‹ Voltaire apologiste de la religion chrétienneChapitre 21 sur 23 · DOGME ET MORALE · texte numérisé non relu

DOGME ET MORALE

Làk vraie philosophie est de savoir s'arrêter où il faut, et de ne jamais marcher qu'avec un guide sûr. Les égaremens de tous ceux qui ont voulu approfondir tout ce qui est impénétrable pour nous, doivent nous apprendre à ne pas franchir les limites de notre nature. Il reste assez de terrain à parcourir sans voyager dans les espacés imaginaires.

Plut au ciel qu'il n'y eût point eu de querelles entre les hommes sur l'essence des êtres et autï'es questions insolubles ! nous serions des anges sur la terre. Mais ne ressemblonsnous pas quelquefois à ces diables que Milton nous représente dévorés d'ennui, de rage , d'inquiétude, de douleur, et raisonnant encore sur des systèmes au milieu de leurs tourmens?

agS VOLTAIRE

Çafifre ^^umut.

Des mystères.

LiA philosophie consiste à s'arrêter quand le flambeau de la physique nous manque.

J'observe les efFets de la nature ; mais je vous assure que je n'en connais pas les premiers principes. ( T. 4? jj^» 282.)

De quelque côté que vous vous tourniez, vous êtes forcé d'avouer deux choses, votre ignorance et la puissance immense du créateur^ votre ignorance qui se révolte contre la matière pensante, et la puissance du -créateur à qui certes rien n'est impossible.

( T. ^'jyp.nSct.)

Nous ne pouvons être admis à tous les secrets de la nature, de même que nous ne pouvons soulever qu'une quantité déterminée de matière. ( T. 4o , Philosophe ignorant )

ART. P

Mystères dans les sciences.

On demandait un jour à Newton pourquoi il marchait quand il en avait envie, et comment son bras et sa main se remuaient à sa volonté? Il répondit bravement qu'il n'en savait rien. Mais du moins , lui dit-on , vous qui connaissez si bien la gravitation des planètes, vous me direz par quelle raison elles tournent dans im sens plutôt que dans un autre ; et il avoua encore qu'il n'en savait rien. ( jT. 49 ? /?. 80.)

Le premier principe du mouvement du cœur dans les animaux est-il bien connu?

a-t-on deviné ce qui nous donne les sensations, les idées , la mémoire ? Nous ne connaissons pas plus l'essence de la matière que les en£ans qui en touchent la superficie. (Id.)

Décideur impitoyable, pédagogue à phrases, raisonneur fourré , tu cherches les bornes de ton esprit. Elles sont au bout de ton nez.

Parle : m'apprendras- tu par quels substils ressorts L'éternel artisan fait végéter les corps ?

Sur ce vaste univers un grand voile est jeté.

Lorsque le seul puissant , le seul grand , le seul sage ,

De ce monde en six jours eut achevé Touvrage ,

Et qu'il eut arrangé tous les célestes corps ^

De sa vaste machine il cacha les ressorts.,

£t mit sur la nature un voile impénétrable.

J'ai lu chez un rabbin que cet Être ineffable

Un jour devant son trône assembla nos docteurs ,

Fiers enfans du sophisme , éternels disputeurs ;

Tous ces fameux esprits dont le savant caprice

D'un monde imaginaire a bâtiTédiâce.

Ça, mes amis, dit Dieu, devinez mon secret.

Établissant bientôt cent belles visions , De leur esprit pointu nobles inventions , Ils parlaient, disputaient, et criaient tous ensemble. Ainsi , lorsqu'à dîner un amateur rassemble Quinze ou vingt raisonneurs, auteurs, commentateurs, Rimeurs, compilateurs, chansonneu^-s , traducteurs, La maison retentit des cris de la cohue ; Les passans ébahis s'arrêtent dans la rue.

( T. 14 , p. 2S2 el 264. ) ^

Depuis le brin d'herbe que l'ambre attire,

APOLOGISTE. 3oi

jusqu'à la route que tant d'astres suivent dans l'espace ; depuis la formation d'une mite dans un fromage jusqu'à la voie lactée; soit que vous considériez une pierre qui tombe , soit que vous suiviez le cours d'une comète traversant les cieux , tout est qualité occulte. Ce mot est le respectable aveu de notre ignorance : le grand architecte du monde nous a donné de mesurer, de cadculer, de peser quelques-uns de ses ouvrages ; mais il ne nous permet pas de découvrir les premiers ressorts. ( T. 46, p. 260. y

Je n^imiterai point ce malheureux savant, Qui, des feux de l'Etna scrutateur imprudent, Marchant sur des monceaux de bitume et de cendre, - Fut consumé du feu qu'il cherchait à comprendre.

Avez-Tous pënëtrë , philosophes nouveaux , Cet instinct sûr et prompt qui sert les animaux ? Dans son germe impalpable avez-vous pu connaître L'herbe qu'on foule aux pieds et qui meurt pour renaître? Dévoilez ces ressorts qui font la pesanteur; Vous connaissez les lois qu'établit son auteur. Parlez, enseignez-moi comment ses mains fécondes Font tourner tant de cieux , graviter tant de mondes; Pourquoi vers le soleil notre globe entraîné ,

Se meut autour de soi y sur sou axe incliné ;

Parcourant en douze ans les célestes demeures ,

D'où vient que Jupiter a son jour de dix heures?

Yous ne le savez point : votre savant compas

Mesure l'univers , et ne le connaît pas.

Je vous vois dessiner , par un art infaillible ,

Les dehors d'un palais à Thomnie inaccessible ;

Les angles , les côtés sont marqués dans vos traits ;

Le dedans à vos yeux est caché pour jamais.

Pourquoi donc m'affliger si ma 4ébile vue

Ne peut percer la nuit sur mes yeux répandue.

Réaumur , dont la main si savante et si sûre A percé tant de fois la nuit de la nature , M'apprendra-t-il jamais par quels subtils ressorts L^éternel artisan fait végéter les corps?

Le sage Dufaï, parmi ses plants divers, Végétaux rassemblés des bouts de Tunivers , Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive Se flétrit sous nos mains honteuse et fugitive ?

Il y a des principes ignorés qui opèrent les merveilles que nous admirons dans la nature.

Nous sommes invinciblement obligés d'admettre ces faits , quelle qu'en puisse être la cause. ( T. 38,/>. ia5.)

APOLOGISTE. 3o3

Si on demande ce que c'est que le feu , je répondrai que c'est un élément que je ne con-nais que par ses effets ; et je dirai ici , comme partout aflleurs , ^ue l'homme n'est point fait pour connaître la nature intime des choses , qu'il peut seulement mesurer, calculer , peser et expérimenter. ( jT. 38 , /?• 1 1 o. )

On calculera la chute des corps, mais trouvera- t-on la raison primitive de la force qui les fait tomber ? on disputera sur la physique pendant l'éternité. ( T. 4o > P' 260, )

Que de vains efforts pour expliquer de petites choses! Que de systèmes, que de charlatanisme pour rendre compte de légères variations si terribles à nos yeux! que d'animosités dans les * disputes ! Les conquérans qui ont envahi le monde , n'ont pas été plus orgueilleux et plus acharnés que les vendeurs d'orviétan , qui ont prétendu le connaître.

La terre est un soleil encroûté, dit celuici ; c'est une comète qui a effleuré le soleil , dit celui-là. Pauvres gens qui osez parler en maîtres, vous voulez m'enseigner la formation de l'univers, et vous ne savez pas celle d'un ciron, celle d'une paille! ( T. 5o,p. 26.)

3o4 VOLTAIRE

Nous ne connaissons qu'imparfaitement quelques anneaux de cette chaîne immense de la nature ; et nous autres petits hommes, avec nos petits yeux et notre petite cervelle, nous parlons hardiment de ce qui est matière et esprit , ne sachant pas d'ailleurs un mot de ce que c'est au fond que l'esprit et la matière. ( T. 3o,/?. aoo. )

Il est impossible que nous puissions jamais savoir ce que c'est que la matière. Nous touchons , nous voyons les propriétés de cette substance; mais ce mot même substance ^ ce qui est dessous^ nous avertit assez que ce dessous nous sera inconnu à jamais :

quelque chose que nous découvrions de ses apparences, il restera toujours ce dessous à découvrir. ( 1\ 4o,/?. io6. )

L'homme impénétrable à l'homme. ,

Arrêtés dès le premier pas , et nous repliant vainement sur nous-mêmes, nous .sommes effrayés de nous chercher toujours , et de ne nous trouver jamais. Nul de nos sens n'est explicable. ( T. 4o,/>. 109, )

APOLOGISTE. 3o5

L*homine étranger à soi, de Tliomme est ignoré. Au sein de Pinfini nous élançons. notre éti'e, *

Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaitre.'

Demandez à Silya par quel secret mjstère , Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré, Se transforme en un lait doucement préparé?

Comment toujours filtré dans ses routes certaines ^ En longs ruisseaux de pourpre il court enfler nos veine»?

Il levé au ciel les jeux, il s'incline , il s'écrie : Demandez -le à ce Dieu qui nous donna la vie.

L'homme , on nous Fa tant dit, est une énigme obscure ; Mais en quoi Test-il plus que toute la nature?

T. 12, p. \'66 et IÔ2.

Je ne saurai jamais les causes de ce mouvement dont tous mes membres exécutent les lois. ( jT /\o,p. i55. )

Qu'est-ce que cette chetive raison , ce don inexplicable de comparer le passé au présent, et de pourvoir au futur ? ( T. ùfl^p, 260. )

Aucun premier ressort, aucun premier principe ne p«ut être saisi par nous: Pourquoi mon bras obéit-il à ma volonté? nous

3o6 VOLTAIRE

sommes si accoutumés à ce phénomène incompréhensible , que très-peu y font attention; et quand nous voulons rechercher la cause d'un effet si commun, nous trouvons qu'il y a réellement l'infini entre notre volonté et cette obéissance; c'est-à-dire qu'il n'y a nulle proportion de l'une à l'autre, nulle raison , nulle apparence de cause, et nous sentons que nous y penserions l'éternité sans pouvoir imaginer la moindre lueur de vraisemblance. ( T. 4o,/>.-i09. )

Nous savons bien que nous avons un peu d'intelligence; mais comment l'avons-nous?

c'est le secret de la nature : elle ne l'a dit à nul mortel. ( T, l\o^p. 107. )

L'homme incompréhensible à l'homme , même seloit l'organisation de son corps.

L'anatomie ancienne est à la moderne ce qu'étaient les cartes géographi<|ues grossières du seizième siècle , qui ne représentaient que lès lieux principaux, et encore infidèlement tracés, en comparaison des cartes topographiques de nos jours , où l'on trouve jusqu'au moindre buisson mis à sa place.

Cependant interrogez Borelli sur la force

exercée par le cœur dans sa dilatation , dans sa diastole; il vous assure qu'elle est égale à un poids de quatre-vingt mille livres dont il rabat ensuite quelques milliers. Adressez-vous à Keil , il vous certifie que cette force n'est que de cinq onces. Jurin vient qui décide qu'ils se sont trompés; et il fait un nouveau calcul : mais un quatrième survenant prétend que Jurin s'est trompé aussi. La nature se moque d'eux tous; et pendant qu'ils disputent, elle a soin de notre vie ; elle feit contracter et dilater le cœur par des voies que l'esprit humain ne peut découvrir.

On dispute depuis Hippocrate sur la manière dont se fait la digestion ; les uns accordent à l'estomac des sucs digestifs; d'autres les lur refusent. Les chimistes font de l'estomac un laboratoire. Hecquet en fait un moulin. Heureusement la nature nous fait digérer sans qu'il soit nécessaire que nous sachions son secret. Elle nous donne des appétits, des goûts et des aversions pour cer»tains alimens dont nous ne pourrons jamais savoir la cause.

On parle d'un suc nerveux qui donne la

3o8 " VOLTAIRK

sensibilité à nos nerfs; mais ce suc n'a pu être découvert par aucun anatomiste.

Les esprits animaux, qui ont une ai grande réputation , sont encore à découvrir.

Votre médecin vous fera prendre une médecine, et ne sait pas comment elle vous purge.

La manière dont se forment nos cheveux et nos ongles nous est aussi inconnue que la manière dont nous avons des idées. Le plus vil excrément confond tous les philosophes.

Borelli dit que l'œil gauche est beaucoup plus fort que l'œil droit. D'habiles physiciens ont soutenu le parti de l'œil droit contre Iuk

Boërhaave assure que le sang distribué dans les vésicules des poumons est pressé, chassé , foulé , brisé , atténué.

