Mémoires de ma vie
madame Denis, sa nièce, si elle voulait venir s'établir à Berlin pour tenir sa maison, comme elle avait fait à Paris dans le temps qui avait suivi son retour de Cirey. En communiquant à madame Denis elle-même et à d'Argental ces propositions magnifiques, Voltaire parlait comme s'il regardait la chose comme faite , et demandait à sa nièce de ne pas hésiter un instant à les accepter. A Ja vérité, il y avait encore une petite précaution à prendre. « Il faut d'abord, disait-il, que le roi notre maître y consente. Mais cela lui sera, je pense, fort indilïérent. Il importe peu à un roi de France en quel lieu le plus inutile de ses vingt-deux ou vingt-trois millions de sujets passe sa vie'. » C'était en prendi-e en apparence trop à son aise : la chose n'allait pas ainsi toute seule, et Voltaire lui-même était loin de le croire. Pour une simple visite à faire à Berlin, Louis XV avait déjà témoigné un luécontcntcFuent assez visible; mais ceci était bien diOérent, il s'agissait cette fois d'un établissement fixe qui semblait exclure l'esprit de
1. Nult.iin* il iii.id;inii' l>riiis, 14 août 17&1. (Cancspondance générale.)
retour. Pouvait-on être à la fois gentilhomme de chambre à l*aris et chambellan à Berlin, et Thistoriograplie d'un roi pouvait-il se mettre aux ordres d'un autre?
La prétention paraîtrait étrange, et le meilleur accueil qu'il pût espérer d'obtenir ce serait encore d'être mis en demeure de choisir entre les deux situations. Or, comme elles avaient l'une et l'autre des avantages matériels, c'était justement le choix que Voltaire aurait voulu éviter. Il y avait donc toute une négociation à entreprendre, et, pour la mener à fin, il dut mettre plusieurs ressorts en jeu.
D'abord il fut entendu que Frédéric écrirait au roi pour le prier, en preuve d'amitié, de lui céder un de ses serviteurs, puis que luimême adresserait sa propre demande au ministre des Affaires étrangères, ce qui donnerait à l'alVaire une sorte de caractère diplomatique, surtout si l'ambassadeur de France à Berlin voulait bien, comme il en serait prié, l'insérer dans son premier envoi de dépêches et rap[)uyer auprès de son chef.
Ces diverses mesures furent mises à exécution, mais peut-être pas sous la forme et avec
le degré d'insistance que, pour en assurer le succès, Voltaire aurait pu désirer. D'abord il n'y eut pas de lettre autographe de Frédéric à Louis XV (comme Voltaire l'avait espéré et l'affirme encore dans ses Mémoires). Ce fut une simple commission donnée dans des termes assez froids à l'envoyé de Berlin à Paris, le baron de Ghambrier. Les expressions étaient même tournées de manière à laisser croire que c'était Voltaire qui était venu s'offrir et qu'on l'avait accueilli sans l'avoir appelé; et un postscriptum final avait pour but de bien faire comprendre qu'il s'agissait d'un simple désir à satisfaire qui n'avait pas l'importance d'une affaire d'État.
« Monsieur le baron de Giiambrier, disait cette lettre officielle, le sieur de Voltaire m'ayant témoigné autant de zèle que d'empressement de s'attacher à ma personne, que j'aui'iiis du plaisir moi-même à pouvoir l'y fixer, je me suis déterminé très volontiers à le placer au nombre de mes chambellans, et à Thonorcr de mon ordre du Mérite, s'il peut obtenir l'autorisation de s'établir ici ; mais comme il est employé au
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service de France, et même en charge auprès du roi, mon intention est que vous voyiez les ministres à ce sujet, au reçu de cette lettre, et que vous vous assuriez bien que, malgré la satisfaction extrême que j'aurais de posséder à ma cour un homme aussi célèbre, j'y renoncerais cependant si son déplacement pouvait déplaire en quelque chose à Sa Majesté Très Chrétienne. Que si, au contraire, elle veut bien m'en faire le sacrifice, j'en sentirai tout le prix et je regarderai cette complaisance comme une marque particulière de son attention et une preuve très sensible de son amitié. Je vous recommande expressément de faire connaître mes sentiments à cet égard d'une manière capable d'en bien persuader, et de me rendre compte le plus tôt possible de l'effet de la demande du sieur de Voltaire et ce qui aura été décidé en conséquence. »
Suivaient quelques lignes de la main royale :
« Il faut faire ceci sans me commettre, et si vous voyez la moindre répugnance, il faut
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déclarer à ces messieurs que je me désiste de tout ' . »
La lettre de Voltaire à Puisieulx était sur un ton bien différent. C'était le langage de la passion, auquel pourtant, par intervalle, quelque intention politique essayait toujours de se mêler.
