Moric-Thérèsc et Elisabeth, impéraliicc de Russie
2. Voltaire à la eomtesse de Lutzelbourg, 2 juillet, 2 août, 15 septembre 1756. (Correspondance générale.)
AVANT ET PENDANT LA GUERRE DE SEPT ANS. H'il
modération, forme un bien magnifique tableau. Les étrangers voient avec admiration une vigueur et un esprit de suite dans le ministère que leurs préjugés ne voulaient pas croire. Si cela continue, je regretterai bien de n'être plus historiographe de France, mais la France qui ne manquera jamais ni d'hommes d'État ni d'hommes de guerre aura toujours aussi de bons écrivains dignes de célébrer leur patrie ^ »
Enfin, l'enchantement fut porté au comble quand on sut que le premier acte qui suivit l'inauguration de la nouvelle politique fut un coup de main très heureux opéré par le maréchal de Richelieu pour enlever aux Anglais la principale des îles Baléares et la forteresse de Port-Mahon. En envoyant à celui qu'il appelait toujours son héros ses félicitations sur un ton vraiment lyrique : « Souvenez-vous, lui disait Voltaire, que dans votre ambassade à Vienne vous fûtes le premier qui assurâtes que l'union des maisons de France et d'Autriche était nécessaire, et que c'était le moyen infaillible de renfermer les Anglais dans leur
1. Voltaire à Paris-Duverney, 26 juillet 1756. (Correspondance générale.)
île, les Hollandais dans leurs canaux, le duc de Savoie dans ses montagnes et de tenir, enfin, la balance de l'Europe. L'événement doit enfin vous justifier: c'est une bien belle chose pour un historien que cette union, si elle est durable '. »
Indépendamment de la convenance et du mérite propre du traité que Voltaire, à qui on ne peut contester un sens politique assez juste, était plus que personne en mesure d'apprécier, une pensée personnelle se mêlait certainement à la satisfaction qu'il éprouvait. Le cœur encore plein du ressentiment de ses injures, il jouissait (et on vient de voir qu'il ne s'encachait pas) de la crainte que devait causer à son ancien ami, devenu son persécuteur, l'union effectivement très menaçante des deux plus grandes puissances du continent. Mais, de plus, cet événement, ce changement à vue de toutes les traditions ouvrait à la politique européenne la perspective de combinaisons nouvelles, dans laquelle son activité pourrait trouver un emploi. Son concours, dédaigné la
1. Voltaire au maréchal de Richelieu, 10 octobre 1756. (Corrcspunduncc ycnércUe.)
veille, allait peut-être être recherché, et ainsi serait levée cette sorte de quarantaine qu'on avait formée contre lui.
Si telle fut son espérance, elle ne tarda pas à être confirmée, car, à peine le traité signé, et avant même que toutes les dispositions en fussent connues, des avances inattendues vinrent, de deux parts opposées, le chercher dans sa retraite, ce qui lui permit de s'écrier, avec une sorte de transport: « Je ne suis donc plus honni partout ^ ! »
Les premières, qui le croirait? lui vinrent de Berlin. Rien, assurément, ne dut le surprendre et le charmer davantage, car on a vu sur quel ton sarcastique et injurieux avait été reçue, la veille môme de son établissement en Suisse, une politesse inutile peut-être, mais inoffensive, qu'il avait cru pouvoir se permettre. A la vérité, depuis lors, l'humeur paraissait bien un peu adoucie, et un échange d'envois littéraires avait été reçu dans des termes d'une modération froide, mais où les égards dus à la situation différente des deux écrivains avaient
1. Vollaire à Tronchin, 24 juillet 1756. (Correspondance générale.)
été de part et d'autre également respectés. Voltaire avait cru de bon goût d'offrir à son ancien hôte le premier exemplaire d'un ouvrage commencé sous ses auspices, dans les jours de leur amitié, et Frédéric y avait répondu par l'envoi d'une transformation lyrique de la tragédie de Mérope en un opéra accompagné de ballet qu'il avait composé pour le théâtre de Berlin. 11 y avait encore loin de là à une offre de rentrer en grâce et même de reprendi*e sa place au palais : Voltaire affirme pourtant à plusieurs reprises que cette proposition lui fut faite par un intermédiaire dont le nom, qu'il a eu la discrétion de taire, est, pourtant, à l'aide d'un ensemble de circonstances, assez facile à découvrir*.
Le secrétaire GoUini raconte, en. effet, qu'à peine l'inauguration des Délices était-elle faite et les travaux d'établissement encore en cours d'exécution, Voltaire et madame Denis se rendirent à Soleure pour faire visite au ministre de France qui résidait dans cette ville. « Je
1. Vultaiie au ])rince Euyùiie de Wurtemberg, 11 juin ; à Thircot, 4 juin ; au maréchal de Richelieu, 6 etT octobre 1756. (Correspondance géneralei)
n'ai jamais connu, dit Collini, d'une manière précise les motifs de celte démarche; il fallait cependant qu'ils eussent des vues bien importantes. »
Ce ministre de France était un vieil agent, d'une capacité professionnelle très estimée, qui terminait dans ce poste modeste une longue carrière. Ghavigny (c'est son nom, dont les traditions du ministère des affaires étrangères ont gardé le souvenir) avait été mêlé pendant plus de cinquante ans à toutes les transactions passées entre la cour de France et les petites principautés d'Allemagne. C'était même lui qui, à un des moments les plus critiques de la dernière guerre, avait réussi à former une ligue de toutes les puissances secondaires contre Marie-Thérèse, à laquelle, après quelque hésitation, il avait décidé Frédéric à se joindre, et, à cette occasion, leurs rapports, d'abord assez froids, avaient fini par devenir intimes. Nul doute que Chavigny ne partageât les sentiments de tous les di])lomates de la vieille école qui voyaient avec autant de surprise que de regret la nouvelle direction imprimée à la politique française, si contraire à toutes les
habitudes dans lesquelles ils avaient été nourris, et dont (comme je l'ai fait remarquer ailleurs), on avait le tort de ne pas leur expliquer suffisamment les motifs. L'Autriche demeurait toujours pour lui l'ennemie invétérée de la France, et la Prusse l'alliée, incertaine peut-être, mais précieuse et indispensable à ménager. Personne n'avait donc été plus contrarié de la rupture dont Frédéric avait pris l'initiative en unissant ses intérêts à ceux de l'Angleterre : personne ne devait désirer plus vivement tout ce qui pouvait contribuer à rendre cette séparation moins complète et moins profonde. A ce titre, Voltaire, s'il consentait à oublier ses injures et reprenait ainsi son ancien ascendant sur l'esprit de Frédéric, pouvait exercer une influence utile, et dès qu'une pensée de réconciliation parut venir de Berlin, il était naturel que Chavigny fût empressé à s'y associer.