Le Cat prétend que rien de tout cela n'est vrai. Il attribue la couleur rouge du sang à un fluide caustique, et on lui nie son caustique.

Les uns font des nerfs un canal par lequel passe un fluide invisible, les autres en font un violon dont les cordes sont pincées par un archet qu'on ne voit pas davantage.

Heureusement ces questions sont étrangères à la médecine utile , qui n'est fondée que

sur rexpérience, sur la connaissance du tempérament d'un malade, sur des remèdes très^ simples donnés à propos; le reste est pure curiosité et souvent charlatanerie.

Si un homme à qui on sert un plat d'écrevisses qui étaient toutes grises avant le cuisson, et qui sont devenues toutes rouges dans la chaudière, croyait n'en devoir manger que lorsqu'il saurait bien précisément comment elles sont devenues rouges, il ne mangerait d'écrevisses de sa vie. •

Nul ne peut se flatter d'avoir pénétré jusqu'à la ligne qui sépare à jamais les tentativès^ des hommes et les secrets impénétrables de la nature. ( T. 47?/>- 399*)

Tous sont à la porte du dernier ^sile où la nature se renferme , elle ne se montre jamais à eux , et ils devinent dans son antichambre.,

{T. ùin.p. 402.)

Mystères géométriques.

Avouez qu'on doit admettre Tincompréhensible, quand l'existence de cet incompréhensible est prouvée. N'êtes-vous pas forcés d'aihnettre les asymptotes en géométrie ?

3lO VOLTAIRE

sans comprendre comment ces lignes peuvent s'approcher toujours çt ne se toucher jamais ? N'y a-t-il pas des choses aussi incompréhensibles que démontrées dans les propriétés du cercle? ( T. 4û,/>. 106. )

De toutes les sciences celle qui s'appuie le plus sur l'évidence et qui est la plus 'capable d'étou£fer toute espèce d'orgueil philosophique , c'est la géométrie. Cette science a pour objet des surfaces , des lignes et des points qui n'existent pas dans la nature. On fait passer en esprit cent mille lignes couri>es entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y puisse passet* un fétu. La géométrie serait-elle une' mauvaise plaisanterie*? (T. 57,;;. 385.)

ART. II

Les ignorances des philosophes*

L'ignorance est l'apanage de la nature humaine , et j'adore Dieu par qui je pense , sans savoir comment je pense. ( T. l^o^p. ia8. )

J'ai ignoré absolument pendant le quart de

APOLOGISTE. 3ir

ma vie les raisons de tout ce que j'ai vu , entendu et senti.

Quand j'ai regardé autour de moi «t dans moi, j'ai conçu que quelque chose exi^e de toute éternité ; puisqu'il y a des êtres qui sont actuellement, j'ai conclu qu'il y a un être nécessaire et néceBsaû*ement éternel. Ainsi, le premier pas que j'ai Êtit pour sortir de naon ignorance, a franchi les bornes de tous les siècles. Mais quand j'ai voulu tnardier dans cette carrière infinie ouverte devant moi, je n'ai pu décotivrir pleii^ment un seul objet; et du saut que j'ai fait pour contempler l'éternilé, je suis retombé dans, l'abîme de mon ignorance.

J'ai vu ce qu'on appelle de la matière depuis rétoile Sinus, et depuis celles de la voie lactée, aussi éloignées de Sirkis que cet astre l'est de nous, jusqu'au dernier atome qu'on peut apercevoir avec le microscope ; et j'ignore ce que c'est que la matière.

La lumière qui m'a fait voir tous ces êtres m'est inconnue; je peux, avec le secours dû prisme, anatomiser cette lumière, et la diviser en sept £3iisceaux; f ignore de quoi ils sont composés. La lumière tient de la matière^ puisqu'elle a un mouvement , et qu'elle fra^ppe

3l2 VOLTAIRE

les objets; mais elle ne tend point vers un centre comme tous les autres corps; au contraire , elle s'échappe invinciblement du centre , tandis que toute matière pèse vers son centre. La lumière paraît pénétrable, et la matière est impénétrable. Cette lumière, qu'est-elle? de quelles innombrables prc^riétés peut-elle être revêtue? je l-ignore.

Qu'est-ce que ce temps même dont je parle ?

je ne puis le définir. O Dieu! il faut que tu m'instruises; car je ne suis éclairé ni par les ténèbres des autres hommes , ni par les miennes. Qui es-tu, toi que je vois ramper comme moi sur ce petit globe ? Tu arraches comme moi quelques fruits à la boue qui est notre nourrice commune. Tu es sujet à toutes les maladies les plus humiliantes, et tuas des idées métaphysiques !

Pourquoi sommes-nous ? [ la foi nous l'apprend. ] Qu'est-ce que le sentiment ? comment l'ai-je reçu ? quel rapport y a-t-il entre l^ir qui frappe mon oreille et le sentiment du son? entre ce corps et le sentiment des couleurs? je l'ignore profondément, et je l'ignorerai toujours.

Qu'est-ce que la pensée ? qui me donne dea

APOLOGISTE. 3l3

pensées pendant mon sommeil ? toujours pendant le sommeil et souvent pendant la veille, j'ai des idées malgré moi. Ces idées long-temps oubliées, long-temps reléguées dans l'arrièremagasin de mon cerveau , en sortent sans que je m'en mêle , et se présentent d'elles-mêmes à ma mémoire qui fesait de vains efforts pour les rappeler.

Les objets extérieurs n'ont pas la puissance de former en moi des idées , car on ne donne point ce qu'on n'a pas; je sens trop que ce n'est pas moi qui me les donne, car elles naissent sans mes ordres. Qui les produit en moi? d'où viennent- elles ? où vont-elles ? Fantômes fugitifs, quelle main invisible vous produit et vous fait disparaître ?

Comment la raison est-elle un don si précieux que nous ne voudrions le perdre pour rien au monde ? et comment cette raison n'a-t-elle servi qu'à nous rendre presque toujours les plus malheureux de tous les êtres ?

D'où vient qu'aimant passionnément la vérité, nous nous sommes toujours livrés aux plus grossières impostures ? d'où vient le mal? et pourquoi le mal existe-t-il ? O atomes d'un

3l4 VOLTAIRE

jour! ô mes compagnons dans l'infinie petitesse, nés comme moi pour ignorer, y en a-t-ii parmi vous d'assez fous pour croire savoir tout cela? Non, dans le fond de votre cœur , vous sentez votre néant , comme je rends justice au miçn. ( T, 53, p* t^-)

Ce que nous pouvons savoir par nousmêmes se réduit à bien peu de chose : nous ne parvenons que par l'expérience et par une suite de tâtonnemens et de longues réflexions, à nous donner quelques idées faibles et légères du corps, de l'espace et du temps- ( T. t\o^p. io5.)

Tout ce qu'on ne peut comprendre n'est pas pour cela inutile : personne ne sait comment une médecine purge , et il est souvent utile d'être purgé. ( T. 53. )

ART. in.

Mystères dans la Religion naturelfe , ou optimisme •

L'optimisme ou l'idée que tout est au mieux possible, détruit visiblement les fondemens de la religion , il mène à la fatalité. Il fait regarder la chute de l'honmie comme une Êd>le,

APOLOGISTE. 3l5

et la malédiction prononcée par Dieu même contre la terre, comme vaine. C'est le sentiment de toutes les personnes religieuses et instruites; elles regardent l'optimisme comme une impiété affreuse. {T. 73,/?. 196. )

Qu'est-ce que l'optimisme , c'est la rage de soutenir que tout est bien tandis que tout est mal. ( T. 56,/?. 3i3. )

Vous criez tout est bien, d'une yoix lamentable : L'univers vous dément , et votre propre cœur Cent fois de votre esprit a réfute Terreur.

T. 12, p. iS3.

Guérissez-vous nos maux en osant les nier?

Je ris de ce fier stolque ,

Qui dans les tourmens se pique

D'avoir un visage égal,

Et tandis quHl en soupire ,

A Taudace de nous dire

Que la douleur n*est pas un mal.

Un calife autrefois , à son heure dernière , Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière : ' Je t'apporte , ô seul roi , seul être illimité , Tout ce que tu n'as pas dans ton immensité.

3ï6 VOLTAIRE

Les défauts, les regrets, les liiaux et l'ignorance;. Mais il pouvait encore ajouter Tespërance.

Les hommes ont toujours eu l'espérance d'une vie à venir; espérance, à la vérité, souvent accompagnée de doute. La révélation détruit le doute , et met la certitude à la place. ( T. 12, p. i4a. )

Il faut bien que les hommes aient corrompu, la nature; car ils ne sont pas nés loups , Dieu ne leur a rien donné pour se détruire. {T. 56 , p. 245. )

Dans l'histoire du bramin, tourmenté par sa curiosité et son ignorance, Voltaire avait fait connaître sa manière de penser, au sujet de tant de questions qui ont agité et tourmenté vainement les philosophes anciens et modernes; il met la même leçon dans la bouche d'un derviche. Il était, dit-il, très-fa^ meux , et il passait pour le meilleur philosophe de Turquie. Il fut consulté par des partisans de l'optimisme. L'un d'eux lui dit: Maître , nous venons vous prier de nous dire pourquoi l'homme a été formé? [Parmi nous^ un enfant eut pu répondre. ] De quoi te mélea*

APOLOGISTE. 3l7

tu, lui dit le derviche, est-ce là ton affaire? — Mais, mon révérend père, il y a bien du mal sur la terre. — Qu'importe , dit le dei^viche. — Que faut-il donc faire. — Te taire. — Je me flattais de raisonner un peu avec vous, des effets et des causes , du meilleur des mondes possibles, de l'origine du mal, de l'harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots, lui ferma la porte au nez. ( T. 56,/?. 6i. )

Jean-Baptiste Rousseau avait dit, et l'avis est sage :

Cessez , cessez , héritage des vers , D'interroger Fauteur de Tunivers.

Voltaire avoue avec toute la terre qu'aucun philosophe n'a jamais pu ^expliquer l'origine du mal , ce profond mystère dans l'ordre de la nature, et que la Religion seule peut dénouer ce grand nœud que tous les philosophes ont embrouillé.

Il le faut donc avouer , le mal est sur la terre , Son principe secret ne nous est pas connu ; . Lelbnitz ne m'apprend point par quei$ nœuds invisibes, Dans le mieux ordonné des univers possibles , Un désordre éternel , un chaos de malheurs , Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs.

3l8 VOLTAIRE

Le mystère du péché originel justifie les attributs de Dieu : c'est l'aveu de Voltaire.

Ou l'homme est n^ coupable et Dieu punit sa race y Ou ce maître absolu de l'être et de Tespace, Sans courroux , sans pitié , tranquille , indiffèrent, De ses premiers décrets suit Féternel torrent ; Ou la matière informe , à son maître rebelle , Porte en soi des desseins nécessaires comme elle.

[C'est prouver qu'on ne perd la foi des mystères que pour admettre l'absurde. Notre cœur nous a persuadés de ce que dit saint Augustin, que, sous un Dieu juste, nul n'est malheureux s'il n'est coupable. L'innocence n'a à attendre de ses bontés que des couronnes, et c'est la grande preuve du péché originel , la véritable cause des maux de la terre.

Telle est donc l'extrême dififérence entre les mystères de la nature et ceux de la Religion. Sans le mystère du péché originel dont nous portons les preuves en nous-mêmes , nous adorons un Dieu qui nous punit sans cause; avec la foi de la tache de notre origine , nous nous sentons portés à aimer Dieu , qui nous

APOLOGISTE. 3l9

comble de ses dons sans aucun mérite de notre part.

Nous trouvons encore dans l'espérance d'une autre vie , ta plus douce consolation des maux de celle-ci, et comme vient de le dire si bien Voltaire : Dieu , dans une autre vie , nous donnera^ selon sa miséricorde, le bien dont il nous prive en ce monde, selon sa justice.

Le mot tout est bien, sans l'espérance d'un avenir, n'est qu'une insulte aux douleurs de notre vie. ]

. . . Dieu nous éprouve , et ce séjour mortel N'est qu'un passage étroit vers un monde éternel. Nous essuyons ici des douleurs passagères ; Lé trépas est un bien qui finit nos misères.

Un jour tout sera bien , voilà notre espérance ; Tout est bien aujourd'hui , voilà Tiliusion ; Les sages me trompaient , et Dieu seul a raison. Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance, Je ne m'élève point contre la providence.

