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Bernis, Mémoires, chap. xxvii

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leur parler de telle façon qu'ils regrettent plus tard leur impertinence et leur fierté K » Malheureusement, il devait tenir parole.

L'échec de la première négociation tentée par Voltaire était donc complet ; mais il n'était pas homme à se décourager si facilement. A défaut du maréchal éconduit, ne pouvait-on indiquer à la margrave désespérée un autre intercesseur qui serait mieux agréé ? L'idée lui vint alors que, pendant ce séjour de Lyon, qui avait eu pour lui-même une si désagréable issue , des relations de politesse assez bienveillantes s'étaient établies entre la margrave et le cardinal-archevêque, et comme ce prélatpassait, comme je l'ai dit, pour entretenir avec Louis XV une correspondance privée, c'était lui peut-être qui pourrait se charger de faire parvenir en secret aux oreilles mêmes du roi les supplications de la princesse. Mais comment s'y prendre pour lui en suggérer la pensée ? et à quel titre essayerait-il d'en faire l'ouverture, après l'accueil qu'il avait reçu et le ressentiment qu'il en avait témoigné? et cepen-

1. Frédéric à la margrave de Bayreulli, 11 octobre 1757. (Correspondance polilùiuc de Frédéric.)

dant, évidemment, la négociation perdrait la moitié de son prix à ses yeux s'il cessait d'en être l'intermédiaire et l'instrument.

Il sent bien dans ses Mémoires qu'il y a là une transition assez difficile à comprendre : aussi ne craint-il pas d'affirmer que ce furent le prélat et la margrave qui se mirent d'euxmêmes directement en relation, et s'adressèrent à lui pour faire passer l'échange de leurs lettres. « J'avais, dit-il, la satisfaction d'être l'entremetteur de cette grande affaire, et, peut-être encore un autre plaisir, celui de sentir que mon cardinal se préparait un grand dégoût. »

C'est malheureusement le contraire même qui est la vérité. La première pensée vint de lui, et il n'y mêla aucune trace de ce calcul machiavélique dont il se fait honneur. C'est ce qu'atteste une lettre adressée par lui au banquier ïronchin, frère du célèbre médecin, qui liabilait Lyon, et était en rapport d'affaires avec le cardinal : « Votre amitié, monsieur, lui disait-il, et votre probité éclairée me fortifient contre la répugnance que j'aurais naturellement à vous communiquer des idées qui

sont très hasardées. Je vous les soumets avec confiance. »

H lui racontait alors les rapports rétablis sur un pied si inattendu entre lui et le roi de Prusse par les soins de la margrave sa sœur. « Ce qu'elle m'a écrit, disait-il, et ce que le roi son frère m'écrit, est si étrange, si singulier, qu'on ne le croirait pas, que je ne le crois pas moi-même, et que je ne le dirai pas de peur de lui faire trop de tort. Je dois me borner à vous avouer que, en qualité d'homme très attaché à cette princesse, d'homme qui a appartenu à son frère, et surtout d'homme qui aime le bien public, je lui ai conseillé de tenter des* démarches à la cour de France. Je n'ai jamais pu me persuader qu'on voulût donner à la maison d'Autriche plus de puissance qu'elle n'en a jamais eu en Allemagne sous Ferdinand II et la mettre en état de s'unir à la première occasion avec l'Angleterre plus puissamment que jamais. Je ne me môle pas de politique, mais la balance en tout genre me paraît bien naturelle. Je sais bien que le roi de Prusse, par sa conduite, a forcé la cour de France h lui faire ])erdre une p;irli(! de ses

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États... Il faut sans doute que le roi de Prusse perde beaucoup, mais pourquoi le dépouiller de tout ? Quel beau rôle peut jouer Louis XV, en se rendant l'arbitre des puissances, en faisant les partages, en renouvelant la célèbre époque de la paix de Westphalie ! Aucun événement du siècle de Louis XIV ne serait aussi glorieux. Il m'a paru que la margrave avait une estime particulière pour une personne respectable que vous voyez souvent. J'imagine que si elle écrivait directement au roi une lettre touchante et raisonnée, qu'elle adressât cette lettre à la personne dont je vous parle, cette personne pourrait, sans se compromettre, l'appuyer de son crédit et de son conseil? Qui sait même si la personne principale qui aurait envoyé la lettre de madame la margrave au roi, qui l'aurait fait réussir, ne pourrait se mettre à la tête du congrès qui réglerait les destinées de l'Europe? Ce ne serait sortir de sa retraite honorable que pour la plus noble fonction qu'un homme puisse faire en ce monde. Ce serait couronner sa carrière de gloire \ »

1. Voltaire à Troncliin, 20 octobre 1757 (Correspondance générale.)

Enfin, pour que cette lettre pût être montrée sans inconvénient, il y joignait un billet séparé ainsi conçu.

