‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 45 sur 188 · U. — A LA MEME · texte numérisé non relu

U. — A LA MEME

Aux Delicts, 26 septeir.bre 1753.

Madame,

Par la lettre du seize, dont Votre Altesse Serenissime ni’honore, je vois qu’elle est tres-contente du baron, qui ne lui a pas encore fait toucher sa somme au bout de trois rnois. De la je conclus que Votre Altesse Serenissime est tres-indulgente, et mon baron un grand lanternier. Je ne l’ai point vu; il est dans sa superbe baronnie, sur le bord du lac Moral, inoi, sur le lac de Geneve; et je m’aper$ois que la vie est courte et les affaires longues. Non-seulement elle est courte cctle vie, mais le peu de moments qu'elle dure est bicn malheureux. Le canon gronde de tous c6les autour de vos Etats. Je trouve que c’est un grand effet de votre sagesse de ne point chercher a vous charger de dettes. Dans ces temps de calamites, il vaut mieux ccrtainement se retranchcr que s'endetter.

Il me paraissait bien naturel que la branche de Gotha fitt tutrice de la branche de Weimar; mais dans les troubles qui vous entourent, c'est ta une de vos moindres peines.

La nouvelle victoire du roi do Prusse aupres de Custrin n’est contestee, ce me semble, que par ecrit. II paralt bien clair que les Russes ont etc battus, puisqu’ils ne paraissent point. S'ils etaient vainqueurs, ils seraient dans Berlin, el le roi de Prusse ne serait pas dans Dresde. Je ne vois jusqu’ici que du carnage, et

lcs choscs soul a pen pres au memo point oil clles daient au commencement de la guerre. Six armfies ravagent l’Allcmagne; e’est la tout le fruit qu’on a tire. La guerre de Trento ans fut infiniment moins meurtriere. Dicu veuille que cclle-ci n’egale pas l’autre en durcc, comme elle la surpasse en destructions ! La grande maitresse des coeurs n’est-elle pas bien desolee? Ne gemit-elle pas sur ce pauvre genre huraain? II me semble que je serais un peu console si j’avais l'honneur de jouir comme elle, madame, de votre conversation. Ne vous attendez-vous pas tous les jours a quclque 6venement sanglant vers Dresde et vers la Lippe? Le roi de Prusse me mande, au milieu de ses combats et de ses marches, que je suis trop heureux dans ma retraite paisible ; il a bien raison : je le plains au milieu de sa gloirc, et je vous plains, madame, d’etre si pres des champs d’honneur.

Je presente mes profonds respects a monseigneur le due; je fais toujours mille vceux.pour la prosperitc de toute votre maison. Vous savez, madame, avec quel tendre respect ce vieux Suisse est attache a Votre Altesse Sdenissime.

Aux Deices, 17 octobre 1758.

Madame ,

A la reception de la lettre dont Votre Altesse Serenissime m’honore, j’ecris encore au Genevois La Hat, el je lui dis que ce n'est pas assez d’etre baron, qu’il faut encore elre poli. Quand on a fail signer a un

LETTRES DE VOLTAIRE

grand prince un re?u d'argcnl comptartt, il est juslc, a ce qn’il me semble, que cet argent soil touche. Jc ne m’entends guere, madame, a ces negotiations genevoises; mais je soupconne que le seigneur baron La Bat aura demande que Vos Altesses Serenissimes cussent a compter du jour qu’il aura envoye ses lettrcs de change. Apparemment les banquiers ne les ont pas negociees assez t£>t, et le ministre de Vos Altesses Serenissimes les a presses sans doute de finir. Serieusement, madame, il esl tres-ridiculc qu’elle ait etc si negligemmenl servic; ses ordres doivent etre executes avec plus de promptitude. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour communiquer it mon baron toute mon envie de vous plaire. Ah ! madame, s'il avait fait comme moi un s^jour a Gotha, s’il avait eu le bonheur de s’approcher de madame la duchesse, il serait cerlainement plus diligent, il regarderait comme un crime de faire attendre un moment Vos Altesses Serenissimes.

Dieu veuille que ces cinquanle mille florins ne soient pas pris par des housards! Nous sommes dans un temps oil la moilie du monde tue son prochain, et oil l'autre le pille. Votre Laudon madame, qui dit que Dieu punit les hommes , est done un des instruments de la justice divine. La punition est un peu

1 Un ties meilletirs generaux de l'nrinee autrlchlenne. Laudon elait vena d'aburd olTrir ses services A Frederic, qui les avail asset durcmcnl refuses, par un caprice dont ce prince dut bientut sc repentir, car Laudon eut I'honnrur de le battre plusieura fois. Longtcmps apres la guerre, il rcncontra Frederic A la cour de Vienne, et eu rei;ut I'accueil le plus flattcur. Comme il s’Atait rnodcstement place an bout de la table, le roi I'invita a s'approcher en lui dlsant : « General, • j'aimc mieux vous avoir a cute dc moi qu’en face. <■ *. r.

