‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 53 sur 95 · A L'ÉVÈQUE D'ANNECY · texte numérisé non relu

A L'ÉVÈQUE D'ANNECY

15 décembre 1759.

Le curé d'un petit village nommé Moëns ', voisin de mes terres, a suscité un procès à mes vassaux de Ferney, et ayant quitté souvent sa cure pour aller solliciter à Dijon, il accable aisément des cultivateurs uniquement occupés du travail qui soutient leur vie. Il leur a fait pour quinze cents livres de frais pendant qu'ils labouraient leurs champs , et a eu la cruauté de compter parmi ces frais de justice les voyages qu'il a faits pour les ruiner. Vous savez mieux que moi, monseigneur, combien, dès les premiers temps de TÉglise, les saints Pères se sont élevés contre les ministres sacrés qui sacrifiaient aux affaires temporelles le temps destiné aux autels. Mais si on leur avait dit qu'un prêtre fût venu avec des sergents rançonner de pauvres familles, les forcer de vendre le seul pré qui nourrit leurs bestiaux, et ôter le lait à leurs enfants, qu'auraient dit les Irénée, les Jérôme et les Augustin? Voilà, monseigneur, ce que le curé de Moëns est

1 Voir précédemment, pages 60, 61.

venu faire à la porte de mon château , sans daigner même me venir parler. Je lui ai envoyé dire que j'offrais de payer la plus grande partie de ce qu'il exige de mes communes, et il a répondu que cela ne le satisfaisait pas.

Vous gémissez sans doute que des exemples si odieux soient donnés par des pasteurs catholiques , tandis qu'il n'y a pas un seul exemple qu'un pasteur protestant ait eu un procès avec ses paroissiens. Il est humiliant pour nous, il le faut avouer, de voir dans des villages du territoire de Genève des pasteurs hérétiques qui sont au rang des plus savants hommes de l'Europe^ qui possèdent les langues orientales, qui prêchent dans la leur avec éloquence, et qui, loin de poursuivre leurs paroissiens pour un arpent de seigle ou de vigne , sont leurs consolateurs et leurs pères. C'est une des raisons qui ont dépeuplé le canton que j'habite. Deux de mes jardiniers ont quitté Tannée passée notre religion pour embrasser la protestante. Le village de Rosières, qui avait trente-deux maisons, n'en a plus qu'une; les villages de Magni et de Boissi ne sont plus que des déserts. Ferney est réduit à cinq familles, qu'un curé veut forcer d'abandonner leur demeure pour gagner auprès de la florissante ville de Genève le pain qu'on leur dispute dans les chaumières de leurs pères.

Je conjure votre zèle paternel, votre humanité, votre religion , non pas d'engager le curé de Moëns à se relâcher des droits que la chicane lui a donnés, cela est impossible, mais à ne pas user d'un droit aussi peu chrétien dans toute sa rigueur, à donner les dé-

lais que donnerait le procureur le plus insatiable, à se contenter de ma promesse , que j'exécuterai sitôt que mes malheureux vassaux auront rempli une formalité de justice préalable et nécessaire. J'attends de vous cette grâce, ou plutôt cette justice. Je suis, etc.

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