« J'ai quelque envie de jeter au feu la lettre que je viens de vous écrire, mais on ne risque rien en confiant ses châteaux en Espagne à un ami. Vous pouvez, dans quelque moment de loisir, dire la substance de la lettre à la personne en question, vous pourrez môme la lui lire si vous y trouviez jour, si vous trouviez la chose convenable, et si elle en avait quelque curiosité. Vous en pourriez rire ensemble, et quand vous en auriez bien ri, je vous prierai de me renvoyer ce songe que j'ai mis sur du papier et que je ne crois bon (ju'à vous amuser un moment. »

Naturellement la lettre ne lut pas mise au feu, elle fut lue et on n'en rit point. Le vieux cardinal, très ennuyé de sa longue inaction et fort peu bienveillant pour ceux qui l'avaient remplacé dans les conseils, assez ouvertement hostile, d'ailleurs, à l'alliance autrichienne et à la politique nouvelle, n'avait garde de négliger

l'occasion qui lui était si adroitement présentée de jouer un grand rôle devant l'Europe assemblée.

« J'ai reçu, monsieur, répondit Tronchin, la lettre dont vous m'avez honoré, et je fus hier en campagne pour la communiquer à la personne. Je lui en fis lecture, et bien loin de la regarder comme un songe, il en a été enchanté... Si vous usez de comparaison, ajoutait-il, avec la réception faite, il y a trois ans, vous devez le trouver extraordinaire; mais je vous prie d'observer les circonstances de ses places et les avis qu'il avait alors de la cour. Dans cet intervalle de temps, la façon de penser a bien changé : on arrive au vrai par la communication des idées, et s'il avait le plaisir de vous voir à présent, vous seriez aussi édifié que vous l'avez été peu. H y a quelque temps que je l'entendis faire publiquement votre éloge, et il y avait là des gens de môme étoffe que lui. »

Suivait une note dictée par le cardinal luimôme :

« Le plan est admirable; je l'adopte en entier, à l'exception de l'usage qu'on voudrait faire de moi en me mettant à la tête de la négociation. Je n'ai besoin ni d'honneurs ni de biens, et, comme lui, je ne songe à vivre qu'en évoque philosophe. Je me chargerai très volontiers de la lettre de la margrave, et je pense qu'elle ferait très bien, dans la lettre qu'elle m'écrira, d'y mettre les sages réflexions que M. de Voltaire emploie dans la sienne, concernant l'agrandissement de la maison d'Autriche. Elle ferait bien de me dire quelque chose de flatteur pour l'abbé de Bernis, qui a les affaires étrangères et le plus grand crédit à la cour. Apparemment que si ce projet s'exécute, le paquet de madame la margrave me parviendra par M. de Voltaire K »

L'échange de lettres eut lieu, en effet, par la voie indiquée, et il est regrettable que celle de la margrave, dont Voltaire fut le commissionnaire et le cardinal l'expéditeur, ne nous ait pas été conservée. Mais pendant le temps

1. Troiicliin ù Voltaire, iJ4 oclubrc 1757. (Correspondance générale.)

nécessaire pour aller et venir entre Bayreuth, Lyon et Versailles, tout changea de face encore une fois, et se dégageant de la situation désespérée dont il semblait qu'il ne piit sortir, Frédéric se trouva subitement à la fois, par un retour de chance et par un coup d'audace, porté à un haut sommet de gloire et de fortune. D'abord, la convention de Closter-Seven, imposée par Richelieu au duc de Gumberland, dont on avait fait trop de bruit, se trouva, en fait, rédigée avec tant de précipitation et d'inexpérience qu'on ne put la mettre à exécution. Au lieu de lui laisser le caractère d'une simple capitulation, telle que des généraux en campagne peuvent en conclure sous le coup d'une nécessité urgente, on lui avait donné tout l'appareil d'un traité diplomatique, que ni Richelieu ni Gumberland, n'étant pas plénipotentiaires, n'avaient qualité pour souscrire. Le gouvernement anglais prit prétexte de cette imperfection de forme pour refuser sa ratification : l'occasion d'écraser l'armée anglaise se trouva ainsi perdue, et elle reprit la liberté de ses mouvements. Richelieu, d'ailleurs, mettait peu d'activité à la poursuivre. Contrarié de n'avoir

