‹ Voltaire apologiste de la religion chrétienneChapitre 12 sur 23 · I08 VOLTAIRE · texte numérisé non relu

I08 VOLTAIRE

Une fable que nous abrégeons offre une idée également utile.

Un hibou conçut le hardi projet de fixer l'astre du jour. Il pria un aigle , son voisin et son ami , de le conduire près de la sphère enflammée.

L'aigle au milieu des airs le porte sur ses atles , Mais bientôt ébloui des clartës immortelles^ , Dont l'ëclat n'est pas fait pour ses dëbiles yeux , Le mangeur de souris tomba du baut des cîeux.

n faut chercher la paix de Vame dans Ta vérité, et fouler, aux pieds des erreurs monstrueuses qui bouleverseraient cette ame, et qui la rendraient le jouet de dangereuses opinions. ( T, \l\^p* 4^6-)

V homme que la foi n'a pas éclairt( , tourmenté par sa curiosité et son ignorance.

Je rencontrai dans mes voyages un vieux bramin , homme fort sage , plein d'esprit et trèjs-savant : de plus il était riche , et ne manquant de rien, il n'avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par sa femme qui s'étudiait à lui plaire; et lui-même s'occupait à philosopher.

ai^olôgisTe. iôq

Prèà de sa maison , qui était belle , ornée et accompagnée de jardins charmans, demeurait une vieille in^ehne, assez pauvre, et simple dans sa foi.

Le bramin me dit un jour : Je voudrais n'être jamais né. Je lui demandai pourquoi.

Il me répondit : J'étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues; j'enseigne les autres , et j'ignore tout ; cet état porte dans mon ame tant d'humiliation et de dégoût , que la vie m'est insupportable : je* suis né, je vis dans le -temps, et je ne sais pas ce que c'est que le temps : je me trouve dans un point entre deux éternités , et je n'ai nulle idée de l'éternité : je pense , je n'ai jamais pu m'insfruire de ce qui produit la pensée. Non-seulement le principe de ma pensée m'est inconnu , mais le principe de mes mouvemens m'est également caché : je ne sais pourquoi j'existe ; * cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points; il faut répondre ; je n'ai rien de bon à dire ; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé.

lïO VOLTAIâÈ

C'est bien pis quand on m'interroge. Ahî mon révérend père , me dit-on , apprenez*^ nous comment le mal inonde toute la terre^ Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question : je leur dis qudquefois que tout est le mieux du monde ; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n'en croient rien , ni mo^ non plus : je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance* Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons ; les uns me répondent qu'il faut jouir de la vie, et se moquer des hommes; le» autres croient savoir quelque chose , et se perdent dans des idées extravagantes; tout augmente le sentiment douloureux que j'éprouve. Je suis près quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu'après toutes mes recherches, je ne sais m d'où je viens, ni ce que je suis, ni où j'irai, ni ce que je deviendrai. [ Voilà ce qu'est l'homme que la foi n'éclaire pas. ]

L'état de ce bon homme me fit une vraie peine; personne n'était ni plus raisonnable ^ ni de meilleure foi que lui. Je conçus que plu»

APOLOGÏSTÉ. lïï

il avait de lumières dans son entendement , et de sensibilité dans son cœur, plus il était inalheureux.

Je vis le même jour la vieille femme qui demeurait dans son voisinage : elle n'avait jaxnais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin : elle croyait de tout son cœur; et dans sa simplicité , elle était la plus heureuse des femmes.

Frappé du bonheur de cette pauvre créature , je revins à mon philosophe , et je lui dis : N'étes-vous pas honteux d'être malheureux , dans le temps qu'à votre porte il y a une vieille femme qui croit avec simplicité , et qui vit contente ? Vous avez raison , me répondit-il; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j'étais aussi peu curieux que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas de ce bonheur.

Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste ; je m'examinai mtoi-méme, et je vis qu'en effet je ne serais jamais heureux étant si curieux , si vain, et en. même temps tourmenté de tant dç doutes.

lll VOLTAIRE

Je proposai la chose à des philosophes , et ils furent de mon avis. Il y a pourtant , disaisje, une furieuse contradiction dans cette ma- «icre de penser : car enfin de quoi s^agit-il ? d'être heureux. Tous ceux qui sont contens de leur être sont hien sûrs d'être contens ; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair , disais-je , qu'il vaudrait mieux ne pas tant raisonner, si ces raisonnemens contribuent à notre malheur sans nous donner plus de liunière, et croire avec simplicité à une autorité prouvée divine. Tout le monde fut de mon avis , et cependant je je ne trouvai personne qui voulût cesser d'être vain , ignorant et malheureux , pour être croyant , éclairé , heureux.

De là , je conclus que de préférer la raison à la nécessité de croire, c'est être très-insensé. ( T. 56, p. aao. )

[ Cette conclusion est de Voltaire , mais on s'apercevra aisément que nous nous sonmies écartés de son sentiment pour ce qui regarde sa vieille indienne. Nous ne saurions appeler sotte et ùnbécille, celle que la vivacité de sa foi rend plus éclairée qu'un bramin. On j>eut

APOLOGISTE. Il3

voir comment Mallebranche , un si grand philosophe, termine son ouvrage de la Recherche de la vérité; il veut qu'avant tout on consulte plus sa foi que sa raison.