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longue et n’a pas l’air tie finir silAt. S'il y a cinq justes en faveur de qui on puisse pardonner, ces cinq justeS sont dans le chateau d’Ernest le Pieux. Je suis au ddsespoir qu’Altembourg soit dans le chemin des mediants ; quand ce chemin sera-t-il libre ? Quand pourrai-je y venir faire ma cour a Yos Altesses Sereuissimes? Ce serait une belle occasion dans ma vieillesse, et la plus chere de mes consolations, de pouvoir renouveler a Vos Altesses Serenissimes mon profond respect et mon tendre attacliement; c’est ce que demande a Dieu le Suisse V.

Aux Deltces, i7 novembre 1 75d .

(Celle Ictlrc se Irouve dans le reciicil public par Didler en 1851, l. I, p. 530.)

Aux Mliees, pres de Oeucve, 15 ik-ccmbre 1758.

Madame,

Que je plains Yotre Altesse Serdnissime, et qu'elle a besoin de toute la serenite de sa belle time ! Quoi ! sans ccsse entre l’enclume et le marteau ! Obligee de fouruir son contingent pour le malheur de son pays; entouree d’fitats devastes, et n’ayant que des pertes a faire dans unc confusion ou il n’y a rien h gagner pour elle ! Oil est le bel optimisme de Leibnitz? II est dans votre cceur, et n’est que la.

Le roi dc Prusse me mande toujours qu’il est plus

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ik plaindre que moi; el ii a tres-grandc raison. Je jouis de mes ermitages en repos , et il n'a des provinces qu’au prix du sang de mille infortunes. Au milieu des soins cruels qui doivent l’agiter sans cesse, il me paralt bien autrement louche de la morl de sa sceur que de celle de son frere. Votre Altesse Serenissime connaissait-ellc madame la margrave de Bareitli? Elle avail beaucoup d’espril et de talents; je lui etais trcs-atlacbe, et elle ne s’esl pas dementie un moment a mon egard. Vos vertus, votre merite, vos bonks font ma consolation et mon soutien, apres la perte d’une princesse a qui j’avais les plus grandes obligations.

Je la suivrai bienlftt; ma caducite et mes continuelles infirmites ne me perinetlent pas d’esperer de pouvoir encore me mettre a vos pieds. Quand je saurai que la tranquillite est revenue dans vos Elats, quand j’apprendrai que les horreurs de la guerre n’approchent plus de votre charmante cour, et que le vilain dieu Mars ne trouble plus le sejour des Grices, alors je m’ecrierai : Tout est bien 1 avec la grande maltressc des coeurs.

Je presente mes voeux et mon respect a toute votre auguste famille. Le regne du cardinal de Bernis n’a pas dure longtemps *. Tout passe; la vcrlu restc : voila ce qui vous soutient, madame.

Je me mets a vos pieds avec le plus profond et le plus tendre respect.

1 II vcnail d'etre disgracie pour avoir eu la sagesse ct le courage de cunseillcr la paix. a. f.

Au rhAleau dc Touroav, route de Ccncvo, 25 janvier 1750.

Madame ,

Je refois a point nomme la lettre tres-aimable, tresingenieuse, tres-edifiante dont Votre Altesse Serenissime m'honore, du 16 janvier. 11 est bien clair que vous n’avez rien de mieux a faire que de vous resigner. Le roi de Prusse et ses ennemis n’en usent pas d’une maniere si philosophe et si chretienne. Void en tout cas un des plus beaux et des plus doux hivers possibles; je crains bien qu’on n’en abuse pour desoler quelque pauvre province. Le systeme de Leibnitz peut etre consolant; mais celui des princes chretiens, reverence parler, ne Test guerc. 11 fait un aussi beau temps dans l’enceinte de nos Alpes que dans vos plaines de Thuringe, et nous ne craignons ni pandours ni housards , ni troupes reglees ni dereglees. Yoici un vrai temps pour venir vous faire sa cour. Les visites que Votre Altesse Serenissime peut recevoir des majors imperiaux, ou franfais, ou autrichiens, ou prussiens, ne scraienl certainement pas des hommages aussi purs, aussi smeeres que les miens.

Je viens de recevoir une visite un peu extraordinaire du Genevois La Bat, baron suisse. 11 s’esl plaint & moi, madame, quq votre ministre n’a pas daigne lui ecrire; il dit qu’il attend en vain une reponse depuis le commencement de decembre; il dit qu'il a donne son argent longtcmps auparavant, et qu’on n’en a pas

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