Quant à l'intérêt que Frédéric pouvait avoir à tendre à Voltaire hi m;iin qui le souITletait si rudement la veille, le changement dans le cours des événements l'explique suffisamment. 11 n'avait pu se dissimuler que i)ar sa défection
survenue dans un jour d'extrême péril, il avait fait à la France, son ancienne alliée, une injure qu'elle devait profondément ressentir. De l'irritation très vive qu'en avaient témoignée le roi de France et ses ministres, il pouvait à la rigueur prendre peu de souci, les dédaignant malheureusement trop pour les craindre. Mais il ne fallait pas que la vanité nationale, si justement mise en éveil, inspirât le même sentiment à toute une partie du public français qu'il tenait essentiellement à ménager : ces gens de lettres qui commençaient à s'appeler les philosophes, dont l'influence croissait tous les jours et chez qui il avait réussi, par un habile mélange de largesses et de compliments, à s'assurer une clientèle. Mal vu, s'il le fallait, à la cour et à Versailles, il voulait rester populaire à Paris, encensé dans les théâtres et les académies. C'étaient ces applaudissements du public lettré, qu'une épigramme décochée par Voltaire pouvait à tout moment lui disputer, et sentant bien qu'il s'était mis en prise, il lui importait de fermer la bouche à ce redoutable railleur. Puis, quand il vit que, contrairement à toutes ses prévisions, la France répondait à
ses provocations en formant avec son ennemie jurée une coalition menaçante, il sentit que le jour des grandes épreuves allait venir et prépara son âme à les attendre. Mais avant de livrer sa vie et son nom à de nouveaux hasards, il éprouva le besoin de confier le soin de sa renommée à celui que Miclielet appelle si bien quelque part un grand distributeur de gloire. Tout autorise donc à penser que ce fut dans la discrète entrevue de Soleure que Voltaire eut à ouvrir Toroille à des propositions qui lui promettaient une rentrée à Berlin avec tous les honneurs de la guerre. Tout était bien choisi pour cette entrevue délicate : l'agent qui" s'y prêtait de grand cœur et le terrain, cette modeste légation de Suisse, proche du lieu où Voltaire avait fixé sa résidence et où sa venue n'étonnait personne. Il faut pourtant que le bruit de ces pourparlers se fût répanriu, car Frédéric crut nécessaire de les démentir. « Je n'ai point écrit à Voltaire, comme vous le supposez, écrivait-il, à cette date môme, à mylord Maréchal. L'abbé de Prades est chargé de celle sorte de correspondance. Pour moi qui connais le fou, je me garderais bien de bii donner
AVANT ET PENDANT LA GUERRE DE SEPT ANS. 17o
la moindre prise. » De pareilles rectifications confirment les faits mêmes qu'elles sont censées contester. 11 est trop clair que Frédéric n'avait pas tracé de sa propre main des conditions de paix qui pouvaient êlre refusées et l'abbé de Prades était bien le secrétaire à emplo3'er pour entretenir avec ses deux compatriotes une correspondance qu'on voulait rester libre de désavouer.
Quoi qu'il en soit, la rumeur tomba d'ellemême par le refus prudent que fit Voltaire d'ajouter foi à des paroles trop flatteuses pour mériter confiance. L'appât, en vérité, était trop grossier. La vanité put en jouir, mais cette fois ne s'aveugla pas. « Il m'a proposé, écrivait-il peu de temps après, de venir le voir, il m'offrit biens et dignités; je sais qu'elles sont transitoires, je les ai refusées K »
Plus séduisants furent les compliments qui vinrent aux Délices (les correspondances de la même date l'attestent), de Vienne et de Marie- Thérèse, et si des offres sérieuses y avaient été jointes, il eût été plus difficile de s'en défendre.
1. Voltaire au maréchal de Richelieu, octobre 1T5G. (Correspondance générale.)
Aucun hommage plus éclatant ne pouvait être rendu à la réputation et au talent, Si, quelque part, les opinions religieuses de Voltaire pouvaient être en mauvais renom, c'était assurément à la cour de la dévote impératrice qui, en matière de conscience, avait le droit d'être plus rigoriste que Louis XV. Il était plaisant que ce fût là précisément qu'on montrât moins de scrupule à entrer en relation avec Voltaire que dans l'intimité si peu canonique à laquelle présidait madame de Pompadour.
Mais l'instinct politique, on le sait, domina toujours chez Marie-Thérèse même les plus sincères de ses affections ou de ses convictions personnelles, et elle aussi avait le désir, à la veille delà grande lutte qui allait s'ouvrir, de gagner à l'intérêt de sa cause celte voix dont l'écho était retentissant. De quelle nature furent les choses très agréables et très obligeantes dont, au dire de Voltaire, rimi)ératrice-reinele fit entretenir? Se souvint-elle, par hasard, que dans les jours d'angoisse, à Francfort, il l'avait fait supplier, elle et l'empereur son époux, de le recevoir à Vienne, en assul'.'iiit qu'ils îuiraicnt l'un et l'aulro plnisir à
l'entendre? Eut-elle, en effet, la curiosité de Técouter et de le connaître? Le fît-elle assurer qu'un accueil empressé et plein d'égards lui serait réservé à Vienne? C'est bien ce qui semble résulter des termes mômes qu'il emploie pour expliquer à un ami par quel motif il s'est décidé à ne plus se rendre à aucun appel royal.
