A LA MfiME
Au chateau de Femey, par Cen&vc, tfl juin 1761 .
Madame,
Mon silence doit avoir dit A Votre Altesse SArdnissime que je n’etais pas en dtat d’ecrire. J’a\ais presquo
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perdu la vue, en conservant la plus forte envie de revoir Gotha et sa souveraine. J’occupe ma vieillesse, et je Irompe mes maux par un travail trds-agrdable, pour lequel je demande votre protection.
L’Academie fran^aise agree que je fasse une edition des bonnes tragedies du grand Corneille, avec des notes sur la langue et sur l’art qu’elle a crees. Cet ouvrage sera principalement utile aux etrangers. 11 se fait par souscriplion, et l’edition sera magnifique. Le produit de cette enlreprise est pour tirer de la misere les restes de la familte du grand Corneille, famillc noble, et qui languit dans la pauvrete. Nous imprimons les noms des souscripteurs : je supplie Votre Altesse Serdnissime de perraettre que son noni honorc cette liste. Chaquc academicien souscrit pour six exemplaires. Ce livre sera du moins un monument de gdnerosite, si de ma part ce n’est pas un monument de science et de goitl. Puisse la paix donner & l’Europe le loisir de cultiver les arts de toute espece ! Ce long fleau ddtruit tout. Helas! au premier coup de canon, je dis : En voila pour sept ans ! Puisse-je me tromper au moins d’une annee!
M. Stanley est & Paris ; il est assidu a nos spectacles; il voit nos geometres. II ne parle point de paix : c’est apparemment par politesse qu’il ne nous parle point de nos besoins.
Je me mels a vos pieds, madame, et a ceux de toute votre auguste famille. Grande maltresse des coeurs, recevez mes kommages, et presentez-les a la divine Dorothde. Le Suisse V.
-;ci
Au chateau de Ferney, en Bourgogue , par Centra , 31 juillet t761.
Madame ,
J'ai deux resscntblances avec la grande mail r esse des cceurs : celles des yeux et de l’&me. Mes yeux ne voient presque plus; mais mon time voit toujours, madame, et je suis en idee aux pieds de Votre Altesse Serenissime.
Elle daigne doncs’interesser a la race de notre grand Corneille ! Je n’en suis pas surpris, puisque ses ouvrages respirent la grandeur et la vertu, et que sa race est malheureuse.
11 me semble que ce Corneille n’a jamais peint des desastres plus grands que ceux qu’on 6prouve depuis Cassel jusqu’au fond de la Silesie. Cela finira quand it plaira a Dieu, et non pas quand il plaira aux hommes. On dit que le philosophe Pangloss va partir de Turquie, et qu’il fera un tour a Geneve. Je l’interrogerni sur les causes secondes et sur la cause premiere. Mais surtout, madame, je voudrais l’amener a Gotha : e'est alors qu’il verrait le meilleur des chateaux possibles, et certaiDement la meilleure des princesses possibles; mais je ne voudrais point passer au milieu de ces belles armees, qui ne sont point du tout de mon godt. Je n’aime les heros que dans l’liistoire et dans la trag^die.
Je n’ai point encore aeheve l’histoire de ce heros
LETTRES DE VOLTAIRE
russe nomm6 Pierre le Grand, attendu que la cour de Pdtersbourg me traile a pcu pres comme Pk&raou traitail les Juifs : il leur demandait de la brique et ne leur donnait point de paille. On me demande une histoire, el l’on ne me donne point de materiaux. II me semble que monseigneur le prince de Brunswick tiendra son coin dans l’histoire ; il s’est couvert de gloire dans toutes ses campagnes. A quoi tout ce fracas aboutira-t-il? Les choses resteront dans le continent a peu pres comme elles etaient. La guerre de Cesar et de Pompee codta beaucoup moins de sang, mais il en resulta l’empire du monde. C’cst peut-^tre une perfection de Part mililaire de ne faire presque rien avec les plus grandes armees. Les forces etant toujours balances, il n’en r^sulte que la misere des peuples : il y a seulement, de part et d’autre, cinq ou six cents personnes qui font des fortunes immenses k fournir le necessaire et le superflu aux meurtriers enregimentes.
Jesuis fache, madame, de n'avoir plus de papier; il faut quitter les reflexions pour presenter mon profond respect et mon inviolable attacbement a Votre Altesse Serenissime. Le vieux Suisse Y.