pas été autorisé à suivre une négociation qui aurait grandi son rôle, il travaillait à conclure au moins un armistice qui lui aurait permis de laisser le protocole ouvert : en attendant, son armée restait dans un état d'inaction et d'indiscipline, se livrant à des excès de réquisitions et de pillages, dont on l'accusait de prendre sa part, et qui lui avaient fait donner, par ses soldats mêmes, le surnom de Père la Maraude. Le temps qu'il perdait, Frédéric sut le mettre à profit : marchant hardiment audevant de l'autre armée française, celle que le maréchal de Soubise devait conduire en Saxe, il l'attaqua presque à Timproviste, et lui infligea, à Uosbach, un honteux échec, dû autant à l'incapacité de son général qu'à l'audace et au génie de son adversaire.

Cette belle journée ne décidait rien pour le lendemain, puisqu'elle n'altérait pas la dispro- ]»ortion des forces entre les combattants, mais elle avait un effet immédiat, c'était d'éloignor tout espoir de paix. D'une part, en effet, il n'était pas possible d'imposer au vainqueur de Rosbacli d'autres conditions que celles qu'il faisait déjà difficulté d'accepter quand il se

croyait perdu sans ressource ; et de l'autre, le gouvernement français, accusé par la cour de Vienne d'avoir compromis, par la faute du commandant de son armée, un succès qui paraissait certain, était sans crédit pour obtenir qu'elle modérât ses exigences. C'est ce que Voltaire comprit tout de suite, et quoiqu'il remplît encore son office d'intermédiaire ou, comme il le dit, de grison chargé de porter les lettres; quoiqu'il pût assurer le cardinal que la margrave avait la sagesse de ne pas se laisser enivrer par les succès de son frère, et persévérait toujours dans ses intentions pacifiques, il est évident qu'il avait perdu toute confiance dans le résultat- « Le chaos, écrivait- il à Tronchin, le 20 décembre, serait bien beau à débrouiller. Il serait bien rare de s'accommoder avec le roi de Prusse sans se brouiller avec l'impératrice, et de rester maître du Hanovre sans craindre le roi de Prusse. Mais je crois que d'Ossat et Richelieu auraient peine à résoudre un pareil problème. Il y a sur les bords de noire Rhône et près de la cathédrale où vous n'allez pas (Tronchin était protestant), un homme qui est peut-être le seul capable

en Europe de voir et de faire ce qui est convenable. J'ose penser que cet homme sage attendra. Il sait qu'on n'accommode guère les procès que quand les deux parties n'ont plus d'argent pour plaider*. »

Que l'homme sage voulût ou non attendre, il n'en reçut pas moins une invitation assez sèche de ne plus se mêler de ce qui ne le regardait pas. L'avis ne lui fut pas donné de la main du roi lui-même, mais de celle de l'abbé de Bernis, récemment promu du rôle de conseiller intime à la dignité officielle de ministre des affaires étrangères. Dans une lettre assez étendue et très étudiée, on rappelait tous les torts du roi de Prusse, et on l'engageait « à oublier l'éclat de triomphes passagers et à se rendre justice à lui-même, en la faisant aux autres ». « Plus il semble redoutable, disait Bernis, moins il peut espérer que de grandes puissances veuillent se donner un supérieur à elles-mêmes et un dictateur à l'Allemagne ».

