Voltaire, Mémoires
secte philosophique, qui ne fut jamais mieux inspiré. Mais, ce qui est plus que douteux, c'est que ce soit à Voltaire qu'il ait donné connaissance de cette réplique et à cet intermédiaire qu'il se soit adressé pour faire parvenir à Frédéric la menace qui, effectivement, le tint en respect.
On ne trouve du moins aucune trace de cette commission dans la correspondance de Voltaire avec d'Argental, qui était l'ami de Choiseul et par qui, si le ministre l'avait donnée, il eût été naturel de la faire passer. Et ce qui fait de celte communication ministérielle une supposition tout à fait ditficile à admettre, c'est que parmi les strophes virulentes que Palissot a fait connaître en les insérant plus tard dans ses œuvres, il y en avait une, et des meilleures, dirigée contre Voltaire lui-même et adressée à Frédéric en ces termes :
Abjure un espoir téméraire, En vain la muse de Voltaire T'enivre d'un coupable encens, Jamais aux fastes de la gloire, La main des filles de Mémoire, N'inscrivit le nom des tyrans.
Il est peu probable que si on voulait se
servir de Voltaire, on eût laissé insérer ce trait blessant contre lui dans l'écrit même dont on lui demandait de faire usagée
Mais voici qui est mieux, car ce n'est pas un doute seulement qu'on peut exprimer, comme sur la première partie du récit de Voltaire : c'est une négation absolue qu'il faut opposer à la seconde. Frédéric, en effet, ne put ignorer que sa fameuse, sa terrible ode était connue à Paris, et sa première idée fut que Voltaire, qui en avait seul la confidence, en avait laissé courir la copie. (11 avait fait bien mieux r^ comme on a vu, puisqu'il avait livré l'original.) Mais il faut voir sur quel ton d'innocence calomniée, Voltaire se défendit d'une telle indiscrétion.
« Comment avez-vous pu imaginer, écrit-il à Frédéric, que je puisse jamais laisser prendre la copie de votre écrit adressé à M. le prince de Brunswick? 11 y a certainement de très belles choses, mais elles ne sont pas faites pour être montrées à une nation. Elle n'en
1. ^ultaire en citant dans ses Souvenirs la pièce do Talissol a soin de suitprinier la strophe qui le regardait.
serait pas flattée ; le roi de France le serait encore nrioins, et je vous respecte trop l'un et l'autre pour jamais laisser transpirer ce qui ne servirait qu'à vous rendre irréconciliables. Je n'ai jamais fait de vœux que pour la paix... Soyez dans un parfait repos sur cet article ; ma malheureuse nièce, que cet écrit a fait trembler, l'a brûlé, et il n'en reste de vestige que dans ma mémoire, qui en retient trois strophes très belles. »
Et c'est tout : de l'annonce de la réplique de Choiseul et de l'exhortation pacifique à laquelle elle aurait donné lieu, c'est bien de cela dont il ne serait possible de trouver aucun vestige ^
Quant à Frédéric, il avait évidemment reçu, par quelque autre voie, l'avertissement salutaire que Voltaire, quoi qu'il en dise, n'était ni chargé ni en état de lui donner ; car il en tint compte et s'abstint de donner à son œuvre une publicité qui lui aurait fait plus de tort que de profit. Mais, dans les lettres suivantes, il laisse voir à Voltaire toute son humeur de
1. Voltaire à Frédéric, 19 mai 17^)9. (Correspondance générale.)
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ce silence obligé, et sa méfiance mêlée d'irritation conlre celui qu'il soupçonnait assez justement de lui avoir imposé.
« Votre nièce a fait éclater le faste de son zèle en faveur de sa nation ; elle m'a brîilé comme je vous ai fait brûler à Berlin, et comme vous l'avez été en France. Vos Français extravaguent tous quand il est question de la prééminence de leur royaume ; ils sont charmés de vous lâcher un « roi notre maître », d'affecter les travers des vieux ambassadeurs hors de mode, et de prendre fait et cause pour leurs rois qui ne leur font pas l'honneur de les connaître... Pour moi, je ne ménage aucun de ceux qui me font enrager ; je les mords du mieux que je puis. Nous allons nous battre sous peu de jours, et pour peu que la fortune me seconde, les subdélégués de Leurs Majestés Impériales seront bien étrilles; après cela, quelle consolation ce sera de se moquer d'eux !
» Pour vous qui ne vous battez point, pour Dieu, ne vous moquez de personne... » Et en post-scriptum, il ajoute : « Mais ètes-vous sage à soixante -dix ans? Apprenez à votre âge de
quel style il convient de m'écrire... Comprenez qu'il y a des libertés permises et des impertinences intolérables aux gens de lettres et aux beaux esprits ^ »
On peut juger par cette boutade comment il aurait supporté que Voltaire, au lieu de se justifier humblement d'un reproche qu'il méritait se fût permis de le réprimander et de lui donner une leçon de convenance et de modération. Du reste, sur ce ton injurieux qu'il aimait à prendre avec ses adversaires couronnés, il était décidé d'avance à ne pas entendre raison.
