Freddersdorf à Freyfag, 11 juillet
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qu'il n'imaginât pour y échapper. Il en est un en particulier d'une nature si singulière qu'on aurait peine à y ajouter foi, si des documents certains ne l'attestaient. Dès le premier jour, il avait adressé à l'empereur d'Allemagne, François I", l'époux de Marie-Thérèse, une très noble protestation, le suppliant de protéger les lois de l'empire et de ne pas permettre qu'on pût impunément se rendre maître de la personne et de la vie d'un étranger dans la ville où Sa Sacrée Majesté avait été couronnée. Jusque-là, rien de plus simple : l'empereur était le défenseur naturel des libertés germaniques, on ne lui rappelait que son devoir, . en l'invitant ;ï ne pas souffrir qu'elles fussent outrageusement violées dans une cité libre, qualifiée d'impériale. Mais ce qui surprend davantage, c'est qu'à cet appel et par la même voie détournée qui servit à le faire parvenir, Voltaire eut l'idée de joindre une offre de se rendre lui-même à Vienne dès qu'il serait on liberté, afin d'entretenir leurs « Sacrées Majestés l'Empereur et l'Impératrice de choses qui les concernaient ». Que remporour daignât seulement le mander auprès de lui, comme s'il eût
besoin de ses services, et devant cette invitation souveraine, la réquisition prussienne tomberait à l'instant, et à peine rendu à la liberté, il courrait se jeter à ses pieds, « assuré, ajoutait-il, qu'on ne serait pas mécontent de l'entendre ».
Quelles étaient donc ces choses concernant François et Marie-Thérèse qu'ils avaient intérêt à apprendre de lui ? Ce ne pouvait être que des renseignements confidentiels sur les desseins politiques de Frédéric, ce rival heureux dont le cabinet autrichien croyait toujours avoir sujet de se méfier. Ainsi le projet que Voltaire, dans l'égarement de son émotion, avait conçu et ne craignait pas d'avouer, c'était l'intention de passer sans transition d'un service à l'autre, en faisant profiter ses nouveaux protecteurs de ce qu'il avait pu apprendre dans l'intimité de celui qu'il quittait. Il serait curieux de savoir si la proposition parvint à Marie-Thérèse et ce qu'elle pensa de ce trait de caractère ^
1. Voltaire à Fiançois le'", empereur d'Allemagne; au comte de Tadion, 5 juin 1753. (Correspondance générale, p. 41 et 45.) — La proposition de Voltaire devait passer par l'intermédiaire du comte deStadion, conseiller intime de l'empereur et premier ministre de l'électeur de Mayence. L'électeur avait un résident
La situation, cependant, ne pouvait durer indéfiniment. Un murmure général de compassion à la fois et de réprobation s'éleva, et Frédéric finit par être obligé de l'entendre. Son embarras fut assez grand : ces brutalités superflues n'étaient évidemment pas de son goût; mais ses ordres avaient été si impérieux et ses prétentions de faire la loi hors de chez lui si arrogantes, que des agents vulgaires et subalternes étaient excusables de s'êlre cru tout permis pour le contenter. D'ailleurs, l'excès et même la maladresse du zèle dans l'obéissance sont des torts qu'un souverain pardonne aisément à ses serviteurs. Il prit donc le parti d'en finir à tout prix avec le moins d'éclat possible. 11 ordonna de mettre les captifs en liberté par un petit billet de quatre lignes, accompagné d'un blâme assez sec dont, en bonne justice, il aurait dû prendre pour lui-même une bonne partie. « Il ne faut pas faire, dit-il, plus de bruit qu'une chose ne mérite... Je veux que
ù Francluil avec qui Voltaire se mil en ivlalion. Voilairc alla même jusqu'à demander que la lettre par laquelle l'enqiereur le manderait à Vienne lui fût adressée avec la qualité de ciiambellan imprrial. lÀidcmmcnt son émotion lui avait fait perdre entièrement le sentiment des convenances.