Aucun dégoût ne fut épargné au cardinal : d'une |)arl, on lui laissa savoir que cet enga-

1. Voltaire à Tronclnn, 20 décembre 1757. (Correspondance générale.)

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gemcnt, à lui adressé, d'avoir à se tenir tranquille, était communiqué à la cour de Vienne qui, inquiète de l'activité diplomatique de la margrave, en avait témoigné quelque ombrage et avait besoin d'être rassurée. Puis le ministre le chargea de répondre lui-même à la princesse, avec les hommages auxquels son rang lui donnait droit, et tous les ménagements dus à une femme et à une sœur qui défendait son frère et ne pouvait lui donner publiquement tort. « Votre Éminence, disait Bernis, lui répondra ce que sa sagesse et son expérience lui inspireront ; mais elle voudra bien ne pas oublier l'usage qui pourra être fait de sa réponse ^ » Cette épître était, en effet, assez délicate à écrire; le pauvre cardinal, fort déconfit, en fit passer la minute sous les yeux de Voltaire, qui trouva qu'on ne « pouvait écrire avec plus de dignité ni avec plus de sagesse et dans une meilleure intention ». Bernis, à qui la pièce dut être communiquée, en jugea de même et n'y trouva à redire que quelques expressions qui pourraient faire croire au roi de

1. Bernis au cardinal de Tencin, 20 janvier 1757. (Ministère des affaires étrangères.) (Correspondance d'Autriche.)

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Prusse qu'on ne serait pas fâché de traiter avec lui.

Il n'est donc pas vryi, comme Voltaire le rapporte dans ses Mémoires, qu'on envoya de Versailles au cardinal une lettre toute préparée, avec ordre de la signer sans en changer une ligne. Est-il plus exact de dire qu'il en éprouva tant de déplaisir que le chagrin fut cause de sa mort, survenue quelques semaines après? c'est ce que Voltaire affirme avec une pointe de malice satisfaite; mais, par extraordinaire cette fois, il se calomnie, car rien dans sa correspondance ne trahit un mauvais sentiment de cette espèce.

En réalité, le désagrément allait à son adresse aussi bien qu'à aucune autre, et Bernis, qui savait très bien (sa correspondance l'indique) quel nom se cachait derrière celui du cardinal, n'avait été assurément pas fâché de le lui faire sentir. Entre Bernis et Voltaire, on la su par un passage que j'ai cité, la connaissance n'était pas nouvelle. Ils avjiient vécu autrefois dans une intimité familière, alors que Voltaire jouissait déjà d'une réputation très répandue, tandis que Bernis n'était que jeune abbé tout

fraîchement sorti de sa province, venu pour chercher fortune à Paris. Entré dans l'état ecclésiastique sans vocation il se livrait alors à des délassements poétiques d'une nature peutêtre un peu légère, mais que la facilité des mœurs du temps ne regardait pas comme incompatibles avec sa profession future. Voltaire et lui avaient fait partie ensemble d'une compagnie littéraire amicale et souvent joyeuse et ils échangeaient entre eux de plaisants surnoms ; Bernis, en raison de la rondeur et de la fraîcheur juvénile de ses traits qui lui donnaient l'air d'une paysanne accorte et de bonne humeur, avait reçu celui de Babet. Ils avaient, de plus, gardé des amis communs, entre autres le fidèle d'Argental et le marquis deChauvelin, devenu ambassadeur de France à Turin. Est-ce l'un d'eux, ou Voltaire lui-même, qui, en avertissant Bernis de la démarche dont Tencin n'était que l'auteur nominal, fit la faute de tact de rappeler au bon camarade d'autrefois devenu archevêque et en passe d'être cardinal, des écarts de jeunesse dont le souvenir devait médiocrement lui plaire? Toujours est-il que Babet, transformé en homme d'État, s'enferma

dans sa dignité ministérielle et ne parut pas se soucier de répondre à la confidence qui lui était faite, même par un mot de politesse. Il témoigna, au contraire, son étonnement d'apprendre que des correspondances clandestines étaient entretenues, à Tinsu de la cour, avec l'ennemi de la France. Il affecta de ne voir dans ces communications suspectes qu'un retour de ces faiblesses de Voltaire pour le roi philosophe et poète, dont on lui avait fait autrefois si mauvais gré et qui lui avaient coûté si cher qu'il aurait dû être dégoûté.

Ce qui explique l'impatience que causait à Bernis l'avis des transactions subreptices auxquelles on voulait ainsi l'associer, ce n'est pas pas seulement l'ombrage qu'en pouvait prendre la cour de Vienne (toujours merveilleusement informée de ce qui se passait en France) : c'est aussi que, comme il le raconte lui-même dans ses Mémoires, l'opinion en France môme, par un de ces retours d'humeur si fréquents chez nous et si vifs, devenait très hostile à la ])olitique nouvelle, depuis que les derniers résultats avaient déçu les espérances que les premiers succès avaient fait concevoir. On vit

alors, en effet, l'inconvénient de n'avoir donné à l'esprit public aucune notion claire sur le plan que se proposait le nouveau système, ce qui donnait à l'opération entière, aux yeux des censeurs malveillants, l'aspect d'une aventure ou d'une intrigue. Toutes les imaginations déroulées étaient en campagne, errant sans guide et sans lumière dans le vague et l'obscurité, prêtes à suivre tous les vents de la fortune et à ajouter foi aux commentaires de tous les politiques de café et aux sombres pronostics de tous les nouvellistes.

