisse V., qui se met aux pieds de Vos Altesses Serenissimes avec le plus profond respect. V.

P. S. Si jamais Vos Altesses Serenissimes avaient quelque chose h faire dire au ministre des affaires etrangeres en France, je les supplie de me charger de leurs ordres, en cas qu’elles n’aient point de ministre & Paris. Je m’en acquitterai avec le zele qu'elles me connaissent. M. l’abbd de Bernis, qui m’honore de ses bontes, est un des plus aimables homines de 1’ Europe.

A Scbwetzingt-ri , 2 6 juillet 1 7bS.

Madame,

Votre Altesse Serenissime honore de trop de bonles et de trop d'eloges un homme qui n’a faitque son devoir. Je serais indigne de votre bienveillance et mSme de mon attachement a votre personne, si j’en avais use autrement. II n’y a pas d’ailleurs grand merite; il n’y a que du bonbeur a vous avoir enGn trouvd a Geneve ce La Bat qui priHe de l'argent, tandis que chacun resserre le sien ou le perd. Je lui ai surlout bien recommande, madame, de meltre dans cette affaire toute la facilite et la promptitude possibles, me chargeant de tous les hasards qu’un republicain croit toujours courir, quand il negocie avee des princes. Je n'ai pris ce parti, madame, que pour accelerer la remise qu’il doit faire a Vos Altesses Serenissimes. Je sais bien que je ne cours aucun risque.

Je ne suis point etonn4 qu’au 22 juillet votre ministre n’ait point encore recu de reponsc de ce M. La Bat. Depuis que je suis chez monseigneur l’Electeur palatin, je n’ai encore re?u aucune lettre de ma famille, que j’ai Jaiss6c dans mes petites Delices, aupres de Geneve. Peut-6trc les d^bordements de toutes les rivieres sont-ils cause de ce retardement; peut-4tre ce La Bat est-il dans le canton de Berne, dans sa baronnie de Grandcourt qu’il a achetee. Je lui ecris dans le moment pour le presser de remplir la parole

l-ETTRES DE VOLTAIRE

qu’il m’a donnde. Jelui mandc qu’il faut passer pardessus toutes les formality ; qu’il faut euvoyer son argent sur un simple billet de Yos Altesses Serenissimcs; que je me charge de tout, et qu’enfin je lui reponds de la valeur de vos simples promcsses, qui sont assurdment bien au-dessus des contrats.

Des que je serai a Geneve, madame, je ne manquerai pas d’aller presenter mcs respects et mes services a messeigneurs les princes de Meklembourg. Mais ce ne serait pas & Geneve que j’irais, si j’etais le mailre de mon temps et de mes marches ; ce serait aupres de la plus vertueuse et de la plus aimable princesse de 1'Europe, toujours egale dans le bonheur et dans I’adversite, toujours bienfaisanlc, et digne surlout d’avoir toujours avec elle la grande maltresse des coeurs. Je redouble mes voeux pour votre auguste famille. Je supplie monseigneur le due d’agreer mes profonds respects. Que Yotre Altesse Serenissime conserve toujours ses bontes a son Suisse V.

A Colmar, en Alsace, 14 aoOt 1758.

Madame ,

Je recus en parlant de la cour palatine la lettre par laquelle Yotre Altesse Sertoissime daignait m’apprendre que son affaire elait presque finie avec le Genevois La Bat, nouveau baron de Grandeourt. Je suis sensiblement aftlige que les descendants d’Albert le Deprave aient eu besoin du Gencvois La Bal. Mais je

A I.A Dl’C.HESSE DE SAXE-GOTHA (HSR). 109 me liens le plus heureux des hommes d'avoir re?u des ordres de Vos Altesses Serenissimes dans celle occasion. Si les horreurs dc la guerre continuent, s’il y a quelque autre moyen de prouver mon zele et mon attachement a la plus digue princesse que j'aie jamais vue, je serai toujours tout pret tant que j’aurai un reste dc vie. Si j’avais ele en Angleterre ou en IIollande , je me serais vu a portee de procurer des sommes plus considerables, et probablement & un meilleur prix.