« Je suis pénétré, dit-il (après avoir mentionné les paroles flatteuses qu'il venait de recevoir), d'une respectueuse reconnaissance, mais j'adore de loin : je n'irai point à Vienne, je me trouve trop bien de ma retraite des Délices. Heureux qui vit avec ses nièces, ses livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son aigle, son renard et ses lapins qui se passent la patte sur le nez. J'ai de tout cela, et les Alpes par-dessus qui font un effet admirable. J'aime mieux gronder mon jardinier que de faire ma cour aux rois '. »
La vérité, c'est que ce n'était ni Berlin, ni
1. Voltaire à Tronchin, 24 juillet ; à ïliioriot, 9 août 1756. ''Correspondance générale.)
Vienne qu'il lui fallait : c'était Paris, c'était môme Versailles, c'était la cour. C'était là qu'il désirait, qu'il espérait même plus que jamais qu'en raison du changement de la situation générale, non seulement on lui accorderait la permission de reparaître, mais on sentirait l'intérêt de recourir à ses services. On a pu déjà démêler ce sentiment dans l'empressement qu'on lui a vu mettre à faire connaître, à des confidents particuliers de madame de Pompadour, son admiration pleine d'effusion pour ce traité, œuvre personnelle de Louis XV, mais dont elle se vantait d'avoir reçu la première confidence. Et le regret de ne plus avoir" la plume d'historiographe pour en célébrer le mérite, n'est-ce pas une invitation directe à la lui rendre? Enfin, ce fond du cœur se révèle dans une lettre au maréchal de Richelieu, où il déploie un art véritable pour rappeler en quelques mots tout ce qui peut attirer sur lui une attention bionveilhmte : le crédit dont il jouit déjà sur IMarie-Thérèse , celui qu'il aurait pu et n'a pas voulu reprendre auprès de Frédéric ; et, revenant sur le passé, les observations (|u'il a |)ii faire et aussi le parti qu'on
aurait pu en tirer si on avait voulu les connaître et en profiter. « Il ne m'appartient pas dit-il, de fourrer mon nez dans ces grandes affaires, mais je pourrais bien vous certifier que l'homme dont on se plaint (c'est Frédéric) n'a jamais été attaché à la France, et vous pourriez assurer madame de Pompadour qu'en son particulier elle n'a pas sujet de se louer de lui. Je sais que l'impératrice a parlé, il y a un mois, avec beaucoup d'éloges de madame de Pompadour ; elle nô serait peut-être pas fâchée d'en être instruite par vous, et comme vous aimez à dire des choses agréables, vous ne manquerez pas cette occasion. Si j'osais aussi vous parler de moi, je vous dirais que je n'ai jamais conçu comment on avait de l'humeur contre moi de mes coquetteries avec le roi de Prusse. Si on savait qu'il m'a un jour baisé la main, toute maigre qu'elle est, pour me faire rester chez lui, on me pardonnerait de m'ètre laissé faire, et si on savait que celte année on m'a offert carte blanche, on avouerait que je suis un philosophe bien guéri de ma passion. J'ai, je vous l'avoue, la petite vanité de désirer que deux personnes
(le roi et madame de Pompadour) le sachent (ot ceci n'est pas une vanité, mais une délicatesse de mon cœur), que ces deux personnes le sachent par vous. Qui aurait mieux que vous le temps et la manière de dire les choses ? »
Enfin, dans une autre occasion et par l'intermédiaire d'un autre ami, ii faisait rappeler à madame de Pompadour que, dans une lettre écrite au moment de son établissement en Prusse, il l'avait avertie qu'un jour viendrait peut-être où on ne serait pas fâché d'avoir un Français de plus à la cour de Berlin *.
L'occasion de l'employer utilement, perdue alors, allait pouvoir se retrouver, et on pouvait attendre de Voltaire un service que lui seul peut-être était en état de rendre. On sait, en effet, avec quelle rapidité les événements se précipitèrent après la signature du fameux traité, par la soudaine et audacieuce initiative de Frédéric. Les publicistes allemands disputent encore aujourd'hui, à perte de vue, sur la
1. Voltaire ;iu maréchal de lUclielieu, 10 octobre 1756 ; à d'Argental, 10 noviiiibro 1757. Cette dernière lettre, d'une date très postérieure à la première, a ('■vidcinment trait à des considérations et à des souvenirs (juc Voltaire avait certainement ou occasion de faire valoir.
AVANT ET PENDANT LA GUERRE DE SEPT ANS. ISl
question de savoir si ce fut d'Aulriche ou de Prusse que partit la première agression, cause de la guerre qui allait ensanglanter l'Europe. Et, effectivement, si on ne s'attache qu'aux dispositions intimes des deux puissances rivales qui, l'une et l'autre, brûlaient d'en venir aux mains, il y a là matière à controverse. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que se croyant, ou feignant de se croire à la veille d'être attaqué, Frédéric se décida brusquement à ne pas attendre et à porter les premiers coups. La Saxe étant sur son chemin pour atteindre directement les provinces autrichiennes, il parut en armes, par surprise, et sans aucun avis préalable, sur le territoire de l'Électorat. En un clin d'œil, le roi Auguste fut obligé de prendre la fuite et d'aller se réfugier dans la citadelle de Pirna, et ses troupes, au Heu d'être simplement désarmées et dispersées, se virent enrôlées de force dans les régiments prussiens. C'était une suite d'attentats à l'honneur, à la justice, aux règles les plus élémentaires du droit des gens. L'insolent agresseur sentit le scandale qui allait en résulter et ne crut ne pouvoir le prévenir qu'en démontrant
qu'il n'avait fait que répondre à un complot préparé contre lui et dont il avait dû se presser pour devancer l'exécution. Cette preuve, il alla hardiment la chercher dans la chancellerie de Dresde, qu'il se fit ouvrir à main armée sous les yeux et malgré la résistance de la reine de Pologne éperdue. Il en tira une pièce qui est restée célèbre, sous ce titre : Mémoire raisonné sur la conduite des cours de Saxe et de Vienne et sur leurs desseins dangereux contre le roi de Prusse avec les 'pièces originales et justificatives.
