OBSERVATIONS DU P. DANIEL SUR L'HISTOIRE DE MÉZERAI
I. « Je suis persuadé, comme le public, que Mézerai est un c< fort bon historien , et ce n'est que par simple amusement
496 REMARQUES AUTOGRAPflES DE VOLTAIRE
* que j'entreprends 4e faire voir qu'il y a quelque chose à re- « trancher ou à changer dans son Histoire de France. 9
C'est comme celui qui disait :
..-.. Un valet de Gascogne Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde, Au demeurant, le meilleur fils du monde.
IL « Je commence par la page 47, où il dit que Phanmond t commença à régner en l'an 418, et qoe c'était une année re- « marquante par une grande éclipse de soleil, qui semblait
* marquer la prochaine extinction de l'empire dans les Gaules.
* Un homme bien sensé peut-il adhérer à des opinions si po- « polaires, et dire qu'une éclipse, dont les causes sont connues « pour être naturelles, soit le présagé d'un changement eon- « sidérable dans la fortune des hommes?»
Observation juste ; quoique ce défaut se trouve dans plusieurs historiens estimables d'ailleurs.
III. a On peut regarder comme une aventure peu croyable « celle d'un gendarme insolent qui, pour empêcher le roi a Clovis de rendre à un évêque un vase précieux qui avait été « pris dans une église , le brisa d'un coup de hache. Mézerai « dit que le roi dissimula pour l'heure, mais qu'un an après, « dans une revue générale , il fit une querelle au gendarme a sur ce que ses armes n'étaient pas en bon ordre, et lui fendit a la tête de sa hache. 11 dit que ce fut un coup bien hardi, qui « rendit le roi redoutable aux Français. Il eut mieux parlé, « s'il eut dit que c'était un coup bien barbare qui le fit haïr de a ses sujets. Où est la vertu d'une telle action? Le roi pouvait « tuer sur-le-champ un soldat qui lui manquait de respect. •
Dérision bien singulière pour un jésuite ou plutôt pour un prêtre.
Eh! quoi, Mathan, etc.
IV. « Mézerai veut faire entendre que Clovis recevait souci vent du ciel des grâces miraculeuses, et ailleurs il en rap- « porte des actions du prince le plus injuste et le plus inliu- « main qui ait jamais porté la couronne. Comment cela se a peut-il concilier? »
Comme toutes les contrariétés de l'esprit et du cœur de l'homme,
V. « Il (Mézerai) se sert ordinairement des termes de conte cubine , de bâtard et d'adultère , qui blessent la délicatesse a de notre siècle, et dont les hommes polis sont très-éloignès « de se servir. »
Le P. Daniel songe déjà à son projet de flatter Louis XIV, qui voulait élever ses bâtards jusqu'où il aurait pu.
VI. « 11 dit que les Français furent, dans une occasion de « guerre, un peu en désordre, parce que leurs chevaux tom- « baient dans des fossés recouverts de branches et de gazons 1. « Quoi qu'il ne soit pas le seul historien qui ait parlé de celte « ruse grossière , il n'est pas vraisemblable qu'elle ait jamais « causé de désordre à des gens de guerre. »
Cela n'est cependant pas impossible.
VIL « Il dit que les rois des Visigoths, naturellement timides, « transférèrent leur siège royal pour s'éloigner de leurs enne- « mis. — Que veut-il dire par naturellement timides? Était-ce « un défaut attaché à la seule race de ces rois? Et n'était-ce « pas prudence qui les faisait agir, et non pas timidité? »
Le P. Daniel n'aime pas qu'on attribue quelque faiblesse aux rois.
1 Bataille contre les Thuringiens, sous Thierry, en 531.
VIII. «Clotilde, dit-il, répondit qu'elle aimait mieux les « voir morts que tondus (ses petits-fils).— Est-il vraisemblable « qu'une princesse si humaine et si sage eût fait un choix si « barbare?
Où en serait l'histoire si on s'arrêtait à ces vraisemblances, et qu'on n'admît parmi les actions des hommes que ce qu'ils ont dû faire ?
IX. « Il dit que le prince Tbéodebert prit quelques châteaux « dans la contrée de Béziers, mais qu'il se laissa prendre luit même à la beauté de Deuterie, dame de Cabrière, qui le « reçut dans son château et dans son lit.— Quel rapport y a-t-il « entre des châteaux pris et un homme touché de la beauté « d'une femme? »
C'est une expression un peu poétique , et dont on trouvera bien des exemples. Victorem omnium vici, était la devise d'une grande dame de par le monde '.