Voy. Alliance autrichienne, p
« S'il VOUS remerciait iui-inôme, madame, vous auriez de plus jolis vers, car il en fait aussi aisément qu'un autre roi et lui gagnent des batailles. »
De deux rois qu'il faut adorer Dans la guerre et dans les alarmes, L'un est digne de soupirer Pour vos vertus et pour vos charmes, Et l'autre de les célébrer i.
La réponse ministérielle de Paris, très impatiemment désirée, se fit assez longtemps attendre, mais ce qui ne tarda pas, ce furent les avis des amis personnels de Voltaire qui, informés de la résolution qu'il méditait, le supplièrent de bien rélléchir avant d'y persister. C'était l'exil suivant de près la disgrâce et la rendant définitive. Que d'intérêts de toute nature laissés en souffrance à Paris! et quelle imprudence de se placer dans une sorte de sujétion auprès d'un prince connu pour l'inconstance de son caractère et le peu de sûreté de son commerce ! Quant à madame Denis, (jui avait pris l'habitude de tenir un salon où venaient toutes les
1. Vollairc à madame de rum|iad(iur, 10 uoiU ll-^O (Correspondance générale).
brillantes connaissances de son oncle et (jui avait peut-être quelque attache d'un autre genre qui la retenait dans la capitale, elle jeta les hauts cris et déclara qu'elle n'irait jamais dans un pays encore à moitié barbare, habiter une ville qui devait ressembler à ce qu'était Paris du temps de Hugues Capet. Elle ajoutait qu'il serait là comme en prison et finirait par y mourir de chagrin.
Assez ému de ces avertissements, Voltaire, pour se rassurer lui-même peut-être autant que ses amis, ne crut pouvoir mieux faire que d'en donner connaissance au roi et de faire même passer sous ses yeux la lettre de madame Denis. Frédéric n'eut pas grand'peine à le tranquilliser; il lui suffit d'écrire lui-même une lettre évidemment ostensible et destinée à être communiquée : « J'ai lu la lettre que votre nièce vous a écrite de Paris. L'amitié qu'elle a pour vous attire mon estime ; si j'étais madame Denis, je penserais de même, mais étant ce que je suis, je pense autrement. Je serais au désespoir d'être cause du malheur de mon ennemi : comment voudrais-je l'infortune d'un homme que j'estime, que j'aime, qui me sacrifie
sa patrie et tout ce que Thumanité a de plus cher. Non, mon cher Voltaire, si je pouvais prévoir que cette transplantation pût tourner le moins du monde à votre désavantage, je serais le premier à vous en dissuader. Oui, je préférerais votre bonheur au plaisir extrême que j'ai de vous voir. Mais vous êtes philosophe, je le suis de môme ; quoi de plus naturel, de plus simple et de plus dans Tordre que des philosophes faits pour vivre ensemble, réunis par la même étude, le même goût, par une façon de penser semblable, se donnent cette satisfaction ? Je vous respecte comme mon maître en éloquence, je vous aime comme un ami vertueux... Je n'ai point la folie de croire que Berlin vaut Paris. Si les richesses, la grandeur et la magnificence font une ville aimable, je sais que c'est Paris. Mais, vous, ne portez-vous pas le goût partout où vous êtes? Nous avons des organes qui suiïisent pour vous applaudir, et, en fait de sentiment, nous ne le cédons à aucun pays du monde... Quoi ! parce que vous êtes dans ma maison, il sera dit que celte maison sera une prison pour vous... ; parce que je suis votre ami, je
serai votre tyran ! Je vous avoue que je n'entends pas cette logique-là; je suis persuadé que vous serez fort heureux ici tant que je vivrai •. »
« Ce fut là, dit Voltaire, le dernier verre qui m'enivra. En me la remettant, oubliant que je n'avais pas la main belle, il me la prit pour la baiser. Je lui baisai la sienne et me fis son esclave. » « Lisez cette lettre, écrivait-il le lendemain à d'Argental, lisez-la, je vous prie, et vous croirez lire une lettre de Trajan à Marc Aurèle. » Et à madame Denis : « Qui donc a pu vous dire que Berlin était ce qu'était Paris du temps de Hugues Capet? Je vous prie seulement, mon cher enfant, d'aller voir votre ancienne paroisse de Saint-Barthélémy où vous n'avez, je crois, jamais été. C'était là le palais de ce Hugues. Le portail subsiste encore dans toute sa barbarie. Venez, après cela, voir la salle d'opéra à Berlin. »
Madame Denis ne fut pas si aisée à convertir, car elle i)ersisla à ne pas vouloir se déplacer,
1. Fréiléi'ic à Voltaire on août 17r»0. \'iiUairi\ (|ui cite cctli' leltre dans ses Mémoires, l'abrège de manière à changer le sens de quelques phrases.