L'audace heureuse de Frédéric, seul contre trois et faisant front à tous, causait aussi une admiration générale. C'était un prestige qui tournait toutes les têtes; dans les camps même et parmi les militaires qu'il avait battus, on ne pouvait s'en défendre. « Tout le royaume, dit Bernis dans ses Souvenirs, était devenu prussien, nos armées étaient prussiennes, plusieurs de nos ministres môme l'eussent été pareillement s'ils avaient osé lever le masque, et notre alliance avec les cours de Vienne et de Russie élait plus critiquée à Paris qu'elle ne l'était à Londres. »

On pense bien qu'à ce concert se mêlaient, en se faisant entendre plus haut qu'aucune autre, les voix des littérateurs pensionnés par Frédéric et ses coreligionnaires philosophiques. Voltaire (pouvait donc se demander Bernis), oubliant les ressentiments dont on avait négligé de tirer parti, était-il décidément repassé dans le camp de ces lécontents, et le rôle officieux d'entremetteur qu'il se donnait était-il un moyen pour lui de rentrer en grâce auprès de son ancien protecteur ? Était-ce pour cela qu'il ne cessait de correspondre avec la sœur de ce souverain ennemi et qu'elle lui envoyait régulièrement de véritables bulletins des opérations militaires, enregistrant avec les succès qui la comblaient de joie les humiliations des Français ?

Ce soupçon dont d'Argental fit part à Voltaire, qui ne s'y attendait pas, lui causa une vive émotion. Il se trouvait, en effet, que sa tentative de négociation bénévole, au lieu de lui j)rocurer, comme il l'avait espéré, un retour de faveur ou du moins d'importance, se tournait au rebours à devenir contre lui un sujet de méfiance et une nouvelle cause de disgrâce. Du silence et du dédaigneux oubli de Bernis

surtout, il eut peine à prendre son parti. « On a pris furieusement le change, écrivailil tout troublé à d'Argental, quand on vous a parlé. Que pourrait-on attribuer à mes correspondances ? Quel ombrage pourrait en prendre la cour de Vienne? Quel prétexte singulier! Je voudrais qu'on fût aussi persuadé de mes sentiments à la cour de France qu'on l'est à la cour de l'impératrice. Mais , quels que soient les sentiments d'un particulier obscur, ils doivent être tenus pour rien ; s'ils l'étaient pour quelque chose, la personne en question (l'abbé de Bernis) devrait me savoir un assez grand gré des choses que je lui ai confiées. S'il pense que cette confidence était la suite de l'intérêt que je prenais encore au roi de Prusse, et si une autre personne (madame de Pompadour) a eu la même idée, tous deux se sont bien trompés. Je les ai instruits d'une chose qu'il fallait qu'ils sussent. Vous sentez combien le silence m'est désagréable, après la dernière démarche que vous m'aviez conseillée ^

1. La lettre de Voltaire à Bernis, écrite par le conseil de d'Argental et à laquelle il se plaint qu'un n'ait pas répondu, ne nous est pas parvenue.

Ne pourriez-vous point le voir ? Ne pourriezvous point, mon cher ange, lui dire à quel point je dois être sensible à un tel oubli ? S'il parlait encore de mes correspondances , s'il mettait en avant ce vain prétexte, il serait bien aisé de détruire ce prétexte , en lui faisant connaître que, depuis deux ans, le roi de Prusse me proposa, par l'abbé de Prades, de me rendre tout ce qu'il m'avait ôlé. Je refusai tout sans déplaire. Si vous pouviez avoir une conversation avec l'homme en question, il me semble que la bonté de votre cœur donnerait un grand poids à toutes mes raisons. Vous détruiriez surtout le soupçon qu'on pourrait avoir conçu que je m'intéresse encore à cekii dont j'ai tant à me plaindre. Enfin, à quoi se borne ma demande? A rien autre chose qu'une simple politesse, à un mot d'honnêteté et qu'on me doit, d'autant plus que c'est vous qui m'avez encouragé à écrire. Ne point répondre à une lettre dont on a tiré des lumières, c'est un outrage qu'on ne doit pas faire à un homme avec qui on a vécu. Je confie tout à votre amitié et à volrc sage3sc, ma conduite