Si tout est bien , il est foux que la nature humaine soit déchue, elle n'a donc pas été

3îiO VOLTAIRE

corrompue ; elle n'a donc pas eu besoin de rédempteur. {T. la,/^. 126.)

11 n'était point du tout nécessaire qu^il y eût du mal sur la terre. Elle avait été formée exprès pour qu'il n'y eût jamais que du bien. Et pour le prouver , sachez que les choses se passaient ainsi dans le paradis terrestre. Hélas! c'est la faute de l'homme si cela n'a pas continué. ( T. 40,/?. i47- )

Non, ne présentez plus à mon cœur agité

Ces immuables lois de la nécessité ,

Cette chaîne des corps , des esprits et des mondes.

rêves des sa vans ! ô chimères profondes !

Dieu tient en main la chaîne et n'est point enchaîné ;

Par son choix bienfaisant tout est déterminé.

Tout est enchaîné ne veut dire autre chose que tout est arrangé. Dieu est la cause et le maître de cet arrangement. Le Jupiter d'Homère était l'esclave des destins; mais dans une philosophie plus épurée Dieu est le maître des destins.

Mon esprit n'admet point ces monstres odieux , Dont le monde en treuibiant fit autrefois des Dieux.

C'est l'éternité à venir qui fait Y optimisme y et non le moment présent. On pourrait faire grâce à ce système, en le regardant comme une opinion philosophique, si on croyait en même temps , comme tout chrétien et tout homme raisonnable, à une autre vie et au péché originel. (T. yS,/?. 197.)

On voit quelle consolation les dogmes de notre foi . répandent sur ces mystères de la nature, contre laquelle les païens, qui n'avaient pajs nos lumières , ont blasphémé. Cicéron l'appelait une marâtre.

L'histoire , dit Bayle , est le récit des malheurs et des crimes des hommes. Il n'y a point de villes sans hôpitaux ni potence, parce que l'homme est malheyreux et méchant. Les païens n'avaient rien de bon à dire sur cela. Lorsqu'il est question de la permission du mal, il est impossible de ramener quelqu'un au point de la vérité , sans le secours de la Religion.

[ Nous ne pouvons nous dispenser de faire reparaître des vers déjà cités; mais ils trouvent ici une application si juste et si utile, qu'on s'attend à les y rencontrer, ]

La natore est muette, on Tinierroge en vffio/ Qa a besoin d'un Dieu qui parle au |;eDre knmain. Il n'appartient qu'à lui d'expliquer son ouvrage. De consoler le £aible, et d'éclait^er le sa^e. L'homme au doute, à ^erreur abandonné sans lui, Cherche en vain des roseaux qui lui servent d appui.

Dialogue entre un philosophe et la nature.

Is PHILOSOPHE. — Qui es- tu , Nature ? Je vis dans toi , il y a cinquante ans que je te cherche, et je n'ai pu te trouver encore.

La nature. — Les Egyptiens me firaait le même reproche. Us m'appelaient Isis ; ils me mirent un grand voile sur la tête, et ils cUrent que personne ne pouvait le lever.

Le philosophe. — C'est ce qui fsdt que je tn'adresse à toi. J'ai bien pu mesurer quelques uns de tes globes , connaître leurs routes , as* signer les lois du mouvement; mais je n'ai pu savoir qui tu es. £s-tu toujours agissante?

es-tu toujours passive? de grâce, dis*mai le mot de ton énigme.

La nature. — Je suis le grand tout. Je n'en sais pas davantage. Je ne suis pas matbématiciejme, et tout est arrangé chez moi sdi^ kf

APOLOGISTE. 3a3

lois mathématiques. Devine si tu péUl Comment tout cela s'est fait.

Le philosophe. — Certainement, puisque tu ne sais pas les mathématiques , et que tes lois sont de la plus profonde géométrie, il feut qu'il y ait un éternel géomètre qui te dirige , une intelligence suprême qui préside à teà opérations.

La nature. — Tu as raison. Je suis eau , terre , feu , atmosphère , métal , minéral , pierre, végétal, animal. Je sens bien qu'il y a dan$ moi une puiss&nce invincible que je ne pui& connaître. Pourquoi voudrais- tu, toi, qui n'es qu'une petite partie de moi-même, savoir ce que je ne sais pas ?

Le philosophe. — Nou$ sommes curieuîË, et depuis Thaïes, tous les raisonneurs ont joué à Colin-maillard avec toi. Ils ont dit : Je €t tiens , et ils ne tenaient rien.

La nature. — Contentez^ous , atomes mes enÊins, .de voir quelques atomes qui voua environnent, de boire quelques gouttes de mon lait, de végéter quelques momens sur mon sein , et de mourir sans avoir connu votre mère et votre nourrice.

324 VOLTAIBE

Le philosophe. — Ma chère mère , dîs-ïnôî un peu pourquoi tu existes, pourquoi il y a quelque chose?

La icature. — Je te répondrai ce que je réponds depuis tant de siècles, à tous ceux qui m'interrogent sur les premiers principes : Je n'en sais rien.

Le philosophe. — Le néant vaud!*ait-il mieux que cette multitude d'existences faites pour être continuellement dissoutes, cette foule d'animaux nés et reproduits pour en dévorer d'autres et pour en être dévorés, cette foule d'êtres sensibles formés pour tant de sensations douloureuses; cette autre foule d'intelligences qui si rarement entendent raison ? à quoi bon tout cela , Nature ?

La nature. — Oh ! va interroger celui qui * m'a fait. ( T. 53,/?. 5i2. )

[ Voici la conclusion sage que tire Voltaire et que nous devons tirer avec lui de ces secrets de la nature, qu'elle ne dit à personne. ]

Il y a dans toutes les académies une chaire

AFQLOGISrE.

vacante pour les vérités inconnues, comme Athènes avait un autel pour le dieu ignoré.

(T.39,/^. aSg.)

La science du philosophe consisté à distinguer le point où fcommencent les mystères , et sa sagesse à le respecter.

Nous connaissons imparfeitement quelques anneaux de cette immense chaîné de la nature, et nous autres petits hommes avec nos petits yeux et notre petite cervelle , nous parlons hardiment de Dieu même. ( 71 38,p. 200)

Misérable mortel , si je ne puis sonder ma propre intelligence , si je ne puis savoir ce qui m'anime, comment connaîtrai-je l'intelligence ineffable qui préside visiblement à la nature entière ? Il y en a une , tout me le démontre ; mais où est [ sans la Religion ] la boussole qui me conduira vers sa demeure éternelle?.. Nous sommes certainement l'ouvrage de Dieu, c'est-là ce qu'il m'est utile de savoir : aussi la preuve en est-elle palpable. — Je sens heureusement que mes difficultés et mon ignorance ne peuvent préjudicier à la morale. II est une puissance unique, éternelle, à qui tout est lié , de qui tout dépend, dcmt la nature

3a6 VOLTAIRE

m'est incompréhensible; mais on aura beau ne pas concevoir la puissance infinie qui a tout fait, cela ne servira qu'à prouver de plus en plus la fsûblesse de notre entendement, et cette faiblesse ne nous rendra que plus soumis à l'être étemel dont nous sommes l'ouvrage. Nous sommes son ouvrage, voilà unf vérité iatéressante pour nous... Déjà convaincu que ne connaissant pas ce que je suis, je ne puis connaître ce qu'est mon auteur , je me console en réfléchissant qu'il n'importe pa3 que je sache si mon maître est ou non ijans l'étendue , pourvu que je ne fasse rien • contre la conscience qu'il m'a donnée. De tous les systèmes que les hommes ont inventés sur la divinité , quel sera celui que j*embrasserai ? ^uqun, si ce n'est celui de Kadorer. {T. 4^, p. \'i%' )

ART. IV

Dogmes de ta Religion , connus des païens.

On trouve dans Hésiode , contemporain d'Homère, des traces de l'état d'innocence dans kquel ftireÉit créés nos premiers pères, ainsi

que la doctrine des anges gardiens. Voici comme il i'expMque dans le poème des travaux et àes jours.

Omis le» temps bienbeureux de Saturne et àe Vhée ^

Le mal fut inconnu , la fatigue ignora ;

Les Dieux prodiguaient tout, ks bum^ins ssitisfeiits^

Ne se disputant rien , forces de vivre en paix ,

N'avaient point corrompu les mœurs inaltérables^

La mort, Faffreuse mort, si terrible aux coupables:

N'était qu'un doux passage , en ce séjour mortel ,

Des plaisirs de la terre aux délices du ciel.

Les bommes de ces temfPB sont nos beureux génies ,

, les soutiens de nos vies ;

Us veillent près de nous, ils voudraient de nos coeurs,^ Eeaiter , s^il se peut , le crime et les douleurs.

Enfer,

Quand on ne croit pas à Tenfer, comment faut-il s'y prendre , quel frein aurons-nous ?

Dès que les hommes vécurent en société , ils durent s'apercevoir que plusieurs coupables échappaient à la sévérité des lois. Us punissaient les crimes publics. Il fallut établir un frein pour les crimes secrets , la Religion seule

3a8 VOLTAIRE

pouvait être ce frein. Les Persans , les Chaidéens, les Egyptiens, les Grecs, eurent des punitions après la vie, Virgile dans son sixième chant de l'Enéide représente le malheureux Thésée condamné à être assis pour subir son éternel supplice.

Virgileadit(liv. 6. ):

Sedet a^terDumque sedebit

Infelix Theseus

, Purgatoire 4

L'idée d'un purgatoire ainsi que d'un enfer, est de la plus haute antiquité; mais elle* n'est nulle part si clairement exprimée que dans le sixième livre de l'Enéide de Virgile, dans lequel on trouve la plupart des mystères de la Religion des Gentils:

Ergo exerceuliir pœnis , veterumque malorum Supplicia expenduut^

Cette idée fut sanctifiée dans le Christianisme, et il est consolant de croire qu'on peut, par des prières, obtenir de Dieu la

APOLOGISTE. Sag

grâce d'un mort condamné dans l'autre vie à des peines passagères. (Essais^ L *i^p, ^5. ) L'établissement d'une fête solennelle, consacrée à cette piété, commença à s'introduire dans le onzième siècle ; on y admire un grand fond d'humanité. Ce fut Odillon qui institua dans son couvent de Cluni la fête des morts : l'Eglise adopta bientôt cette solennité , et en fit une fête d'obligation. (71 i7,/>. 292. )

État de la nature dégradée»

La chute de l'homme dégénéré est le fondement de la théologie de presque tous les peuples. ( Philosophie de Vhistoire, )

On entre en guerre en entrant dans le monde.

Homme privé , vous avez vos jaloux ,

Rarapans dans l'ombre , inconnus comme vous ^

Obscurément tourmentant votre vie :

Homme public , c'est la publique envie ,

Qui contre vous lève son front altier.

Le coq jaloux se bat sur son fumier ,

L'aigle dans l'air ^ le taureau dans la plaine \

Tel est l'état de la nature humaine.

^a^lWe ^^^tnxumt.

De la morale*

J'adopte tout ce qui peut inspirer la rcrtu.

(T. 46,j7. ii3. )

Il y a deux choses qui méritent d'être aimées pour elles-mêmes, Dieu et la vertu.

Le sentiment de la vertu a été mis par la providence dans le cœur de l'homme, comme un antidote contre tous les poisons dont il devait être dévoré. Catilina, Marins, Sylla et tant d'autres qui ont repoussé cette voix , ont été le fléau de la terre, ceux qui y ont été dociles en ont fait le bonheur. ( T. ^Oy p. 357 )

La morale de l'Evangile est si pure, si sainte, si universelle, si claire, si ancienne, qu'elle ne peut venir que de Dieu même, comme la lumière son premier ouvrage. ( T. 4^ ,/?. 337. )

APOLOGISTE. 33l

Nul moraliste, nul philosophe^ nul législateur n'a jamais rien dit ni pu dire qui l'emportât sur ces maximes.

X«e bonheur des hommes est attaché à chacune des vérités de l'Evangile. Il n'est aucune vertu qu'il n'inspire.

La Religion, cette vraie philosophie , élève le courage en même temps qu'elle rend le 4;oeur compatissant

Le stoïcisme ne nous a donné qu'un Epiclèle , et la philosophie chrétienne forme des milliers d'Epictètes qui ne savent pas qu'ils le sont, et dont la vertu est poussée jusqu'à ignorer leur vertu même. ( T. 70, p, %%i. )

Toutes les vertus humaines étaient chez les anciens, je l'avoue; les vertus divines ne sont que chez les chrétiens. ( T, 63,/>. 433. )

ART. I^'

Sur la vertu et le bonheur qu'elle procure.

