‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 54 sur 95 · A M. DE CHÀUVELIN · texte numérisé non relu

A M. DE CHÀUVELIN

Aux Délices, route de Génère, 3 février 17VJ.

Vous allez être étonné, monsieur, qu'au lieu de vous demander des lumières sur des objets de littérature , selon mon ancien usage , je me borne à vous demander votre protection sur le centième denier. J'ai commencé à être honteux sur la fin de ma vie de l'avoir employée à barbouiller du papier.

On prétend que les Chinois et les Indous disent à Dieu en mourant : « Tu n'as rien à me reprocher : j'ai fait « des enfants, bâti des maisons et planté des arbres. » Je ne sais pas bien exactement, monsieur, si j'ai rempli le premier devoir; mais je me vois au moins deux tiers d'Indou et de Chinois : je plante et je Mtis. Je fais plus, je laboure, et je crois que l'invention du semoir est très-utile à l'Etat. Mais, en mettant beaucoup de deniers dans ces opérations , je ne pense pas que je doive le centième denier exigé par M. Girard '. Je crois que M. (Jirard n'est ni un homme de génie, ni un homme de bonne compagnie. C'est ce qui fait , monsieur, que je m'adresse à vous de préférence à

1 Directeur du domaine.

DE VOLTAIRE (1769). 38o

lui. Je vous crois d'ailleurs beaucoup plus juste qu'un Girard. Je n'ai pas l'honneur de vous écrire de ma main, et vous pardonnerez cette insolence à un vieux malade; mais tant que les facultés de sentir et de penser me resteront, je vous serai toujours attaché avec le plus tendre respect. Voltaire.

Aux Délices, route de Genève, 9 février 175U.

Vous pardonnerez , monsieur, à un ignorant cette seconde requête. Je pourrais dire qu'il est inouï qu'on demande le centième denier d'une chose qui ne le doit pas, avant même qu'on soit en possession. Mais il n'y a rien d'inouï : il y a seulement des choses un peu rares. Je mets de ce nombre votre équité et les bontés dont vous avez toujours honoré le vieux Suisse V.. , qui vous sera toujours attaché avec un tendre respect.

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