‹ Voltaire apologiste de la religion chrétienneChapitre 18 sur 23 · HOBBES · texte numérisé non relu

HOBBES

Bizarre jAilosophe, esprit hardi, ennemi

de Descartes, toi dont les erreurs en physique sont grandes et pardonnables , parce que tu étais venu avant Newton, toi qui as dit des vérités qui ne compensent pas tes erreurs, toi

APOLOGISTE. aai

qui fus le précurseur de Spinosa, c'est en vain que tu étonnes les lecteurs en cherchant à leur prouver qu'il n'y a aucune loi dans le monde que des lois de convention ; qu'il n'y a de juste et d'injuste que ce qu'on est con-venu d-appeler tel dans un pays» Si tu t'étais trouvé seul avec Cromwell dans une île déserte, et que Cromwell eût voulu te tuer pour avoir pris le parti de ton rcn dans l'île d'Angleterre, cet attents^t ne t'eût-il pas paru aussi injuste dans ta nouvelle île qu'il te l'aurait paru dans ta patrie ?

Tu dis que, dans la loi de nature, tous ayant droit à tout, chacun a droit sur la vie. de son send^hble. Ne confonds pas la puissance avec le droit. Penses-tu qu'en effet le pouvoir donne le droit, et qu'un fils robuste n'ait rien à se reprocher pour avoir fait assassiner son père bnguissant et décrépit ? Quiconque étudie la morsde dmt commencei^ à- réfiiter ton livre dans son cœur. (71 4^, p. 173.)

Spinosa.

Spinosa était jûil; jeune encore, voici la manière dont il fut traité par la synagogue.

j:a^ voltaire ■

Accusé par deux jeunes gens de son âge de ne pas croire à Moïse , on commença , pour le mettre dans le bon chemin, par l'assassiner d'un coup de couteau , au sortir de la comédie. Après avoir manqué son coup, on ne voulut pas manquer son ame ; il fîit procédé à Texcommunication majeure, au grand ana-.

thème.

Spinosa (ut donc proscrit par les juifs avec la grande cérémonie. Le chantre juif entonna les paroles d'exécration; on sonna du cor; on renversa goutte à goutte des bougies noires dans une cuve pleine de sang; on dévoua Benoit Spinosa à Belzébuth, à Satan , et à Astaroth , et toute la synagogue cria jimen l

On ne trouve son athéisme à découvert que dans ses œuvres posthumes. Son traité de l'athéisme n'étant point sous ce titre, et étant écrit dans un latin obscur , et d'un style très^sec, M. le comte de Boulainvilliers l'a réduit en français , sous le titre de réftitation de Spinosa : nous n'avons que le poison : Boulainvilliers n'eut pas le temps , ou plutôt la volonté de donner l'antidote.

Peu de gens ont remsgrqué que Spinosa ^

APOLOGISTE. SlaS

dans son funeste livre , parle cependant d'un être infini et suprême : il annonce Dieu en voulant le détruire. Les argumens dont Baylel'accable me paraîtraient sans réplique, si en efifet Spinosa admettait un Dieu ; car ce Dieu n'étant que l'immensité des choses, ce Dieu étant à-la-fois la matière et la pensée , il est absurde , comme Bayle l'a très-bien prouvé , de supposer que Dieu soit à-la-fois agent et patient , cause et sujet , faisant le mal et le souffrant, se haïssant lui-même, se tuant, se mangeant. Un bon esprit, ajoute Bayle, aimerait mieux cultiver la terre avec les dents et les ongles ^ que de cultiver une hypotiiése aussi choquante et aussi absurde ; car , selon Spinosa , ceux qui disent : les Allemands ont tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement; ils doivent dire : Dieu modifié en dix mille Allemands, a tué Dieu modifié en dix mille Turcs.

Spinosa entêté de Descartes, abuse de ce mot également célèbre et insensé de Descartes ? Donnez-moi du mouvement et de la matière , «t je vais former un monde.

Entêté encore de l'idée Inc(Mnpréhensible

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et anti-physique que tout est plein , il s'est imaginé qu'il ne peut exister qu'une seule substance , un seul pouvoir qui raisonne dans les honunes, sent et se sourient dans les ani* maux , étincelle dans le feu , coule dans les . eaux, roule dans les vents, gronde dans le tonnerre, végète sur la terre, est étendu dans tout l'espace.

Selon lui, tout est nécessaire, tout est éter* nel ; la création est impossible ; point de dessein dans la structure de l'univers, dans la permanence des espèces, et dans la succession des individus. Les oreilles ne sont plus faites pour entendre, les yeux pour voir, le cœur pour recevoir et chasser le sang, l'estomac pour digérer , la cervelle pour penser, et des desseins divins ne sont que les effets d'une nécessité aveugle.

Voilà au juste le système de Spinosa;. Voilà, je crois, les côtés par lesquels il faut attaquer sa cHadeUe ; citadelle bâtie , si je ne me trompe , sur l'ignorance de la physique f et sur l'abus le plu^ monsl^eiuL de la métapby^ sique. ( T. 62,/?. 1^9.) Iie.systéme de %»inosa n'est pas absolument

APOLOGISTE. ^aS

nouveau ; il est imité de quelques anciens philosophes grecs ; mais Spinosa a fait ce qu'aucun philosophe grec n'a fait : il a employé upe méthode, géométrique imposante , pour se rendre un compte net de ses idées ; mais il s'est égaré méthodiquement avec le fil qui le conduit.

Il établit d'abord une vérité incontestable et lumineuse : Il y a quelque chose , donc il existe éternellement un être nécessaire. Ce principe est si vrai que le profond Samuel Clarke s'en est servi pour prouver l'existence d'un Dieu.

Cet être doit se trouver partout où est l'existence; car qui le bornerait? mais bientôt Spinpsa s'égare.

Cet être nécessaire, divin, est tout ce qui existe; il n'y a donc réellement qu'une seule substance dans l'univers* ' Ainsi tout ce que nous appelons substances différentes n'est en effet que l'universalité des différens attributs de l'être suprême , qui pense dans le cerveau des hommes , éclaire dans la lumière , se pieut sur les vents , éclate dans le tonnerre, parcourt l'espace

dans tous les astres, et vit dans toute la nature.

Cependant Spinosa prononce qu'il faut aim er. ce Dieu nécessaite , infini , éternel ; et voici ses propres paroles : page 45 de Fédi^ tion de 1731.