Si VOLTAIRE
mais, en personne prudente, elle garda la lettre dont la minute lui avait été envoyée, afin d'en faire usage à l'occasion.
Enfin, après quinze jours d'attente, la réponse de Paris arriva : elle était telle qu'on aurait pu la prévoir. Puisieulx faisait savoir qu'il s'était acquitté de la seule commission qui le regardât en informant le roi du désir témoigné }»ar le roi de Prusse à «on envoyé; mais que, quant à l'affaire elle-même, elle était du ressort de son collègue, le comte de Saint-Florentin, chargé de tout le service de l'intérieur: «Vous ferez bien, disait-il à Tyrconnel, de ménager M. de Voltaire suivant le degré de crédit de confiance qu'il pourra acquérir. Je ne vous dis rien de son caractère, vous le connaissez de reste ; vous devez le prévenir (pril ne pourra garder la place d'historiographe, étant incompatible avec un homme qui est absent et a un autre service ^ »
Quelqu'un des correspondants de Voltaire lui lil-il savoir la vraie réponse que Louis avait l'aile a la deiiiaiidc de Frédéric? « .l'en
1. l'iiisiiiiK à Tyicomicl, 20 ol 25 août 1750. (Ministère des affaires étrangères.)
suis fort aise, avnit-il dit; ce sera un fou de plus à sa cour et un de moins à la mienne. » C'est son ancien ami et protecteur, le marquis d'Argenson, qui, d'un ton fort détaché, mentionne le propos dans son journal.
Quoi qu'il en soit, la sentence était portée et il n'y avait guère d'espoir de la faire révoquer. Aussi Voltaire se borna-t-il à demander un sursis à l'exécution : « Le roi de Prusse m'a ensorcelé, mylord, écrivit-il de nouveau à Tyrconnel ; il me fait quitter la France, qui est pourtant fort aimable ; il me fait sacrifier l'Italie, où je voulais aller ce mois-ci ; le Pape, que je voulais envisager, et le jubilé, que je voulais gagner. Je ferai un tour dans ma patrie, au mois d'octobre, pour y pratiquer le précepte: Vende omnia quiv habes et sequere me. A l'égard de plusieurs titres que j'ai encore en France et qui m'attachent encore moins au roi que mon zôle inviolable, j'ose croire qu'il faudrait attendre mon retour pour disposer de mes places. M. le marquis de Puisieulx peut en dire un mot à M. de Saint-Florentin... Je ne le fatiguerai point d'une lettre inutile (c'était assez naturel, la première n'ayant pas reçu de
réponse) ; deux mois de vous dans votre dépêche vaudront beaucoup mieux... Vous pourriez, sans tant de mystère, ajouter un mot à ce billet: ce serait une lettre bien endossée*.»