est pure, vous la trouverez même noble K » D'Argenlal, à ce qu'il paraît, fut éloquent, car Babet se laissa tléchir. La réponse fut donnée et dans des termes qui passèrent l'espérance. « Mon cher et respectable ami, écrivait huit jours après Voltaire au comble de la joie, je reçois une lettre de Babet, qui a troqué son panier de fleurs contre un portefouille de ministre. J'en suis enchanté : ni Anielot, ni même M. de Saint-Contest n'écrivait pas de ce style. Je vous remercie de m'avoir procuré ce bouquet de fleurs de la grosse Babet. Rengainez mes inquiétudes ; mais si, dans l'occasion, on vous parlait encore de mes correspondances, assurez bien que ma première correspondance est celle de mon cœur avec la France. J'ai goûté la vengeance de consoler le roi de Prusse et cela me suffit. Il est battant d'un côté et battu de l'autre ; à moins d'un nouveau miracle, il sera perdu: il valait mieux être philosophe comme il se vantait de l'être -. »

1. Voltaire à d'Argental, 3 décembre 1757. (Correspondance générale.)

2. Voltaire à d'Argcnlal, 10 décembre 1757. (Correspondance générale.)

En échange de ces compliments, Bernis lui fit accorder un passeport pour se rendre en Allemagne chez l'électeur palatin, en aj-ant soin d'y mentionner spécialement le titre de gentilhomme ordinaire du roi. Aussi, au retour de ce petit vo^^agc, apprenant que Bernis recevait comme on s'y attendait le chapeau de cardinal laissé à la disposition de la France par la mort de Tencin, il s'enhardit à lui écrire directement lui-même. « Le vieux Suisse, monseigneur, apprend que cette tête qualifiée carrée par M. de Ghavigny, est ornée d'un bonnet qui lui sied très bien. Votre Éminence doit être excédée des compliments qu'on lui fait sur la couleur de son habit, que j'ai vue autrefois sur ses joues rebondies et qui doit y être encore. Mes trente-huit confrères ont pu vous ennuyer, et c'est un devoir à quoi moi, trenteneuvième, je ne puis manquer. Je dois prendre plus part qu'un autre à cette nouvelle agréable, puisque vous avez honoré mon métier avant d'être de celui du cardinal de Richelieu. Je me souviendrai toujours et je m'enorgueillirai que notre Mécène ait été Ti bulle... Je n'imagine pas, ajoutait-il, comment quelques per-

sonnes ont pu croire que mon cœur avait la faiblesse de pencher pour qui vous savez, pour mon ancien ingrat. On ne laisse pas d'avoir de la politesse, mais on a de la mémoire et on est attaché aussi vivement qu'inutilement à la bonne cause qu'il n'appartient qu'à vous de défendre... Je ne sais si je me trompe, mais je suis convaincu que votre ministère sera heureux et grand, car vous avez deux choses qui sont passées de mode : génie et constance... Pardonnez au vieux Suisse ses bavarderies ; que votre Eminence lui conserve les bontés dont la belle Babet l'honorait.

» Misce consiliis jocos. Agréez le profond respect d'un Suisse qui aime la France et qui attend la gloire de la France et de vous •. »

Par malheur, ces prévisions glorieuses que Voltaire formait pour la renommée de Bcrnis, et auxquelles peut-être il ajoutait lui-même médiocrement foi, ne devaient pas tarder à être démenties. Le chapeau de cardinal, dont Louis XV n'aimait plus, depuis la mort de Fleury, à décorer ses ministres, ne devait

1. Voltaire à Bernis, 19 août 1758. ^Correspondance générale. )

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servir cette fois qu'à préparer et à colorer une disgrâce. Trois mois après l'avoir reçu, Bernis était révoqué pour s'être rallié, lui aussi, après plus d'un refus hautain, à la pensée de terminer une guerre qui devenait désastreuse par une paix qui pouvait encore être honorable, mais dont Marie-Thérèse voulait moins ({ue jamais entendre parler. Madame de Pompadour le sacrifia sans regret, quoiqu'il l'eût défendue, à plus d'une reprise (comme il le raconte assez naïvement), contre les caprices de Louis XV, souvent tenté de lui préférer d'autres favorites qu'on aurait pu croire moins dévouées à l'alliance autrichienne. Son successeur fut le comte de Stainville, qui venait de prendre le titre, plus tard illustré, de duc de Clioiseul, et qui revint de Vienne, où il était ambassadeur, pour confirmer et resserrer les liens de l'alliance momentanément ébranlée.