« A l'égard de l'amour de Dieu, loin que 0» mon opinion le puisse afiaiblir, j'estime » qu'aucune autre n'est plus propre à l'aug- » menter, puisqu'elle me tait connaître qu^ » Dieu est intime à mon être , qu'il me donné » l'existence et toutes mes propriétés, maif » qu'il me donne libéralement, sans reproche, » sans intérêt, sans m'assujé tir à autre chose » qu'à ma propre nature. Elle bannit la crainte, » l'inquiétude , la défiance et tous les dé&uts » d'un amour vulgaire ou intéressé. Elle me » fait sentir que c'est un bien que je ne puis » perdre , et que je possède d'autant mieux » que je le connais et que je l'aime. »

Ces idées séduisirent beaucoup de lecteurs ; il y en eut même qui, ayant d'abord écrit contre lui, se rangèrent à son opinion.

On reprocha à Bayle d'avoir attaqué durement Spinosa sans l'entendre : durement, j'en

APOLOGISTE. aSi"^

conviem; injustement, je ne le crois pas. Il serait étrange que Bayle ne l'eut pas entendu. Il découvrit aisément l'endroit faible de ce château enchanté ; il vit qu'en effet Spinosa compose son Dieu de parties, quoiqu'il soit réduit à s'en dédire, effrayé de son propre système. Bayle vit combien il est insensé de fidre Dieu astre et citrouille, pensée et fumier , battant et battu. Il vit que cette fable est bien au-dessous de celle de Prothée. Il eçt vrai que Spinosa emploie le mot de modalités, et non pas celui de parties. Mais il est également inipertinent , si je ne me trompe, que l'excrément d'un animal soit une modalité ou une partie de l'être suprême.

Spinosa soutient l'impossibilité de la création. Cette opinion n'est nullement particulière à Spinosa, toute l'antiquité avait pçnsé comme lui. Bayle ne l'attaque pas sur ce point , mais il combat l'idée absurde d'un Dieu simple, composé de parties; d'un Dieu qui se mange et qui se digère lui-même , qui aime et qui hait la même chose en même temps , etc. Spinosa se sert toujours du mot Dieu , Bayle le prend par ses propres paroles.

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Mais au fond y Spinosa ne reconnaît point de Dieu ; il n'a probablement employé cette expression , il n'a dit qu'il faut servir et aimer Dieu que pour ne point effaroucher le genre humain. Il paraît athée dans toute la force du terme; il n'est point athée comme Epicure qui reconnaissait des dieux inutiles et oisifs ^ il ne l'est pas comme la plupart des Grecs et des Romains , qui se moquaient des Dieux du vulgaire; il l'est, parce qu'il ne reconnaît nulle providence, parce qu'il n'admet que l'éternité, l'immensité, et la nécessité des choses. Il ne doute pas comme Pyri*hon , il affirme ; et qu'affirme-t-il ? qu'il n'y a qu'une seule substance, qu'il ne peut y en avoir deux; que cette substance est étendue et pesante ; et c'est ce que n'ont jamais dit les philosophes grecs et asiatiques, qui ont admis une ame universelle.

Il ne parle en aucun endroit de son livre des desseins marqués qui se manifestent dans tous les êtres. Il n'examine point si les yeux sont faits pour voir , les oreilles pour entendre , les pieds pour marcher , les aîles pour voler; il ne considère ni les lois du mouve-'

ment dans lés animaux et dans les plantes ^ ni leur structure adaptée à ces lois , ni la profonde mathématique qui gouverne le cours des astres : il craint d'apercevoir que tout ce <jui existe atteste luie providence divine; il ne remonte point des effets à leur cause, mais , se mettant tout d'un coup à la tête de l'origine des choses, il bâtit son roman sur une supposition. Il supposait le plein, quoiqu'il soit démontré en rigueur que tout mouvement est impossible dans le plein. C'est-là principalement ce qui lui fit regarder l'univers comme une seule substance.

Comment Spinosa , ne pouvant douter que l'intelligence et la matière existent, n'a-t-il pas examiné au moins si la providence n'a pas tout arrangé? comment n'a-t-il pas jeté un coup-d'œil sur ces ressorts , sur ces moyens dont chacun a son but , et recherché s'ils prouvent un artisan suprême? Il fallait qu'il fut ou un physicien bien ignorant , ou un sophiste gonflé d'un orgueil bien stupide , pour ne pas reconnaître une providencq toutes les fois qu'il respirait et qu'il sentait son cœur battre; car cette respiration et ce mouvement

23o VOLTAIRE

du cœur sont des effets d'une machine si industrieusement compliquée, arrangée avec un art si puissant, dépendante de tant de ressorts concourans tous au même but, qu'il est impossible de l'imiter, et impossible à un homme de bon sens de ne la pas admirer.

Lés spinosistes modernes répondent : Ne vous efiarouchez pas des conséquences que vous nous imputez; nous trouvons comme vous une suite d'effets admirables dans les corps organisés et dans toute la nature. La cause éternelle est dans l'intelligence éternelle que nous admettons, et qui, avec la matière, constitue l'universalité des choses qui est Dieu. Il n'y a qu'une seule substance qui constitue ainsi l'univers, qui ne fiait qu'un tout inséparable.

On réplique à cette réponse : Comment pouvez-vous nous prouver que la pensée qui fait mouvoir les astres , qui anime l'homme , qui fait tout, soit une modalité; et que les déjections d'un crapaud et d'un ver , soient une autre modalité de ce même être souverain ? Oseriez-vous dire qu'un si étrange principe vous est démontré ? ne couvrez-vous pas

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totr© ignorance, par des mots que vous n'enlaidez point? Bayle a très-bien démêlé les sophismes de votre maître dans les détours et dans les obscurités du style prétendu géométrique, et réellement très-confus; de ce maître. Je vous renvoie à lui : des philosophes ne doivent pas récuser Bayle.

Quoi qu'il en soit y je remarquerai de Spi* nosa qu'il suivait sa route sans regarder rien de ce qui pouvait la traverser. Il y a plus, il renversait tous les principes de la morale.

Bayle qui l'a si maltraité , a recherché comme lui la vérité toute sa vie par des routes différentes. Spinosa fait un système spécieux en quelques points , et bien erroné dans le fond. Bayle a combattu tous les systèmes. Qu'estil arrivé des écrits de Tun et l'autre? ils ont occupé l'oisiveté de quelques lecteurs; c'est à quoi tous les écrits se réduisent; et depuis Thaïes jusqu'aux plus chimériques raisonneurs, jusqu'à leurs plagiaires, aucun philosophe n'a influé seulement sur les mœurs de la rue où il demeurait. Pourquoi? parce que les hommes se conduisent par la coutume et non par la métaphysique. Un seul homme

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éloquent, habile et accrédité, pourra beaucoup sur les hommes; cent philosophes n'y pourront rien, s'ils ne sont que philosophes. (7140,/?. i33.)