cette affaire en reste là, qu'ils puissent aller où ils voudront et ({ue je n'en entende plus parler. » Puis, songeant que c'était à Paris surtout et dans le public lettré, auquel il tenait à plaire, que l'émotion devait être grande, il dicta à son ambassadeur ces quelques mots : « Il est arrivé à Francfort une aventure (|ui me fait de la peine : j'avais écrit à mon résident de redemander à Voltaire son contrat, sa clef et le livre qu'il avait. Il l'a fait, mais avec une exactitude brutale qui n'est pas de mon goût. J'écris à présent pour redresser le passé '. »
L'ordre de libération une fois arrivé, Voltaire reprenant confiance et se refusant à tout ce qui paraîtrait un acte de repentir ou môme de soumission, ne voulut en recevoir communication que par l'intermédiaire du bourgmestre, à qui il remit une protestation en règle contre les traitements qu'il avait subis. Il dut pourtant encore consentir, avant de se mettre en route, à payer cent vingt écus d'Allemagne pour ses frais de séjour dans les deux hôtels où on
1. Frôdùric à inylord Maréchal, ministre à l'aris, 28 juin 1853. {Correspondance politique.)
l'avait retenu, et encore a-t-il toujours soutenu qu'en plus de ces dépenses si abusivement imposées, il avait perdu des sommes importantes soustraites pendant la visite opérée sur ses effets.
Il y eut certainement à Francfort des gens aussi satisfaits que Voltaire et sa nièce de cette solution si longtemps attendue : ce furent les magistrats municipaux, bourgmestre et conseillers qui, serrés entre deux peurs égales, avaient passé de mauvais moments. Tout en subissant, à leur corps défendant, la pression des agents prussiens, ils ne s'étaient jamais remis de la crainte que leur inspiraient la qualité de Voltaire et la pensée de s'attirer une réprimande de ce roi de France dont le nom était toujours redouté dans ces provinces voisines du Rhin, si récemment foulées par ses armées victorieuses ; un mot de sa part eût évidemment tout arrêté en les jetant dans un trouble profond. Mais cette inquiétude était vaine ; rien de pareil ne les avait jamais menacés. Une requête avait bien été adressée, dès le premier jour, à Louis XV, mais il n'y avait pas même été accusé réception, ce qui,
dans les dispositions que Voltaire connaissait, n'avait pas dû le surprendre. Madame Denis, ne pouvant croire à tant d'indifférence, avait écrit lettres sur lettres à madame de Pompadour, au comte d'Argenson, à l'envoyé de Prusse à Paris, le sage et doux mylord Maréchal, qu'elle pressait d'intercéder auprès de son maître, en l'avertissant du trouble et du scandale que causeraient ses violences dans le public français. Enfin, adressant de sa main deux suppliques à Frédéric, elle en avait envoyé le double à La Touche, pour le cas où, comme elle avait lieu de le craindre, l'envoi direct eût été intercepté. Elle ne reçut d'appui de personne. D'Argenson et madame de Pompadour paraissaient avoir oublié môme le nom de Voltaire.
Le seul qui lui répondit, mj^lord Maréchal, l'engagea affectueusement à prier son oncle do se tenir tranquille : « Car vous jugez bien, lui dit-il, que s'il se liichait en discours et en épigrammes contre le roi mon maître, un mot qu'il m'ordonnerait de dire à la coup de France suffirait pour empêcher M. de Voltaire de revenir. »
Quant à La Touche, docile à ses instructions, il attendit pieusement que l'ordre de libération fût expédié pour se dessaisir des supplications qui étaient entre ses mains. Encore n'en fit-il pas la remise directe, mais bien par l'intermédiaire d'un chambellan, après s'être assuré que cette communication n'avait rien qui pût blesser le roi.