J'ai donné, dans le Secret du roi, l'analyse de ce document, et je l'ai caractérisé dans des termes qui ne paraîtront pas, je crois, trop sévères à ceux qui prendront la peine de l'étudier, en disant que depuis le réquisitoire raisonné aussi du loup contre l'agneau, jamais la force n'a essayé de parler, avec un si singulier mélange de cynisme et de pédanterie, le langage du droit. Rien de plus faible que la démonstration prétendue des mauvais desseins de la cour de Saxe. Ces pièces, soi-disant probantes, consistent principalement dans un traité conclu, il est vrai, entre l'Autriche et la Saxe, mais pendant la guerre qu'elles avaient soutenue
ensemble contre la Prusse, antérieurement à la paix qui l'avait terminée, et qui mettait ainsi toutes les transactions précédentes à néant. On y joint un projet de convention de date, à la vérité, plus récente, mais uniquement défensive et qui n'avait pas été ratifié, et, de plus, des correspondances confidentielles du ministre de Saxe à la cour de Vienne, assurément peu bienveillantes pour la Prusse, mais ne renfermant aucun indice ni aucune menace d'action hostile; rien, en un mot, qui justifie, de près ou de loin, une invasion armée chez un voisin paisible.
J'ai dû constater cependant que l'impression produite par ce plaidoyer, qui paraît aujourd'hui, à la lecture, si faible et si insigniliant, fut considérable, et l'effet en fut principalement dû à la nouveauté audacieuse du procédé. C'était la première fois que, dans le cours d'une action politique ou militaire, un ensemble de documents diplomatiques était mis au jour et que des regards profanes étaient invités à pénétrer dans le secVet d'une chancellerie. Ces communications, de nos jours si fréquentes, avaient ce jour-là tout le mérite et tout le charme
d'une surprise. Jusque-là, la diplomatie avait toujours tenu à s'envelopper de nuages et laissait ses oracles à l'état d'énigmes jusqu'à leur accomplissement. Dans la circonstance présente, en particulier, pas un mot n'était venu ni de Paris ni de Versailles, pour expliquer un changement de scène qui déroutait toutes les habitudes et choquait plus d'un préjugé. L'Europe entière restait, en quelque sorte, bouche bée, attendant de comprendre où on la menait. Frédéric rompait le silence et jetait un trait de lumière dans ce brouillard. Quelque faibles que fussent ses moyens de défense, l'opinion publique, cette force nouvelle qui n'était point' accoutumée à de tels ménagements, lui sut gré d'avoir tenu à se justifier devant elle, et fut flattée d'être traitée ainsi par un souverain, de puissance à puissance.
« Le mémoire de Salomon, accompagné de pièces, en impose benucouj), écrivitVoltnire; il faut y répondre par des succès. Des raisons ne gagnent pas un ]iouce de terrain. » Était-ce bien là, en réalité, son opinion? Pensa-t-il vraiment qu'à des raisons s|)écieuses qui égaraient le sentiment public, l'emploi de la force
avec ses chances toujours incertaines était la seule et même la meilleure réponse à opposer? Méconnut-il à ce point cette royauté naissante de l'opinion dont il a contribué, plus que personne, à établir l'empire, et dont il a fini par être la personnification vivante? Puisque, par une manœuvre aussi intelligente que hardie, Frédéric engageait le procès devant ce tribunal dont la compétence était pour la première fois reconnue, qui, mieux que Voltaire lui-même, eût été en état et (dans les sentiments qu'il manifestait alors si hautement) en humeur de le soutenir? Quelle émotion n'eût pas causée une déclaration écrite de sa main, portant peutêtre la signature de Voltaire lui-même, prenant à corps le violateur de la foi jurée et l'oppresseur du faible, réduisant en poussière les frivoles arguments qu'il mettait en œuvre pour couvrir la brutalité par l'artifice! Et quel thème n'aurait-il pas eu à développer si, revenant sur le passé, il eût rappelé, au nom de la France, les défaillances répétées de l'alliance prussienne, et la défection finale, le véritable passage à l'ennemi qui l'avait terminée? Enfin c'eût été l'occasion naturelle d'exposer, comme
on a vu qu'il les comprenait, les motifs d'un ordre élevé qui engageaient lu France dans une voie nouvelle. Le conflit eût été ainsi engagé avec Frédéric à armes égales, au moins sur le terrain de Féloquence et du raisonnement, et on n'aurait pas eu le scandale de voir une opinion publique égarée faire en France même, au souverain le plus ennemi de la France qui ait jamais porté la couronne, une popularité malsaine. Seul peut-être aussi, l'écrivain qui avait intéressé tant de lecteurs au récit des aventures de Charles XII et au tableau des grandeurs de Louis XIV, aurait pu assez bien leur expliquer le vrai caractère d'une révolution politique encore, mal définie et imprimer ainsi au jugement de l'histoire une direction dont des commentaires ridicules ne l'auraient pas fait dévier.
Ni Louis XV, ni ses ministres, moins avisés en cela, on l'a vu, que Frédéric lui-même et Marie-Thérèse, ne songèrent, ayant Voltaire sous la main et tout à leur disposition, à se ménager l'appui d'un tel auxiliaire. Aucun d'eux ne se rappela que Richelieu lui-môme, qui savait assurément faire usage de la force, tenait pourtant à convaincre i)rcsque autant
qu'à vaincre: en même temps qu'il envoyait les armées françaises au combat et à la victoire, il ne négligeait pas d'employer les meilleures plumes de son temps à défendre tous les actes de sa politique contre ses ennemis du dedans ou du dehors, dans des pamphlets pleins de verve et d'éloquence qu'on lit encore avec intérêt, et où on reconnaît à certains traits l'empreinte de sa main et comme la griffe du lion.
A défaut de ce genre de services que Voltaire, évidemment, était tout prêt à rendre, si on l'en eût pressé, — dont il attendait même qu'on lui fit la demande, — on ne devinerait jamais quel usage on imagina, dans l'entourage de madame de Pompadour, de faire de sa bonne volonté.