Fréret.

Fréret était secrétaire de l'académie des belles-lettres de Paris. Dans un ouvrage posthume , où il soumet à un examen sévère les apologistes du Christianisme , il attaque principalement Abbadie ; mais il est renversé luimême par les miracles que nos saints apôtres ont opérés. Il nie les miracles, mais on lui oppose une nuée de témoins; il nie les témoins, et alors il ne faut que le plaindre.

Je conviens avec Fréret qu'on s'est servi souvent de fraudes pieuses ; j'avoue que l'Eglise a été inondée de fausses légendes. Mais de ce qu'il y a cm des mensonges et de la mauvaise foi, s'en suit-il qu'il n'y a^t eu ni vérité ni candeur? Certainement Fréret va trop loin ; il renverse l'édifice , au lieu de le réparer. Il parle des massacres dont la Religion a été le prétexte, des gibets et des bûchers des Cévènes , de tant d'hommes

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égorgés dans cette province sous nos yeux , des schismes , des guerres de Religion ; mais en faisant le dénombrement des crimes qui ont éclaté, il oublie les vertus qui se sont ca* chées ; il oublie surtout que les horreurs infernales dont il fait un si prodigieux étalage, sont l'abus de la Religion chrétienne , et n'en sont pas l'esprit. Il feut espérer qu'il se trouvera des savans qui le réfuteront mieux qu'on n'a foit jusqu'à présent. ( T. 6a,/?. 76 er 77. )

Locke.

Locke qui m'apprend à me défier de moi«^ même, ne se trompe-t-il pas quelquefois comme moi-même? Il veut prouver la fausseté des idées innées ; mais n'en donne-t<-il pas une bien mauvaise raison ? Il avoue qu'il n'est pas juste de faire bouillir son prochain dans une chaudière, et de le manger. Il dit que cependant il y a eu des nations d'anthropophages, et que ces êtres pensans n'auraient jamais mangé des hommes, s'ils avaient eu des idées du juste et de l'injuste qui sont nécessaires à l'espèce humaine.

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Sans entrer ici dans la question s'il y a eu , en effet, des nations d'anthropophages, sans examiner les relations du voyageur Dampierre, qui a parcouru toute T Amérique, et qui n'y en a jamais vu, mais qui , au contraire , a été reçu chez tous les peuples sauvages avec la plus grande humanité ; voici ce que je réponds :

Des vainqueurs ont mangé leurs esclaves faits à la guerre; ils ont cru faire une action très-juste ; ils ont cru avoir sur eux droit de vie et de mort; et comme ils avaient peu de bons mets pour leur table, ils ont cru qu'il leur était permis de se nourrir du fruit de leur victoire. Us ont été en cela plus justes que les triomphateurs romains, qui fesaient étrangler, sans aucun fruit, les princes esclaves qu'ils avaient enchaînés à leur char de triomphes. Les Romains et les sauvages avaient une très-fausse idée de la justice, je l'avoue; mais enfin les uns et les autres croyaient agir justement ; et cela est si vrai , que les mêmes sauvages, quand ils avaient admis leurs captifs dans leur société , les regardaient comme leurs enfans, et que ces mêmes anciens Ro-

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mains ont donné mille exemples de justice admirables.

Selon Locke, nous ne naissons point avec des principes développés de morale. Dieu nous a donné une raison qui se fortifie avec l'âge y et qui nous apprend à tous, quand nous sommes attentifs, sans passions, sans préju-» gés, qu'il y a un Dieu et qu'il faut être juste; mais je ne puis accorder à Locke les consé* quences qu'il tire de son opinion.

Voici ses paroles au premier livre de l'entendement humain : <c Considérez une ville » prise d'assaut^ et voyez s'il parait dans les » cœurs des soldats animés au carnage quel- » que égard pour la vertu, quelque principe » de morale, quelques remords de toutes les » injustices qu'ils commettent. » Non, ils n'ont point de remords , et pourquoi ? c'est qu'ils croient agir justement. Aucun d'eux n'a supposé injuste la cause du prince pour lequel il va combattre. Ils tiennent le marché qu'ils ont fait; ils pouvaient être tués à l'assaut , donc ils croient être en droit de tuer. Ils pouvaient être dépouillés, donc ils pensent qu'ils peu* vent dépouiller. Ajoutez qu'ils sont dans Feni*

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vrement de la fureur, qui ne raisonne pas; «t pour vous prouver qu'ils n'ont point rejeté l'idée du juste et de Thonnéte, proposez à ces mêmes soldats beaucoup plus d'argent que le pillage de la ville ne peut leur en procurer , pourvu seulement qu'au lieu d'égorger dans leur fureur trois ou quatre mille ennemis qui font encore résistance et qui peuvent les tuer, ils aillent égoi^er leur roi, son chancelier,. ses secrétaires-d'état, et son grand aumônier;, vous ne trouverez pas un de ces soldats qui ne rejette vos offres avec horreur. Vous ne leur proposez cependant que six meurtres au lieu de quatre mille ennemis , et vous leur présentez une récompense très-forte. Pourquoi vous refusent-ils? c'est qu'ils croient juste de tuer quatre mille ennemis, et que le meurtre de leur roi auquel ils ont fait serment, leur paraît abominable.

Locke continue; et, pour mieux prouver qu'aucune règle de pratique n'est innée, il parle des Mingréliens qui se font un jeu , ditil , d'enterrer leurs enfans tout vifs.

On a .déjà remarqué ailleurs que ce grand homme a été trop crédule en rapportant ces

APOtOGISTE. a37

&bles : Lambert, qui seul impute aux Mingréliens d'enterrer leurs enfans tout vifs pour leur plaisir , n'est pas un auteur assez accrédité.

Chardin, voyageur qui passe pour si véridique, et qui a été rançonné en Mingrélie, parlerait de cette horrible coutume , si elle existait; et ce ne serait pas assez qu'il le dit pour qu'on lie crût; il faudrait que vingt voyageurs de nations et de religions différentes , s'accordassent à confirmer un fait si étrange pour qu'on en eût une certitude historique. ( T. t^o^p. 167. )

ElVGTCLOI^DIE.

Déshonorera-t-on par des pauvretés un livre qui eût pu être utile? Laissera-t-on subsister cent articles qui ne sont que des déclamations insipides, et n'étes-vous pas honteux de voir tant de £smge à côté de votre or pur? ( T. 96,/?. aSy. )

Je suis toujours indigné que l'Encyclopédie soit avilie et défigurée par mille articles ridicules, par mille déclamations d'écolier qui ne

a38 VOLTAiRE

mériteraient pas de trouver place dans le Mercure. Voilà mes sentimens , et j'ai raison. ( T, 73,/?. III.)