« Vous m'avez ordonné, disait- il, monseigneur, de vous mander des bagatelles; mais voici une cliose bien sérieuse pour moi. Le roi de Prusse charge son ministre de vous en parler et de vous demander vos bons offices. En vérité, je tremble à m'expliquer et j'ai le cœur déchiré. Mais si vous aviez A^écu quinze jours auprès du roi de Prusse, et que vous n'eussiez pas approché de Louis XV, je crois que vous en feriez autant que moi. En un mot, il faut avoir pitié des passions des hommes ; j'en ai une extrême pour le roi de Prusse, et elle m'absorbe au point de me faire croire qu'il n'est pas sans (|uelqiie goûl pour moi. Il ne s'agit ici ni de
1 Frédéric à C.li.imljiier, ministio de l'russo, 15 août 1750. (Ministère des .-iflaircs étrangères.) i Inédit.)
grandeur ni de fortune : je ne suis pas ébloui, mais enchanté. C'est d'ailleurs une nouvelle manière d'appartenir au roi que de vivre auprès du meilleur ami qu'il ait en Europe. Je me flatte encore que le roi considérera que rien n'est plus glorieux pour la France que de voir la prédilection qu'on a eue ici pour les Français, les honneurs qu'on leur rend et surtout le besoin qu'on a d'eux, quand on veut établir le goût des arts. Je me flatte donc, monseigneur, que le roi verra avec plaisir que je le sers dans la personne du roi de Prusse, qu'il permettra que je célèbre ici sa gloire, qu'il me regardera toujours comme un de ses fidèles sujets, qu'il daignera me conserver tous les droits et les privilèges de son sujet et de son domestique. C'est à votre bonté que je devrai cette faveur. Je n'attends que l'honneur de votre réponse pour aller faire un tour en Italie et revenir ensuite jouir des bontés d'un roi dont le moindre mérite est d'avoir gagné cinq batailles, ^ojez sûr que je porterai partout dans mon cœur l'attachement, le respect et la reconnaissance avec lesquels je suis, monseigneur, » etc.
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Et en post-scriplum :
(c Permettez-moi d'ajouter qu'il peut y avoir des occasions oîi un Français de plus auprès de Sa Majesté Prussienne, zélé pour le roi et pour sa patrie, pourrait ne pas être inutile. Je ne suis guère en état de rendre service, je n'ai que de la bonne volonté, et je suis sur que des sentiments aussi purs que les miens trouveront grâce auprès de vous'. »
On voit que ce n'est pas des femmes seulement qu'on a pu dire qu'elles mettent en général leur véritable pensée dans le post-scriptum de leurs lettres. Il était impossible d'offrir plus complaisamment des services dont on l'avait averti qu'on ne voulait pas.
Restait à faire ex{)édier la lettre par la voie diplomatique, cl Vollaire, en demandant cette preuve de bonne volonté an ministre de France, lui suggérait les termes mômes dr la réponse dont il devrait solliciter l'envoi : « Je crois, disait-il, (pic, pour prévenir les longueurs et les dillicullés cpii poun-aii'nt peut-
1. Vi>ll;iiie à l'iiisiculx, 17 auùt IT.'jO. Corrcspomlduce tU' /'/•MSif, I Ministère des affaires étrangères.) ^ Inédit.)
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être se montrer dans une expédition, il sera beaucoup plus aisé et plus simple d'envoyer une permission illimitée, conçue à peu près en ces termes : « Nous permettons au sieur de » Voltaire, notre historiographe et notre gentil- > homme ordinaire, de demeurer hors de notre » royaume tout le temps qu'il avisera être » bon, et de recevoir du roi de Prusse toutes » les faveurs dont le roi de Prusse veut » l'honorer, sans que, pour ce, il cesse de » jouir en France de ses droits et préroga- » tives. » 11 me semble que celte tournure prévoit tous les cas, qu'il faut toujours prévoir, me laisse la liberté de revenir finir mes jours dans ma patrre et celle de rester en Prusse , et surtout me conserve le titre de domestique du roi, dont je suis plus jaloux que de toutes les faveurs singulières dont je puis comblé ailleurs*. »
Le diplomate auquel Voltaire traçait ainsi, à son gré, la marche à suivre, était un personnage assez singulier, et l'un des choix peut-être les
1. Vultaire à mylord Tyrconnel, miiiistru do Franco à Berlin, n août 1750. (Ministère des ailaires étrangères. Correspondance de Prusse.) (Inédit.)