C'était le moment où, appelée par un choix qui mettait le comble au scandale de sa situation, la maîtresse, prétendant n'être plus qu'une amie, voulait se réconcilier avec l'Église. Elle espérait obtenir, de son confesseur jésuite, des facilités et des tolérances que la Compagnie, on le saitj à son honneur et à son dommage, ne voulut jamais lui accorder. Dans ce dessein
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elle s'astreignait à quelques pratiques, encore insuffisantes, de dévotion. Pour l'y encourager, le duc de La Vallière, qui, bien que très en faveur auprès d'elle, était resté l'ami de Voltaire, eut l'idée d'engager le poète exilé à lui faire hommage d'une traduction des psaumes de David en vers français. « Un rayon de la grâce a éclairé, disait-il, mais sans ivresse : quelques changements médiocres en sont le seul témoignage. On ne va plus au spectacle, on a fait maigre trois fois la semaine pendant le carême, mais à la condition qu'on n'en serait pas incommodée. Les moments qu'on peut donner à la lecture sont vraisemblablementemployés à de bons livres. Au reste, la même vie, les mômes amis, et je me flatte d'être du nombre; aussi aimable qu'on n'a jamais été et plus de crédit que jamais. Voilà la position où l'on est et qui fait qu'on voudrait des psaumes de votre façon. On vous connaît, on vous admire, on veut vous lire encore ; mais on veut vous prescrire l'objet de ses lectures. Je vous le répète, il faut que vous nous donniez une heure par jour, et bientôt vous verrez que vous aurez servi à nos desseins et à votre réputation. Je
VOUS le dis encore sans fadeur, de tout temps, vous avez été destiné à faire cet ouvrage...
» Je ne crains donc pas de vous demander (disait encore ce pieux courtisan) de m'envoyer des psaumes embellis par vos vers. Vous seul avez été et êtes digne de les traduire. Vous effacerez Rousseau, vous inspirerez l'édification et vous vous mettrez à portée de faire le plus grand plaisir à Madame. Ce n'est pas Mérope, Lully ni Métastase qu'il nous faut, mais un peu de David; imitez-le, enrichissez-le ^ »
Voltaire ne fut apparemment pas convaincu que mettre en vers français le latin de la Vulgate fût sa véritable destination, et peut-être malgré ses préjugés avait-il assez de goût pour comprendre qu'il n'était pas si facile qu'on paraissait le croire d'enrichir la poésie de David. Mais pour répondre à cette offre dérisoire, il s'adonna, en effet, à la traduction de quelques livres de l'Ancien Testament, et fit choix entre autres du Cantique des Cantiques,
1. Le duc de La Vallièrc à Voltaire, 1" mars et 22 avril 175G. {Correspondance générale. )
lUU VOLTAIRE
celui de tous dont le sens mystique est le plus difficile à comprendre et le plus aisé à dénaturer, et, que lui, le moins mystique de tous les hommes, était assurément moins que tout autre en état d'interpréter. « Voltaire, dit gravement à ce sujet Gondorcet, ne pouvait devenir hypocrite, même pour devenir cardinal, comme on lui en fit entrevoir l'espérance à peu près dans le même temps. » Quelqu'un eut-il, en effet, cette idée grotesque? En ce cas, l'inventeur a eu le bon goût de ne pas se faire connaître.
Réduit ainsi, probablement malgré lui, au rôle de simple spectateur, il n'en suivait pas moins, avec un regard plein d'intérêt, tous les incidents de la guerre oii la France ne tarda pas à se trouver engagée en exécution des promesses faites à l'Autriche, et il définissait ainsi le mélange de ses sentiments : « Ce diable de Salomon paraît l'emporter (et en effet les troupes françaises n'étant pas encore arrivées, les premières opérations militaires parurent être favorables aux Prussiens). S'il est toujours heureux et plein de gloire, je serai justifié de mon ancien goût pour lui ; s'il est battu, je serai vengé. »
Et, en attendant, il écrivait au maréchal de Richelieu, qui allait commander une des armées françaises : « Si vous passiez par Francfort, madame Denis vous supplierait très instamment d'avoir la bonté de lui faire envoyer les quatre oreilles de deux coquins, l'un nommé Freytag, résident aux gages du roi de Prusse à Francfort, et qui n'a jamais eu d'autre gage que ce qu'il nous a volé. L'autre est un fripon de marchand, conseiller du roi de Prusse, tous deux eurent l'impudence d'arrêter la veuve d'un officier du roi, voyageant avec un passeport du roi. Ces deux scélérats lui firent mettre des baïonnettes dans le ventre et fouillèrent dans ses poches. Quatre oreilles, en vérité, ne sont pas de trop pour leur mérite*. »
Des deux sentiments qui, au dire de Voltaire lui-même, partageaient son âme, ce fut au plus vif, on peut le croire, au désir de vengeance que furent réservées les premières satisfactions, et ce fut dans des conditions tout à fait imprévues qui durent lui causer un raffinement de jouissance. Au plaisir de
1. Voltaire au maréchal de Richelieu, 10 juillet 1757. (Corresfonduncc générale.)
voir son persécuteur abattu, se joignit la joie plus délicate d'être appelé à lui venir en aide.
Autant, en effet, à la première heure, Frédéric, prenant l'Europe par surprise, l'avait troublée par son audace, autant, quand ses ennemis, remis de leur émotion, se furent décidés à faire front ensemble contre lui, sa situation devint pénible et parut bientôt désespérée. Il avait à défendre ses propres États envahis de divers côtés par l'Autriche, la France et la Russie, et ne pouvait compter sur d'autre appui que celui d'une faible armée anglaise qui avait à tâche surtout de protéger le Hanovre.
L'impossibilité de lutter seul contre tous semblait évidente, et lui-même fut un moment sur le point de ne pas même tenter la lutte. Voltaire délinit cette douloureuse complication avec ce talent qui lui est propre, de tout résumer et de tout éclaircir en quelques traits. « La perte d'une bataille (celle de Kollin, gagnée le 18 juin par les Autrichiens) semblait, dit-il, devoir écraser ce monarque. Pressé de tous côtes j)Mr les Russ(\s, par les Autrichiens, par les Français, lui-môme se
crut perdu. Le maréchal de Richelieu venait de conclure près de Stade un traité avec les llanovriens et les Hessois qui ressemblait à celui des Fourches Gaudines. Leur armée ne devait plus servir : le maréchal était près d'entrer en Saxe avec soixante mille hommes ; le prince de Soubise y allait entrer d'un autre côté avec plus de trente mille, et était secondé de l'armée des civiles de l'empire. De là on marchait à Berlin. Les Autrichiens avaient gagné un second coml)at et étaient déjà dans Breslau : un de leurs généraux même avait fait une course jusqu'à Berlin et l'avait mis à contribution. Le trésor du roi de Prusse était presque épuisé, et bientôt il ne devait plus lui rester un village : on allait le mettre au ban de l'Empire. Son procès était commencé, et, s'il était pris, l'apparence était qu'il aurait été condamné à perdre la tête. Dans cette extrémité, il lui passa dans l'esprit de vouloir se tuer. Il écrivit à sa sœur, la margrave de Bayreuth, qu'il allait terminer sa vie : il ne voulut point finir la pièce sans quelques vers. La passion de la poésie était encore plus forte chez lui que la haine de la vie. »
Il adressa, en effet, pour annoncer ce dessein à son ami d'Argens, une pièce de vers dont Voltaire cite des fragments et où se trouvent, dit-il, malgré beaucoup de longueurs, quelques vers bien tournés pour un roi du Nord. Mais c'est beaucoup, ajoute-t-il, pour un roi de faire une épître de deux cents mauvais vers, dans Tétat où il était.