En demandant ainsi encore quelques jours de grâce, avait-il Tarrière-pensée et le secret espoir que quelque retour de faveur de la part de la cour de France, sollicité par les amis qu'il y avait encore, ou tout au moins une expression de regret bienveillant lui fournirait un prétexte pour revenir sur sa décision et rentrer dans sa patrie, sans joindre au tort d'avoir voulu la quitter le ridicule de n'avoir pas osé mettre ce dessein à exécution. On pourrait le croire quand on lit avec attention et jusqu'au bout une longue lettre qu'il adressa au même moment à son vieil ami et patron, le maréchal de Richelieu. Il était averti ({uc le maréchal bhunait assez sérieusement son départ (comme, du reste, tout le monde à Versailles) et s'en entretenant avec madame de Pompadour, l'avait trouvée dans les mômes sentiments; elle était surtout très piquée de
1. Volt.iire à Tyrconnel, 12 sc|ilcml;re 1750. (Ministère des affaires étrangères.) (Inédit.)
n'avoir été ni prévenue ni consultée. Il crut donc devoir prendre la plume pour expliquer les motifs qui lui rendaient le séjour de la France dangereux et presque impossible. 11 insistait principalement sur les tracasseries que lui avait suscitées autrefois le parti religieux à propos d'une de ses poésies légères. Il ne rappelait pas que ces persécutions qui n'avaient jamais eu d'effet bien redoutable étaient antérieures de plusieurs années aux faveurs qui, depuis lors, lui avaient été conférées, et qu'avant le fait aujourd'hui en question, personne n'avait songer à lui retirer.
Il avait dû fuir, disait-il, devant ces ennemis 'acharnés. « Le roi de Prusse, me traite aussi bien qu'on me traite mal chez moi... Que faut-il de plus à mon âge, et quelle retraite plus honorable peut-on imaginer sur la terre?... En vérité, serait-il prudent de revenir en France dans les circonstances où je suis, et de quitter une vie honorable et tranquille pour m'exposer à des humiliations et à des outrages ? Vous m'avez fait l'honneur de me mander que le roi et madame de Pompadour, qui ne me regardaient pas quand
58 VOLTAIUE
j'étais en France, ont été choqués que j'en fusse sorti. Comment serais-jo traité si je reviens? Madame de Pompadour, en dernier lieu, semblait s'être éloignée de moi. Renoncerai-je à la faveur, à la familiarité d'un des plus grands rois de la terre, d'un homme qui ira à la postérité, pour aller briguer à une toilette un mot que je n'obtiendrai pas ! »
Enfin, arrivant au fait: «Voici, dit-il, si vous n'êtes pas lassé de mes remontrances, le point où tout se termine. Ne pourriez-vous pas avoir la bonté de représenter à madame de Pompadour que j'ai précisément les mêmes ennemis qu'elle? Si elle est piquée de ma désertion, si elle ne me regarde que comme un transfuge, il faut rester où je suis bien: i^ais si elle croit que je puisse être compté parmi ceux qui, dans la littérature, peuvent être de quelque utilité, si elle souhaite que je revienne, ne pourriez-vous pas lui dire que vous connaissez mon attachement j)our elle, qu'elle seule, pouiTuil me faire quitter la Prusse, que je n'ai (juillé la France que parce que j'ai été persécuté pai- ceux qui la haïssent! Il me semble (pic de telles insinuations employées à
AVANT ET PEiNDAM LA GUERRE DE SEPT ANS. 59
propos avec cet ascendant que votre es[)ritdoit avoir sur le sien ne seraient pas sans elï'et, et si elle ne les goûtait pas, ce serait m'avertir que je dois me tenir auprès du roi de Prusse. Ce ne sont pas des conditions que je propose: ce sont seulement des essais que je vous supplierais de faire sans vous compromettre. Je ne suis point un exilé qui demande son rappel. Je ne suis point un homme nécessaire qui veut se faire acheter : je suis votre ancien serviteur, votre attaché qui désire passionnément de vivre auprès de vous d'une manière convenable et également honorable pour vous qui me protégez, et pour moi qui quitterai une cour où je n'ai besoin de personne, et oîi je n'ai rien à craindre, ni des prêtres ni des ministres. Je ne suis point ici dans l'antichambre d'un secrétaire d'Etat, mais dans la chamijre de son maître. »
Puis l'amour-propre d'auteur reprenant ses droits, il annonçait au maréchal qu'il allait lui expédier le dernier état de sa tragédie de lîome sauvée, qui, corrigée et améliorée, devait enfin braver la scène...