Tai été bien étonné, en lisant l'article ligature , du Dictioni^aire encyclopédique , de voir que l'auteur croit aux sortilèges. Comment a-t-on laissé entrer ce Êinatique dans le temple de la vérité ? Il y a trop d'articles défectueux dans ce grand ouvrage, et je commence à croire qu'il ne sera jamais réimprimé : en vérité, il y a trop de pauvretés. ( 21 79, /?. 81.)

Système de la. itature.

Le Système de la nature m'a paru plein de déclamations rebattues , de lieux communs d'athéisme ; mais à présent tout est lieu commun. La plupart des auteurs modernes ne sont que les fripiers des sièdes passés. Tout Fathéisme est dans Lucrèce; et tout ce qu'on peut dire sur la divinité est dans Cicéron , qui n'était que le disciple de Platon. (71 83 , p. 208. )

Le roi de Prusse a pris le parti des rois qui ne sont pas mieux tr^tés que Dieu dans le

Système de là nature : pour moi je n'ai pris que le parti des hommes. (71 8 1 , jp. 4» )

Un diable d'homme inspiré par Belzébuth vient de publier un livre intitulé Système de la nature f dans lequel il croit démontrer à chaque page qu'il n'y a point de Dieu. Ce livre effraie tout le monde, et tout le monde le veut lire; il est plein de longueurs, de répétitions, d'incorrections, et malgré tout cela on le dévore. Il y a beaucoup de choses qui peuvent séduire, il y a de l'éloquence; et quoiqu'il se trompe grossièrement en quelques endroits, il est fort au-dessus de Spi- ^ nosa.

Au reste , la chose vaut bien la peine d'être examinée, les nouvelles du jour n'en approchent pas, quoiqu'elles soient bien intéressantes.

Il y a athée et athée , comme il y a fagots et fegots. Spinosa était trop intelligent pour ne pas admettre une intelligence dans la nature. L'auteur du système ne raisonne pas si bien que Spinosa, et déclame beaucoup ti*op. {T. 81, p. 363.)

Je vous jure que ce Système de la nature

a4o VOLTAIRE

est farci de déclamations , de répétitions , et très-peu fourni de raisons. Il y a des morceaux éloqu^ns , d'accord ; mais il me paraît absurde de nier qu'il y ait une intelligence dans le monde. Spinosa lui-même, qui était bon géomètre, est obligé d'en convenir. L'intelligence répandue dans la matière, fait la base de son • système. Cette intelligence est assurément démontrée par les faits, et l'opinion opposée de l'auteur semble très-anti-philosophe : d'ailleurs , qu'est-ce qu'un système appuyé sur une balourdise d'un pauvre physicien qui crut avoir fait des anguilles avec de la farine de blé ergoté ? J'avoue que tout cela me parait de l'extravagance. Spinosa est moins éloquent, mais il est cent fois plus raisonnable [ quoique lui-même si insensé.] {T. Si^p. ii4- )

Ce n'était pas sans doute une chose frivole, une vaine dispute que le livre intitulé Système de la nature. C'est un ouvrage de ténèbres , mis en lumière , une déclamation perpétuelle sur le mal physique et le mal moral , qui de tout temps assiégea la nature. Il était donc nécessaire de réfuter ce livre trop répandu, si ce mot de réfuter peut s'appliquer à une

déclamation si vague et si verbeuse. ( ï. 34» p. 382 et 383. )

Quand le Système de la nature fit tant de bruit , nous ne dissimulâmes point notre opinion sur ce livre ; il nous parut une déclamation quelquefois éloquente, mais fatigante, contraire à la raison, et pernicieuse à la société. Spinosa du moins avait embrassé l'opinion des stoïciens qui reconnaissent une intelligence suprême ; mais dans le Système de la nature on prétend que la matière produit elle-même l'intelligence. S'il n'y avait là que de l'absurdité , on pourrait se taire. Mais cette idée est pernicieuse, parce qu'il peut se trouver des gens qui ne croyant pas plus à l'honneur et à Fhumanité qu'à Dieu, seront leurs dieux à eux-mêmes, et s'immoleront tout ce qu'ils croiront pouvoir s'immoler impunément. Les athées tartuffes seront encore plus à craindre. Un déiste , un sectateur du grand Lama un peu courageux, peut avoir la consolation de tuer un athée sanguinaire qui lui demande la bourse le pistolet à la main ; mais comment se défendre d'un athée hypocrite et calomniateur? ( T. 6a, jy. 375.)

[Dans la crainte de fatiguer les lecteurs par l'examen de morceaux détachés et des erreurs de détail d'un ouvrage la honte de l'impiété même , Voltaire vient au fondement du livre , et à l'erreur sur laquelle l'auteur a élevé son système.]

Histoire des anguilles sur laquelle est fondé le Système de la nature *

Il y avait en France, vers Fan 1759, un jésuite anglais , nommé Néedham , qui servait alors de précepteur au neveu de M. Dillon , archevêque de Toulouse. Cet honame fesait de expériences de physique , et surtout de chimie.

Après avoir mis de la farine de seigle ergoté dans des bouteilles bien bouchées, et du jus de mouton bouilli dans d'autres bouteilles, il crut que son jus de mouton et son seigle avaient fait naître des anguilles, lesquelles même en produisaient bientôt d'autres; et qu'ainsi une race d'anguilles se formait indifféremment d'un jus de viande , ou d'un grain de seigle.

APOLOGISTE. l[\^

Un . physicien ^ui avait de la réputation ne douta pas que ce Néedham ne fut un profond athée. Il conclut que, puisqu'on fesait des anguilles avec de la farine de seigle , on pouvait faire des hommes avec de la farine de froment; que la nature et la chimie produisaient tout, et qu'il était démontré qu'on peut se passer d'un Dieu formateur de toutes choses.

Cette propriété de la farine trompa aisément un homme malheureusement égaré alors dans des idées qui doivent faire trembler pour la faiblesse de l'esprit humain. Il voulait creuser un trou jusqu'au centre de la terre , pour voir le feu central ; disséquer des Patagons pour connaître la nature de l'ame; enduire les malades de poix résine pour les empêcher de transpirer, exalter son ame pour prédire l'avenir. Si on ajoutait qu'il fut encore plus malheureux en cherchant à opprimer deux de ses confères', cela ne ferait pas d'honneur à l'athéisme, et servirait seulement à nous faire rentrer en nous-mêmes avec confiision.

Il est bien étrange que des hommes, en

niant un créateur , se soiejit attribués le pouvoir de créer des anguilles.

Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que des physiciens plus instruits adoptèrent le ridicule système du jésuite Néedham, et le joignirent à celui de Maillet, qui prétendait que l'Océan avait formé les Pyrénées et les Alpes, et que les hommes étaient originairement des Marsouins, dont la qvi^ue fourchue se changea en cuisses et en jambes dans la suite du temps. De telles imaginations peuvent être mises avec les anguille formées par de la farine.

Cette transmutation de farine et de jus de mouton en anguilles , fut démontrée aussi fausse et aussi ridicule qu'elle l'est en effet, par M. Spalanzani , un peu meilleur observateur que Néedham.

Cependant, en 1768, le traducteur exact, élégant et judicieux de Lucrèce se laissa surprendre au point que non -seulement il rapporte dans ses notes du livre 8®, page 36 1 , les prétendues expériences de Néedham , mais qu'il fait ce qu'il peut pour en constater la validité.

Voilà donc le nouveau fondement du système delà nature. L'auteur , dès le a® chapitre, s'exprime ainsi :

« En humectant de la farine avec de l'eau ,.

» eten renfermant ce mélange, on trouve au » bout de quelque temps , à l'aide du micros- » cope, qu'il a produit des êtres organisés, » dont on croyait l'eau et la farine incapables. » C'est ainsi que la nature inanimée peut » passer à la vie , qui n'est elle-même qu'un » assemblage de mouvemens. »

Quand cette sottise inouïe serait vraie , jene vois pas , à raisonner rigoureusement , qu'elle prouvât rien en faveur de l'athée; car il se pourrait ^rès-bien qu'il y eût un Dieu , intelligent et puissant , qui^ ^ant formé le soleil et tous les astres , daigna foraaer aussi desanimalcules sans germe. Il n'y a point là de contradiction dans les termes. Il faudrait chercher ailleurs une preuve démonstrative que Dieu n'existe pas , et c'est ce qu'assurément, personne n'a trouvé ni ne trouvera.

L'auteur traite avec mépris les causes finales , parce que c'est un argument rebattu : mais cet argument si méprisé est de Cicéron.

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et de Newton. Il pourrait par cela seul faire entrer les athées en quelque défiance d'euxmêmes. Le nombre est assez grand des sages qui, en observant le cours des astres, et l'art prodigieux qui règne dans la structure des animaux et des végétaux , reconnaissent une main puissante qui opère ces continuelles merveilles.

L'auteur prétend que la matière aveugle et sans choix, produit des animaux intelligens. Produire sans intelligence des êtres qui en ont! cela est-il concevable? ce système estil appuyé sur la moindre vraisemblance? Une opinion si contiadictoire exigerait des preuves aussi étonnantes qu'elle-même. L'auteur n'en donne aucune. 11 ne prouve jamais rien, et il affirme tout ce qu'il avance. Quel chaos, quelle confusion! mais quelle témérité!

Spinosa, du moins, avouait une intelligence agissante dans ce grand tout, qui constituait la nature ; il y avait là de la philosophie. Mais je suis forcé de dire que je n'en trouve aucune dans le nouveau système.

La matière est étendue, solide, gravitante, divisible ; j'ai tout cela aussi bien que cette

pierre. Mais a-t-on jamais vu une pierre sen-tante et pensante? Si je suis étendu^ solide, divisible, je le dois à la matière. Mais j'aii des sensations et des pensées, à qui le dois-je? ce n'est pas à de Teau, à de la fange; il est certain* que c'est à quelque chose de plus puissant que moi. C'est à la combinaison seule des élémens , me dites-vous. Prouvez - le moi donc; faites-moi donc voir nettement qu'une cause intelligente ne peut m'avoir donné l'intelligence. Voilà où vous êtes réduit.

L'auteur combat avec succès les fausses, idées de Dieu , un dieu auquel on donne , comme à ceux d'Homère, les passions des hommes; un dieu capricieux^ inconstant, vindicatif, inconséquent^ absurde; mais il ne peut combattre le dieu des sages.

L'auteur demande où réside cet être ; et, de ce que personne sans être infini ne peut dire où il réside , il conclut qu'il n'existe pas. Cela n'est pas philosophique;, car , de ce que nous ne pouvons pas dire où est la cause d'un effet, nous ne devons point conclure qu'il n'y ti point de cause. Si vous n'aviez jamais vu de canonnier, et qup vous vissiez l'effet d'une

batterie de canons, vous ne devriez pas dire, elle agit toute seule par sa propre vertu./

Ne tient-il donc qu'à dire, Dieu n'est pas, pour qu'on vous en croie sur parole ? ( T. 5o, p. 223 et suw. )

As^ant de combattre Rousseau comme ennemi de la Religionj Voltaire s'est plu à le rendix odieux et ridicule.

Il décrit ainsi sa demeure :

Dans un yallon fort bien nommé Travers S'élève un mont vrai séjour des hivers :

Son front altier se perd dans les nuages ; Ses foiidemens sont aux creux des enfers.

Au pied du mont sont des antres sauvages , Du Dieu du jour ignorés à jamais; C^est de Rousseau le digne et noir palais.

Là se tapit ce sombre énergumène , Ct't ennemi de la nature humaine, Pétri d'orgueil et dévoré de fiel; n fuit le monde , et craint de voir le ciel.

Voici le portrait qu'il en fait, attaquant également et ses écrits et sa personne :

Il VOUS soutient et le pour et le contre ^ Avec un front de pudeur dépouillé.

Cet étourdi souvent a barbouillé De plats romans, de fades comédies.

Des opéra, de minces mélodies; Puis il condamne , en stjle entortillé.

Les opéra , les romans , les spectacles, n vous dira qu'il n'est point de miracles, Mais qu'à Venise il en a fait jadis.

Il se connaît finement en amis ; Il les embrasse et pour jamais les quitte :

L'ingratitude est son premier mérite.

Par grandeur d'âme il hait ses bienfaiteurs; Versez sur lui les plus nobles faveurs , Il frémira qu'un homme ait la puissance , La volonté, la coupable impudence De Favilir en lui fesant du bien.

Il tient beaucoup du naturel d'iin chien :

Il jappe et Aût, et mord qui le caresse.

Ce qui surtout me plaît et m'intéresse , C'est que de secte il a changé trois fois, En peu de temps, pour faire un meilleur choix.

Les philosophes ont rendu la philosophie odieuse et méprisable à la Cour. C'est parce que Jean-Jacques a encore des partisans que les

aSo VOLTAIRE

philosophes ont encore des ennemis. Oit est indigné de voir dans le Dictionnaire encyclopédique une apostrophe à ce misé»

rable, comme on en ferait une à Marc- Antonin. Ce ridicule suffit pour décrier un livre, fùt-il en vingt volumes in-folio. Comptez que je ne me suis point trompé , en mandant , il y a long-temps , que Rousseau ferait tort aux gens de bien.