Il est dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer , et qui amoU lit les cœurs de bronze.

Quand on connaît l'intérieur des familles, on

n'en voit guère qui ne soient plongées dans l'amertume , tandis qu'au dehors , couvertes du masque du bonheur, elles paraissent nager dans la joie. Mais on remarque que les grands chagrins sont le fruit de notre cupidité effrénée. Une ame noble, reconnaissante et sensible peut vivre heureuse. {T. S'j.p. loi.) La connaissance de la vertu restera toujours sur la terre , soit pour nous consoler quand nous l'embrasserons, soit pour nous accuser quand nous violerons ses lois. ( T. 40 , p. 358. )

Le grand Fouquet, au comble des malheurs ,,

Frappe' des coups d'une main rigoureuse ,

Fut plus content dans sa demeure aflFreuse >

Environné de sa seule vcitu ,

Que quand jadis , de splendeur revêtu ,

D'adulateurs une cour importune

Venait en foule adorer sa fortune.

Heureux qui , retiré dans le temple des sages , Voit en paix sous ses pieds se former les orages; Qui rit en contemplant les mortels insensés, De leur joug volontaire esclaves empressés, Inquiets, incertains du chemin qu'il faut suivre , Sans penser , sans jouir, ignorant lart de vivre ,'

Dans Tagitation consumant leurs beaux jours, Poursuivant la fortune et rampant dans les cours* O vanité de Thomme ! ô faiblesse , ô misère !

T. So, p. io8.

Nous avons la belle fable de Crantor ; il fait comparaître aux jeux olympiques la richesse, la volupté , la santé , la vertu : chacune demande la pomme : la richesse dit : C'est moi qui suis le souverain bien ; car avec moi on achète tous les biens; la volupté dit : La pomme m'appartient, car on ne demande la richesse que pour m'avoir ; la santé assure que sans elle il n'y a point de bonheur , et que la richesse est inutile. Enfin la vertu représente qu'elle est au-dessus des trois autres , parce que , avec de l'or , des plaisirs et de la santé , on peut se rendre très-misérable si on se conduit mal. La vertu eut la pomme. ( T. 49 ?

F'ertus nécessaires aux talens.

S'il est quelques esprils par le ciel destinés A s'ouvrir des chemins inconnus au vulgaire , A franchir des beaux-arts la limite ordinaire , La nature est alors prodigue en ses présens j

Elle ëgale dans eux les vertus aux talens.

Le souffle du gënie et ses fécondes flammes N'ont jamais descendu que dans de nobles âmes ; II faut qu'on en soit digne , et le cœur épuré Est le seul aliment de ce flambeau sacré* Un esprit corrompu ne tut jamais sublime. •

Il est très-nécessaire de passer pour homme de bien , et point du tout d'avoir la réputation d*homme d'esprit. ( T. 5i ,j7. 178.)

Les jeunes auteurs doivent songer que les mauvaises mœurs sont encore plus dangereuses que le mauvais style. Ils doivent apprendre à imiter Boileau , non-seulement dans l'art d'écrire, mais même dans sa vie. {T. 62,/?. 186. )

Idée de la vraie piété,

La vraie piété* est simple, elle est tranquille, sans envie , sans ambition ; elle médite en paix loin du luxe , du tumulte et des intrigues du monde; elle est indulgente; elle est compatissante. Sa main pure porte le flambeau qui qui doit éclairer les hommes ; elle ne s'en est jamais servi pour allumer l'incendie en aucun

lieu de la terre. Sa voix est faible, mais elle se Éait entendre , elle dit , elle répète : Adorez Dieu, servez les rois, aimez les hommes. Les hommes la calomnient ; elle se console en disant : Ils me rendront justice un jour. Elle se console même souvent sans espérer de justice sur la terre. (T. 4i >i^- a32).

La résignation à Dieu , l'amour du prochain, la justice, la charité, sont les seules choses qui nous restent devant le créateur des temps et de tous les êtres. Sans ces vertus l'homme n'est que l'ennemi de l'homme; il n'est que l'esclave de l'amour propre , des vaines grandeurs , des distinctions frivoles, de l'orgueil, de l'avarice et de toutes les passions. Mais, s'il fait le bien pour l'amour du bien même , si ce devoir ( épuré et consacré par le christianisme) domine dans son cœur , il peut espérer que Dieu , devant qui tous les hommes sont égaux ^ ne rejettera pas des sentimens dont il est la source éternelle. Je m'anéantis avec vous devant lui. ( T.']g,p. ^67)- La piété soUde et non superstitieuse , l'amour du prochain, la résignation à Dieu, doivent être la principale occupation de tout homme

qui pense. Je tâche autant que je puis de remplir toutes ces obligations dans ma retraite que je rends tous les jours plus profonde.

Mais ma faiblesse répondant mal à mes efforts , je m'anéantis encore une fois avec vous devant la providence divine , sachant qu'on n'apporte devant Dieu que trois choses qui ne peuvent entrer dans son immensité , notre néant , nos fautes et notre repentir. (71 7g , p, 282. )

On agitait dans une compagnie célèbre cette question usée et frivole : quel était le plus grand homme de César, d'Alexandre, de Tamerland , de Cromwell , etc. ?

Quelqu'un répondit que c'était sans contredit Isaac Newton; cet homme avait raison:

car si la vraie grandeur consiste à avoir reçu du ciel un puissant génie, et à s'en être servi pour s'éclairer soi-même et les autres, un homme comme M. Newton , tel qu'il ^en trouve à peine dans dix siècles , est véritablement le grand homme, et ces politiques et ces conquérans dont aucun siècle n'a manqué , ne sont d'ordinaire que d'illustres méchans.

C'est à celui qui domine sur les esprits par

la force de la vérité , non à ceux qui font des e claves par la violence; c'est à celui qui connaît l'univers, non à ceux qui le défigurent, que nous devons nos respects.

L'h'.iinb^e savant, un obscur honnête homme, Sont chez moi, pour un peu de vertu, Comme un seigneur avec honneur reçu*.

or»

Nanine, act. i"^', scène i

ART. II

ts vtth$ (^tHmnts

La Foi.

Soumettre notre raison , non par une crédulité aveugle , mais par une croyance docile que la raison même autorise, telle est la foi chrétienne. ( 7". 5i ,/>. 4i3. )

Soyez très-sûr qu'on passe des momensbien tristes à quatre-vingts ans, quand on nage dans le doute. ( T. 79,/?. 4^6.) Cicéron n'avait que des doutes : son petit-fils et sa petite-fille purent apprendre la vérité des premiers Galiléens qui vinrent à Rome. Mais avant ce

temps-là^ et depuis par tout le reste de ta terre où les apôtres ne pénétrèrent pas , chacun devait dire à son ame : Qui es-tu ?

d'où viens- tu? que fais -tu? Nul n'en saura jamais rien par ses propres lumières , sans le secours d'un Dieu. ( 71 47 ? /^- 3 1 1 . )

Pour s'assurer de croire comme il faut , il est nécessaire d'aimer Dieu et son prochain.

( T, 5g, p. io6. )

[On aime voir l'incrédule commenter saint Paul, lorsqu'il dit que la foi qui nous sauve est celle qui opère par la charité. ]

L'Espérance .

Quelquefois dans nos jours consacrés aux douleurs , Par la. main du plaisir nous essuyons nos pleurs. Mais le plaisir s'envole et passe comme un ombre : Nos chagrins , nos regrets , nos pertes sont sans nombre* Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir ; Le présent est affreux, s*il n^ést point d'avenir, Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pease. Un jour tout sera bien , votUt notre espérance.

Du Dieu qui nous créa la clémence infinie, Pour adoucir les maux de cette courte vie , A placé parmi nom deux êtres bienfaisans,

D€ la terre à jamais aimables habitans j Soutiens dans les travaux , trésors dans Tindigence ; L'un est le doux sommeil, et l'autre est l'espérance. L'un, quand Thomme accablé sent de son faible corps Les organes vaincus , sans force et sans ressorts , Yient par un calme heureux secourir la nature , Et lui porter Toubli des peines qu'elle endure; L'autre anime nos cœurs, enflamme nos désirs.

Mais aux mortels chéris, à qui le ciel l'envoie, Elle n'inspire point une infidèle joie ; Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui; Elle est inébranlable et pure comme lui.

Henr.) chaut 7*. La Charité,

Là où la charité manque , la loi est toujours cruelle. ( T, i^^p. a63. )

Quand l'ennemi divin des scribes et des prêtres Chez Pilate autrefois fut traîné par des traîtres. De cet air insolent qu'on nomme dignité , Le Romain demanda, qu'est-ce que vérité?

L'homme -Dieu qui pouvait l'instruire ou le confondre, A ce juge orgueilleux dédaigna de répondre.

Mais lorsque pénétré d'une ardeur ingénue , Un simple citoyen l'aborda dans la rue , Et que disciple sage il prétendit savoir

al*

34û VOLTAIR'K

Quel est Vëtat de rhoiume , et quel est son deroir; Sur-ce graad intérêt, sur ce poîp'' ^ui nous touche, Celui qui savait tout , ouvrit alors la bouche , Et dictant d'un seul mot ses décrets solennels , Aimez Dieu, lui d>t-ili mais aimez les mortels. Voilà l'homme et sa loi , c'est assez ; le ciel même A daigné tout nous dire en ordonnant qu'on aime»

La première nécessité est d'aimer Dieu et son prochain. — La justice , la charité marchent avant tout. — Il faut donc insister beaucoup sur ce premier , sur ce grand devoir d'aimer Dieu , de le craindre et d'être juste. ( r. 42,/?. 282.)

A la Religion discrètement fidèle ,

Sois doux, compatissant, sage , indulgent comme elle.

Dans nos jours passagers de peines , ie misères, Enfans du même Dieu , vivons du moins en frères; Aidons -nous l'un et l'autre à porter nos fardeaux ; Nous marchons tous courbés sous le poids de nos maux ; Mille ennemis cruels assiègent notre vie.

Toujours par nous maudite , et toujours si chérie : Notre cœur égaré , sans ^uide et sans appui , Est brûlé de désii^ , ou glacé par Tennui.

A#0LOGI«T?E. 341

Nul de nous n'a vécu sans connaître les larmes. De la société les secourables cbarines Consolent nos douleurs au moins (Quelques instans ; Remède encor trop faible à des maux si constans. Ab ! n'empoisonnons pas la douceur qui nous reste. Je cfois voir des forçats, dans un cachot funeste , Se pouvant secourir , l'un sur loutre acharnas. Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.

Consultier la prudence, et suivre l'équité, €e n'est encor qu'un pas vers l'immortalité.

Qui n'est que juste est dur, qui n'est que sage est triste; Dans d'autres sentimens l'héroïsme consiste : Le conquérant est craint, le sage est estimé; Mais le bienfaisant charme , et^ lui seul est aimé; Lui seul est vraiment roi , sa gloire est toujours pure ; Son nom parvient sans tache à la race future. A qui se fait chérir, faut-il d'autres exploits?

. Dans la belle parabole du Samaritain , un juif est volé et blessé par d'autres juifs. Il est laissé dans le chemin, dépouillé, sanglant, demi-mort. Un prêtre passe, le considère et poursuit sa route sans lui donner aucun secours. Un autre lévite passe, et témoigne la même dureté. Vient un pauvre laïque sama-

34à VÔI.TA1RÈ

ritain, il panse leâ plaies du blessé, il le fait transporter , il le fait soigner à ses dépens. Les deux prêtres sont des barbares. Le laïque charitable est l'homme de Dieu. Voilà la doctrine, voilà la morale de J. C, voilà sa religion. ( T. 4i ^p* 2o5. )

Le sang coulera tant que les hommes auront la folie atroce de penser que nous devons détester ceux qui ne croient pas ce que nous croyons. Plût à Dieu que Tévéque de Soissons , Fitz-James , vécût encore , lui qui a dit dans son mandement que nous devons regarder les Turcs mêmes comme nos frères!

Qviiconque dit : Tu n'as pas ma foi, donc je dois te haïr , dira bientôt : Donc je dois t'égorger. Proscrivons ces maximes infernales. Si le diable faisait une religion , voilà celle qu'il ferait. ( 71 80, /;. aS. )

[ C'était en effet la religion de l'impiété révolutionnaire. Mais qui oserait dire, s'il n'est calomniateur ou ignorant, que jamais l'Evangile ait permis de haïr quelqu'un. ]

mortels , voulez- vous entendre

La loi de la Religion?