« Sa Majesté Prussienne, écrit-il le 9 juillet, m'a fait remercier de cette attention, et m'a fait dire qu'ayant reçu les mêmes lettres, elle n'avait pas besoin de celles qu'on m'a envoyées, qu'elle avait déjà donné des ordres à son résident à Francfort de relâcher M. de Voltaire et de laisser aller ce vieux fou. Ce sont les termes de ce prince, qui m'a fait dire en môme temps que les impressions que cet académicien avait voulu lui donner sur mon compte ne méritaient })as que j'eusse des bontés pour lui. Il m'est elTectivement revenu que M. de Voltaire avait lâché quelques broderies à mon sujet, que je ne dois, ne l'ayant jamais désobligé, qu'à son mauvais naturel et à ce qu'il a peut-ôire aussi été fâché que je n'aie pas voulu m'inté-
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resser pour lui autant qu'il aurait voulu dans le temps de sa diatribe'. »
Frédéric était donc parfaitement tranquille, aucun reproche ne lui serait fait de Versailles sur sa conduite envers Voltaire, comme aucune intercession n'avait été faite en sa faveur. C'est la confiance qu'il exprimait très nettement à sa sœur, en réponse à quelques mots de pitié intelligente qu'elle s'était permis de glisser timidement dans une de ses lettres. « Son âge, ses infirmités, disait-elle, sa réputation qui est flétrie par cette catastrophe, m'inspirent quelque compassion pour lui ; un homme réduit au désespoir est capable de tout. Vous trouverez peut-être, mon cher frère, que j'ai encore trop de support pour lui, en faveur de son esprit; mais vous ne désapprouverez pas que j'aie pour lui la pitié qu'on doit même aux coupables, dès qu'ils sont malheureux et lors môme qu'on est obligé de les punir. Son sort est pareil à celui du Tasse et de Milton. Si l'effort que font les poètes pour composer les poèmes épiques leur fait tourner la tête,
1. La Touche àSaint-Contest, 5 juillet 1752. Correspondance de Prtisse. (Ministère des Affaires étrangères.) (Inédit.)
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nous pourrons bien être privés de ce genre de poésie à l'avenir, puisqu'il semble porter guignon à ceux qui s'y appliquent. » — « J'ai reçu les lettres de Voltaire et de la Denis, répond sans sourciller Frédéric; ils mentent tous deux. Leur aventure est bien différente qu'ils le disent, et malgré tous leurs torts, j'ai donné, il y a quinze jours déjà, l'ordre de les laisser partir. Vous ne sauriez croire à quel point ces gens-là jouent la comédie; toutes ces convulsions, ces désespoirs, ces maladies, tout cela n'est que jeu. J'ai été la dupe dans le commencement, mais je ne le suis plus à la fin. Voltaire n'ose pas retourner en France ; il ira en Suisse et errera de pays en pays. »
La prévision était juste. Voltaire, en quittant Francfort, s'arrêta quelques jours à Manheim où l'Électeur palatin se plut à lui faire fête ; de là, il gagna Strasbourg pendant que madame Denis le devançaifà Paris, chargée de s'enquérir de l'accueil qu'il recevrait. Elle ne tarda pas à lui faire savoir, d'après l'avis discret de madame de Pompadour, (|ue le roi ne désirait pas le voir dans son voisinage. II aurait pourtant eu j)robablement à lui dire des choses le
concernant, au moins autant qu'à l'empereur François et Marie-Thérèse. Mais on ne témoigna aucune curiosité de les entendre; Voltaire dut donc se résigner à rester momentanément en Alsace, se trouvant, comme il le dit quelque part, d'après un proverbe bien connu, auquel il laissait sa forme populaire , entre deux rois assis par terrée
La prédiction du roi de Prusse s'accomplit à la lettre. La double disgrâce de Voltaire le laissa pendant plusieurs années dans la situation la plus pénible. Banni de Prusse et mal accueilli en France, il erra véritablement de lieu en lieu, sans savoir où se fixer, restant à l'auberge, soit à Strasbourg, soit à Colmar. 11 chercha même, pendant quelques mois, un asile dans une abbaye de Bénédictins, voisine de celle de Senones, que dirigeait le savant dom Calmet, en apparence pour com-
1. Voltaire à la comtesse de Lutzelbourg, 14 septembre 175 3 (Correspondance générale.)
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pléter ses recherches sur un grand ouvrage qu'il méditait et qui devint YEssai sur les mœurs, en réalité, espérant toujours qu'un retour des anciennes bontés de madame de Pompadour lui ferait au moins entr'ouvrir les portes de Paris.