N'était, en effet, cette preuve de présence d'esprit plus étonnante qu'admirable, il serait difficile de trouver dans ce long factum l'ombre d'un mérite ou môme d'un sentiment véritable. Les idées sont communes, les images empruntées aux souvenirs d'une mythologie banale, les rimes plates et vulgaires. Dans cette profession de matérialisme, par exemple, le style est à la hauteur de la pensée :
J'écarlc les romans et les pompeux fantômes Qu'engendre dans ses lianes la superstition, Kt pour appiofondir la nature des hommes,
Pour connaître ce que nous sommes, Je ne m'adresse point à la dévotion.
J'apprends de mon maître Kpicure,
Que du temps la cruelle injui'e
I)issout les r-tres composés.
Que ce sourde, celle élincelle,
Ce l'eu vivifianl des corps organisés, . N"est point de nature immortelle.
II s'égare, il s'éclipse, il baisse avec les ans. Sans doute il périra quand la nuit éternelle Viendra nous arracher du nombre des vivants.
Enfin les derniers vers sont empreints de cette fausse sensibilité qui allait être un des caractères ordinaires de la littérature de la fin du dernier siècle, et qui en fait paraître aujourd'hui la lecture si fade :
Au moins ne pense pas, du néant du caveau,
Que j'aspire à l'apothéose, Mais lorsque le printemps, paraissant de nouveau, De son sein abondant t'offre les ileurs écloscs, Chaque fois, d'un bouquet de myrtes et de roses,
Souviens-toi d'orner mon tombeau.
Ce qui fait douter que sa résolution de terminer ses jours fût aussi arrêtée chez lui en prose qu'en poésie, c'est qu'à peu près au même moment, sa sœur la margrave de Bayreuth, dont la tendresse fraternelle s'associait à toutes ses épreuves, lui proposa de se servir des relations assez nombreuses que lui avait procurées son dernier voyage en France, pour faire indirectement des ovivprturcs
en vue d'une paix honorable. Non seulement il ne refusa pas cette intervention, mais il la chargea d'une sorte de pleins pouvoirs, au moins pour sonder le terrain et savoir ce qu'il pourrait offrir et ce qu'on pourrait lui proposer. Il alla même assez loin dans les facilités qu'il lui laissait, puisqu'il l'autorisait à faire entrevoir à la favorite un don de cinq cent mille écus au moins, si elle aidait à faire entrer le roi de France dans des idées pacifiques. La margrave ne perdit pas un moment pour se mettre à l'œuvre et elle fit agir, de divers côtés, tous les intermédiaires qu'elle croyait en mesure d'être écoutés à Versailles, . entre autres l'envoyé de France à Munich, le chevalier de Folard, neveu du célèbre tacticien qui était venu plusieurs fois lui faire sa cour à Bayreuth, et un gentilhomme, parent de l'abbé deBernis, qu'elle avait pris à son service comme chambellan, le comte de Mirabeau. Elle eut même, dit-on, la facilité d'employer des agents d'un ordre très inférieur et qui dénaturèrent .ses instructions, s'il est vrai qu'il y en eut un qui crut pouvoir séduire madame de Pompadour, non seulement par des promesses
AVANT ET PENDANT LA GUERRE DE SEPT ANS. l'J"
pécuniaires, mais par l'espoir d'une vraie souveraineté, la principauté de Neufchâtel appartenant au roi de Prusse et que Frédéric lui céderait. Le bruit de cette étrange transaction en fut alors assez répandu pour que Bernis ait cru convenable de charger sérieusement son ambassadeur à Vienne, le comte de Stainville, de le démentir auprès du chancelier de Marie-Thérèse ^ 11 est vraiment regrettable que Toffre n'ait pas été très réellement faite et même sur le point d'être acceptée : l'anecdote aurait figuré avec avantage dans tous les récits du temps, pour faire pendant à la fameuse lettre de Marie-Thérèse à sa chère amie.
Madame de Pompadour avait bien des vices, mais nullement cette basse avidité pécuniaire que Frédéric se plaisait toujours à lui supposer; aussi la margrave, même avec un pont
1. Choiscul à Bernis, 3 septembre 1757; Bernis à Choiseul, 13 septembre 1757. Cette proposition ridicule fut faite par un chambellan de la marquise d'Anspacli, Barbet de Jlaussac, et on ne sait trop de qui il tenait cette mission.
Consulter, sur toutes ces négociations clandestines, les renseignements recueillis par le consciencieux éditeur des Mémoires de Bernis, avec son tact et son intelligence accoutumés, M. Frédéric Masson.
d'or à proposer, frappa inutilement à toutes les portes. Marie-Thérèse veillait d'ailleurs, et n'aurait pas souffert qu'une paix, à ses yeux prématurée, interrompît le cours de ses triomphes.
Très attristée de ses échecs, la princesse fit part de sa douleur à son ami Voltaire. Elle n'avait pas à lui apprendre le désastre dont son frère était menacé, mais elle lui fit connaître l'état violent de son âme. Ce fut elle aussi, très probablement (bien que Voltaire ne le dise pas expressément) (|ui lui communiqua l'épi tre où il annonçait à d'Argens sa résolution désespérée. Toujours est-il que Voltaire reçut un exemplaire de cette pièce à effet, transcrit entièrement de la main de l'auteur. On ne peut s'empêcher de croire que, malgré ses graves préoccupations, le roi-poète avait désiré que son œuvre fût connue de son ancien professeur de versification, de môme que Voltaire, en l'insérant dans ses Mémoires, n'a pu s'empêcher, par un retour d'habitude, d'y faire un certain nombre de corrections.