Dans Marseille il fallait l'apprendre

Au. sein de la contagion ; Lorsque la terre était ouverte ; Lorsque la Provence couverte 9 Par les semences du trépas ^ Pleurant ses villes désolées , Et ses campagnes dépeuplées.

Fit trembler tant d'autres états.

Belsuns , ce pasteur vénérable , Sauvait tùn peuple périssant , Langeron , guerrier secourable 9 Bravait un trépas renaissant.

Ferme en tes sentimens , et simple dans ton cœur ^ Aime la vérité , mais pardonne à Terreur; Fuis les emportemens d un zèle atrabilaii^e.

Ce mortel qui s'égare est un homme , est ton frëre. Sms sage pour toi seul , compatissant pour lui ; Fais ton bonheur enfin par le bonheur d'autrui.

a^ Discours sur la liberté.

Pardon des ennemis.

Entre les vertus propres à l'Evangile , nous ne nous arrêtons qu'à celle qui semble contrarier davantage la nature ; l'aniour des ennemis, le pardon des injures.

La religion d'un barbare consiste à offrir à ses Dieux le sang de ses ennemis. Un chrétien mal instruit n'est souvent guère plus juste. Etre fidèle à quelques pratiques, et infidele aux vrais devoirs de l'homme ; faire certaines prières,. et garder ses vices; jeûner^ mais haïr; voilà sa religion. Celle du chrétien véritable est de regarder les hommes comme ses frères, de leur faire du bien et de leur pardonner le mal sans faste et presque sans effort. ( T. 2,/;. 4ii. )

Rien n'est respectable et frappant' dans notre religion, comme ce pardon des injures, qui d'ailleurs est toujours héroïque quand ce n'est pas un effet de la crainte. Un homme qui a la vengeance en mains et qui pardonne, passe partout pour un héros ; et quand cet héroïsme est consacré par la Religion , il en devient pkis vénérable au peuple qui croit voir dans ces actions de clémence quelque chose de divin. Les honnêtes gens traitèrent le bon vieux Lusignan de capucin quand je lus la pièce 5 et le gros du monde fondit en larmes à la représentation. Ce qu'il y a de touchant dans une religion l'emportera toujours sur

tout \e reste, dans l'esprit de la multitude. ( T, 68, p. 401.)

[ Les plus beaux vers de Voltaire sont peutêtre ceux de la tragédie d'Alzire, où il met dans la bouche de Gusman, ces paroles du duc de Guise : Ta Religion t* enseigne à m^assasàiner.y et la mienne à te pardonner. A demi-égorgé par un Cacique, américain idolâtre , le généreux Gusman , tombant sous les coups de son ennemi, baigné dans son sang, jette un regard de tendresse sur Zamore son assas** sin , et lui adresse d'une voix mourante ces paroles sublimes : ]

Yis , superbe ennemi , sois libre et te sonvien Quel fut et le devoir et la mort d'un chrétien. Des Dieux que nous servons , connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;^ £t le mien , quand ton bras vient de m'assassiner y M^ordonne de te plaindre et de te pardonner.

Tragéd. d'Alzire.

Humilités Cliérissez la vertu sans en chercher Féclat.

AIzire, art. 4*.

L'humilité est la modestie de Famé ; car la modestie extérieure n'est que la civilité.

346 VOLTAIRr

L'humilité n'est pas Tabjection ; elle est le correctif de l'amour-propre, comme la modestie est le correctif de l'orgueil. ( T. ^5^ p. 164. )

Quelle différence entre la modestie et l'humilité ! Que cette modestie est trompeuse !

qu'il entre d'amour-propre dans cet art de cacher l'amour-propre; de paraître ignorer son mérite pour le faire remarquer ; de dérober sous un voile l'éclat dont on est environné, afin que d'autres mains lèvent cevoile que vous n*oseriez tirer vous-mêmes !

O hommes , enfans de la vanité ! votre modestie est orgueil. La plus pure est celle qui est la moins corrompue par la secrète complaisance du cœur : elle est alors tout au plus une bonne qualité; mais l'humilité est la perfection de la vertu. ( 7". 63,/;. 43 1. )

Le Nil, disait-on, cachait sa tête, et répandait ses eaux bienfaisantes : fsiites-en autant, vous jouirez en paix et en secret de vos vertus. ( T. 74 >/^- 35o.)

Ne saîs-tu pas enc ore , homme faible et superbe ,

Que l'insecte insensible , enseveli sous Therbe ,

£t l'aigle impérieux qui plane au haut du ciel ,

Rentrent dans le néant , aux yeux de FéterneL

Mahomet.

Qui veut s'élerer s'avilit ; De la vanité natt la honte.

C'est par Torgueil qu'on est petit ; On est grand quand oji le surmonte.

Par un humble maintien qu'on estime et qu on aime 9 Adoucissez Vaigreur de vos rivaux jaloux ; Devant eux rentrez en vous-même , Et ne parlez jamais de vous.

ART. m.

Détachement du monde.

Ce tourbillon qu'on appelle le monde, Est si frivole, en tant d'erreurs abonde , Qu'il n'est permis d'en aimer le tracas , Qu'à l'ëtourdi qui ne le connaît pas.

Le grand monde est lëger , inappliqué , volage ; Sa voix trouble et séduit : est- on seul? on est sage.

La botine compagnie languit dans un lit oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour; elle ne peut ni dormir ni se lever, perd tant d'heures précieuses dans cet

348 VOLTAIRÇ

état mitoyen .entre la vie et la mort, et se plaint encore que la vie et trop courte. ( T. 67,

Il y a des conversations attachantes et

utiles , si supérieures à la frivole joie qu'elle

recherche et qui n'est d'ordinaire qu'un bruit

importun! ( T. 5']^ p. 98.)

Nous sommes de vieux enfans:

Nos erreurs sont dos lisières 9 Et les vanitës légères Nous bercent en cheveux blancs.

Peu d'hommes savent vivre avec eux-mêmes et jouir de, leur liberté ; c'est un trésor dont ils sont tous embarra^és. De cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui meurent sans avoir vécu pour eux. Les hommes sont des machines que la coutume pousse comme le vent fait tourner les ailes d'un mouUn.

Plus on avance dans sa carrière et plus on est convaincu qu'on n'est bien que chez soi.

Pour moi , je vous répète que je ne date ma vie que du jour où je me suis enterré. Je vois

tous les orages , mais je les vois du port.

Je sais par expérience combien le mal réussit dans une belle et grande ville comme Paris, où Ton n'a guère d'autre occupation que de médire. Je sais que le bien qu'on dit d'un homme, ne passe guère la porte de la chambre où l'on parle , et que la calomnie va à tire d'ailes jusqu'au ministre. ( T. 68,/?. 3oa. )

Me voici dans un beau palais, avec la plus grande liberté, avec toutes mes paperasses d'historio*graphe , et avec tout cela je suis un des plus malheureux êtres qui soient dans la nature. ( T. 70, p. 438. )

Le roi de Prusse m'a écrit une lettre trèstendre, l'impératrice de Russie veut que j'aille à Pétersbourg écrire l'histoire de Pierre son père; mais je ne veux ni roi ni impératrice, j'en ai tâté; cela me suffît : des amis valent mieux. ( T, 72 ,/?. [\io» )

Frivolité et inutilité du monde ^

Le monde entier redouble mon humeur.

Monde maudit, qu'à bon droit je méprise, Ramas confus de fourbe et de sottise,

35o VOLTAIRE

S'il faut opter, êi dans ce tourbillon

Il faut choisir d'être dupe ou frippon;

Mon choix est fait, je bénis iiK)n partage.

Ciel, rends-moi dupe, et rends-moi juste et sage*

La Prudp, act. 4®.

Un rire faux que l'on prend pour gaîtë , Est le brillant de la société.

C'est donc ainsi, troupe absurde et frivole, Que nous usons de ce temps qui s'envcde ; C'est donc ainsi que nous per4ons les jours , Longs pour les sots , pour qui pense si courts ?

Ce monde-ci est un vaste amphithéâtre où chacun est placé sur son gradin. On croit que la suprême félicité est dans les degrés d'en haut, quelle erreur!

Êtes -vous bien las de cette malheureuse inutilité dans laquelle on passe sa vie , de ces visites insipides et du vide qif on sent danç son ame , après avoir passé sa journée à faire des riens et à entendre des sottises? ( T. 78, p. 883. )

[ Voltaire s'^xp^ime .de la même manière dans une autre lettre confidentielle, où il parle à cœur ouvert :]

APOLOGISTE. 35l

Oui , je vous iajurierai jusqu'à ce que je vous aie guérL Je ne vous reproche point de souper tous les soirs en grande compagnie , je vous reproche de borner là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Vous vivez comme si l'homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. Il n'y a soupeur qui se couche et qui se lève si tard que vous. Vous restez dans votre trou jusqu'à l'heure des spectacles à dissiper les fumées du souper de la veille.... Vous me rabâchez de seigneurs et de dames les plujs titrés : qu'est-ce que cela veut dire ? Vous ^vez passé votre jeunesse , vous deviendrez bientôt vieux et infirme : voilà à quoi il ^auit que vous songiez. Il faut vous préparer i^ne arrière-saison, tranquille, heureuse, in- 4épendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade, abandonné? Sera-ce une consolation pour vous de dire : J'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie ?

Songez qu'une bouteille qui a été fêtée ^ quand elle était «pleine d'eau de Barf>ades, est jetée dans un coin dès qu'elle est cassée , .et qu'elle

^Sa VOLTAIRE

reste en morceaux dans la poussière : voilà cft qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis dans quelques soupers , et que la fin d'un vieil inutile, infirme, est une chose bien pitoyable ! ( T. 68 , /?. 3a 8. )

Je ne vous pardonne pas de vous livrer au , public qui cherche toujours une victime, et qui s'acharne impitoyablement sur elle. On ne vous dit peut-être pas à quel point il enfonce le poignard dans les plaies qu'il lui a faites lui-même. Je vou$ prédis que vous serez malheiu'eux , si vous ne vous dérobez pas à l'envie et à la malignité, et je vous répète que vous n'avez d'autre parti à prendre, que de vivre avec un petit nombre d'amis dont vous soyez sûr.

Vous vous plaignez de queftjues tours qu'on vous a joués. J'aimerais mieux qu'on vou$ eût volé deux cent mille francs ^ que de vous voir déchirer par les harpies de la société qui remplissent le monde.

Vous êtes fsiit pour mener une vie trèsheureuse, et vous vous obstinez à gâter tout ce que la nature et la fortMne oM fait en votre faveur.

Je vous demande en grâce que vous soyez heureux; je ne veux pas qu'un beau diamant soit mal monté. Pardonnez ma franchise; c'est mon cœur qui vous parie; il ne vous déguise ni son affliction ni ses sentimens pour TOUS, ni ses craintes : je vous aime trop pour vous écrire autrement. Quiconque s'intéresse à vous, vous dira les mêmes choses. ( T. 78, p. 67. )

Solitude où mon cœur Est toujours occupé dans une paix profonde , C'est vous qui donnez le bonheur

Que promettait en vain le monde.

Maximes sur le monde.

Je connais mon public , l'enthousiasme passe ; il n'y a que l'amitié qui reste. Aujourd'hui on bat des mains, demain on se refroidit, après-demain on lapide. {T. 71 , jy. ^^93.)

Ce monde est un vaste temple dédié à la discorde. ( Id.yp. 338. )

La plupart des affaires de ce monde sont fort sottes : on est bien heureux quand l'atrocité ne se joint pas à la sottise. ( jT. 78,/?. 8i. )

354 VOLTAIILP

Nous ne sommes dans ce monde que pour y faire du bien. ( T. 76, je?. 234. )

ART. IV

n^ftftttton^ btte^ 4 i% ^^^Hjton.

Nous revenons sur un sujet déjà indiqué^ mais que nous serons loin encore d'épuiser.

Ministère ecclésiastique.

Je pense qu'il est nécessaire d'entretenir des prêtres pour être les maîtres des mœurs , et pour offrir à Dieu nos prières. ( T. 4^ 7

Rien n'est plus utile au public qu'un curé qui procure des assistances aux pauvres , console les malades, met la paix dans les familles, et qui est un maître de morale. Pour le mettre en état d'être utile, il fiaut qu'il n'ait jamsâs d'autres soins qtie de remplir ses devoirs.

