A I.A MEME
Aux Deliccs, pres de Geneve, i«r septembre |7S9.
II y a longlemps que Votre Altesse Serenissime n'a entendu parler de moi. Je n’ai ose meier ma voix au bruit des canons qui ont gronde des bords du Mein jusqu’au rivage de l’Oder. Languissant, malade, retire dans mes ermitages , j’ai 6te en danger d’etre prive absolument de la vue, et d'etre r6duit e faireries souhaits pour voire bonheur, sans avoir la consolation d’ecrire a Votre Altesse Serenissime. J’ai beni la Providence de ce qu’elle a au moins ecarte cette annee la guerre de vos filats.
II y a un mois que je re?us une grande lettre du roi de Prusse, qui m’annon?ait sa resolution de combattre, mais qui ne me preparait point h ses malheurs. J’ignore ou il est, ce qu’il devient , et si la communication est encore libre. Je gemis sur tous ces evenements, qui ne font que prolonger les malheurs du genre humain.
Puissent vos fitats, madame, etre loujours preserves de ces horribles fleaux, comme ils l’ont ete cette annee, et comme l’est le petit coin de terre que j’habite, dans lequel on n'a d’autre malheur que d'etre hors de portee de vous faire sa cour! Voile mon fleau, madame, et je n’ai point encore appris i le supporter avec patience. J’ai perdu le premier des biens; la liberte, dont le roi dePrusse m'a fail connaitre tout le
prix, n’est que le second. Je ne m’altendais pas, lorsqu’il me fit quitter ma patrie, qu’un jour le roi de France me ferait plus de bien que lui. Sa Majeste Ireschretienne a declare libres et inddpendanles les terres que j’ai en France aupres de Geneve, et j’ai ete oblige de renoncer pour jamais aux terres du roi de Prusse. Cependant, madame, je ne renonce point a lui; je prends mdme la liberty de supplier Votre Altesse Serenissime de vouloir bien lui faire parvenir cette lettre, quo j’ose recommander instammenl 4 vos bontes et 4 votre protection. Je me flatte qu’elle veut bien me pardonner cette demarche, qu'elle me conserve les sentiments dont elle m’a toujours honors, et qu’elle agree, ainsi que toute son auguste famillc, mon profond&respect et mon attachement.
Aux Dclices, 4 septembre 1759’.
Madame ,
Je re^ois la lettre dont Votre Altesse Sdrenissime m’honore par les mains de l’avocat qu’elle a envoye dans nos montagnes. Que vousfaites bien, madame, de vous ddlivrer de tous cos banquiers ! Les Olenslager, et tous les gens de son espece, auront 4 la fin tout 1'argent de 1’Europe. Je n’ai nulle nouvelle du marchaud baron ; il est en pleine Suisse, dans sa terre qu’il a gagnee 4 vendre paisiblement de la mousseline, tandis quo tant de terres de ceux qui ne vendent que leur sang sont ravagdes. II sera sans doute fort
LETTRKS DE VOLTAIRE
aise lui-m6me du parti que Voire Altesse Serenissime a pris. Je h’ai point vu encore celui qu’elle a envoye; j’etais dans un de mes ermilages, quand il me clierchait dans 1'aulre. Je 1’attends aujourd’hui A diner ; mais la poste partira avant qu’il arrive; c’esl ce qui me determine a ecrirc par le courrier, qui d’ailleurs ira plus vite que lui.
J'eus Vhonneur, madame, de vous 4crire ayanthier, et je pris la liberie de mettre dans le paquel une lettre qui peut n'elre pas tout a fait inutile a la personne 1 qui la recevra. Vous vous interessez a ellc, et je ne devrais pas m’y interesser; mais les affaires de ee rnoitde lournent quclquefois d’une maniere ridicule. II est sans doute bien extraordinaire que je sois a portee de servir cclle personne. Elle est tres-capable de n‘en rien croire; car, avec de tres-grandes qualites, on a quelquefois des caprices. Je n’ose en dire davantage. Plut a Dieu, madame, que je puisse venir me mettre a vos pieds pendant quelques jours ! Je me flatle que les yeux de la grande mattresse des eoeurs sont meilleurs que les miens: ils vous voient tous les jours; les miens sont punis d’avoir quitle votre cour.
Recevez , madame , les profonds respects de Termite V., avec voire indulgence ordinaire.
1 Cello personne e’est Frederic. II s'agissait des propositions do puu secretenicnt condees a I cntremise do Voltaire. a. f.