‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 90 sur 95 · FIN DE 1A CORRESPONDANCE DIVERSE · texte numérisé non relu

FIN DE 1A CORRESPONDANCE DIVERSE

KN MARGE D'UN LIVRE ANONYME Dl' PERE DANIEL,

intitula :

OBSERVATIONS CRlTIftDES SUR L'BISTOIRE DE FRIME DE NtZERtl

(Paris, 1700, in-12, chez Jean Musier).

La publication de ces Remarques de Voltaire est presque un petit roman. L'ouvrage anonyme du père Daniel contre Mézerai , annoté de la main de Voltaire , appartenait à M. Renouard, et il fut mis en vente à la mort de ce savant libraire en 1857 *. Il devait naturellement tenter les éditeurs des Lettres nouvelles. M. de Cayrol et celui qui écrit ceci réunirent secrètement leur bourse pour cette acquisition. Mais le livre trouva de nombreux et surtout de riches enchérisseurs , entre autres un docte étranger, un membre de la chambre des lords , admirateur éclairé de nos grands écrivains. Que pouvaient dans une enchère deux littérateurs , même associés, contre un pair des trois royaumes ?

Nous eûmes beau dépasser, dans la chaleur de la lutte, le maximum que nous avions fixé à notre passion littéraire; l'enchère fut poussée bien au delà, et nous qûmes le dépit d'entendre prononcer en faveur d'un autre le mot fatal, adjugé ! Nous avions poursuivi une conquête impossible. Après la vente, l'agent du noble pair nous dit , pour nous consoler, qu'il avait des pouvoirs illimités.

1 On lit sur le frontispice : Ce livre est à M. Goury, lieutenant particulier ; et plus loin : Exemplaire très-précieux , chargé de notes manuscrites de Voltaire. Ch. Nodier.

U fallut donc renoncer aux Remarquée inédites rar le livre du père Daniel. Toutefois on fit des démarches pour en avoir an moins communication, liais le livre avait déjà passé la Manche et même voyagé an loin. On ignorait le nom de l'heureux possesseur. Tout espoir était perdu. La seconde édition du recueil de 1856 allait paraître ; on eut regret de ne pouvoir y ajouter ces Remarques si intéressantes. On ne songeait même plus à les retrouver jamais, quand l'auteur de cet Avertmesernent rencontre un de sep çmis, professeur de lflftiversité, qui l'aborde m lui diwtf ; a J'ai va Juer le « père d'un de mes élèves qui a lq votre recueil *vec a qn grand plaisir; mais il a ajouté que tqus (leviez lui « eq vouloir beaucoup sqw Je OQûnaîtpe. — Cpuunentî a — C'est lui qui vous a enlevéî à la vente de Renouard, « ce volume de Daniel annpté par Voltaire, dqnt vote « aviez si grande envie. — P'e^t eet JinglajsT ~ Bré~ « cisément. Je vais même livrer son noin à toutes vos (f imprécations : c'est lord Richard Tufton. — Le terce rible enchérisseur ! — Eh bien ! il m'a chargé de vous « dire que si vous désiriez ce livre, il le mettait à votre « disposition. — Vraiment I — Oui, dès demain. »

On suppose combien je fus surpris d'an pareil hasard et touché d'une offre aussi obligeante. J'acceptai avec une vive reconnaissance. Le lendemain, en effet, le livre était chez moi, et la durée du prêt était illimitée, comme l'avait été l'enchère.

Aussitôt je m'empressai d'acheter le livre du père Daniel , aujourd'hui très-inconnu et pourtant fort curieux, et je copiai soigneusement les notes autographes de Voltaire en regard du texte.

C'est ce travail que nous publions ici. On voit quelles traverses les Remarques ont éprouvées avant d'arriver au public. Les amis de notre littérature en seront rede-

vables au généreux procédé d'un Anglais , de M. Richard Tufton. C'est à lui que notre reconnaissance et celle du public doivent s'adresser.

On sait que Voltaire faisait des notes sur la marge de tous ses livres. Celles-là n'ont assurément jamais été destinées à être imprimées !. Ce sont les réflexions soudaines , les saillies du lecteur jetées au courant de la plume. Mais cet abandon et les négligences de style n'ôtent rien à la clarté, à la justesse des observations, ni surtout à la verve du critique.