Quand un prêtre dît : Adorez Dieu , soyez

APOLOGISTE. ' iSS

juste, charitable, indulgent, compatissant, il conjure; comme saint Paul, il exhorte.

J. C. nous défend domination , un prêtre est médecin des âmes , et très-bon médecin ; il ne s'irrite pas contre ses malades. Il fait plus qu'enseigner, il prie, il donne l'exemple.

De toutes religions' celle qui soumet le plus positivement les prêtres à toute auto*»

rite civile, c'est sans contredit celle de J. C. Rendez à César ce qui est à César. — Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier. — Mon royaume n'est pas de ce monde.

Les évêques dç France ont été pour la plupart respectables par leur conduite, et leurs aumônes qui ont dû les rendre chers à leurs peuples. En général, le corps des évêques et des curés a feit autant de bien en Frante, que les quenelles de Religion avaient autrefois Cftusé dé tnkûx.

Comntent ce nUnistêre doit s'exercer.

La religion est instituée pour maintenir les hommes dans l'ordre, et leur faire mériter les bontés d^ Dieu par la vertu. Tout ce qui ,

dans une religion , ne tend pas à ce but , doit être regardé comme lui étant étranger.

L'instruction, les, exhortations, les menaces des peines à venir, les promesses d'une béatitude éternelle, les prières, les conseils, les secours spirituels, sont les moyens que lesecclésiastiques mettent en usage pour essayer de rendre les hommes vertueux ici bas, et heureux pour Téternité.

Tout autre moyen répugne à la liberté de l'homme, à la pâture de l'ame, aux droits inaltérables de la . conscience , à Tessence de la religion , à celle du ministère ecclésiastique, à tous les droits du souverain.

La vertu suppose la liberté, comme le transport d'un fardeau suppose la force active. Dans la contrainte, point de vertu, et sans vertu point.de religion. Rends-moi esclave, je n'en serai pas meilleur. La religion ainsi que la vertu supposent essentiellement choix et liberté. ( 7". 5o,j9. 33i. )

Instruction publique.

C'est une très-bonne institution de se rassembler pour entendre une exhortation à la vertu. ( T, 4î^,/>. ^37.)

Instituts consacres au soulagement des pauvres, et au àen^ice des malades.

J'admire et ne plains point un cœur maître de soi ^ Qui tenant ses désirs enchaînés sous la loi, S'arrache au genre-bumain pour Dieu qui nous fjtnaîtte,. Se plaît à réviter plutôt qu'à le connaître ; Et brûlant pour son Dieu d*un amour dévorant, Fuit des plaisirs permis , par un plaisir plus grand'.

Rien n'est plus grand sur la terre que le sacrifice que fait un sexe délicat de sa jeunesse, souvent même d'une haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas do misères humaines, dont la vue est humiliante pour notre orgueil, et révoltante pour notre délicatesse. Les peuples séparés de la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une charité si généreuse. (71 19, p- 36 1. ) ,

La confédération dite des Trinitaires , ou de la rédemption des captifs , établie par Jean de Matha , se consacrait depuis six cents ans à briser les chaînes des chrétiens chez les Maures.

Ils employaient à payer les rançons des esclaves, les revenus et les aumônes qu'ils recueillaient et qu'ils portaient eux-mêmes en Afrique. ( ïdem, )

PRATIQUES DE l'eOLISE OU L^SS SACREMEITS.

Pénitence et expiations.

Dieu fit du repentir la vertu des mortels ;

£tle vrai Dieu, mon fils, est un Dieu qui pardonne.

Alzire, act. i®'.

De tant de religions différentes , il n'en est .aucune qui n'ait pour but principal les expiations: l'homme a toujours senti qu'il avait besoin de clémence. {Essais, chap. 120. )

C est peut-être la plus belle institution de l'antiquité que cette cérémonie solennelle qui répriftiait les crimes en avertissant qu'ils doivent être punis ^ et qui calmait le désespoir

des coupables en leur fesant racheter leurs transgressions par des espèces de pénitence.

{T. Si, p. 223.) '

Dans le chaos des superstitions populaires j qui auraient fait de presque tout le globe utt vaste repaire de bétes féroces , il y eut une institution salutaire.qui empêcha une partie du genre-humain de tomber dans un entier abrutissement ; ce fut celle des expiations. Des esprits doux et sages, parmi tant de fous cruels , s'efforcèrent de ramener les hommes à la raison et à la morale. ( T. 16,/?. 202.)

Dès qu'il y eut des religions établies , il y eut des expiations ; [ mais , hors du Christia-nisme, établies par des hommes, elles n'obtinrent pas l'effet qu'on en attendait, et les cérémonies en furent ridicules. ] Les sages , dans tous les temps , firent ce qu'ils purent pour inspirer la vertu , et pour ne point réduire la &iblesse humaine au désespoir.

On avait un délit à se reprocher, celui d'avoir condamné un homme vertueux, un citoyen utile : voilà des hommes désespérés , s'ils sont sensibles; leur conscience 4es poursuit, rien n'est plu? vrai, et c'est le comble

36o VOLTAIRE

du malheur. Il ne reste plus que deux partis ^ ou la réparation , ou raffermissement dans le crime. Toutes les âmes sensibles cherchent le ' premier parti , les monstres prennent le second. [C'est le repentir smcère, et non la seule oblation de la victime, qui purifiait les âmes.] Les coupables pouvaient recevoir leur absolution en éubissant des épreuves pénibles , et en jurant qu'ils meneraiient une nouvelle vie. C'est de ces sermens que les récipiendaires furent appelés chez toutes les nations d'un nom qui répond à initiés, qui ineunt vitam novaiHy qui commencent une nouvelle carrière, qui entrent dans le chemin de la vertu. Il est indubitable qu'on n'était lavé de ses fautes dans ces mystères que par le serment d'être vertueux. Cela est si vrai que l'hiérophante, dans tous les mystères de la Grèce, en congédiant l'assemblée , prononçait deux mots égyptiens qui signifiaient: veillez, soyez purs. ( T, 5i,/?. 226. )

La confession est lïne institution divine qui n'a eu de commencement que dans la miséricorde irtfinie de son auteur. Il n'en est pas moins vrai que les Juifs avaient un jour d'ex-^

APOLOGISTE. 36r

piatioii solennelle, comme dans presque toutes les ^nations; on s'accusait dans les mystères d'Orphée, d'Isis, de Cérès de Samothrace :

mais ces aveux étaient sans mérite ; et même parmi nous , se faire de la pénitence un droit de pécher impunément, est une méthode per^ nicieuse qui corrompt une institution salu^ taire. La confession qui était le plus grand frein des crimes, est souvent devenue, dans des temps de séduction et de trouble, un encouragement au crime. Une pratique sainte par elle - même devient dangereuse par la faute des hommes. ( T. 34 , p- 3o6. )

On peut regarder la confession comme le plus grand frein des crimes secrets. Les sages de l'antiquité avaient embrassé l'ombre de cette pratique salutaire. On s'était confessé dans les expiations chez les Egyptiens et chez les Grecs , et dans presque toutes les célébrations de leurs mystères. ( T. 17 ,/>. 104. )

La confession n'est point un interrogatoire juridique, c'est l'aveu de ses fautes qu'un pécheur fait à l'être suprême entre les mains d'un autre pécheur qui va s'accuser à soa tour/( jT. 5o.)

36a VOLTAIRE

Le repentir de ses fautes peut seul tenir lieu d'innocence. Pour paraître s'en repentir , il faut commencer par lés avouer. La confession est donc presqu'aussi ancienne que la

société civile. ( T. 497/^' 4^4' )

Un des biens que procure la confession , est d'obtenir des restitutions; c'est par la malice des hommes que ce remède salutaire se tourne quelquefois en poison. ( T. ^g^p, ^iS et/^ig.) Telle fut la réponse du jésuite Cotton à Jïenri IV. Révéleriez-vous la confession d'un homme résolu de m'assassiner ? — -Non, mais je me mettrais entre vous et lui. ( T. 49 ^P- 4^12. )

Il est clair qu'il serait utile que dans toutes les Cours il y eût un homme consciencieux , que le monarque consultât en secret dans plus d'une occasion , et qui lui dît hardiment : D/on licet , il n'est pas permis. {T. 5o , p. 266. )

Communion.

Le Christ de nos pêches , victime renaissante ,

De ses élus chéris nourriture vivante ,

Descend sur les autels à nos yeux éperdus,

Et nous découvre un Dieu sous un pain qui n'est plus.^

Hcnriade, chant lo.

C'est assurément un bien pour la terre de mettre le plus grand frein aux crimes.

Jésus-Christ n'a point établi l'Eucharistie en politique, mais en père. Il l'a établie par amour , pour se donner à nous , et nous diviniser par lui. .

La Religion catholique dit aux hommes:

Croyez que c'est un 'Dieu que je vous donne sous ces apparences d'un pain qui n'est plus. Votre cœur se souillera-t-il par des crimes?

Voilà donc des hommes qui reçoivent Dieu dans eux, au milieu d'une cérémonie auguste, à la lueur de cent cierges, après une musique qui a enchanté leurs sens, au pied d'un autel brillant d'or. L'imagination est subjuguée, l'ame est saisie et attendrie. On respire à peine, on est détaché de tout lieq terrestre, on est uni avec Dieu , il est dans notre chair et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre après cela une seule faute, en concevoir seulement la pensée? Il était impossible sans doute d'imaginer un mystère qui retint plus fortement les hommes .dans la vertu. ( T. 5j,/?. 210.)

La croyance d'un Dieu réellement présent dans l'Eucharistie, et s'unissant à l'homme , le remplissait d'une terreur religieuse.

Jfîariagc.

Il est certain qu'en faisant du mariage-un sacrement , on faisait de la fidélité des époux un devoir plus saint, et de l'adultère une faute plus odieuse. (T. 17,/?. 290.)

ART. V

{ces cottbamné^ ^ar V^^van^iU.

Envie.

Il faut se soumettre à cette loi générale qui existe dans le * monde depuis le péché originel : il mit dans le cœur humain l'envie et la malignité, qui n'y étaient pas auparavant.

Dès qu'on veut faire quelque bien ; on est sûr de trouver des ennemis. Qu'on rende service dans quelque genre que ce puisse être, on peut compter qu'on trouvera des gens qui

chercheront à vous écraser. Faites de la prose ou des vers, bâtissez des villes, cela est égal : l'envie vous persécutera infailliblement. Il n'y a d'autre secret , pour échapper à cette harpie, que de ne jamais faire que son épitaphe, de ne bâtir que son tombeau, et de se mettre dedans au plus vite. ( T. Si^p, 379. )

.... La sombre envie à Toeil timide et louche, Verse sur des lauriers les poisons de sa bouche. Le jour blesse ses yeux dans l'ombre étincelans; Triste amante des morts, elle hait les vivans.

Henriade, chant 8.

Après les excès où j'ai vu l'envie s'emporter, après les impostures atroces qiie je lui ai vu répandre, après les manœuvres que je lui ai vu faire, je ne suis plus surpris dé rien à mon âge. ( Lettres. )

Le bourreau de l'esprit, quel est-il? c'est Fenvie. L'orgueil lui donna l'être au sein de la folie ,' Rien ne peut Tadoucir, rien ne peut Tëclairer, Quoiqu'enfont de l'orgueil il craint de se montrer. Le mérite étranger est un poids qui laccable. Semblable à ce géant si connu dans la fable ,

Triste ennemi des Dieux , par les Dieux éctû%é , Lançant en vain les feux dont il est embrasé , Il blasphème, il s'agite en sa prison profonde; Il croit pouvoir donner des secousses au monde; Il fait trembler FEtna dont il est i)ppressé ; L'£tna sur lui retombe , il en est terrassé.

Discours sur l'envîc.

De Témulaiion distinguez bien l'envie, L'une mène à la gloire et l'autre au déshonneur; L'une est Taliment du génie, Et l'autre est le poison du cœur* ^

L'envie qu*on nous porte

Est un petit coup d-aiguillon Qui nous force encore à mieux faire ; Dans la carrière des vertus , L'ame noble en est excitée :

Virgile avait son Mévius , Hercule avait son Eurjsthée.

Paresse,

Fujek l'indolente paresse; C'est la rouille attachée aux plus brillans métaux ; L'honneur, le plaisir même est le &ls des travaux ; Le mépria et l'ennui sont nés de la moUesse.

