Collini, j.p. riS-l/i-'i
la conclusion était pareille. Gomme tout le monde savait que Tencin entretenait une correspondance particulière avec Louis XV, il était clair que le mot d'ordre était donné partout, et que d'aucun des rois qu'il avait connus il n'y avait plus rien à espérer.
«On m'avait conseillé, ajoute-t-il, les eaux d'Aix en Savoie, et bien que ce fût sous la domination d'un roi, je pris ma route pour m'y rendre. Le fameux médecin Tronchin, établi à Genève depuis peu, me déclara que les eaux d'Aix me tueraient et qu'il me ferait vivre. »
On ne peut douter que le plaisir de se retrouver sur une terre où il n'avait à craindre aucune disgrâce royale, et le dégoût, au moins momentané, de l'atmosphère des cours, n'aient contribué, autant que les promesses du fameux médecin Tronchin, à lui faire d'abord prolonger son séjour en Suisse, puis y chercher un asile où il pût vivre et jouir de sa fortune en repos. Il hésita quelque temps entre diverses maisons de campagne qu'on lui pro-
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posa sur les rives du lac Léman, et finit par se décider en faveur du domaine de Saint-Jean, situé à kl porte de Genève, aux bords du Rhône, et qu'il débaptisa tout de suite en lui donnant le nom significatif de Délices.
C'est en prenant possession de sa propriété, et tout plein encore du plaisir de se trouver quelque part maître chez lui, qu'il a composé la seule de ses œuvres poétiques qui ait un caractère proprement lyrique. Ce n'est plus seulement le tour agréable, brillant, mais toujours un peu sec, de ses plus charmantes poésies légères. La grandeur du spectacle, le charme du paysage, le soufile de l'air libre des montagnes, paraissent l'avoir réellement inspiré. Mais celte pièce justement fameuse prend de plus un caractère tout particulier quand on songe au sortir de quelles épreuves elle a été composée, elle paraît alors comme le soupir de délivrance d'une poitrine longtemps oppressée. Une invoaition à la liberté est un sujet qui a donné souvent lieu, surtout dans cette seconde partie du siècle, aussi bien en vers qu'en prose, à des apostrophes bourson liées et déclamatoires. Mais ici la sincérité
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d'une impression personnellement ressentie a fait trouver de mâles et fermes accents :
Que le chantre flatteur du tyran des Romains, L'auteur harmonieux des douces Géorgiques, Ne vante plus ses lacs et leurs bords magnifiques. IMon lac est le premier, c'est sur ses bords heureux Qu'habite, dos humains, la déesse immortelle, L"àme des grands projets, l'objet des nobles vœux. Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle, Qui vit dans tous les cœurs et dont le nom sacré A la cour des tyrans est tout bas adoré, La liberté ! J"ai vu cette déesse altière, Avec égalité répandant tous ses biens, Descendre de Morat, en habit de guerrière, Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens Et de Charles le Téméraire.
Liberté! liberté! ton trône est en ces lieux. La Grèce où tu naquis t'a pour jamais perdue,
Avec ses sages et ses dieux.
Rome, depuis Brutus, ne t'a jamais revue. Chez vingt peuples polis à peine es-tu connue. Le Sarmate à cheval t'embrasse avec fureur, Mais le bourgeois à pied, rampant dans l'esclavage. Te regarde, soupire et meurt dans la douleur.
Cet appel aux libertés dont la France ne jouissait pas aurait pu être taxé de séditieux, mais un instinct de prudence tempère à temps l'enthousiasme.
Préside à tout pays où la loi t'autorise, disait en terminant le poète à la liberté,
Et restes-y si tu peux.
Ne viens plus sous les noms et de Ligue et de Fronde, Protectrice funeste en nouveautés féconde, Troubler les jours heureux d'un peuple de vainqueurs. Gouverné par ses lois, encore plus par ses mœurs,
Il chérit la grandeur suprême,
Qu'a-t-il besoin de tes faveurs.
Quand son joug est si doux qu'on le prend pour toi-même?
Ce joug aussi doux que la liberté était celui dont Louis XV confiait l'exercice à madame de Pompadour. Heureux d'y échapper ce jourlà, il n'avait pas encore, comme on voit, tout à fait renoncé à s'}^ prêter. Il n'en écrivait pas moins à la duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha : « J'ai appelé mon petit hermitnge les Délices : il portait le nom de Saint-Jean, celui que je lui donne est plus gai. Il n'y a pas d'apparence que je quitte une maison charmante et des jardins délicieux où je suis le maître, et un pays où je suis libre, pour aller chez un roi, fût-ce chez le roi de Cocagne... Je n'irai point à Berlin pour essu^'cr des caprices cruels, ni à Paris pour m'exposer à dos billets de
confession ; je crains les monarques et les évoques. Je vivrai et je mourrai en repos, s'il plaît à la destinée souveraine du monde ^ » Il était encore dans toutes les joies et tous les apprêts de ce premier établissement, lorsque commença h se répandre le bruit des nouvelles agitations politiques et militaires auxquelles, après huit années seulement de paix, l'Europe allait de nouveau être livrée. En peu de mois, on apprit successivement, d'abord que des hostilités étaient engagées entre la France et l'Angleterre, par suite de contestations coloniales qu'aucun effort de conciliation n'avait pu accommoder ; puis, que par une convention passée à Westminster, au détriment et à l'insu de la France, entre le roi Georges et Frédéric, l'Angleterre s'était assurée de la neutralité de la Prusse et, par là, acquérait la sécurité de ses intérêts sur le continent ; enfin que, par un revirement politique inattendu, une alliance intime était substituée entre la France et l'Autriche à leur inimitié séculaire et traditionnelle ; ce fut le dernier
1. Voltaire à la duchesse de Saxe-Coboiirg-Gollia, 15 mars 1755. (Correspondance générale.)
coup qui, éclatant comme une bombe, causa une stupeur générale.