Kien ne fait croire que Voltaire eût eu jus(|ue-Ià aucune ri;lation avec le nouveau ministre, et rien ne devait faire supposer qu'il pût facilement l'aborder. Qui aurait pu deviner, en effet, que ce choix en apparence

purement aristocratique et militaire, amenait au pouvoir un homme d'État grand ami dos lettres, appréciant l'influence que les lettrés exerceraient désormais, même sur la politique, et mieux fait pour les protéger que l3crnis, parce que n'ayant pas été mêlé à leur profession, il n'était gêné par aucun souvenir de concurrence et de rivalité ? C'est pourtant ce que Voltaire ne devait pas tarder à apprendre, el, chose singulière, ce fut précisément à l'occasion de ces correspondances entretenues avec Frédéric qui avaient excité chez Bernis une assez juste méfiance.

L'anecdote est assez curieuse pour qu'il ait cru devoir la rapporter en détail, et elle forme la dernière page de ses Souvenirs, qui n'est p«oint la moins amusante.

Il faut bien dire qu'il y avait quelque chose d'excusable dans le soupçon que Bernis avait laissé voir à d'Argental, car, malgré les protestations de Voltaire, ses rapports renoués avec Frédéric dans des jours d'épreuve étaient remis sur un pied de familiarité étrange et intermittente dont il était difficile de bien comprendre la nature. Sans doute, dans l'àme

du prisonnier de Francfort, la rancune durait encore, mais un certain goût pour la personne royale, qui avait au fond toujours subsisté, s'était ranimé avec le plaisir flatteur de se trouver de nouveau traité par elle sur un pied d'égalité. D'ailleurs, je l'ai déjà dit, il semble qu'il y eût entre ces deux hommes, malgré leurs griefs réciproques et le peu d'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre, une sorte d'attraction magnétique, qui se faisait toujours sentir à travers les obstacles et les distances, et qui reprenait toujours son empire au moindre incident qui les mettait en contact. L'un et l'autre s'en rendaient compte, et on dirait qu'ils étaient eux-mêmes surpris de ce mélange et de ce contraste de leurs sentiments: « Vous manquez à mon bonheur, écrivait Voltaire, j'aime vos vers, votre prose, votre philosophie hardie et ferme. Je n'ai pu vivre ni sans vous ni avec vous, je ne parle pas au roi, au héros, c'est l'alfaire des souverains : je parle à celui qui m'a enchanté, que j'ai aimé et contre qui je suis toujours fâché ^ » Et sur le même ton

1. Voltaire à Frûdcric, 27 mars 1759. {Correspondance générale.)

Frédéric répondait : « Vous êtes la créature la plus séduisante que je connaisse, capable de vous faire aimer de tout le monde quand vous voulez. Vous avez tant de grâce dans l'esprit que vous pouvez offenser et mériter en même temps l'indulgence de ceux qui vous connaissent. Enfin, vous seriez parfait si vous n'étiez pas homme ^ »

Ce qui n'empêchait pas Voltaire de dire dans ses épanchements à d'Argental : « Luc (c'était le pseudonyme qu'il lui avait donné dans sa correspondance) n'est au fond qu'un vaurien. » Et Frédéric ne pouvait parler de Voltaire devant son état-major (c'est son secrétaire Gatt qui nous l'apprend) sans accoler à son nom une série d epithètes, dont celles de drôle, de bélître, de drille, de fripon, sont les plus douces et les seules qu'on puisse transcrire.