S'occuper, c'est savoir jouir ; L'oisiveté pèse et tourmente* L'ame est un feu qu'il faut nourrir, Et qui sM teint s'il ne s'augmente.

temps! ô perte irréparable!

Quel est Tinstant où nous vivons ?

Quoi ! la vie est si peu durable , Et les jours paraîtraient si longs !

Je plains Thomme accablé du poids de son loisir. Le temps est assez long pour quiconque en profite ; •Qui travaille et qui pense en étend la limite. On peut vivre beaucoup sans végéter long-temps.

Orgueil.

La sublime vertu n*a point de vanité.

Toutes les passions s'éteignent avec l'âge ;

L'amour-propre ne meurt jamais.

Ce flatteur est tyran , redoutez ses attraits ; Et vivez avec lui sans être en esclavage.

Médisance»

La mëdisance est la fille immortelle De Tamour-propre et de Foisiveté.

Ce monstre ailé parait mâle et femelle, Toujours parlant , et toujours écoute.

Amusement et fléau de ce monde , Elle y préside , et sa vertu fécoude Du plus stupide échauffe les propos :

Rebut du sage , elle est l'esprit des sots.

En ricanant cette maigre furie Ya de sa langue épandre les venins Sur tous étati. ...«..•

Tous sur la terre ont connu la satire.

Persans, Chinois, baptisés, circoncis, Prenneut ses lois , la terre est son empire ; Mais croyez-moi , son trône est à Paris.

Là , tous les soirs , la troupe vagabonde D'un peuple oisif, appelé le beau monde , Ya promener de réduit en réduit L'inquiétude et Tennui qui la suit.

La société à Paris a-t-elle d'autres alimens qiie la médisance , la plaisanterie et la malignité? ne s^y fait-on pas un jeu, dans son

oisiveté, de déchirer tous ceux dDnt on parle? y a'-t-il i^ne autre ressource contre Tennui actif et passif dont votre inutile beau monde est accablé sans cesse. ( 2\ 79 , p. 3a6. )

• Calomnie,

Que le ineasonge un instant vous outrage.

Tout est en feu soudain pour Vappu^rer:

La vérité perce enfin le nuage, Tout est de glace à vous justifier.

Il y a toujours des esprits mal iEaits et des cœurs pervers, que toute espèce de gloire irrite, dont toute lumière blesse les yeux, et qui, par un orgueil secret proportionné à leurs travers, haïssent la nature entière.

Je prie Dieu que des hommes ne persécutent pas des hommes; qu'on ne fasse pas de la terre que nous habitons une vallée de misères et de larmes, dans laquelle des serpens, destinés à ramper quelques minutes dans leurs trous, dardent continuellement leur venin les uns contre les autres. ( T. 5o,/?. 23. )

L'intérêt de la^spciété demande qu'on ef-

870 irOLTAIRt

fraye cd& triminels insensés; car il peut s^eo trouver quelqu'un parmi eux qui joigne un peu d esprit à ses fiweurs. Ses écrits peuvent durer. Bayle lui-même^ dans son dictionnaire, a fait revivre cent libelles de cette espèce. Les rois , les princes , les ministres pourraient dire alors : A quoi nous servira de ^ire du bien, si le prix en est la calomnie?

[LesexagéMitions extravagantes qui rendent calomniateur de la vertu, cette démence furieuse, ces accusations qui sont d'un fou; voilà les calomnies que Voltaire ne pardonne pas. ] De pareilles horreurs, s'écrie -t- il, sont in* croyables: personne n'avait joint encore tant 4e ridicule à tant d'exécrables atrocités. ( T. 33, p. 54. )

.11 y a des pays où les hommes se mangent les uns les autres aussi communément qot nous persécutoc^s, que nous caknnnioas notre prochain à Paris; à cette dilfêrence près que les habitant de cette contrée d'iantropophages lie croient point £sdre de mal et font des ragoûts de leurs ennemis en sûreté de conscience 9 au lieu que les petits calbnmiateurs

qui sont venus à Paris barbouiller dû papier, savent très-bien qu'ils font mal. ( T. 33,/?. i îi 3. )

Il y a un genre d'hommes funeste au genrehumain , qui subside encore tout détesté qu'il est, et qui pe^-étre subsistera encore quelques années. cStte espèce bâtarde est nourrie dans les disputes qui rendent l'esprit faux, et qui gonflent le cœur d'orgueil. Ils se jettent sur les gens du monde qui ont de la réputation, comme autrefois les crocheteurs de Londres se battaient à coups de poing contre ceux qui passaient dans les rues avec un habit galonné. ( T. 3i ,/?. ia4. )

Les plus roides calomniateurs , comme les plus pauvres argumentans que nous ayons, sont ceux qui dans leur rage prodiguent les impostures, comme dans leur ineptie ils débitent leurs argumens. Ils portent l'insolence de leur orgueil et la démence de leur caractère jusqu'à "^penser qu'on les en croira sur leur parole.

A la honte de l'humanité, ils s'animent d'une vraie fureur contre tout mérite qui réussit; ils s'acharnent \ le décrier et à le perdre; ils vont semer les rumeurs les plus fausses avec Fair

de vérité , calomniateurs de profession , monstres ennemis de la société. Ces lâches persécuteurs ont pour les hommes vertueux, cette haine que les cœurs ^rrompus ont pour les cœurs droits et pc^ les esprits justes.

Combien il est nécessaire de confondre nonseulement ces impostures, mais aussi cet esprit de critique, et ce style acre et violent employés à décrier, à rabaisser, à dénigrer tous ceux qui illustrent la religion, et à ne reconnaître de héros que parmi ses ennemis.

Plus on avance en âge, plus il faut écarter de son cœur tout ce qui pourrait Faigrir ; et le meilleur parti qu'on puisse prendre contre la calomnie, c'est de l'oublier. Chaque homme doit des sacrifices, chaque homme sait que tous les petits incidens qui peuvent troubler cette vie passagère, se perdent dans l'éternité, (r. 79,/>. 267. )

Le seul moyen d'obliger les hommes à dire du bien de nous , c'est d'en faire. ( Disc, sur Vhistoire de Charles XIL )

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' Ça^tfre ^roUutne,

Grands hommes que la Religion a formés.

JWoTTs ne citerons de Fancien testsûtnent que Joseph, et saint Louis dans le nouveau. .

L'histoire de Joseph, à ne la considérer que comme un objet de curiosité et de littérature, est un des plus précieux monumens de l'antiquité, qui soit parvenu jusqu'à nous. Elle est plus attendrissante que l'Odyssée d'Homçre, car un héros qui pardonne est plus touchât que celui se venge. ( T. 3a. )

Louis IX paraissait un prince destiné à ré-* former l'Europe, si elle avait pu l'être; à rendre la France triomphante et policée , et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété , qui était celle d'un anachorète , ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte , et peut-être est-il le seul souverain qui^

mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats, sans être emporté, compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux. Il n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu.

(r. iS,p. 3.)

Toutes les vertus que Dieu avait partagées entre tant de monarques qu'il éprouvait, saint Louis les a possédées. Si je le comparais à David et à Salomon, je trouverais en lui la Valeur et la soumission du premier , la sagesse du second ; mais il n'a pas connu leurs égaremens. Captif enchaîné comme Manassès et Sédécias, il élève à leur exemple vers son Dieu des mains chargées de £er, mais des mains qui ont toujours été pures; il n'a pas attendu comme eux l'adversité pour se tourner vers le Dieu des miséricordes.

Considérez dans ce prince le sage qui a enseigné Fart de gouverner les peuples ; le héros qui les a conduits au combat, le saint qui, ayant toujours Dieu dans son cœur, a rt?ndu chrétien , a rendu divin *tout ce qui claïis les autres grands hommes n'est que héroïque.

APOLOGISTX. 57S

C'est dans des temps sauvages, dans des siècles d'anarchie, que Dieu tire des trésors de sa providence cette ame de Louis qu'il revêt d'intelligence^ de justice, de douceur et de force. Il semble qu'il envoie sur la terre un de ces esprits qui veillent autour de son^ trône; il semble qu'il hii dise : Allez porter la liimière dans le séjour de la nuit; allez rendre justes et heureux des peuples qui ignorent la justice et la félicité.

Une mère digne du trône,, au-dessus dit siècle où elleest née , cultive ce .fruit précieux, lé'éducation , cette seconde nature , si nécessaire aux avanlages de la première; Téduca^v tion, dis^jje^ que, Louis reçut de Blanche^ devait former un grand prince et un prince rertueux. Instruite ellç^méme de cette grande vérité, que la crainte du seigneur est le com^ mencement de la sagesse , elle instruisit son son fils de k sainteté et de la vérité de la religion. Il ne lui eoétait pas de juger contre lui-même, quand il fallait décider entre les droits du domaine royal et les héritages d'ua citoyen. Si la cause entre la vigne de Naboth et celle du prince était douteuse , c'était le

376 VOLTAIRK

champ de Naboth qui s'accroissait du champ de Foint du Seigneur.

Où est V avantage y là est la gloire ^ a dit un souverain réputé plus sage selon les hommes que selon Dieu. Où est la justice y là estVai^nfa^e, disait saint Louis.

L'Europe vit ses peuples et ses rois, les isuprémes pontifes et les enïpereurs, remettre à saint Louis leurs différens. Cet honneur que l'ancienne Rome s'arrogeait à force d'injustices , à force d'artifices et de victoires , saint Louis l'obtint par la vertu.

Tant de sagesse ne peut être destituée de vigueur. Le vertueux, quand il est fetble, n'est jamais grand. Avec quelle force saint Louis stit contenir dans ses bornés la puissance qu'il respectait le plus. Comme il sut di.tinguer deux limites si unies et si diifféreiites ! Vous admirez comment le plus religieux des hommes , le plus pénétré d'iine piété s^^^rupuleuse , accorde les devoirs du fils aîné de l'église, et du défenseiu» d'une couronne, qui pour être la plus fidèle n'en est pas moins indépendante'; applaudi de toutes les nations , révéré dans ses états des ecclé»

siastiques qu'il réforme , et à Rome du Pontife auquel il résiste.

Quiconque étudie la vie de saint Louis , le voit toujours grand et sage avec ses voisins, ses vassaux et ses peuples. Toutes ses guerres^ ont été justes et saintes: ô Religion, c'est-lif ton plus beau triomphe. Celui qui ne craint que Dieu , doit être le plus courageux des hommes.

* Si saint Louis n'avait montré qu'un courage ordinaire, c'était assez pour sa gloire; mais il a fait , à la vue de ses sujets, ce qu'à peine le courage le plus ardent, l'émulation la plus animée , leur fesaient hasarder à la vue de leur souverain. La journée de Taillebourg est encore récente dans la mémoire des hommes; cinq cents ans d'intervalle n'en ont pas effacé le souvenir : et ce grand roi hasardant ainsi une vie si précieuse , pensait n'avoir fait que son devoir. Il lui fut donné de faire avec simplicité les choses les plus grandes.

Tel on le vit en Europe, tel il fut en Asie; non pas aussi heureux, mais aussi grand. On l'a peint s'élançant de son vaisseau dans la mer, et victorieux en abordant le rivage.

Saint Tjouis est le meilleur de nos rois et le plus grand homme de l'Europe. Nous chérie sons sa mémoire , nous nous prosternons devant ses autels. Qui peut dire tout ce qu'il a £siit de sage , de grand , de beau ^ c'est-à-dire de juste? Il a fiiit fleurir dans son royatune l'agriculture , le commerce et les lois. Il fiit le père de son peuple et rar]||>itre de ^ voisins. Saint Louis est plus grand pour s'être élevé au-dessus de ]sl fange où l'Europe était plongée. C'était à sa grande ame de ne pas céder aux préjugés de son siècle. Il lui appartenait de le changer. Il avait déjà donné cet utile exemple en résistant avec piété à l'offre que lui fit un. pape d'une couronne : c'était celle de Frédéric. Blandie, sa mère, désapprouva hautement la croisade, et on peut se ùk\rp gloire de penser comme la reine Blanche; mais saint Louis se conduisit en héros 9 et il fit admirer le christianisme de ses ennemis mêmes. ( jT. 6a,/?. 277 et suiv. )

Toutes les vertus humaines étaient chez les anciens, je l'avoue; les vertus divines ne sont que chez les chrétiens.

Quel bon roi, dans les fausses religions, a vengé tous les jours sur soi-même des erreurs attachées à une administration pénible et dont les princes ne se croient pas responsables? Où est le grand homme de l'antiquité, qui ait cru devoir rendre compte à la justice divine , je ne dis pas de ses crimes , je dis de ses fautes légères, je dis des £siutes de ceux qui, chargés de ses ordres, pouvaient ne les pas exécuter avec assez de justice ?

