Revue des Deux Mondes a\r'd
que la remise complète lui serait faite, il fit procéder sous ses yeux à une perquisition dans les bagages et les papiers du voyageur, qui ne dura pas moins de neuf heures. De l'aveu de Freytag lui-même, Voltaire, épuisé et terrifié, se trouva deux fois mal pendant celte interminable recherche. La croix, la clef de chambellan, furent bien retrouvées et emportées, mais quant au recueil de poésies. Voltaire ayant déclaré qu'il l'avait laissé à Leipzig, dans un ballot de bagage à destination de Hambourg, ordre lui fut signifié de se faire expédier le ballot entier à Francfort, et, en attendant cet envoi, il dut rester aux* arrêts dans son auberge ; le résident consentant seulement à le laisser continuer son voyage quand la caisse réclamée serait arrivée, et qu'on .nirait pu en faire l'examen.
Il est clair que Francfort étant une ville libre où le roi de Prusse n'exerçait aucune autorité légale, cette prétention ne constituait pas seulement une violence matérielle, mais une violation flagrante du droit international. L'exécuteur en avait si bien le sentiment que, en rendant compte de l'opération au supé-
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rieur qui lui avait transmis Tordre (c'était toujours le singulier favori Freddersdorf), il convenait qu'il aurait vu de graves inconvénients à ce que l'affaire fût portée devant le conseil de la ville, surtout parce qu'il se donne le titre de gentilhomme ordinaire du roi de France et que, dans cette condition, les magistrats feraient beaucoup de difficultés à décréter son arrestation. C'est ce qui l'avait déterminé à le mettre seulement aux arrêts sur parole.
Ce qui suit n'est pas moins avéré. Après plusieurs jours d'attente, Voltaire, rentré en possession du ballot réclamé, somma le résident de tenir sa promesse; mais celui-ci exigea un nouveau délai, prétextant qu'il devait recevoir un supplément d'instruction par la poste suivante. Jusque-là, Voltaire avait pris patience, et au dire même du secrétaire qui l'accompagnait, l'Italien Collini, il s'était remis tranquillement au travail. Sa nièco, madame Denis, qu'il devait retrouver à Strasbourg, au lieu de l'y attendre, était accourue à la nouvelle de l'incident et lui tenait paisiblement compagnie. Mais cette fois, il se crut joué et résolut de s'affranchir. Laissant madame Denis
à l'auberge avec le ballot encore intact, pour bien montrer qu'il n'emportait rien avec lui, il s'esquiva à la sourdine accompagné du seul Collini, et il était déjà arrivé à la porte de la ville, où il allait prendre un carrosse de louage, quand le résident, averti à temps, accourut avec une escorte de soldats et mit brutalement la main sur lui. On le fit monter dans une voiture où le résident prit place à côté de lui, deux des soldats lui faisant face, et c'est dans cet équipage qui lui donnait toute l'apparence d'un malfaiteur, qu'il dut traverser la cité entière, au milieu des huées de la foule attroupée. On ne le ramena pas à l'hôteloù il demeurait et qui était le seul convenable de la ville, mais à un cabaret de bas étage appelé la Corne du bouc, où il manquait de toutes les choses nécessaires à un homme de son âge et de ses habitudes. Il n'y fut pas longtemps seul : on y conduisit également madame Denis, qui ne devait se croire l'objet d'aucune poursuite, mais qui avait eu le tort, apprenant que son oncle était captif, d'aller se plaindre au bourgmestre, et elle avait réussi à alarmer le pauvre magistrat sur le mécontentement
possible au roi de France offensé dans la personne d'un de ses gentilshommes. Pour ce méfait, elle fut prise au corps et traînée à pied jusqu'à la triste résidence de la Corne du bouc, où on la logea dans un galetas. Elle resta gardée à vue par des soldats qui ne quittèrent pas sa chambre, même pendant la nuit. Cette franche drôlesse (dièses freche Weibmensch), dit aimablement Freytag dans son rapport, était capable d'aller étourdir tous les conseillers, ce qui aurait gâté notre affaire (unsern Bandel zu verderben). Il n'}" a rien dans le récit de Voltaire d'aussi comique que cette réflexion. Ce qui ne l'est pas moins, c'est la tranquillité d'esprit avec laquelle ce docile serviteur do la volonté royale se montre, dans ses rapports (dont nous devons la connaissance aux publicistes allemands), convaincu que, pour avoir voulu se soustraire à une violence parfaitement illégale. Voltaire est devenu un criminel auquel aucun ménagement n'est plus dû, auquel on prête les desseins les plus pervers et contre lequel tout est permis parce qu'il est capable de tout. Sa conduite, dit le rapport, est injustifiable... Il ne peut y avoir de plus grand
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crime envers son maître que d'échapper aux arrêts qu'on avait promis d'observer, « Comment était-il possible de le relâcher?... Nous aurions risqué corps et vie plutôt que de le laisser aller ; et moi, le conseiller de guerre, si je l'avais rattrapé non sous la barrière, mais en pleine campagne, je ne sais pas si je ne lui aurais pas envoyé une balle à travers la tête, tant les lettres et les manuscrits du roi me tenaient au cœur. » Il faut voir aussi son indignation quand il peut croire que le bourgmestre de la cité, aj^int reçu un mémoire de Voltaire, se permettra de le transmettre au roi. (( Nous vivons, dit-il, dans l'espoir que le roi . ressentira de la manière la plus énergique cette audace municipale ». Tout ce qu'il dit d'ailleurs, n'est que mensonge. Madame Denis n'est pas sa nièce, mais sa maîtresse. » On ne sait que penser non plus do sa maladie. « Il paraît bien affaissé et souffreteux : est-ce une comédie qu'il joue, ou bien a-t-il en elVet toujours l'air d'un squelette^? »
Dès lors il ne fut plus (juestion de papiers à
1. Rapports de Frcytag à Frcdderstlorf, 5 juin G juillet 1753, fidHnim. (Correspondance (jinivralc.)
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examiner et de poésies à retrouver, mais avant tout de savoir ce que le roi ordonnerait d'un personnage si dangereux, et c'est ainsi que le roi étant absent de Berlin, ou hésitant à prendre son parti, la situation se prolongea pendant deux mortelles semaines. Les procédés devenaient de jour en jour plus rudes, d'autant plus que Voltaire, se débattant contre la violence, se livrait lui-même à des excès de parole et même à des menaces (suivies, il vrai, parfois, de regrettables défaillances) qui paraissaient à l'agent sûr de son droit, appeler une répression plus sévère. Les encouragements, d'ailleurs, ne lui manquaient pas. « Laissez-le crier à l'aise, lui écrivait Freddersdorf, et exécutez les ordres du roi, et dites-lui en face qu'il n'a pas à se prévaloir de son prétendu titre de gentilhomme du roi de France; que, s'il l'osait à Paris, la Bastille serait sa récompense'. »
Le désespoir et même la terreur de Voltaire furent alors au comble. Épouvanté des propos qu'il entendait tenir, se croyant menacé des dernières violences, il n'est sorte de moyens