Quand on a donné des éloges à ce polisson , c'est alors qu'on offre réellement une chandelle au diable. ( 7". 90 , p. 69. )

[ Jean-Jacques n'était donc pour Voltaire qu'un polisson. C'est contre lui qu'il dirigea son poëme de la Guerre civile de Genève , et après l'avoir couvert d'opprobres , il termine ainsi cette satire si amère : Si quelqu'un se formalise de ces plaisanteries très-légères sur un sujet qui en demande de plus fortes, si quelqu'im est assez sot pour se fôcher, l'auteur, qui est par fois goguenard, m'a promis de se fâcher un peu davantage, dans le nouveau chant que nous espérons publier. ]

Rousseau est un grand fou, et un bien mé-, chant fou', d'avoir voulu faire accroire que

APOLOGISTE. aSi

j'avais assez de crédit pour le persécuter , et que j'avais abusé de ce prétendu crédit II s'est imaginé que je devais lui faire du mal , parce qu'il avait voulu m'en faire, et peut-être parce qu'il lui était revenu que je trouvais son Héloïse pitoyable, son contrat social très-insocial. Rousseau est non-seulement le plus orgueilleux de tous les écrivains , mais il est le plus malhonnête homme. (T. 7 7, p. 33o.)

C'est un grand charlatan et un grand misérable que ce Jean-Jacques Rousseau. ( T. 78, p. 114.)

La folie de Rousseau m'afflige. Est-il vrai que c'est à Duclos qu'il écrivait cette indigné lettre, dans laquelle il disait que j'étais le plui violent et le plus adroit de ses persécuteurs? Y eût-il jamais une démence plus absurde ? moi persécuter quelqu'un ! j'ai toujours sur le cœur cette étange calomnie. Faut-il, mon cher frère, qu'on ait à la fois les fidèles et les infidèles à combattre , et qu'on passe pour un persécuteur, tandis qu'on est soi-même persécuté!

Tout cela fait saigner le cœur. ( T. 76,/?. 373. ) ' Les gens de bien doivent savoir que Jean- Jacques a fait un gros libelle contre la parvu-

aSa VOLTAIRE

lissime république de Genève, dans l'intention de soulever le peuple contre les magistrats.

Le conseil de Genève est occupé à examiner le livre, et à voir quel parti il convient de prendre. ( T. 76,/?. 53i.)

Un médecin aurait dû faire l'opération de la transfusion à Jean-Jacques, et lui mettre d'autre sang dans les veines ; celui qu'il a est un composé de vitriol et d'arsenic. Je le crois im des plus malheureux hommes qui soient au monde, parce qu'il est un des plus méchans. (71 76,/?. 53a.)

Le* procédés de Jean-Jacques Rousseau ne sont point des querelles de Uttérature ; ce sont des complots formés par l'ingratitude et par la méchanceté la plus noire , dont les médiateurs de Genève et le ministère de France sont assez instruits. (T. 78,/?. 249)

Jean-Jacques qui ne passe ni pour le plus judicieux des hommes, ni pour le plus modeste , ni pour le plus reconnaissant, est mené en Angleterre par un protecteur qui épuise son crédit pour lui faire obtenir une pension secrète du roi. Jean-Jacques trouve la pension secrète un affront. Aussitôt il écrit une lettre

APOLOGISTE. aSS

OÙ il sacrifie l'éloquence et le goût à son ressentiment contre son bienfaiteur M. Hume, et à chaque argument 11 finit par ces mots, premier soufflet y second soufflet y troisième soufflet sur la joue de mon patron. Trois soufflets pour une pension , c'est trop.

Un Genevois qui donne trois soufflets à un Ecossais! cela fait trembler pour les suites. Si le roi d'Angleterre avait donné la pension , Sa Majesté aurait eu le quatrième soufflet. C'est un terrible homme que ce Jean-Jacques!

Il prétend , dans je ne sais quel roman , intitulé Héloïse ou Aloïsia , s'être battu contre un seigneur anglais de la chambre haute , dont il reçut ensuite l'aumône. Il a fait, on le sait, des miracles à Venise ; mais il ne fallait pas K^alomnier les gens de lettres à Paris. Il y a de ces gens de lettres qui n'attaquent jamais personne , mais qui font une guerre bien vive

• quand ils sont attaqués , et Dieu est toujours

• pour la bonne cause. JJn des offensés s'amusa , à le dessiner par les coups de crayons que voici :

Cet ennemi du genre humain, Singe manqué de FArétin,

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Qui se croit celui de Socrate, €e charlatan trompeur et yain,.

Changeant yingt (bis son Mithridate ^ Ce Basset hargneux et mutin > Bâtard du chien de Diogène , Mordant également la main Ou qui le flatte^, ou qui Venchaine , Ou qui lui présente du pain.

Les honnêtetés de Jean-Jacques lui ont at* tiré, comme on voit, de très-grandes honnêtetés. Il y a de la justice dans le monde; et pour peu que vous soyez poli , vous trouvez à coup sûr des gens fort polis qui ne sont pas en reste avec vous. Cela compose une soxîiété charmante. ( T. &i^p. 3i3. )

Je vous avoue que j'ai une extrême curiosité de savoir ce qui se passe à Bedlam , et de lire la lettre de cet archi-fou , qui se plaint si amèrement de l'outrage qu'on lui a fait, en lui procurant une pension. C'est un petit singe fort bon à enchaîner, et à montrer à la foire pour un schelling. ( T, 78, /?. 56. )

Ce qui fait pitié , c'est l'affreuse conduite de Jean-Jacques. On ne connaît pas ce monstre.

Quel temps, grand Dieu, a-t-il pris pour

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rendre la philosophie odieuse! le temps où elle allait triompher. Je vous avoue que tous ces attentats contre la philosophie, par un homme qui se disait philosophe , me désespèrent, (r. 77,p. 9.)

Tous les honnêtes gens de Genève regardent Jean-Jacques comme un monstre. Pour moi, je ne le regarde que comme un fou; je le crois malheureux à proportion de son orgueil , c'est-à-dire qu'il est l'homme du monde le plus à plaindre. ( T. 77,/?. 43. )

Jean-Jacques Rousseau mérite un peu , à ce qu'on dit ici , l'aventure dont Edouard III semblait menacer les bourgeois de Calais; mais il né mérite point les médailles d'or. Le prétendu philosophe aie joue que le rôle d'un brouillon et d'un délateur. Il a cru être Diogène, et à peine a-t-il eu l'honneur de ressembler à son chi«n. Il est en horreur ici. (71 77 , p. 66.)