Quels climats , qudles terres ont jamais vu des monarques païens foulant aux pieds et la grandeur qui fuit regarder les hommes comme des êtres subalternes, et la délicatesse qui anioUit, et le dégoût affreux qu'inspire un cadavre, et l'horreur de la maladie, et celle de la mort, porter de^ leurs mains royales des^ hommes obscurs frappés de la contagion, et Fexhalant encore, leur donner une sépulture que d'autres mains tremblaient de leur donner?

Tombé entre les mains des musulmans, ils conçurent l'idée d'offrir la couronne d'Egypte à leur capti£ Jamais la vertu ne reçut un plus bel hommage.

Portons plus haut encore notre admiration;

38o VOLTAIRE

voyons, non ce qui étonnait l'Afrique, mais ce qui doit nous sanctifier, cette piété héroïque qui nous rappelle toutes les actions saintes de sa vie.

Saint Louis est humble dans le sein de la grandeur, il est roi et il est humble. Saint Louis secourt les pauvres; les païens l'ont Éadtr mais il s'abaisse devant eux. Il est le premier des rois qui les ait servis. C'est-là ce que toute la morale païenne n'avait pas même imaginé.

La charité n'est pas moins étrangère à l'antiquité profane : elle connaissait la libéralité , la magnanimité , mais ce zèle ardent pour le bonheur des hommes et pour leur bonheur éternel , ces anciens en avaient-ils l'idée ? Ont» ils approché de cette ardeur avec laquelle le roi travaillait à secourir les âmes dés faibles, et à soulager toutes les infortunes ?

Ainsi la religion produit dans les âmes qu'elle a pénétrées un courage supérieur, et des vertus supérieures aux vertus humaines.

Elle a encore sanctifié dans saint Louis tout ce qu'il eut de commun avec les héros et les bons rois.

O vains fantômes de vertu! ô aliénation

APOLOGISTE. 38l

d'esprit ! que vous êtes loin du véritable héroïsme ! Voir d'un même œil la couronne et les fers , la santé et la maladie , la vie et la mort; faire des choses admirables , et craindre d'être admiré ; n'avoir dans le cœur que Dieu et son devoir; n'être touché que des maux de ses frères, et regarder les siens comme une épreuve nécessaire à sa sanctification'; être toujours en présence de son Dieu ; n'entreprencire, ne réussir, ne souffrir, ne mourir que pour lui : voilà saint Louis, voilà le héros chrétien, toujours grand et toujours simple, toujours s'oubliant lui-même. Il a régné pour ses peuples ; il a fait tout le bien qu'il pouvait faire , même sans rechercher les bénédictions de ceux qu'il rendait heureux.

Il a étendu ses bienfaits dans les siècles à venir , en redoutant la gloire qui devait en être le prix. Il n'a combattu que pour ses sujets et pour son Dieu. Vainqueur, il a pardonné; vaincu , il a supporté la captivité, sons afifecter de la braver. Sa vie a coulé toute entière dans l'innocence et dans la pénitence; il a vécu sous le cilice , il est mort sur la cendre. ( T.6\ p. 4i3- )

Tel parut saint Louis; mais Voltaire n'est pas également favorable à tous nos saints.

On est étonné de l'indifFérence avec laquelle il parle de saint Vincent de Paul, dans son histoire du parlement. Il se contente de dire : Vincent de Paul^ prêtre connu en son temps. On ne saurait trop relever pes réticences du philosophe, et s'indigner de cette réserve avec laquelle il parle d'un des plus signalés bienfaiteurs de l'humanité , surtout lorsqu'on voit le même Voltaire s'extasier sur ce qu'il appelle l'héroïsme de Julien l'apostat.

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Leçons données à la jeunesse par Voltaire.

Le premier pas, mon fils, que Ton fait dans le monde, Est celui dont dépend le reste de nos jours : Ridicule une fois, on vous le croit toujours : L'impression demeure. En vain croissant en âge , On change de conduite, on prend un air plus sage. Ou souffre encor loug-temps de ce vieux préjugé : Et j'ai vu quelquefois payer dans la vieillesse , Le tribut des défauts qu'on eut dans sa jeunesse. Connaissez donc le monde , et songez qu 'aujourd'hui Il faut que vous viviez pour vous inoins que pour lui.

... Qu'un faux pas entraine de faux pas !* De faute en faute on se fourvoie , on glisse ; On se raccroche , on tombe au précipice ; La tête tourne , on ne sait où Ton va.

n faut tâcher de se condtiire à vingt ans ^ comme on souhaiterait de s*être conduit (juand on en aura quarante. ( T* 65 ^ p. 328. )

La première règle de Féducation , dans tous les pays , est de ne jamais rien dire de choquant à personne. Les Français ont été plus loin en cela que les autres peuples. Ils ont presque fait une loi de société, de dire des choses flatteuses. ( T. 6a,/?. 198. )

Le jeune homme bien élevé ressemble à un de ces arbres vigoureux qui , nés dans un sol ingr^st^ étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches , quand ils sont transr plantés dans un terrain favorable. ( T. 5jy p. 65. )

Ne haïssez, ne méprisez que le vice et l'injustice , voyez dans le maître de la nature, le père de tous les hommes. — Tous' les h(»nmes sont également faibles , également petits de» vant Dieu , mais également chers à celui qui les a formés. ( T. 81 ,/;. 353. )

Les fleuves ne vont pas à la mer avec autant de rapidité que les hommes vont à l'erreur. (T. Si y p. 4^1.)

Le mal fond rapidement sur la terre, il la désole et l'abrutit dans des multitudes de siècles. Le bien arrive lentement et y séjourne peu de jours. ( T. $Sjp, aoi. )

APpLOCISTfi. 385

Il faut avouer que la vie ressemble au festin de Damoclès; le glaive est toujours suspendu. ( T. ')^'ip^ 38.)

Les hommes jugent rarement si l'or est bon , quand ils le voient dans la mine tout chargé de terre. ( 71 70,/;. 280. )

La dissipation affaiblit l'esprit, le recueillement le fortifie. ( T. Sq , j), 39. )

La fin de la vie est triste, le commencement doit être compté pour rien, le milieu est presque toujours un orage. ( î^. 79, p- ^^26. )

Ma maxime est de remplir tous mes devoirs aujourd'hui , parce que je ne suis pas sûr de vivre demain. ( T. 78 , p, 33. )

Tout annonce d*un Dieu réternelle ejcistence, On ne peut le comprendre, on ne peut Tignoreri La voix de Fuuivers annonce sa puissance, Et la voix de nos cœurs dit qu'il faut l'adorer.

Mortels , tout est pour votre usage :

Dieu vous comble de ses presens.

Ah! si vous êtes son image, Soyez comme lui bieufaisans.

Pères, de vos enfans guidez le premier âge,

Ne forcez point leur goût, maîâ dirigez leurs pas#

386 VOLTAIRB'

Enfant, cfâinsd* être ingrat ) soi« soumis, doux, sincère ; ObâB, si tu veux qu'on t'obéisse un jour; Vois ton Dieu dans ton père j un Dieu veut ton amour. Que celui qui t'instruit te soit un nouveau père.

Soyez vrai, mais discret; sojez ouvert , mais sage; Et sans la prodiguer , aimez la vérité.

Cachez-la sans duplicité, Osez la dire avec courage.

Réprimez tout emportement:

On se nuit alors qu'on offense , Et Ton hâte son châtiment , Quand on croît hâter la vengeance.

La politesse est à l'esprit Ce que la grâce est au visage , De la bonté du cœur elle est la douce image, Et c'est la bonté qu'on chérit.

Le premier des plaisirs et la plus belle gloire ,

C'est de prodiguer des bienfaits :

Si vous en répandez , perdez-en la mémoire ; Si vous en recevez , publiez-le à jamais.

N'affectez point les éclats D'une vertu trop austère ; La sagesse atrabilaire

Nous irrite et n'instruit pas.

Cest à la vertu de plaire, Le vice a bien moins d appas.

Indulgent pour la faiblesse Que vous vojez en autrui, Qu'il trouve en vous un appui ^ Que son sort vous intéresse* Hëlas! niolgré la sagesse, "Vous tomberez comme lui.

Favori de la nature , Le climat le plus vante, Par les vents, par la froiduVe^ Voit son espoir avorte ; £t la vertu la plus pure, A ses temps d'iniquité*

Laissez parler les cours et crier le vulgaire , Leur langue est indiscrète et leurs jeux sont jaloux. De leurs suffrages faux dédaignez le salaire , Dieu vous voit, il suffit; qu'il règne seul sur vous.

Néant de l* homme.

Tout retrace aux mortels le néant de leur être.

Rien n'est si vrai que cette maxime : au milieu des richesses , de la réputation , de la

388 VOLTAIHE

faveur , ce néant se Éait sentir. Un homme qtri se croyait heureux, peut voir en un instant une fausse démarche et le concours de quelques circonstances troubler tout le bonheur de sa vie. Un homme qui jouissait de quelque considération peut la voir s'éclipser en un jour. Alors seulement on rentre en soimême, on reconnaît son néant, et on s'écrie:

Vanité des vanités, (^T. Sg, /?. 191. )

Nous ne connaissons qu'une très -petite partie des lois de la nature, nous n'avons qu'une très-faible portion d'entendement. De tous les systèmes , celui qui nous £aiit connaître notre néant, est le plus raisonnable. ( 71 4^ ? p. 3o6. )

Hélas ! qu'est-ce qu'un siècle entre deux éternités ! ce n'est pas même une minute dans le temps, et nos jours passent comme Tombre.

{T. kl, p. i4ï.)

Piron seul eut raison, quapd dans un goût nouveau n fit ce vers heureux , digne de son tombeau : Ci'-git ^ui ne fut rien. Quoique Torgueil en dise , Humains, faibles humains, voilà votre devise. Combien de rois, grand Dieu! jadis si révérés, Dans rëternel oubli sont en foule enterrés!

La terre a vu passer ItifX empire et leur trône». Ou lie sait en quel lieu Qorissait fiabjlone. Le tombeau d'Alexandre, aujourd'hui renversé ^^ Avec sa ville ^Itiè]:^ 9 péri dispersée

Choix de lectures.

L'écrivain le plus utile est celui qui s'attache davantage à détruire ce prestige d'illut^ons que nous donne une admiration stupide pour les instrumeos de nos misères , et à corriger cette estimation trcMnpeuse qui nous fait honorer des talens pernicieux,, et mépriser des vertus utiles. ( T. 22,/?. 172. )

Que son but soit de redresser l'erreur de nos jugemens pour retarder le progrès^ de nos vices, et de nous montrer que là où nous cherchons Ja gloire et l'éclat, bous ne tirouverons en effet qu'erreurs et que misères.

Je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis long*temps en possession des suf* firages du public, et dont la réputation n'est point équivoque. Il y en a peu , mai$ on prpfite bien davantage en les lisant, cju'avec tous

'iC)0 VOLTAIRE

ces mauvatis petits livres dont nous sommes inondés. ( T. 72 ,/?. 336.)

Il se trouve des misérables qui, parce qu'ils savent lire et écrire, croient se faire un état dans le monde , en vendant des scandales à des libraires , au lieu de prendre un métier lionnête. ( T. 33,/;. 202. ) • La Hollande a été infectée de vils auteurs qui ont fait des libelles contre la religion , contre leur patrie , contre des souverains qui dédaignent de se venger , contre des citoyens qui ne le peuv^ent. Us entassent petits libelles sur petits libelles, qui restent comme eux dans la poussière et dans l'oubU. Ces vers de terre, qui se mettent dans la littérature et qui la rongent , mais qu'on secoue et qu'on écrase , ne peuvent ni ternir le lustre ni diminuer la solidité des sciences. (T. 1 1 ,,

Je vois avec douleur qu'on a une bibliothèque nombreuse contre la religion qu'on devrait respecter. Vous savez ^ue Je ne fai jamais attaquée, et que je la crois comme vous nécessaire. {T. 79 , p. 16. )

Mes chagrins redoublent par la quantité

incroyable d'écrits contre là religion chrétienne, qui se succèdent aussi rapidement que les gazettes et les journaux. On a la barl^arie de m'impi^ter à mon âge une partie . jde ,ces extravagances. ( T. 79,/?. aia. )

Les Saintes Ecritures préférables à tout autre

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