« Je suis sans secours, lui écrivait-il. Le roi est plein de clémence et de bonté, il daignera peut-être songer que j'ai passé plusieurs années de ma vie à écrire l'histoire de son prédécesseur et celle de ses campagnes glorieuses, que, seul des académiciens, j'ai fait son panégyrique en cinq langues. S'il m'était seulement permis de venir à Paris pour arranger, pendant ce court espace de temps, mes affaires bouleversées jiar quatre ans d'absence, et assurer du pain à ma famille, je mourrais pénétré pour vous, madame, de la plus respectueuse et la plus grande reconnaissance. C'est un sentiment qui est plus fort que celui de tous mes malheurs' »
Toutes ces instances furent vaincs ; le temps
1. VoUairn à marlainc de Poin|tailoiir, ù Colinar, 175i {Correspondance générale.)
qui s'écoulait n'amenait aucun adoucissement dans les rigueurs qu'on lui témoignait. Les griefs allégués contre lui semblaient, au contraire, se multiplier. Les écrits qu'il avait composés pendant son séjour hors de France étaient soumis aux critiques d'une inquiète et ombrageuse censure. Il n'y avait pas jusqu'à sa fameuse Histoire du siècle de Louis XIV, qui venait d'être achevée, où, à travers l'admiration professée pour l'éclat incomparable de ce grand règne, on ne se plut à relever des jugements d'une franchise inaccoutumée sur des actes encore récents du pouvoir royal. L'exemple de cette liberté d'appréciation devait paraître fâcheux, surtout au successeur du grand roi qui sentait bien que, traité de la môme manière, il perdrait à la comparaison. Des fragments d'un autre de ses écrits, les Annales de VEmpire, qui circulaient déjà, contenaient des propositions d'une dangereuse hardiesse sur le rôle de l'Église au moyen âge. A la vérité, il avait toujours la ressource de prétendre qu'une impression anticipée avait eu lieu sur des manuscrits dérobés et dénaturés par des fraudes qu'il désavouait. Mais ces procédés détournés
pour échapper à des poursuites après les avoir bravées, ces alternatives de témérité et de timidité étaient trop dans ses habitudes pour que personne ajoutât foi à ses dénégations.
Un incident qui releva un peu ses espérances ne fit, au contraire, que mettre plus en lumière la fâcheuse condition à laquelle il était réduit. Pendant un séjour qu'il faisait à Colmar, il apprit un soir qu'il était attendu dans une des auberges les plus modestes de la ville par une dame qui paraissait d'un rang élevé. C'était la margrave de Bayreuth qui, traversant l'Alsace pour aller passer l'hiver dans le midi de la France, voulait le revoir et lui témoigner que, malgré ses épreuves, elle restait fidèle à son amitié. Leur entretien fut très affectueux et se prolongea jusqu'à une heure avancée de la nuit. La princesse demanda à voir madame Denis, et après lui avoir fait force excuses et compliments, lui fit don d'un présent magnifique. Elle finit par proposer à Voltaire lui-môme de venir la retrouver pendant la saison qu'elle passerait à Montpellier, et comme c'était le moment oîi son jtrotecteur, le maréchal de Richelieu, devait venir prendre
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possession du gouvernement de cette province, tout pouvait être disposé pour lui ménager une réception triomphale.
Voltaire fut ravi, mais il ne tarda pas à revenir de cet enchantement. D'abord, on ne sait trop pourquoi, il crut devoir s'informer, par l'iritermcdiaire de l'abbé de Prades, si le roi de Prusse trouverait bon qu'il accompagnât sa sœur dans la traversée de la France. L'abbé lui répondit de la part du roi, sur le ton de la plus impertinente ironie, que Montpellier n'étant pas dans les États du roi de Prusse, et étant en pays libre, tout le monde pouvait y aller, lorsqu'il n'y avait aucun empêchement particulier. «Mais, ajoutait-il, le roi croyait que les conférences que vous avez eues avec dom Galmet à Senones vous avaient fait oublier la vieille histoire dont vous lui parlez encore, et que la grande dévotion dans laquelle vous aviez donné ne vous permettait plus que de penser à votre salut. M. de Maupertuis va à la messe, mais il n'a point de crucifix à sa ceinture et sa dévotion ne fait pas de bruit dans le mondée »