Je tremble toujours, madainc, que la guerre n’approclie de vos terres et ne ravage encore ce qui reste de T/oie 11 paralt que le parti est pris d’armer toutes les aiglcs, tous les vautours, tous les faucons contre l'aigle des anciens Alains et Vandalcs. Moi, qui suis un pauvre vieux pigeon, je m'eu relourne a mon colombier, et je vais redoubler mes gemissements et mes voeux pour la paix publiquc. II paralt qu’cn general tous les pcuples et beaucoup de princes sont bien las de cette guerre, ou il y a tant a perdre et rien a gagner. Je ne sais, madame, aucune nouveile depuis que j'ai quitte la cour palatine. S'il se passait quelque chose dans vos quartiers, je supplie Votre Altesse Serenissime de daigner m’en faire donner part. L’inter§t que je prends a tout ce qui arrive dans le voisinage de ses Etats autorise cette liberte.

J’ai eu l’honneur de voir a Shwetzingen messei-

1 Hacine. Andromaque, ado I, setae il,

RrlHquias Troja ex ardente receplas.

(.*».. t. VII,. v. 244.)

LETTRES DF, VOLTAIRE

gneurs les princes de Mecklembourg, qui ra’ont para tres-aimables et tres-bien eleves. Que vont-ils fairc a Geneve? Ce n’est pas la qu’ils apprendront le metier des armes, auquel ils se destinent. On ne connait dans ce pays-l& que des disputes tres-paisibles de sociniens, disputes dont tout prince s’embarrasse fort peu. Je vais porter, madame, dans ce sejour tranquille mon respect pour Yotre Altesse Serenissime, pour toute votre auguste maison, et inon eternel atlachcment. Le Suisse V.

Am Helices, pies Ue Geneve, 6 septembre

.Madame ,

Revenu dans mon ermitage suisse le cceur penetre de douleur de n’avoir pu faire ma cour a Voire Altesse Serenissime, je n’ai point retrouve le baron Genevois, qui est actuellement dans sa magnifique baronuie. Je suppose, madame, qu’il a consomme entierement l’affaire en question. S'il y avait quelque difficult^ (ce que je ne crois pas), j'irais le trouver dans son beau ch&leau, au premier ordre de Votre Altesse Serenissime, et je lui laverais la tdle d’importance. Si je m’etais trouve en Uollande plut6t qu’en Suisse, madame, j’aurais pu donner plus d’etendue A mon zele et vous procurer une somme plus forte. II me semble que le peu qu’on a trouv6 a Geneve n’est guere digne de vous 6tre offert.

11 faut esperer qu'une paix, devenue uecessaire A

A LA MJCHESSE DE SAXE-COTHA (i:.Stt).

lout le monde, fera cesser cnfin le raalheur public, donl il n’y a guere de particulier qui ne se ressenle. Par quelle fatalite, madame, faut-il que loute voire prudence, loute la sagesse dc votrc administration ait ete inutile, et que, n’ayant rien it gagner dans ces secousses de l'Europe, vous y ayez tant perdu! La dernierc victoire du roi de Prusse sur les Russes nous apportera-t-elle une paix tant desiree? Sa gloire sera-t-elle inutile au genre liumain?

Je ne sais pas un mot des affaires dans ma solitude. J'ai ignore longtemps que ce jeune prince que j’avais eu l’honneur de voir clever dans voire palais, et dont monseigneur etait le tulcur, s'elait marie, avait eu un fils et ctait mort. J'ignore si la lutclle de l'enfant qu’il a laisse appartient a votre branche; tout ce que je sais, c’est que personne au monde ne s’interesse plus que moi, madame, a tous les avantages de Yo'.re Allesse Serenissime. J'ai vu des princes charmants qui doivent rcmplir toutes vos esperances; la princesse, votre fille, promettait de resscmbler en tout a son auguste mere. Permcttez, madame, tant de curiosite. Ces dignes .objets de consolation sont presents sans cesse a mon souvenir; inon cceur est loujours plein de (iotha. Je ne suis qu’un vieux Suisse; mais quand je serais un jeune Parisien, je regretterais votre cour et votre auguste famille, et la grande maltresse des cceurs.

Agreez, madame, mon profoud respect.

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