Voyez un peu ce pauvre diable de Jean- Jacques. Le voilà bien avancé de s'être brouillé avec Dieu , avec les prêtres , les rois et les auteurs. On dit qu'il est actuellement dans les états du roi de Prusse , près de Neufchâtel. Je

ne voudrais pas répondre qu'il y restât; car le roi de Prusse , tout roi de Prusse qu'il est, n'est pas le maître à Neufchâtel comme à Berlin , et les véritables pasteurs de ce pays là, n'eutendent pas raillerie sur l'affaire de la Religion.

Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques , lors- ' qu'il n'écrit que pour se contredire, lorsque après avoir donné une comédie sifflée sur le théâtre de Paris, il injurie ceux qui en font jouer à cent lieues de là; lorsqu'il cherche des protecteurs , et qu'il les outrage ; lorsqu'il déclame contre les romans , et qu'il fait des romans dont le héros est un sot précepteur qui reçoit l'aumône d'une Suissesse qu'il séduit, et qui va dépenser son argent dans un mauvais lieu de Paris. Laissons-le croire qu'il a surpassé Fénélon et Xénophon , en élevant un jeune homme de qualité dans le métier de menuisier. Ces extravagantes, platitudes ne méritent pas un décret de prise de corps ; les petites-maisons suffisent avec de bons bouillons, de la saignée et du régime. ( T. 67, p. 200. )

APOLOGISTE. a57

Lf Contrat social de Rousseau réfuté par Voltaire,

Il paraît bien étrange que Fauteur du Con*' trat social s'avise de dire que tout le peuple anglais devrait siéger en parlement , et qu'il cesse d'être libre quand son droit consiste à se fair^ représenter au parlement par dépu^ tés. Voudrait-il que trois millions de citoyens vinssent donner leur voix à Westminster ? Les paysans, en Suède, comparaissent-^ils autre-* ment que par députés ?

Le même écrivain^ en parlant des différent systèmes de gouvernement , s'exprime ainsi :

« L'un trouve beau qu'on soit craint de ses » voisins, l'autre qu'on en soit ignoré. L'un est » content que l'argent circule, l'autre exige » que le peuple ait du pain. »

Tout cet article est puérile et contradictoire. Comment peut-on être ignoré de ses voisins? comment est-on en sûreté si vos voi-»* sins ignorent qu'il y a du danger à vous attaquer ? et comment le même état , qui pourrait se faire craindre, pourrait-il être ignoré? et comment le peuple peut-il avoir du pain sanj^

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que l'argent circule? La contradiction est manifeste.

a A l'instant que le peuple est légitime- » ment assemblé en corps souverain , toute » juridiction de gouvernement cesse , la n puissance executive est suspendue. » Cette proposition du Contrat social serait pernicieuse, si elle n'était d'une absurdité évidente. Lorsqu'on Angleterre le parlement est assemblé , nulle juridiction n'est suspendue ; et dans le plus petit état, si, pendant l'assemblée du peuple , il se commet un meurtre , un vol , le criminel est et doit être livré aux officiers de la justice. Autrement une assemblée du peuple serait une invitation solennelle au crime.

« Dans un état vraiment libre, les citoyens » font tout avec leurs bras , et rien avec de » l'argent. » Cette thèse du Côntt^t social n'est qu'extravagante. Il y a tm pont à coilstruire, une rue à paver, faudra- t-U que les magistrats, les négocians et les prêtres pavent la rue et construisent le pont ? L'auteur ne voudrait pas assurément passer un pont bâti par leurs mains : cette idée est digne d'un précepteur qui , ayant un gentil-homme à élever.

APOL<>QISTE. 2.59

lui fit apprendre le métier de menuisfer : mais tous les hommes ne dpiv^Qt pas ^re.>manœuvres.

« Les dépositaires de la puissance exécutrice » ne sont point les maîtres du peuple , mais ses » officiers ; il peut les établir et les destituei^ D quand il lui plaît; il rfest point question pour » eux de contracter , mais d'obéir. » Il est vrai que les magistrats ne sont pas les maîtres du peuple; ce sont les lois qui sont maîtresses.; mais le reste est absolument faux ; il l'est dans tous les état^ , il l'est chez nous ; nous avons le droit , quand nous sommes convo* qués, de rejeter ou d'approuver les magistrats et les lois qu'on nous propose. Nous n'avons pas le droit de destituer les officiers de l'état, quand il nous plaît; ce droit serait le code de l'anarchie. Le roi de Fnatnce luimême, quand il a donné des provisigns à un magistrat, ne peut le destituer qu'en lui fesant son procès. Le roi d'Angleterre ne peut oter une pairie qu'il a donnée. L'empereur ne peut destituer un prince qu'il a créé. On ne destitue les magistrats amovibles qu'après le temps de leur exercice. îl n'est pas plus

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permis de casser un magistrat par caprice, que .d'emprisonner un citoyen par fantaisie.

a C'est une erreur de prendre le gouverney> ment de Venise pour une véritable aristo- » cratie ; la noblesse y est peuple elle-même : » une multitude de pauvres Barnabotes n'ap- » prodia jamais d'aucune magistrature. »

Tout cda est d'une fausseté révoltante. Voilà la première fois qu'on a dit que le gouvernement de Venise n'était pas entièrement aristocratique ; c'est une extravagance à la vérité, mais elle serait sévèrement punie dans l'état vénitien.

Tant d'ignorance, jointe avec tant de présomption, indigne tout homme instruit. Lorsque cette ignorance présomptueuse traite avec tant d'outrages des nobles vénitiens , on demande quel est le potentat qui s'est oublié ainsi ? Quand on sait enfin <i{uel est l'auteur de ces inepties , on se contçnte de rire.

a Ceux qui parviennent dan^ les iponar- » chîes ne sont le plus souvent que de petits » brouillons, que de petits fripons, de petits » intrigans, à qui les petits talens, qui font » dans les cours parvenir aux grandea places,

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» aae servent qu'à montrer leur ineptie aussir » tôt qu'ils sont parvenus. »

Cet amas indécent de petites antithèses cy- Jiiques, ne convient nullement à un livre sur le gouvernement, qui doit être écrit avec la <Ugnité de la sagesse. Quand un homme, quel qu'il soit, 'présume assez de lui-même pour donner des leçons sur l'administration publique, il doit paraître prudent et impartial, comme les lois mêmes qu'il fait parler.