«Protégez-la, lui disait-il; il sera bon ([ue
VOUS fassiez voir à madame de Pompadour qu'il y a au moins quelque différence entre un ouvrage bien conduit et bien écrit et la farce allobroge qu'elle a protégée. Enfin, je remets ma destinée entre vos mains... Adieu, mon héros, pour qui je suis pénétré de la plus vive tendresse '. »
Voltaire avait raison de penser que ses offres de soumission et surtout les conditions que (sans se servir de ce mot) il avait l'art d'y mettre, pouvaient toucher madame de Pompadour à un point sensible. La marquise tenait toujours, en effet, à rester en relations d'amitié et presque d'alliance avec le monde littéraire et philosophique qui l'avait, dans sa jeunesse, entourée d'hommages, alors que, n'étant encore que la femme du fermier général Lenormand, elle ouvrait à tous les écrivains en renom les portes de sa belle demeure d'Ktioles. C'était un api)iii qu'elle aimait à se ménager contre la malveillance dont elle était l'objet de la part de tous ceux que blessait, avec raison, le choquant éclat de sa faveur. «Dans
1. Vi^Ilairc au niaiécluil <lr Kicliclicu, auùl ]750. (CorrcspoH' dunce yénérule.)
l'âme, elle était des nôtres », disait encore le sage d'Alembert le lendemain de sa mort. Dans le cas présent, si la mauvaise humeur du roi était trop excitée pour qu'elle pût détourner le coup qui menaçait Voltaire, elle réussit au moins à l'adoucir.
L'historiographie fut bien retirée, mais la place de gentilhomme ordinaire fut conservée, avec les deux mille francs de pension qui y étaient joints. Ce fut probablement une pensée du même genre qui dicta le choix qu'elle fit adopter pour la place devenue vacante. Le nouvel historiographe dut être l'académicien Duclos, l'ami de Diderot et de d'Alembert, déjà connu par des romans d'une allure très leste et des traités de morale un peu facile. C'était empêcher le parti dévot de triompher sur toute la ligne. Mais je ne sais si Voltaire luimôme eut beaucoup à se louer d'être ainsi remplacé par un de ceux qui partageaient la nature bien connue de ses opinions. C'était montrer que le danger de les professer n'était pas si grand qu'il le disait, et que la défaveur n'était pas nécessairement attachée au soupçon de libre pensée. On était au début de la grande
entreprise de la publication de V Encyclopédie; quitter le terrain pour aller se mettre à couvert au moment où on partait en guerre, n'était-ce pas déserter la cause? C'est le reproche qu'on ne manqua pas de faire, et on opposa avec avantage l'exemple de d'Alembert, qui, nommé de même à l'académie de Berlin, et invité aussi par Frédéric à venir auprès de lui, avait accepté l'honneur et la pension, mais avait refusé de s'expatrier. Le résultat fut que le blâme fut général et que Voltaire n'eut pas la consolation d'être plaint même par ses propres amis. On vendait, dit un chroniqueur du temps, son portrait bizarrement accoutré d'un costume du Nord, et les marchands criaient dans la rue : « Voilà Voltaire le Prussien. Le voyez-vous avec son bonnet de peau d'ours pour n'avoir })as froid. A six sous, le portrait du Prussien ! »
En Europe même, où la renommée de Voltaire était générale, ce fut une surprise peu obligeante pour lui que de le voir quitter le grand théâtre où tous les regards avaient pris l'habitude de le chercher. Qui donc l'avait décidé à cette disparition inattendue? Était-ce
cupidité ou prudence? Un spirituel observateur, lord Ghesterfield, donne, dans deux endroits de sa piquante correspondance, le choix entre ces deux explications. « J'apprends, écrit-il de Berlin, que Voltaire a dit un adieu perpétuel à la France, et s'est établi dans le nouveau séjour des muses, sous l'Auguste qui est en môme temps le Mécène du Nord. Mais il faut avouer qu'il a montré plus que de l'art poétique dans le marché qu'il a fait avec ce prince, car il a la clef d'or de chambellan, l'ordre de l'Amitié, cinq mille écus d'entrée : autant de rente viagère, dont deux mille, en cas de sa mort, sont substitués à sa nièce. Ces conditions sentent plus les montagnes du Pérou que celles du Parnasse. » — « S'il est vrai, dit-il ailleurs, qu'il ait tout de bon dit adieu à la France, il vous donnera bientôt des pièces bien hardies. La Bastille a jusqu'ici fort gêné ses vers et sa prose \ »
En butte à ces critiques dont l'écho lui arrivait de tontes. Voltaire y fit tête avec sang-froid :