moins heureux qu'ait faits la politique française, en ce genre et à cette époque habituellement si mal inspirée. C'était un Irlandais, mjlord Tyrconnel , banni d'Angleterre en qualité de jacobite, et Français d'occasion. Pourquoi l'avait-on envoyé auprès de Frédéric? On ne saura jamais le véritable motif, car il n'avait rien de ce qu'il fallait ni pour plaire ni pour se plaire lui-môme dans cette royale compagnie. Il succédait au gros marquis de Valori,qui avait rempli le même poste pendant seize ans dans les circonstances les plus dilhciles, qui renfermait beaucoup de finesse sous une enveloppe épaisse, perçait à jour les mauvais tours de l'astucieux allié de la France, et savait lui rendre malice pour malice sans roffenser. De plus , Valori , sans se mêler d'écrire par lui-môme, aimait les lettres, et Frédéric trouvait en lui, en tout genre, à qui parler. Le caustique et ignorant Tyrconnel, comme Voltaire l'nppelle quelque part (il le nomme aussi à un autre endroit ce cochon de Tyrconnel), n'avait aucun de ces arts ni aucune de ces (|ualités. C'était un bon vivant, aimant surtout l('s plaisirs de la table, dont il faisait
un usage immodéré, dépourvu d'ailleurs de connaissances en tout genre, ne se faisant remarquer que par des plaisanteries et des bons mots assaisonnés d'un sel un peu gros. Or Frédéric, qui ne se gênait pas pour distribuer autour de lui des railleries parfois cruelles, n'aimait nullement qu'on lui donnât la réplique. Voltaire, qui ne goûtait pas beaucoup non plus cette manière d'être, n'avait pas manqué pourtant de se mettre en bonne relation avec Tyrconnel et lui prodiguait les compliments et les caresses c!ont il n'était jamais avare. S'il crut cependant l'avoir disposé à plaider la très mauvaise cause dont il le chargeait, il se trompait, car Tyrconnel se borna à transmettre sa demande sans dire un seul mot pour l'appuyer, <( M. de Voltaire est ici, écrivait-il à Puisieulx, et il est venu me voir pour confier qu'il restait ici ; il m'a prié de vous en rendre compte... Il m'a dit que le motif qui le déterminait à rester auprès du roi de Prusse était d'y avoir un bon Français de plus ; qu'il sentait tout ce qu'il devait au roi dont il était domestique, qu'il se regardait toujours comme tel, en s'attachant à un
prince que le roi aimait, résolu de le quitter s'il était possible que ce prince mît le roi dans le cas de changer de sentiments pour lui^ » Il y avait bien encore un autre avocat, bien plus influent qu'un ministre ou un ambassadeur, que Voltaire aurait aimé à charger de ses intérêts : c'était madame de Pompadour, et l'occasion de se recommander à elle eût été toute naturelle si, en échange des compliments dont elle l'avait chargé, il eût eu quelque bonne réponse à lui envoyer. Mais comment faire ? C'était tout le contraire. Au premier mot qu'il avait touché de sa commission et à peine avait-il prononcé le nom de madame de Pompadour: « Mais je ne la connais pas », avait répondu brusquement Frédéric. Pure ostentation de vertu, comme on sait, car il avait mis moins de pruderie à l'égard de madame de Chàteauroux, avec qui il était resté personnellement en correspondance et qui, à sa demande, lui avait envoyé son portrait. De plus, j'ai fait voir qu'au même moment il autorisait, et même engageait son envoyé à
1. Tyrconnel à ruisiculx, 15 ;ioût ]750. (Ministère des afTaires étrangères. Correspondwicc de Prusse.) (Inédit.)
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Paris à faire à la maîtresse du roi « autant de visites, de compliments et de politesses, et môme d'insinuations et d'assurances de sa part qu'il trouverait convenable à ses intérêts » ', et Voltaire, outre le désagrément de ne savoir trop quelle figure faire, eut ainsi le déplaisir de comprendre que, pas plus à Berlin qu'à Versailles, on ne voulait plus de lui comme intermédiaire.
« Ce n'est point ici le pays du Lignon, » écrivait-il tout déconfit à madame Denis. Mais il ne se décourageait pas si facilement et il pensa sans doute que la poésie permettait d'ajouter quelque ornement à la vérité. 11 usa de cette licence pour dire exactement le contraire de ce qu'en simple prose il aurait eu à faire savoir.
Dans ces lieux jadis peu connus, Beaux lieux aujourd'hui devenus, Dignes créternelle mémoire, Vos compliments sont parvenus Au favori de la victoire.
Vos myrtes sont dans cet asile Avec les lauriers confondus.
J'ai l'honneur, de la part d'Achille, De rendre grâces à Vénus.