Nous avouons avec douleur que, dans les républiques, comme dans les monarchies, l'intrigue fait parvenir aux charges. Il y a eu des Verres, des Milon^ des Clodius, des Lépide, à Rome; mais nous sommes forcés de convenir qu'aucune république moderne ne peut se vanter d'avoir produit des ministres, tels que les Qxenstiern , les Sully , les Colbert, et les grands hommes qui ont été choisis par Elisabeth d'Angleterre. !N 'insultons ni les monarchies , ni les républiques.

« Le czar Pierre n'avait pas le vrai génie.

D Quelques-unes des choses qu'il fit étaient » bien ; la plupart étaient déplacées... Les Tar^ » tares, sujets de la Russie, deviendront.bien-^

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o> tôt ses inaîtrfes : ces révolutions me parais- » sent infaillibles. »

Il lui paraît infaillible que de misérables hordes de Tartâres, qui sont dans Fabaissewient ^ subjuguïérofat Incessamment un empire iiéfendu par deux cent tollle Soldats, qui sont au rang des nkeilleures troupes de l'Europe.

L'almatiacJi dû courrier boiteux a-t-il jamais fait de telles prédictions? La cour de Pétersbourg njoUs regardera comme de grands 9LskrcAo^ue% j si elle apprend qu'un de nos ^rçons horlogers a réglé l'heure à laquelle l'empiriB russe doit être détruit.

Si on se donhàit la peiné de lire attentivement ce livre du Contrat social, il n'y a pas une page où l'on ne trouvât des erreurs ou des cohtradictîbns.

« Une société devrais chrétiens ne serait plus ti une société xT^kofnmeSj etc. » Une telle assertion est bien bizarre. L'auteur veut-il dire que ce serait une société de bétes , ou une société d'anges? Bayle â traité fort au long la question, si les chWtieâs de la primitive Eglise pouvaient être des philosophes, des politiques et des guerriers !^ Mais on veut enchérir sur Bayle,

APOLOGISTE. a65

on répète ce qu'il a dit; et, dans la crainte de n'être qu'un plagiaire, on se sert de termes hasardés , qui , au fond , ne signifient rien : quels que soient les dogmes des nations, elles^ feront toujours la guerre. ( 71 ^^,p. a49.)

sS:

ou

ou PAEAOOXB QUB j^EJ SCtENGKft ONT KUI AUX MOEURS.

Dieu merci , j'ai brûlé tous mes lirres , me dit hier Timon. Quoi! tous sans exception?

Passe encore pour les romans du temps, et les pièces nouvelles : mais, que vous ont fait Cicéron et Virgile, Lafontaine, Addisson ? J'ai tout brûlé , répliqua-t-il ; ce sont des corrupteurs du genre hoanain. Les maîtres de géométrie et d'arithmétique même sont des monstres. Les sciences sont le fléau de la terre; sans elles nous aurions toujours evt l'âge d'or. Je renonce aux gens de lettres pour jamais, à tous les pays ou les arts sont connus. Il est affreux de vivre dans des villes où Ton porte la mesure du temps en or dans sa

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poche , où Ton a fait venir de la Chine de petite^ chenilles pour se couvrir de leur duvçt, où l'on entend cent instrumens qui s'accordent 9 qui enchantent les oreilles, et qui bercent l'anie ds^ns un doui^ repos. Tout cela est horrible , et il est clair qu'il n'y a que les Iroquois qui soient gens de"" bien ; encore faut-il qu'ils soient loin de Québec , où je soupçonne que les damnables sciences de l'Eu. . rope se sont introduites.

Quand Timon eut bien évaporé sa bile , je le priai, de rae dire sans humeur ce qui lui avait inspiré tant d'aversion pour les belles* lettres. 11 m'avoua ingénument que son chagrin était venu originairement d'une espèce de gens qui se font yalets de libraires, et qui, de ce bel état où les réduit l'impuissance de prendre une professio» honnête, insultent tous les jTîois les hommes les plus estimables de l'Europe , pour gagner leurs gages. Vous avez raison, lui dis^je; mais voudriez vous qu'on tuât tous les chevaux d'une ville , parce qu'il y a quelques rosses qui ruent et qui servent mal?

Je vis que cet homme avait commencé par

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haïr Fabiis des arts, et qu'il était parvenu enfin à haïr les arts mêmes. /Vous conviendrez^ me disait-il, que l'industrie donne à l'homme de nouveaux besoins. Ces besoins allument les passions, et les passions font commettre tous les crimes. L'abbé Sugger gouvernait fort bien l'état dans les temps d'ignorance, mais le cardinal de Richelieu, qui était théologien et poëte , fit couper plus de têtes qu'il ne fit de mauvaises pièces de théâtre. A peine eut-il établi l'académie française, que les Cinq-Mars , les de Thou , les Marillac , passèrent par la main du bourreau. Si Henri VIII n'avait pas étudié , il n'aurait pas envoyé deux de ses femmes à Féchafaud. Charles IX n'ordonna les massacres de la Saint-Barthelemi , que parce que son précepteur Amiot lui avait appris à faire des vers. Vous pensez donc , lui dis-je , qu'Attilla , Genseric , Odoacre et leurs pareils avaient étudié long-temps dans les universités? Je n'en doute nullement, me dit-il, et je suis persuadé qu'ils ont écrit beaucoup en vers et en prose, sans cela auraient-ils détruit une partie xiu genre humain ? ils lisaient assidûment des ouvrages Ou la Religion et U '

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morde sont outragées*, pour calmer les sera-' pules que la nature sauvage donne toute seule. Ce n'est qu'à force d'esprit et de culture qu'on peut devenir méchant. Vivent les sots pottr être honnêtes gens ! Il fortifia cette idée par beaucoup de raisons capables de faire remporter un prix dans une académie, le le laissai dire : nous partîmes pour aller souper à la campagne , il maudissait en diemin h. barbarie des arts, et je lisais Horace.

Au coin d'un bois , nous fumes rencontrée par des voleurs et dépouillés de tout impitoyablement. Je demandai à ces messieurs dans quelle université ils avaient étudié. îh m'avouèrent qu'aucun d'eux n'avait jamais appris à lire.

Après avoir été aimi volés par des igno« rans, nous arrivâmes presque nus dans la maison où nous devions souper. Elle appar*»

tenait à un des plus savans hommes de l'Europe. Timon, suivant ses principes, devait s'attendre à être égorgé; cependant il ne 1« fut pomt; on nous habilla , on nous prêta de l'argent , on nous fit la plus grande chère ; et •Timon, au sortir du repas, demanda une

plume et de Tencre pour écrire contre ceux qui cultivent leur esprit. ( T. 35 , .

p. îiàg. )

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DE l'empereur de LA CHINE

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