1. Lettres de lord Clieslerlield à la mari(uise de Mau, 30 nuvenibre 1750.
« Mon clier ami, écrivait-il au secrétaire de Frédéric, Darget, la permission du roi de France est arrivée. Me voici votre compatriote et sous les lois du philosophe de Sans-Souci. Les lettres de Versailles sont un peu à la glace; on m'ôte mes charges. A la bonne heure, je sais confondre un petit mal dans un grand bien. » Et au comte et à la comtesse d'Argentul : « Mon historiographie est donnée, mes anges. Madame de Pompadour, qui me récrit, me mande en même temps que le roi a la bonté de me conserver une ancienne pension de deux mille francs. Je n'ai que des grâces à rendre. Le bien que je dis de ma patrie sera moins suspect; n'étant plus historiographe, je n'en serai que meilleur historien. Les éloges qur le cliambellan du roi de Prusse donnera au roi d»^ France ne seront que la voix de la vérité '. »
Si ces paroles renfermaient une menace indirecte d'user de la libcrlc (|iii lui ('lait rendue pour parler plus liardiuicul (ju'il n'avait lait
1. Vultairc à Diirget, 21 dclobn' ITT»!); ;iii cuiiilo li'Argcnlul, 27 uilobre ITôO [Correspondance (jénérale).
AVANT F,T PENDANT LA f ; T E H R E DE SEPT ANS. 65
jus(|uc-là du roi de France et même de quelque chose de mieux encore, rien n'était plus propre à faire sentir l'imprudence du déplaisir royal qui l'aflranchissait ainsi de toute contrainte. Il était clair que pour médire de Dieu et du roi il allait à Berlin se trouver plus à l'aise qu'à Paris ou même à Cirey, et que sa voix plus mordante n'en aurait que plus d'éclio. Ses écrits, tenus à moins d'égards, pi-nétrcraient en France malgré de vaines précautions de police, par l'attrait irrésistible du fruit défendu. Le moyen de rigueur employé, quelque juste qu'il pût être, manquait donc entièrement son effet.
Mais à un autre point de vue, très digne aussi de réflexion, on peut se demander si une fois que son parti était pris d'occuper la place (|ui lui était offerte dans l'intimité de Frédéric, il n'y aurait pas eu quelque avantage, loin de rompre toute relation ave(^ lui, à mettre à profit la présence d'un témoin d'une telle importance pour se ménager une entrée dans un intérieur habituellement fermé, pour jeter un regard sur ce qui s'y passait et garder même au besoin un moyen de s'y faire entendre.
