‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 46 sur 188 · I.ETTRES HE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

I.ETTRES HE VOLTAIRE

seulemeut accuse la reception. 11 pretend, en bon Suisse, en bon Genevois, s’en prendre a moi. J’ose conjurer Yotre Altesse Serenissime de vouloir bicn lui faire ecrire d’uue maniere salisfaisante, et que votre pauvre serviteur ue soit plus expose a ses menaces.

II me semble qu'il y a un grand refroidissemenl entre la cour de France et celle du Palatin et quelques autres encore. Mais quand la rage d’exterminer dcs homines se refroidira-l-elle ? Jamais si petit sujet n’a ensanglante la terre et les mers. Passe encore quand on combattait pour Helene ; mais le Canada et la Silesie ne merilent pas que tout le monde s'egorge.

On pretend que les jesuites sont les auteurs de la conspiration du Portugal; autre scene d’horreurs. Ah! comme ce monde est fait! Mais vous l’ornez, tnadame, et je ne pcux en dire de mal. — Agreez le profond et tendre respect de V.

Au chateau de Tonrnay, par C.eneve, 2 1 fdvrier I

Madame,

La nature nous fait payer bien cher la faveur qu'elle nous fait de changer l’hiver en printemps : Voire Altesse Serenissime a ele malade, et la princesse sa fille a ele attaquee de la petite verole. Ce qui est encore tres-cruel , c’est qu’on est un mois entier dans la crainte avant de recevoir une nouvelle consolante.

Digitiz

Vous daignez, madamc, me mander, du 10 fcvrier, que j’ai a trembler pour votre sant6 et pour celle de la princesse; mais quand daignerez-vous rassurer le coeur qui est le plus sensible & vos booths, et le plus attache & votre bien-etre? Quand apprendrai-je que la petite verole a respecte la vie et la beaut6 d’une princesse n4e pour vous rcssembler, et que Votre Altesse Serenissime a recouvre celte belle sant<5 que je liii ai connue, cet air de fralcheur et de fdlicite qui l’embellissait encore?

Pour la felicity, madaroe, il y faut renoncer jusqu'a la paix. J’apprends, el Dieu veuille qu’on me trompe, qu’on foule encore vos Etats, et qu’on exige des fournitures pour aller faire ailleurs des malbeureux. II faut avouer que les princes cbretiens et les peuples de celle partie de l’Europe sont bien & plaindre; on met cn campagne quatre fois plus de troupes pour disputer une petite province, que le Grand Turc n’en a pour conscrver ses vastcs Etats. Les causes de vos gucrres sont loujours tres-minces, et les effels abominables; vous £tes le contraire de la nature, chez qui* 1’effet est toujours proportional a la cause. On ruine centvilles, on egorge cent mille hommes; et qu’en resulte-t-il? Kien. La guerre de 1754 a laissd les choses comme elles etaient; il en sera de meme de celle-ci. On fait, on aime le mal pour le mal, & Limitation d’un plus grand seigneur que les rois, qui s’appelle le Diable. On dit que nos Suisses sont sages : leur pays est en paix. Oui; mais ils vont luer et se faire tuer pour quatre ecus par mois, au lieu de cultiver leurs champs et leurs vignes. Le roi de Prusse vienl de

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m’envoyer deux cents vers de sa fa?on, tandis qu’il se prepare 4 deux cent uiille meurtres. Mais que dire des j4suiles Malagrida , Matos , Jeronime, Emmanuel qui ont fait assassiner le roi de Portugal, au nom de la vierge Marie et de saint Antoine?

Profbud respect, et inquietude sur la sante de Vos Altesses Serenissimes.

Je crois que la grande maltresse des coeurs n’a guere dormi.

Au chateau de Touruav, par Genete, 9 avril 1759.

Madame ,

Daignez recevoir ces vers que le roi de Prusse m’ordonne absolument de publier *; ils sont tristes, et convenables au temps. Poissiez-vous, madame, vivre aussi heureuse que les dernieres ann^es de madame la margrave de Bareith ont ete cruelles ! Puisse le del donner a Votre Altesse Serenissime les jours qu'il lui a Otes, et prolonger votre vie precieuse !