Quoi qu'il en soit, la communication de la margrave fut pour Voltaire comme un trait
de lumière. Il y vit tout de suite, ù la fois, l'occasion de s'illustrer par un grand acte de générosité en sauvant d'une ruine complète son oppresseur de la veille, maintenant humilié et suppliant à ses pieds, et de rentrer avec éclat dans ce courant d'affaires diplomatiques et politiques dont il lui était si pénible d'être exclu. Son héros, le maréchal de Richelieu, devait à sa brillante expédition dcPort-Mahon, suivie de la capitulation imposée au duc de Cumberland, une renommée très brillante, qui ne devait pas rester longtemps à cette hauteur, mais qui pour l'heure présente, devait lui assurer un réel crédit. En engageant la margrave à s'adresser à lui et en ayant soin de l'introduire lui-même par une recommandation particulière, il ouvrait la voie à une négociation dont il serait la cheville ouvrière et dont pouvait sortir le salut de son ancien persécuteur, devenu son obligé, et pour l'Europe entière le bienfait du retour de la paix. Il prit donc sur lui d'écrire tout à la fois à la margrave et au maréchal :
« Madame, disait-il à la princesse, mon cœur
est touché plus que jamais de la bonté et de la confiance que Votre Altesse Royale daigne me témoigner. Gomment ne serais-je pas attendri avec transport? Je vois que c'est uniquement votre belle àme qui vous rend malheureuse. Je me sens né pour être attaché avec idolâtrie à des esprits supérieurs et sensibles qui pensent comme vous. Vous savez dans le fond combien j'ai toujours été attaché au roi votre frère. Plus ma vieillesse est tranquille, plus j'ai renoncé à tout, plus je me fais une patrie de la retraite et plus je suis dévoué au roi philosophe. Permettez que j'ose vous communiquer une de mes idées. J'imagine que le jnaréchal de Richelieu serait flatté qu'on s'adressât à lui. Je pense qu'il est nécessaire de tenir une balance, et qu'il serait fort aise que l'intérêt du roi son maître s'accordât avec l'intérêt de ses alliés et les vôtres. Si, dans l'occasion, vous vouliez le faire sonder, ce ne serait pas difficile. Personne ne serait plus propre que le maréchal de Richelieu à remplir un tel ministère. Je ne prends la liberté d'en parler, madame, que dans la supposition que le roi votre frère fût obligé de prendre ce parti et pour vous dire
qu'en ce cas, il vous aurait beaucoup d'obligations, quand même les conjonctures le forceraient à faire des sacrifices. Je hasarde cette idée, non pas comme une proposition, encore moins comme un conseil, il ne m'appartient pas d'oser en donner, mais comme un simple souhait qui n'a sa source que dans mon zèle^ »
Puis, sans laisser la margrave chercher ellemême le moyen d'aborder Richelieu, il se mettait en campagne pour lui frayer le chemin lui-même. « Mon héros, écrivait-il au maréchal, vous avez vu et vous avez fait des choses extraordinaires. En voici une qui ne l'est pas moins et qui ne vous surprendra pas. Je la confie à vos bontés pour moi, à vos intérêts, à votre prudence, à votre gloire... Vous courez la plus belle carrière où on puisse entrer en Europe,
1. Voltaire à l.i margrave, août 1757. Je mets cette date telle qu'elle se trouve dans la correspondance générale ; mais rien n'est si incertain que les dates des correspondances échangées en ce moment entre Voltaire, Frédéric et sa sœur, rien de si dinicile à établir que la suite des faits. Je la présente telle que Voltaire la donne dans ses Mémoires, sans m'aslrcindrc à celle que les éditeurs de la Correspondance gcncralc ont cru préférable. Du reste, ces légères différences n'altèrent pas le caractère général de la situation.
et j'imagine que vous jouirez de la gloire d'avoir fait la guerre et la paix. Il ne m'appartient pas de me mêler de politique et j'y renonce comme aux chars des Assyriens, mais je dois vous dire que, dans ma dernière lettre à madame la margrave de Bayreuth, je n'ai pu m'empêcher de lui laisser entrevoir combien je souhaite que vous joigniez la qualité d'arbitre à celle de général. Je me suis imaginé que si on voulait tout remettre à la bonté et à la magnanimité du roi, il vaudrait mieux qu'on s'adressât à vous qu'à tout autre. En un mot, j'ai hasardé cette idée, sans la donner comme conjecture ni conseil, mais comme un souhait qui ne i>eut compromettre ni ceux à qui on écrit, ni ceux dont on parle, et je vous en rends compte sans autre motif que celui de vous marquer mon zèle pour votre personne et pour votre gloire. Vous n'ignorez pas que madame de Bayreuth a voulu déjà entamer une négociation qui n'a eu aucun succès ; mais ce qui n'a pas réussi dans un temps peut réussir dans un autre, et chaque chose a son point de maturité *. »
1. Voltaire au maréclinl de Hicliclicu (sans date). (Correspondance fjcnéralc. )
Le rôle politique auquel il aspirait sans le dire exigeait cette forme de réserve discrète: mais il crut pouvoir prendre sur un ton plus élevé celui de philosophe dont, à Potsdam, on lui avait tant de fois fait compliment.