Il importe, en effet, de se rappeler dans
quelle situation restait la politique générale de l'Europe à la suite de la paix conclue, deux ans auparavant, à Aix-la-Chapelle, qui avait terminé la longue guerre de la Succession d'Autriche. Comme je l'ai expliqué ailleurs avec quelque détail, cette paix, .linsi improprement appelée, n'était au fond qu'une trêve car elle n'avait contenté aucun des belligérants et laissait à tous le désir et presque la nécessité de reprendre les armes à bref délai. Ni la France n'était satisfaite de n'avoir tiré aucun parti de ses victoires, ni TAngleterre, qui s'était crue un instant maîtresse de nos grandes colonies d'Amérique , ne prenait son parti d'avoir dû renoncer à cet espoir. L'Autriche pleurait toujours la Silésie. A dire le vrai même, la guerre durait toujours, sinon dans l'ancien au moins dans le Nouveau Monde, sous la forme de contestations de frontières, qui amenaient à toute heure, entre colons et soldats anglais et français, de sanglantes écbaulfourées, et c'était de là (la moindre sagacité suffisait à le prévoir) (juc devait partir l'étincelle destinée à ralluuKT le feu. La grande affaire, ce jour-là, serait de savoir dans quel
sens agirait le facteur nouveau que la dernière guerre elle-même avait introduit dans les ressorts de la vieille machine européenne et qui en avait déjà à plus d'une reprise troublé le jeu. De quel côté, le conflit une fois engagé, Frédéric rangerait-il sa puissante armée et son victorieux génie? C'était lui, en effet, qui tenait en main la carte maîtresse dont pourrait dépendre à un moment critique le sort même de la partie.
En apparence, pour les rapports extérieurs et officiels, il était toujours compté parmi les alliés de la France. Mais c'était un lien d'amitié si fragile que, deux fois déjà, en pleine bataille, il l'avait rompu sans prévenir. De plus, on savait (ou si on l'ignorait, on aurait dû le savoir) que, pendant toute la durée de la guerre, il y avait eu entre Londres et Berlin un courant continu de négociations secrètes que tous les hommes d'État anglais avaient soin d'entretenir, et que si aucun résultat effectif n'en était sorti, c'est que le roi Georges, par une antipathie personnelle contre son neveu, avait toujours refusé d'y prendre part. Mais que ce sentiment peu raisonné vînt à se modifier et rien ne devait plus s'opposer au rapprochement de
deux nations et de deux familles qu'unissaient tant de liens de religion et de parenté. C'était donc là le point menaçant à l'horizon que la diplomatie française n'aurait pas dû perdre un instant de vue. Savoir ce que voulait, ce que pensait, ce que méditait Frédéric, c'était là le secret à pénétrer, car c'était ce qui pouvait décider du dénouement du grand drame dont la répétition se préparait de-jà dans l'ombre et qui n'allait pas tarder à paraître en scène. Mais Frédéric parlait peu, et le peu qu'il disait changeait d'un jour à l'autre. Parfois il pressait la France de prendre l'offensive contre l'Angleterre, mais sans jamais lui promettre son concours. 11 lui demandait aussi très souvent de lui venir en aide dans quelque dilTiculté qui le gùiiait, mais en se servant d'elle, il ne s'engageait jamais à la servir.
Avec un associé de cette nature, avec un partenaire qui, ne répondant à aucune invite, paraissait toujours prêt à fausser le jeu, n'étaitce pas une bonne fortune que d'avoir à 'côté de lui, appelé par lui, logeant dans son palais, mangeant à .sa table, causant avec lui plusieurs heures par jour, pouvant l'ccucillir ses moin-
dres paroles, lire ses sentiments sur l'expression de son visage, libre en un mot de l'aborder à toute heure, un observateur et, au besoin, un porte-parole tel que Voltaire? Richelieu ou jMazarin auraient à coup sûr choisi entre mille et n'auraient jamais cru pouvoir payer trop cher un tel agent. Les torts moraux qu'on pouvait lui reprocher ne les auraient certainement pas arrêtés, la moralité n'étant pas la qualité qu'on recherche surtout pour ce genre d'ofïice. Et cet agent, non seulement ne faisait pas acheter ses services ; mais, comme on l'a vu, il offrait, il brûlait de les rendre; une mission même secrète et couverte par une feinte disgrâce l'aurait comblé d'orgueil et de joie. L'incapable ministère de Louis XV préféra s'en tenir aux rapports d'un grossier personnage comme Tyrconnel, et quand celui-là fut mort d'indigestion, on lui donna un successeur plus médiocre encore, le chevalier de La Touche, officier d'un rang secondaire, n'ayant ni naissance ni talent, et avec qui Frédéric refusa constamment d'entrenir aucune communication sérieuse. Puis, quand les circonstances devinrent tout à fait pressantes et que