‹ Voltaire avant et pendant la Guerre de Sept AnsChapitre 17 sur 20 · Voltaire à Frédéric, mai 1759. (Correspondance générale · texte numérisé non relu

Voltaire à Frédéric, mai 1759. (Correspondance générale

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ses injures, mais des gens en puissance qui avaient des moyens de témoigner leur humeur. Il y eut d'abord une épître intitulée le Hazard, où madame de Pompadour était ainsi qualifiée :

L'indigne rejeton d'un financier proscrit, Dont les charmes divers n'auraient été connus Qu'en quelques coins obscurs, sous les lois de Vénus, Décide maintenant des destins de l'Europe.

Puis vint une ode au prince Ferdinand de Brunswick, qui avait, lui aussi, vaincu nos armées à Crevelt, où, s'adressant aux Français, le poète royal disait :

Quoi ! voire faible monarque, Jouet de la Pompadour, Lui qui, détestant les peines, Au hazard remit les rênes De son empire aux abois.

Cet esclave parle en maître, Ce Céladon, sous un liclre, Croit dicter le sort des rois !

Ces couplets fait de verve, dont le mouvement est, en effet, assez entraînant, étaient, auxj^eux de Frédéric, son chef-d'œuvre. 11 se ithiisait ù les déclamer devant son état-major, tout en annonçant qu'il allait encore les remettre sur le

métier avant de les envoyer au patriarche, et comme son secrétaire Catt, devant qui la récitation avait lieu, lui fit remarquer qu'il pourrait y avoir quelque inconvénient à mettre en mains peu sûres une satire où la dignité royale était si peu ménagée : « Vous avez peut-être raison, le b... serait capable d'en abuser^ », et l'envoi fut retardé ; mais au bout de quelques jours, la tentation devint trop forte, et, sans rien dire, il l'expédia en l'insérant dans un gros paquet d'élucubralions en vers et en prose du même genre, qui fut confié à la poste ordinaire. Il faut laisser Voltaire raconter lui-même l'impression qu'il éprouva en se voyant devenu dépositaire d'armes chargées de projectiles dangereux qui pouvaient éclater entre ses mains. « J'ouvre le paquet, dit-il, et je m'aperçois que je ne suis pas le premier qui l'ait ouvert ; il était visible qu'en chemin il avait été décacheté. Je fus transi de frayeur en lisant les strophes suivantes (et il en transcrit plusieurs, en effet, aussi fortes que celle que j'ai citée); je tremblai donc, en voyant ces vers, parmi lesquels il y en

1 Catt, Entreliens de Frédéric le Grand, p. 178.

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a de très bons, ou du moins qui passeront pour l'ôtre. J'ai malheureusement la réputation méritée d'avoir jusqu'ici corrigé les vers du roi de Prusse. Le paquet a été ouvert en chemin : les vers transpireront dans le public; le roi de France les croira de moi, et me voilà criminel de lèse-Majesté et, qui pis est, coupable envers madame de Pompadour. Dans ma perplexité, je priai le résident de France à Genève de venir chez moi; je lui montrai le paquet : il convint qu'il a été décacheté avant de me parvenir. Il jugea qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre, dans une affaire oîi il y allait de ma tête, que d'envoyer le paquet à M. le duc de Choiseul, ministre en France. En toute autre circonstance, je n'aurais pas fait cette démarche, mais j'étais obligé de prévenir ma ruine : je faisais connaître à la cour tout le fond du caractère de son ennemi. Je savais bien que le duc de Choiseul n'en abuserait pas. »

Qu'en savait-il? Et, au fond, quel usage aurait-on pu reprocher au duc de Choiseul d'en faire ? S'il eût trouvé utile de livrer la satire à la j)ublicité, ni Voltaire, qui s'en était dessaisi pour assurer sa propre sécurité, ni Frédéric,

qui l'avait exposée à tous les hasards d'une poste notoirement indiscrète, n'auraient eu le droit de s'en plaindre? Mais le duc jugea, non sans raison, que l'éclat n'eût été dans l'intérêt de personne. « C'est un homme d'esprit, continue Voltaire, il fait des vers et il a des amis qui en font : il paya le roi de Prusse en même monnaie et m'envoya une ode contre Frédéric aussi mordante, aussi terrible que celle de Frédéric contre nous... Le duc de Choiseul en me faisant parvenir cette réponse m'avertit qu'il allait la publier si le roi de Prusse publiait son ouvrage, et qu'on battrait Frédéric à coups de plume comme on espérait le battre à coups d'épée. Il ne tenait qu'à moi, si j'avais voulu me réjouir, de voir le roi de Prusse et le roi de France se faire la guerre en vers : c'était une scène nouvelle dans le monde. Je me donnai un autre plaisir, celui d'être plus sage que Frédéric : je lui écrivis que son ode était fort belle, mais qu'il ne devait pas la rendre publique, qu'il n'avait pas besoin de cette gloire, qu'il ne devait pas se fermer toutes les voies de réconciliation avec le roi de France, l'aigrir sans retour et le forcer à faire les derniers efforts

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pour tirer de lui une juste vengeance. J'ajoutai que ma nièce avait brûlé son ode dans la crainte mortelle qu'elle ne me fût imputée. Il me crut, me remercia, non sans quelques reproches d'avoir brûlé les plus beaux vers qu'il eût faits en sa vie. Le duc de Choiseul, de son côté, me tint parole et fut discret *. »

Rien de plus piquant que ce récit : il est fâcheux seulement que, rapproché de la réalité des faits tels qu'ils sont attestés par les correspondances aujourd'hui connues, il s'écarte absolument, et sur les points très notables, de la vérité, et que rien ne ressemble surtout au beau rôle que Voltaire s'est plu à se faire jouer.

D'abord, il est bien certain que le duc de Choiseul, informé du pamphlet rimé de Frédéric par la remise que Voltaire en avait faite aii résident de Genève, eut le bon esprit, au lieu d'en tirer un éclat qui aurait nui à tout le monde, d'y faire préparer une réponse du môme genre, et il eut la main heureuse en confiant l'exécution de celte spirituelle vengeance au célèbre Palissot, l'ennemi déclaré de toute la

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