« Je suis comme le porc-épic, disait-il, qui, se hérissant, se défend de toutes ses pointes ; je ne dis pas que les miennes soient bonnes, mais il faut faire usage de ses facultés telles qu'elles sont et porter à ses adversaires les coups les mieux assénés, comme on peut. Je suis comme Orphée, ajoutait-il, ces dames veulent me déchirer, je ne veux pas qu'elles aient ce plaisir. » C'était la marquise et les
1. Frédéric â Voltaire, 10 juin 1759. (Correspondance générale.)
deux impératrices qu'il désignait ainsi, appliquant à toutes, sans excepter même la vertueuse Marie-Thérèse, une épithète si grossière que ses éditeurs se sont refusés à la transcrire ^
Tout ce qu'il y a donc de véritable dans le récit de Voltaire, c'est que Choiseul fut très satisfait de son procédé, et il aurait eu mauvaise grâce à ne pas l'être ; que pouvait-il demander de mieux que d'être mis en possession, par la remise au résident de Genève, d'une pièce curieuse que, sans cette exécution volontaire, on aurait pu avoir quelque peine à lui procurer? 11 n'hésita donc pas à charger de ses remerciements pour Voltaire son ambassadeur à Turin, le marquis de Chauvelin, qui, en se rendant à son poste, s'arrêtait à Genève pour faire visite au châtelain des Délices.
On sait d'ailleurs quelle attitude Choiseul prit tout de suite dans les différends ecclésias-' tiques qui tinrent tant de place pendant les dernières années du règne de Louis XV. En butte, de la part du parti religieux de la cour^
1. Frédéric à Voltaire, 11 avril, 18 mai 1759. {Correspondance générale.)
AVANT ET PENDANT LA GUERRE DE SEPT ANS. 2o3
à une hostilité d'abord sourde, mais qui devint une guerre ouverte après l'expulsion des Jésuites, il lui importait de se ménager l'appui de la coterie philosophique devenue chaque jour plus puissante dans l'opinion, et rien ne lui convenait mieux que de se mettre sur un pied de coquetterie aimable avec celui qui, bien que de loin, allait en devenir l'idole. Son amie, la spirituelle marquise du Deffant était une des correspondantes habituelles de Voltaire, et par elle on pouvait faire, sans bruit, passer bien des compliments ; ce fut même bientôt quelque chose de meilleur encore que de bonnes paroles. Soit, en effet, que Voltaire, qui était d'humeur changeante, se fût lassé du séjour des Délices, soit qu'il ne lui convînt pas de se condamner à une expatriation trop prolongée, il se décida à peu près vers cette époque à faire l'acquisition de deux domaines situés sur le sol français, mais à l'extrême limite de la frontière suisse, la terre de Ferney et le vieux château de Tournex, qui en était voisin et pouvait en être considéré comme l'annexe. Il trouvait dans ce nouvel établissement l'avantage, tout en restant habi-
tuellement en France, d'en pouvoir sortir sans délai à la moindre inquiétude qu'il pourrait concevoir d'une poursuite du Parlement ou d'un surcroît de rigueur roj-^ale. Mais c'étaient deux propriétés seigneuriales auxquelles d'anciens droits féodaux étaient attachés, y compris même un titre de comte pour le possesseur de Tournex. L'agrément royal était nécessaire pour en obtenir l'investiture : il fallait le solliciter, et Ghoiseul, prévenu de cette demande, mit un empressement tout particulier à la faire ratifier sans délai.
C'était l'indice du retour d'un léger soulïle de faveur, que cet acte de bonne grâce partant du ministre qui avait la politique de l'Europe entre les mains : il n'en fallut pas davantage pour enflammer l'imagination ardente de Voltaire. Il se vit tout de suite en passe de reprendre ce rôle de négociateur occulte et de plénipotentiaire officieux qu'il avait autrefois rempli, et depuis lors toujours regretté, et, cette fois, il ne chercha pas d'intermédiaire, il ne craignit pas de se mettre en avant lui-même et d'ofl'rir directement ses services. « Vous êtes mon ange gardien, écrivait-il à
d'Argental, écoutez donc ma dévote prière. Je voudrais savoir, en général, si le duc de Ghoiseul est content de moi, et vous pouvez aisément vous en enquérir un mardi (c'était le jour de réception du duc). Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai grande envie de lui plaire et comme son obligé et comme citoyen. S'il entrait avec vous dans quelque détail, comme il y est entré avec M. de Chauvelin, ne pourriez-vous pas lui dire quelque autre mardi la substance des choses ci-dessous : Voltaire est en correspondance suivie avec Luc (c'est, on l'a vu, le pseudonyme assez peu mystérieux qu'il était convenu avec ses correspondants de donner à Frédéric) ; mais, quelque ulcéré qu'il puisse être et qu'il doive être contre Luc, puisqu'il est capable d'avoir étouffé son ressentiment au point de soutenir ce commerce, il l'étouffera bien mieux quand il s'agira de servir. Il est bien avec l'électeur palatin, avec le duc de Wurtemberg, avec la maison de Gotha, ayant eu des affaires d'intérêt avec ces trois maisons qui sont contentes de lui et qui lui écrivent avec confiance... Il a des amis en Angleterre. Toutes ces liaisons le mettent en
droit de voyager partout, sans causer le moindre soupçon, et de rendre service sans conséquence... Quelquefois, quand on veut, sans compromettre la dignité de la couronne, parvenir à un but désiré, on se sert d'un capucin, d'un abbé Gauthier ^ d'un homme obscur comme moi, comme on envoie un piqueur détourner un cerf, avant qu'on aille au rendezvous de chasse. Je ne dis pas que j'ose me proposer, que je me fasse de fêle, que je prévienne les vues du ministère, que je me croie même digne de les exécuter, je dis seulement que vous pourriez hasarder ces idées et les échauffer dans le cœur de M. le duc de Choiseul. Je puis lui répondre sur ma tète qu'il ne serait jamais compromis^. »
A en croire Voltaire lui-même, cette ouverture eut encore plus de succès qu'il ne semblait pouvoir s'en promettre, car ce fut à la demande de Choiseul lui-même qu'il reprit l'office de courrier diplomatique, qui était le rêve de sa
1 . L'abbé Gauthier fut un agent secret envoyé par Louis XIV à la Reine Anne pour nouer les négociations qui conduisirent à la paix d'Utrecht.