La Religion fait plus que nous éclairer, elle seule peut réformer les hommes^

Leis lettres ni la philosophie n'ont rien pu contre noé

égaremens et nos vices.

C'est dans le siècle de Cicéron , de Pollion , d'Atticus , de Varius , de TibuUe , de Virgile, d'Horace, qu'Auguste fit ses proscriptions. Les philosophes de Thou et Montagne , le chancelier de l'Hospital vivaient du temps de la Saint-Rarthelemi, et les massacres des Cévèiies sont du siècle le plus florissant de la monarchie française. Jamais les esprits ne furent plus cultivés , les talens en plus grand nombre, la politesse plus générale. ( T. 33,/?. 376.)

Qui ne sait par une triste expérience que beaucoup de gens d'esprit ont été de très-* méchans hommes, et qu'un honnête homme est souvent fort borné. ( 71 62 , /?. 1 76. )

'ïl4 VOLTAIRE

Depuis Thaïes jusqu'aux plus chimériques raisonneurs et jusqu'à leurs plagiaires , aucun philosophe n'a influé seulement sur les mœurs de la rue où il demeurait. Pourquoi? parce que les hommes se conduisent par la coutume et non par la métaphysique. Un seul homme éloquent , habile et accrédité , pourra beaucoup sur les hommes; cent philosophes n'y pourront rien , s'ils ne sont que. philosophes. Ils auront cherché la vérité toute leur vie par des routes différentes. Qu'arrive-t-il de leurs écrits? ils auront occupé l'oisiveté de quelques lecteurs: c'est à quoi tous les écrits se réduisent. ( T. ^o,p. i4o. )

Socrate, Epictète et Marc-Aurèle laissaient graviter toutes les sphères les unes sur les autres , pour ne s'occuper qu'à régler les moeurs. Est - ce donc le monde moral que^ vous prenez pour objet de vos ^culations?

Mais que lui voulez-vous à ce monde moral f que les précepteurs des nations ont déjà tant , sermonné avec tant d'inutilité ?

. Il est un peu fâcheux , pour la nature humaine, que l'or fasse tout, et le mérite presque rien ; que les sots soient aux nues, et les génies dans la fange«

APOLOGISTE. Il5

On a quelque peine à voir ceux qui labourent dans la disette , ceux qui ne produisent rien dans le luxe.

Cette scène du inonde , presque de tous les temps et de tous les lieux , vous voudriez la changer! Voilà votre folie, à vous autres moralistes. Prenez la plume avec Labruyère, temps perdu : le monde ira toujours comme il va.

Croyez-moi, attachez-vous à réformer nos vertus, les hommes tiennent trop à leurs vices; la liste des vertus outrées serait trop longue. ( T. 73>/?. 198.)

[ Ces aveux sont la gloire de TÉvangile qui a si utilement réformé le monde , non seulement en détruisant les vices, tnais aussi en réfomjant les vertus dont les excès sont toujours à craindre , ^ on en excite la charité, qui, selon l'Évangile, n'admet, de mesure que celle de n'en point connaître. ]

On ne saurait trop se pénétrer de cette difficulté de réformer les >hommes.

Il est plus beau et plus difficile d^arracher des hommes civilisés à leurs préjugés , que de Civiliser des hommes grossiers, plus rare ce

Il6 VOLTAIRE

corriger que d'instituer. La Religion â fait l'un et l'autre. ( 71 69 , p. 65. )

Les vrais philosophes ont beaucoup plps mérité du genre humain, que les Orphée, les ^Hercule , et les Thésée de la fable. Mais en louant leurs eÉforts, il faut en reconnaître l'inutilité. Jugeons-en par les solides écrits de pos jours. Ils ont jeté un si énorme ridicule sur les sottises de nos pères, qu'il paraissait désormais impossible à leurs enfans d'être aussi sots qu'eux. Dans notre siècle^ on a voulu tout perfectionner , et tout a dégénéré.

. Le petit nombre d'illustres précepteurs que les Français ont eu dans le siècle passé , n'a pu encore rendre la raison universelle. Labruyère, Bossuety Fénelon, etc. ont eu beau faire, le faux, le petit, le léger sont le ^ractère dominant. Cependant il y a toujours le petit nombre des élus. Ceux-là conduisent à la longue le troupeau : dux régit agmen. Mais ce n'est qu'à la longi^ , et il faut des années Avant que les gens d'esprit aient pétri les sots. ( T. 70,/?. 191. )

Il est vrai que j'ai prêché la tolérance; mais

APOLOGISTE. ir^

cela n*à pas empêché qu'on ne s'égorge à Gelïève; et ce n'est pas pour des argumens de diéologie , il ne s'agit que d'une querelle pro* fane. ( T. 80,/?. SSg. )

[ Voltaire prétend que si malheureusement on écoutait les préventions que l'on donne contre les philosophes, nous retomberions dans la baii)arie, d'où, selon lui, les seuls philosophes nous ont tirés ; mais la révolution a prouvé que c'est pour avoir adopté les principes philosophiques que l'on a vu les Français rétrograder vers la férocité des Sy cambres, leurs ancêtres, et la surpasser.] ( 7*. 5a, p. 249.)

Page 1