On sait de quel ton léger et dédaigneux Voltaire, dans l'agréable écrit qu'il a intitulé : Mémoires de ma vie, parle de ce fameux traité de 1756, de ses origines et de ses auteurs. S'il n'affirme pas positivement que la mémorable révolution politique qui en fut la conséquence eut pour cause unique les blessures faites par les épigrammes de Frédéric à deux vanités également irritables, — celles d'une femme et d'un poète médiocre, Pompadour et Bernis, — il s'arrange pour le faire entendre ; et c'est grâce à lui principalement que cette légende historique a passé jusqu'à ces dernières années pour une vérité certaine, ayant acquis force de chose jugée. On peut citer ce passage de ses Souvenirs comme un modèle de l'nrt d'insinuer et de laisser croire ce qu'on serait embarrassé de prouver. « C'était alors, dit-il, le privilège de la poésie de gouverner les États. Il y avait un autre poète à Paris, homme de condition, fort pauvre, mais très aimable, en un mot, l'abbé de Bernis, depuis cardinal. Il avait débuté par faire d(.'s vers contre moi
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et ensuite était devenu mon ami, ce qui ne lui servait à rien, mais il était devenu celui de madame de Pompadour et cela lui fut plus utile. On l'avait envoyé du Parnasse en ambassade à Venise. Il était alors à Paris dans un grand crédit. Le roi de Prusse, dans ce beau livre de poésies que M. Freytag redemandait à Francfort avec tant d'insistance, avait glissé ce vers contre l'abbé de Bernis :
Évitez de Bernis la stérile abondance.
» Je ne crois pas que ce livre et ce vers fassent parvenus jusqu'à l'abbé de Bernis, mais comme Dieu est juste, Dieu se servit de lui pour venger la France du roi de Prusse. »
Et là-dessus, le vers deFrédéric, que personne n'aurait connu si Voltaire ne l'avait pas cité, est devenu, aux yeux de tous les écrivains du siècle dernier, un des motifs déterminants de la part prise au traité de 1756 par Bernis qui, peut-être, n'en sut jamais rien. L'anecdote a pris rang à côté de la fameuse lettre de Marie- Thérèse à sa chère amie, madame de Pompadour, dont tout le monde a parlé sans que
personne l'ait jamais vue. C'est au point qu'il a fallu quelque audace à celui qui écrit ces lignes pour combattre un préjugé si bien établi et démontrer (à la vérité, sans trop de peine) que le changement imprimé alors à la politique française avait été motivé, non par de puériles considérations de rivalités et des susceptibilités personnelles, mais par des raisons de convenance et de nécessité d'un ordre tout à fait supérieur. II a même fallu peut-être les événements récents qui ont bouleversé l'Europe et coûté si cher à la France pour faire comprendre que les auteurs du traité de 175G, en s'opposant à la puissance grandissante de la Prusse, avaient eu une juste prévision des dangers de l'avenir, et que leur politique différait plus en apparence qu'en réalité de celle d'Henri IV et de Richelieu : car pour eux comme pour ces grands maîtres, il s'agissait toujours d'empêcher une seule puissance (qu'elle s'appelât Autriche ou Prusse, peu importe) , de croître à nos portes au j)oint d'exercer une domination sans contrôle sur le vaste continent germani(|ue.
C'est donc avec une satisfaction, mêlée de
surprise, qu'en étudiant de près la correspondance de Voltaire, j'ai dû reconnaître que ce même traité de 1756, dont il s'est diverti à dénaturer le caractère, quand il écrivait plus tard pour la postérité, fut accueilli par lui, le jour qu'il en eut connaissance, en même temps que le public, avec des sentiments bien différents. Ce ne fut pas une approbation seulement, mais une véritable admiration élevée jusqu'à l'enthousiasme.
a Vous ne vous attendiez pas, madame (écritil à une amie de madame de Pompadour, qui était en correspondance avec elle), qu'un jour la France et l'Autriche seraient amies . Tout solitaire, tout mort au monde que je suis, j'ai l'impertinence d'être bien aise de ce traité. J'ai quelquefois des lettres de Vienne, la reine de Hongrie est adorée. Il était juste que le bien-aimé et la bien-aimée fussent amis. »
Et quelques jours après :
c< Dites-moi donc, madame, vous qui êtes sur les bords du Rhin, si notre chère Marie-
Thérèse, l'impératrice-reine, dont la tète me tourne, prépare des efforts réels pour reprendre sa Silésie. Voilà un beau moment: si elle le manque, elle n'y reviendra plus. Ne seriezvous pas bien aise de voir deux femmes *, deux impératrices, peloter un peu notre grand roi de Prusse, notre Salomon du Nord?... Ne seriez-vous pas bien aise de voir Salomon à Vienne, à la cour de la reine de Saba ^ ? »
Et à Paris-Duverney, le fameux intendant militaire (protecteur de mademoiselle Poisson dans sa jeunesse et devenu le protégé de la marquise de Pompadour, n'ayant, par conséquent, rien de secret pour elle), il écrivait : « Les événements présents forment probablement une abondante matière aux historiens. L'union des maisons de France et d'Autriche après deux cent cinquante ans d'inimitiés ; l'Angleterre, qui croyait tenir la balance de l'Europe, abaissée en six mois de temps; une marine formidable créée avec rapidité ; la plus grande fermeté déployée avec la plus grande