Je ne lis point les gazettes sans fremissement et sans douleur; je vois que les deux partis prennenl toujours vos terres pour le champ de leurs devastations. 11 est vrai qu’il y a de vastes etendues de pays encore plus & plaindre. On ecrit aujourd’hui que tout est en combustion dans le Portugal, que les jesuites

1 Stances Sur la morlde la margrave de Bareith. Voy. (Euvres completes, tome XIII.

A I.A DUCRESSR DR SVKE-COTIlA (H59). ill ont trouve le secret tie faire soulever les petioles, secret connu d’eux depuis assez longtemps; mais jc nc peux plaindre un pays d'fnquisilion, qtiand vos forets sont abattues. On vtf s’egofger encore en Allemagnc, et on prepare des fetes a Lyon ; ainsi va lc monde On apprend A cinq heures du soir la mort de cinq & six mille hommes, et on va gaiement A I'Opera it cinq heures et un quart.

Le roi de Prusse, pour s’amuser A Breslau, a fait l’oraison funebrc d’un maltre cordonnier. II dit, dans cette piece d’eloquence, que la plupart des rois auraient mime ete de mauvais cordonniers, et que Dieu ne les a fails rots que parce quits n’auraient pu garjner leur vie que dans ce melier-ld. II a oublie nos talons rouges dans cette oraison funebre; cependant il les avait vus. Je faisrdes vceux pour que Vos Altesses Serenissimes et la grande maltresse des cceurs voieut les talons de tous ceux qui viennent pour piller.

Que Votre Altesse Serenissime daigne toujours agreer les souhaits et le profond respect du Suisse V.

Madame ,

Aux Helices, 29 avril i 759.

J’userai done de la permission que Votre Altesse

1 Cos fetes donnecs en l'honneur de Louise- Elisabcihdc France, duchessc de Parme, qui venait voir le roi son pire, se rhangerent aussi blentdt en deull. A peine arrivee 5 Versailles, cette Jeune princesse tut atleinte de la petite vlrole et mourut. A. r.

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Serenissime veut Lien me donnef, d’oser ini adresser une leltre pour madame la comtesse de Bassevitz mais j'abuserai de eetle permission, et je vous supplie, madame, de pardonner la liberty que je prends. Je lui euvoie des Hr res imprimes en echange des rnanuscrits que je devrai a vos bontds. Quelle autre protection que la v6tre puis-je choisir, madame, pour lui faire parvenir ce petit ballot? Les armees occupent tous les chemins; la plupart des paquets qu'on m’envoyait de Petersbourg se sont perdus; les bousards ont pille les materiaux de 1 'Htstoire de Pierre le Grand. Les maux de la guerre influent sur tout; on parle de paix, et on couvre la terre de soblals, et tandis qu'on va marier un archiduc, on cfil6brera ses noces par 1'efTusion du sang hurnain. Je plains, dans ces circonstances, ceux qui demeurent dans le Meklembourg; et sans les bontes de Votre Altesse Serenissime, j’aurais peur que ma lettre 2l madame de Bassevitz ne parvlnt pas a son adresse.

Je vous supplie, madame, de vouloir bien qu’elle passe par vos respectables et tres-aimables mains. J’aurai l’bonneur de l’envoyer, quand le paquet, qui va lenlement, sera a moitie cliemin. La cousine de mademoiselle Perlriset 3 est toujours bien Here; elle a de labeauld, de l’esprit et de l’argent. Je vous tiens, madame, bien plus heureuse qu’ellc. Je me mels aux pieds de Yotre Altesse Serenissime avec le plus profond respect.

1 Elle faleait passer k Voltaire lee Mimolres du comte de Basscvitz aur Pierre le Grand.

* Le roi de Pruese.

St. — A L\ MtME.

. 22 mai, aux Delicti, 1759.