11 adressa donc directement à Frédéric une véritable exhortation morale à la mode des exercices de rhétorique de l'antiquité et où, malgré la subtilité et l'emphase (qui sont, paraît-il, les défauts inévitables du genre), on ne peut méconnaître un fond de noblesse et de raison: «Vous voulez mourir, dit-il, je ne vous parle pas de l'horreur douloureuse que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de penser au moins que, du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion des hommes, quel est l'esprit du temps. Comme roi, on ne vous le dit pas, comme philosophe et comme grand homme, vous ne voyez que les exemples des grands hommes de l'antiquité. Vous aimez la gloire: vous la mettez aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a imaginé depuis la chute de
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l'empire romain. Mais, hélas ! Sire, en aimant la gloire, comment pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera perdre ? Je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe de vos ennemis et les insultes d'un certain genre d'hommes, qui met lâchement son devoir à flétrir une action généreuse K J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté ! Il faut se rendre justice. Vous savez dans combien de cours on s'opiniàtrc à regarder votre entrée en Saxe comme une infraction au droit des gens. Que dira-t-on dans ces cours ? Que vous avez vengé sur vous-même cette invasion, que vous n'avez pu résister au chagrin de ne pas donner la loi... Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son cœur. Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y clierche un honneur dont au fond il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être humilié par des ennemis person-
1. Hans une autre lettro, il lui parle de la joie ijue cet acte (le désespoir causerait aux bigots et à la socle des fanatiques.
nels ; il entre donc, dans ce parti de Tamourpropre, du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre raison supérieure : elle vous dit que vous n'êtes point humilié, que vous ne pouvez l'être; elle vous dit qu'étant un homme comme un autre il vous restera, quelque chose qui arrive, tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux, biens, dignités, amis... Un homme qui n'est que roi peut se croire infortuné quand il perd ses États, mais un philosophe peut se passer d'États... Serait-ce la peine d'être philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme privé, ou si, demeurant souverain, vous ne saviez pas supporter l'adversité. Je n'ai d'intérêt, dans tout ce que je dis, que le bien public et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante-cinquième année; je suis né infirme, je n'ai qu'un moment à vivre, j'ai été bien malheureux, vous le savez, mais je mourrai heureux si je vous laisse sur la terre, mettant en pratique ce que vous avez si souvent écrit K »
Adressée à l'auteur de V Anti-Machiavel, de-
1. Voltaire à Fi-odéric sous la date d'octobre 1757. {Correspondance générale.)
venu l'envahisseur de la Silésie et de la Saxe, cette dernière phrase pouvait recevoir plus d'une application.
Frédéric n'était ce jour-là ni en disposition ni en mesure de s'en offenser. Il semble qu'il se divertit plutôt intérieurement de voir son désespoir poétique si fort pris au sérieux : « J'ai ri, écrivait-il à la margrave, des exhortations du patriarche Voltaire; je prends la liberté de vous envoyer ma réponse. Quant au stoïcisme, je crois en avoir plus que lui, et, quant à la façon de penser, il pense en poète, et moi comme cela me convient dans le poste où ma naissance m'a placé. » C'est bien, en effet, le sens de la réponse que la margrave était chargée de transmettre et où, bien qu'elle fût écrite toujours dans le langage des muses, il y avait, dit Voltaire, « moins de myrtes, moins de roses, moins d'Ixion et de douleur profonde » que dans le précédent envoi.
Croyez que si j'étais Voltaire, Et particulier comme lui, Me contentant du nécessaire, Je verrais voltiger la Ibr tu ne légère Et m'en moquerais aujourd'hui.
Mais notre étal lait noire loi,
11 nous oblige et nous engage
A mesurer notre courage
Sur ce qu'exige notre emploi.
Voltaire, dans son hermitage,
Dans un pays dont l'héritage
Est son antique bonne foi,
Peut s'adonner en paix à la vertu du sage,
Dont Platon nous marque la loi.
Pour moi, menacé du naufrage,
Je veux, en affrontant l'orage.
Penser, vivre et mourir en roi.
Voltaire comprit que le péril n'était pas aussi immédiat qu'il l'avait dit : « Sire, répliquat-il, votre épître à d'Argens m'avait fait trembler, celle dont Votre Majesté m'honore me rassure... Je me rends aux trois derniers vers aussi admirables par le sens que par la circonstance où ils sont faits... Les sentiments sont dignes de votre âme, et je ne veux entendre autre chose par ces vers, excepté que vous vous défendrez jusqu'à la dernière extrémité avec votre courage ordinaire ^
En attendant, ce n'étaient pas seulement les préceptes moraux de Voltaire, c'étaient aussi
1. V^oltairc à Fr(!'(Ji'ric, octobre 1757. (Correspondance générale.)
ses conseils politiques dont Frédéric ne négligeait pas de tirer parti, car ce ne fut plus par l'intermédiaire de sa sœur, mais directement lui-même, et par une lettre de sa propre main, remise à un messager de confiance, qu'il s'adressa au vainqueur de Port-Mahon. Il n'oublia, dans cette missive, rien de ce qui pouvait flatter un personnage dont le mérite, à ce moment très surfait, ne pouvait être insensible aux compliments. Son stjde, en général assez sec, eut même, ce jour-là, quelque chose de carressant et presque d'onctueux qui ne lui était pas naturel : « Je sais, monsieur le duc, lui disait-il, que l'on ne vous a pas mis dans * le poste où vous êtes pour négocier. Je suis persuadé, cependant, que le neveu du grand cardinal est fait pour signer des traités comme pour gagner des batailles. Je m'adresse à vous par un eflet de l'estime que vous inspirez à ceux-niêmes qui ne vous connaissent pas parliculièremcnL. 11 s'agit d'une bagatelle, monsieur : de faire la i)aix, si on le veut bien. Quoique les événements de cette année ne devraient pas me faire supposer que votre cour conserve cncoi'c quelque disposition favorable
pour mes intérêts, je ne puis cependant me persuader qu'une liaison qui a duré seize années n'ait pas laissé quelque trace dans les esprits ; peut-être que je juge les autres par moi-même. Quoi qu'il en soit, enfin, je préfère de confier mes intérêts au roi votre maître plutôt qu'à tout autre. Si vous n'avez, monsieur, aucune instruction relative aux propositions que je vous fais, je vous prie d'en demander et de m'informer de leur teneur. Celui qui a mérité des statues à Gênes; celui qui a conquis l'île de Minorque, malgré des obstacles immenses ; celui qui est sur le point de subjuguer la basse Saxe, ne peut rien faire de plus glorieux que de travailler à rendre la paix à l'Europe. Ce sera, sans contredit, le plus beau de ses lauriers. Travaillez-y, monsieur, avec l'activité qui vous fait faire des progrès si rapides, et so^^ez persuadé que personne ne vous en aura plus de reconnaissance, monsieur le duc, que votre fidèle ami.