Quelquefois même, pour un incident imprévu, le passé se réveille et l'orage semble prêt à éclater de nouveau : par exemple, à la nouvelle de la mort de Maupertuis, Frédéric veut obtenir de Voltaire un mot d'indulgence

1. Frédéric à Voltaire, 21 janvier 1760. (Correspondance générale.)

sur sa tombe : il ne l'ait que provoquer un nouveau torrent d'injures et de fiel. D'autres fois, c'est Voltaire qui, poussé peut-être par sa nièce, veut obtenir un compliment pour elle, en réparation de tant d'injures : « Que je n'entende plus parler de cette nièce qui m'ennuie, répond Frédéric, on parle de la servante de Molière, mais personne ne parlera de la nièce de Voltaire*. »

C'est presque toujours en vers .et sous la forme poétique que s'engagent ces différends passages qui ressemblent à de véritables querelles d'amoureux ; car c'est la poésie qui est entre eux le lien persistant et, pour parler le langage du temps, c'est le Parnasse qui est le terrain favori de leurs rencontres.

C'est ainsi que la mort de la margrave de Bayreuth, survenue à cette époque, qui les affligeait sincèrement l'un et l'autre, donna naturellement lieu à un échange d'effusions lyiiques. Pendant que Frédéric célébrait luimême la mémoire de cette sœur chérie dans des vers touchants, il voulut qu'une ode d'un

1. Frédéric à Voltaire, 12 mai 1760. (Correspondance générale.)

genre plus élevé lui fut consacrée par Voltaire; et le premier essai ne le satisfit pas. Il trouva, non sans raison, que le ton constamment emphatique nuisait à Texpression vraie des sentiments, et il renvoya l'ébauche à Voltaire, en prenant la liberté d'y relever plus d'une faute de goût et d'impropriété de termes. On se sent tenté de croire que ce qui lui déplut surtout, ce fut une allusion assez peu discrète qui était faite aux négociations pacifiques tentées inutilement par la princesse et dont il ne pouvait trouver bon qu'on constatât publiquement l'échec.

Hélas !

était-il dit,

Si tes conseils avaient pu l'emporter Sur le faux intérêt d'une aveugle vengeance, Que de torrents de sang auraient pu s'arrêter, Quel bonheur t'aurait dû la France !

Et effectivement, la strophe entière a disparu dans la rédaction définitive.

Ce fut donc, cette fois, l'élève qui corrigea le professeur, mais habituellement c'est Frédéric qui ne pouvait rien faire (et il rimait à

propos de tout) sans se soumettre à l'appréciation de Voltaire. Il avait tenu à faire parvenir aux oreilles de ce bon juge les nobles accents qui attestaient son héroïsme dans l'adversité ; il tenait de même à lui faire part des chants d'orgueil et d'allégresse qui célébraient ses victoires ; et Voltaire se laissa aller à lui en exprimer, au point de vue du^ talent et de l'art, une admiration complaisante, sans réfléchir que, en réalité, il était lui-même, dans la personne de ses compatriotes, au nombre des vaincus attelés à ce char de triomphe. C'est ainsi qu'au lendemain de la bataille de Rosbach, si désastreuse pour nos armes, le vainqueur, dans l'exaltation du succès, avait composé une pièce vraiment très piquante intitulé: Congé aux cercles et aux tonnelliers, où il peignait la fuite assez peu glorieuse des troupes françaises et de leurs alliés, les contingents des cercles impériaux. VollJiire, au lieu d'être ofl'ensé, comme il aurait dû l'être, de l'insolence d'un tel envoi, eut le triste courage d'y répondre par ces vers malheureusement célèbres qui restent comme une flétrissure pour sa mémoire :

Héros du Nord, je savais bien

Que vous aviez vu les derrières

Des guerriers du roi très chrétien,

A qui vous taillez des croupières.

Mais que vos rimes familières

Immortalisent les beaux c...

De ceux que vous avez vaincus.

Ce sont des faveurs singulières.

Nos blancs poudrés sont convaincus

De tout ce que vous savez faire.

Horace, Tibulle et Pétrone

En hyver sont vos courtisans ;

Vos beaux printemps sont pour Bcllone,

Vous vous amusez en tout temps '.

Un tel accueil n'était pas fait pour décourager les confidences ; aussi elles ne tardèrent pas à se renouveler dans des termes, je ne dirai pas plus injurieux (l'outrage ne pouvait guère être poussé plus loin), mais qui causèrent à Voltaire, à défaut d'une susceptibilité qu'il avait le tort de ne pas éprouver, un autre genre d'émotion de nature à le troubler davantage.

Les pièces suivantes, en effet, insultèrent non seulement la France tout entière, assez amoureuse du roi de Prusse pour s'amuser de

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