On verra que l'ouvrage du père Daniel est conçu dans des vues politiques très-profondes. C'est un travail sur notre histoire nationale entrepris pour la plus grande gloire d'une société puissante, longtemps maîtresse en France, par un écrivain habile, dévoué à la domination de son ordre , contre notre annaliste alors le plus répandu , le plus en crédit , contre Mézerai dont il veut détruire l'autorité.

L'importance de cet écrit augmente singulièrement l'intérêt des réfutations de Voltaire. Il a lui-même marqué la portée du livre et sa source mystérieuse par quelques lignes tracées sur les premières pages. Nous n'avons rien à y ajouter; nous nous félicitons seulement d'avoir pu dérober aux bibliothèques étrangères une curiosité historique et littéraire d'un pareil prix.

1 Ces remarques ont dû élrc écrites vers 1775.

Le P. Lelong a cru que ces Observations étaient de Lesconvel le Breton '. Bayle en fait peu d'estime. S'il avait su qu'elles étaient du P. Daniel, il les aurait trouvées très-piquantes. Le Dictionnaire historique de Liège, composé par des ex-jésuites, dit, d'après le Dictionnnaire de Caen, que Daniel avait fait précéder la publication de son histoire par un écrit de 368 pagos (il se trompe en mettant 370, à moins qu'il ne parle de l'édition de 1720), intitulé Observations, etc.

Le Dictionnaire de Caen ajoute : « L'objet de cette « brochure était de rendre Mézerai suspect , odieux « et méprisable aux princes, aux ministres, aux « courtisans, aux gens de robe, au haut clergé, aux « religieux, aux financiers, aux femmes; et, en le « décréditant auprès de tous les gens qui lisent, de « le reléguer dans les antichambres. Ce projet ne « réussit point ; mais il prouva aux juges impartiaux « que Mézerai était souvent inexact , et se livrait « quelquefois à ses préventions et à son humeur. »

L'ex-jésuite de Liège omet tout cela et dit : « Le « père Daniel a fait précéder la publication de son « Histoire de France par ce livre des Observations « critiques, où il montre combien l'histoire de Mézerai « est défectueuse et de combien de préventions cet « auteur avait infecté ses récits. »

1 Historien et romancier, né vers 1050, mort à Taris m 11722.

Le P. Daniel se proposait dé flôatofer son histoire de France, dont le but principal est de persuader- adroitement et comme par les faits, que plusieurs rois de France ont été illégitimes , et souvent même adultérin* Par là, il voulait plaire à Louis XIV qui voulait faire pour ses bâtards ce qull n'a pu réussir à faire, c'est-à-dire à les élever tôt ou ta$dé la Gouronùe. On ne Ut guère l'histoire de France dans les sources ; mais on lisait Mézerai ; il fallait donc arracher ce livre des mains du pubïic1. Voilà l'objet de ces Ob$*t-< varions, où le jésuite montrç fin grand respect ppur les grands , pour les dames, etc. Voyez sur rhistoire du P. Daniel les Mémoires de Samt*9imon, et vous trouverez que ce père a confirmé ce que disait lé comte de BoulainvUUerS| qu'il était presque impossible qu'un jésuite écrivit bien l'histoire de France* :

Ce que le P. Daniel fait , août ici , soit dans son histoire en faveur de Louis XIV, le P. Rapin Ta fait avec la même adresse dans ses Réflexions sur l'histoire en faveur de sa Société. Il n'y dit pas un mot de M. de Thou; mais on voit qu'il ne le perd pas de vue, et que plusieurs maximes qu'il établit sont dirigées personnellement contre ce grand historien. Qu'on lise son ouvrage, et qu'on lise celui-ci, avec la clef que nous venons de donner, et on verra combien l'un et l'autre devient piquant.

1 Le livre anonyme du père Daniel parut entre la première partie de son histoire et la seconde. Un long intervalle sépara ces deux publications. La première, avait médiocrement réussi ; il était bon de mieux préparer le succès de l'autre , en détruisant ses devanciers.

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