A LA MfiME
Aux Helices , par Geneve, 16 avril 1763.
Madame ,
Les Galas diront qu’ils prieronl Dieu pour Votre Altesse Serenissime; mais je crois qu’elle leur fait plus de bien qu’ils ne lui en ferom jamais. J’admirc toujours que de pauvres diables disent qu’ils protegeront les grands aupres de Dieu. Ne voilA-t-il pas une belle protection? II me semble que si quelqu’un devait avoir du credit aupres du Createur, ce serait, madame, une 4me comme la vOtre. C’est a ceux qui font du bien dans ce monde a 6tre les favoris du maltre qui dispose du monde present et du monde & venir.
11 y a deux ans que j’ai cesse d’ecrire au roi de Prusse. Tant qu'il n’a pu fairc autre chose que de verser du sang, j’ai respecte cette sorte de gloire. Mais
LETTRES DE VOLTAIRE
celle dool il se couvre aujourd'hui etant plus humaine, elle m'interesse davantage et m’enhardira jusqu’a le felieiter d’etre Trajan, apres avoir 6le Cesar*.
Je crois avoir mande a Votre Allesse Serenissime que M. le prince Louis de Virtemberg ctait devenu pbilosophe suisse, et qu’il etait retire a quelques lieues de chez moi avec madame sa femme , qu’il veut faire declarer princesse. Ces declarations sont sujetles a quelques ineonvenients. On dit que madame la duchesse de Virtemberg, la regnanle, ou non rdgnante, qui n’a plus ni pere, ni mere, ni mari, pourrait bien se retirer avec son frere et se faire pbilosophe aussi. Pour moi chelif, j’avoue, madame, que c’esl a votre cour que je voudrais bien philosopher. Mais je suis si vieux; j'ai si peu de sante que je ne peux plus raisonnablement esperer un second voyage 4 Gotha , et c’est la ma plus grande tribulation.
Je viens d’euvoyer a Geneve pour savoir si vos ordres touchant le Corneille ont ete executes. 11s le sont, madame. Votre Allesse Serenissime signale partoutsesbontes. Ou'elle daigne agreer mon profond respect.
Au chateau de Feroey, 2u Dovembre 1763*
Madame,
Un vieux solitaire, presque reduit au sortde Tiresie
1 Frederic vcuail dc eigner le Unite de paix. a. r.
A LA DUCHESSE DE SAXE-fiOTHA (176 4%
et d’llomere, et presque entierement aveugle comme eux, sans avoir vu ni chante comme eux les secrets des dieux, met aux pieds de Votre Altesse Serenissime ce petit ouvrage, qui n’est point encore public. On doit des prentices k un esprit aussi juste, aussi 6clairc et aussi naturel quo le vAtre. On les doit, surtout, a la protectrice des infortunes Calas et a cede qui aime la tolerance el la v£ril£. Votre sufTrage, madame, sera la plus belle recompense de ce travail.
Que Votre Altesse Serenissime daigne agrder mes souhaits pour votre prosperity et pour celle de toute votre auguste famille. Que la grande mattresse des cceurs veuille bien ne pas m'oublier. J’ose me flatter que cet Essai sur la Tolerance 1 ne deplaira pas k sa belle Ame. II faut bien, sans doute, que la tolerance soil bonne a quelque chose, puisque la persecution n’a rempli la terre que d’hypocrisie, d’horreur et de carnage.
Je suis, etc. Voltaire.