1. L'abbé de Prades à Voltaire, 14 novembre 1754. (Correspondance générale.)
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A la même date, Frédéric écrivait encore à mylord Maréchal : « Plus de Voltaire, mon cher mylord. Le fou est allé à Avignon où ma sœur l'a mandé ; je crains qu'elle ne s'en repente bientôt^» Et il fit circuler parmi ses amis cette épigrammo du plus mauvais goût. «Le fou est mort à Colmar, pour savoir ce qu'on dirait de lui. Je vous envoie son épilaphe :
Ci-git le seigneur Arouet,
Qui de friponner eut manie,
Ce bel esprit, toujours adroit,
N'oublia pas son intérêt,
En passant môme à l'autre vie.
Lorsqu'il vit le sombre Acliéron, II cliicana le prix du passage de l'onde,
Si bien que le brutal Caron, D'un coup de pied au ventre appliqué sans façon,
Nous l'a renvoyé dans ce monde.
Mais à Paris le projet de voyage ne fut pas pris seulement en plaisanterie. L'idée de mêler Voltaire à une cérémonie ofïicielle ne fut nullement agréée. « Le maréchal de Richelieu, écrit d'Argenson, travaille à obtenir du roi la permission de le faire venir à Paris, promettant
1. Frédéric ;i mylord Jlairclial, 31 décembre 175i. {Correspoinhinre politif/ue.)
qu'il sera sage. Il voulait l'emmener aussi aux États de Languedoc, mais depuis on a pensé qu'il y ferait des frasques. » De sorte que, en définitive, la rencontre eut lieu beaucoup plus modestement à Lyon, où le maréchal de Richelieu se transporta pour voir Voltaire, et la margrave s'arrêta pour l'attendre. L'accueil brillant qui lui fut fait dans une séance publique de l'Académie de Lyon l'aurait peut-être consolé de ce désagrément, si une malencontreuse visite qu'il eut l'idée de faire à l'archevêque, le cardinal de Tencin, ne l'eût ramené assez durement au sentiment de sa situation. Il avait connu Tencin à Paris, chez sa sœur, la célèbre chanoinesse, puis pendant que le prélat faisait, à côté du cardinal de Fleur}'-, partie active du conseil du roi. C'était de plus un parent assez proche de ses amis d'Argental: Voltaire comptait donc sur une bonne réception à l'archevêché. Sa déception fut grande : « Après avoir fait une toilette de cérémonie, nous montâmes, dit Collini, dans un beau carrosse de remise qui nous conduisit à l'église primatialc de Saint- Jean. Nous traversâmes une longue enfilade de pièces : la
goutte le rendait faible, et je lui donnais le bras pour le soutenir. Enfin, nous arrivons dans l'antichambre de Monseigneur, elle était pleine de courtisans de toute espèce. On annonce Voltaire au cardinal ; il entre seul ; un instant après il sort, me prend par le bras, et nous regagnons au plus vite, en silence, notre carrosse. Voilà, disais-je en moi-même, une plaisante visite. Quand nous fûmes dans la voiture, Voltaire, un peu rêveur, ne m'adressa que ces mots : « Mon ami, ce pays-ci n'est pas » fait pour moi. » Il m'apprit peu de temps après que Son Excellence, ayant dit qu'il ne pouvait lui donner à dîner parce qu'il était mal en cour, cette phrase ridicule et digne d'un esclave lui avait fait tourner le dos au prélat et sortir à l'instante »
Voltaire ne raconte pas le fait absolument de la même manière: « Je lui répondis, dit-il, que je ne dînais jamais, et qu'à l'égard des rois, j'étais l'homme du monde qui prenait le plus aisément mon parti, aussi bien qu'avec les cardinaux. » Quels que fussent les propos,