Madame ,

Void les extraits des priucipaux passages de l’oraison funebre d’un cordonnier, par Sa Majeste le roi de Prusse. £e livret est assez considerable, et de la taille des oraisens funebres du grand Conde et du mardchal de Turenne. J1 est dtonnant que le roi de Prusse ait pu s’arauser a un tel ouvrage, l'biver dernier, tandis qu’il preparait a Breslau les operations de la cam- ^pagne qu’il execute aujourd’hui. II en a fait bien d'autres; mais comme il a livre son Cordonnier a l'impression, on peut en donner des extraits k une princesse discrete sans trahir des secrets d’Etat, el sans manquer & ce qu’on doit k la majesty du tr6ne. On dit que le prince Ilenri pourrait ajouter quelques talons aux soulicrs que le roi de Prusse a celebrcs, attendu qu’il a vu ceux de l’armec de l’Empire, laquelle est nommee, je pense, l’arra^e d'execution. Je ne sais pas trop bien les termes, madame, et je manque peut-4tre ii l’6tiquette ; mais ce que je sais, et ce que je trouve fort mauvais, c’est qu’on s’egorge apres avoir plaisantfi. Le canon gronde, le sang coule autour des Etats de Votre Altesse Serenissime. Elle daigne souhaiter que je vienne lui faire ma cour; quel chemin prendre? On ne peut passer que par-dessus des morts.

Enfin, madame, Votre Altesse Serenissime a done

LETTRKS DE YOI.TAIRE

pris le parti de l’inoculation! Yous files sage en tout.

Les autres cours ne le sont gufire, de se ruiner et de faire tant de malheureux. Je ne pardonne qu’fi Cesar et & Alexandre d’avoir fait la guerre : il s'agissait de" la moitifi de la terre; mais ici (pour se servir d’un proverbe noble) le jeu ne vaut pas la cbandelle. La grande maitresse des coeurs n’est-elle pas de mon avis?

Le vieux Suisse se met aux pieds de Votre' Altesse Serenissime et de votre auguste famille. •

EXTRAITS DF. PLUSIEURS MORCEAUX DB l’kI.QGE FUNfeBRE DU CORDONNIER HFlXnARD, FAR SA MAJESTK I.E ROl DE PRUSSE

line cliaussure mal faite revolte par sa forme desagreable ; .

elle prcsse le pied et lui donne, en le genant, des duretes qui* eausent des douleurs a cheque pas quc I'on fait; elle n’fcrapfiche pas I'cau d'y pfiuetrer et d’y occasionner a force de refroidissement des liumeurs gouttcuses, maladie cruelle,qui par dc longs lourments conduit au tombeau. Mathieu (teinhart exccllait J fiviter tous ces dfifauts. Ses ouvrages avaient atteint le degre de perfection dont ils sont capables. II avait surpass^ tous ses compagnons et tous ses fimules par son talent; et quiconque s’eleve d’une maniere aussi triomphante sur ses com'' petiteurs est surement un grand bomme ; celui qui gouvcrne sagement, avec ordre et avec application, son atelier et sa maison, gouvernerait de meme une viile, une province, et pour ne rien dissimuler, un royaume. Oui , Messieurs , ce bon ci-

1 On verra alsdment dans quelle intention cos extraits out eld fails, et dc quelle manidre piquantc ils montrent la contradiction des dcrils dc Frcddric avec sa conduile en oe moment mcine. —

Lc litre n’est pas inoins dlrangc quc l'ouvrugc : Panigynque du siear Jacques-Slathicu Rcinhard, maitre coi donnier, prononce lc I3e mois de fan 2899, dans la viile de l' Imagination , par Pierre Morlicr, diacre de la cathedralc. A. r.

A LA DIICHES8E DE SAXF.-GOTHA (1759). 218

toyen que nous pleurons avail dcs quality qui n’auraient point depart le trdne; tandis qu’un nombre de eeux qui I’occupent sans talent ct sans application ne seraient que de mauvais cordonniers, si l’avcugle fortune qui dispose des naissances ne les avait fails ce qu’ils sont par charitd et pour que ces homines ineples ne mourussent pas de faim et de misere.

Demi-dieux sur la terre, puissances que la Providence a dtablics pour gouverner de vastes provinces avec humanitd et sagesse , rougissez de honte qu’un pauvre cordonnier vous confonde et vous apprenne vos devoirs; que l’exemple de sa vie laborieuse vous enseigne ce qu’eiigcnt de vous ces peuples que vous devez rendre heureux. Vous n'etes point eleves par le ciel pour vous assoupirsur le trfine aux concerts de vos flaneurs; vous y dies places pour travailler pour le bien de ces milliers de mortels qui vous sont soumis, et qui sont vos egaux. Vous ne futes point elevds si liaut pour passer des semaines, des mois , des annees dans les fordts a poursuivre sans cesse ces animaux sauvages qui vous fuient, a vous glorifler de la rndprisable adresse de les attraper, divertissement innocent par soi-mdme, si sa fureur ne vous le rendait pas un mdtier; tandis que les chemins dans vos provinces tombent en ruine, que les viiles sont infectees de ces objets ddgoutants de la pitid et de la commiseration publique , que le commerce languit dans vos Etats, que I’industrie est sans encouragement, et la police gdndrale mdme mal observde.

Quel exemple de moderation pour vous, grands de la terre, et quelle leqon vous fait un pauvre , mais pieux artisan ! I'd homme, peut-etre l’objet de votre orgueilleux mdpris, et dont vous croyez que le nom salirait votre mdmoire, s’il y dtait grave, vous enseigne que Ton peut vivre en bonne harmonie avec ses. plus proches voisins. Sa jurisprudence, si dilferente de la vdtre, vous montre qu’il y a des voies pour dviter les querelles, pour dluder les disputes et pour conserver la paix et le repos; qu’il y a une certaine magnanimitd d’arne, bien superieure aux emportements de Ja vengeance , qui porte la misericorde jusqu’a pardonuer les injures etles outrages, au lieu que chez vous, les jnoindres ddmdles s’enveniment, de petites querelles produisent

LETTIIES DE VOLTAIRE

des guerres saiiglantes. Voire vaiiile, plus cruelle que la barbaric dcs lyrans, sacrilie des milliers de citoyens a la fausse gloire, et pour un mot que l'ambition et la liaine inlerpretent, des provinces entieres sunt saccagees et ruinees; vos fureurs livrenl la lerre a la rapacite des betes feroces dechainees pour l’envahir. Tous les lU’aux , toutes les calamus dt’solenl le monde a leur suite, et tant dc malheurs deplorables ne proviennent que de vos inimities tunestes. Que Mathicu Reinhart f tail sage, ct que 1'on devrait graver en lettrcs dor sur les palais des rois ces belles memorables paroles : « C’est bcaucoup « gagner que de savoir ceder a propos. »

Jamais foi ne lut plus lervente que la sienne. De tous nos saints livrcs , ceux qu’il lisait avcc lc plus duplication et de plaisir, c’etaicnt les propbetes de I’Ancien Testament et l’Apoealypse de saint Jean ; parce, disait-il, qu’il n’y coniprenait rien du tout. II souhaitait que toute la religion ne fCit que mystere, pour mieux raisonner sur ce qu’il avait lu. Rien n’elait incroyable pour lui. Avecqucl zele nous l’avons vu assistcr dans ccs saints lieux a toutes les ceremonies religieuses, avec l’bumilite d’un cbrelien, avec rattention d’un disciple, avec la componction d’un regenere !

Sachez ct retenez bien que Ton peut se distinguer dans toutes les conditions, que ce ne Cut pas parini les riches que I’ilomme-Dieu choisit ceux qu’il daigna associer a ses saints travaux, mais parmi la lie du peuple hibreu. Et vous, sa tamille eploree, sechcz vos larmes, et ne souillez point, par vos regrets outres, la gloire de celui qui est assis a present a la droite du Rere, entre le Fil? et le Saint-Esprit.

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