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l'Angleterre entrant en guerre, il fallut savoir absolument sur quoi compter, on expédia un ambassadeur extraordinaire , un grand seigneur, le duc de Nivernais, qui en prit à son aise et voyagea en grand appareil. 11 arriva à Berlin le lendemain du jour où venait d'être signé à Westminster un traité engageant hi Prusse envers l'Angleterre à une neutralité qui n'était qu'une alliance à peine déguisée. Ce fut la bienvenue que lui réserva Frédéric et la nouvelle que sa première dépêche dut envoyer à Versailles. Je suis porlé à penser que Voltaire aurait su deviner quelque chose de plus et l'aurnit fait savoir plus tôt.
Le temps pendant lequel il eût été possible aux ministres de Louis W de profiter de la faveur de A'^ollairc pour être tenus au courant des vrais sonlimenls de Frédéric, passa assez rapidement. C:ir nu bout de deux ans, on le sait, les beaux jours de i'inlimité royale et j)oélii|iit' ('laiciil finis cl avaient fait place,
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entre les deux amis et les deux philosophes, à une suite de querelles qui, plusieurs fois renouvelées, finirent par aboutir à de violentes extrémités. Mais de cette rupture, en raison même de son éclat, il eût encore été possible à une politique prévoyante de tirer parti. Quelques griefs, en effet, que Frédéric ait eu à reprocher à Voltaire (et il y en eut assurément de très graves), il est certain qu'il passa toute mesure dans le châtiment, et par la brutalité de ses procédés délia absolument son favori disgracié de tout devoir de reconnaissance et de discrétion. Dès lors, ce que Voltaire aurait pu craindre et ce qu'il pouvait même avoir scrupule d'écrire de Berlin, tant qu'il y était traité en ami et en confident, une fois qu'il fut outrageusement chassé, il n'y avait plus aucune raison d'en faire mystère, et si on lui eût facilité un retour honorable en France en l'y recevant, après ses mésaventures, comme le pigeon de la fable, on aurait aisément obtenu de lui un tableau complet de l'intérieur de la cour de Prusse. Tracé par cette plume adroite et fine, qu'aucune autre ne pouvait égaler, c'eût été un document inappréciable à l'heure
critique qui approchait et dont les indices étaient déjà visibles. Loin de là, le parti fut pris, de quelque injustice qu'il eût à se plaindre, de le livrer sans défense à son mauvais sort, en lui retirant même la mesure de protection que tout gouvernement doit à ses sujets maltraités, et à laquelle, en sa qualité nominale de gentilhomme attaché à la maison du roi, il avait un droit particulier de s'attendre. Un jour vint même, comme on va le voir, où il implora cet appui avec instance et où un refus catégorique lui fut opposé. On le laissa ainsi entièrement à la discrétion de Frédéric, qui, plei- * nement informe de cet abandon, comprit qu'il n'était tenu à son égard à aucun ménagement. C'était, du reste, la condition à laquelle ce monarque philosophe aimait que fussent réduits les serviteurs qu'il appelait ses amis. C'était une chose assez remarquable, en effet, que le cercle brillant de savants et de lettrés dont Frédéric avait eu l'art de s'entourer, et (|ui prenaient place, avec Voltaire, dans œs soul)ers intimes dont il s'est plu à décrire le charme, était comj»osé, en très grande partie, d'étrangei's de toute nation, — Fi'.inrais, Italiens,
Anglais, Allemands des divers États germaniques, — qui avaient quitté leur patrie dans des conditions telles qu'il leur était impossible d'y rentrer. Pour se servir d'une expression aujourd'hui courante, c'était une réunion d'aimables et spirituels déclassés, sortis de chez eux, chacun pour une raison ou une autre, faute de s'y trouver à l'aise. C'était le cas, en particulier, du plus intime et du plus familier des chambellans, le marquis d'Argens. Celui-là, issue d'une bonne famille parlementaire de Provence, avait couru les aventures à Rome, à Alger et à Constantinople, et avait fini par venir en Hollande faire imprimer, sous le nom de Lellres juives, des pamphlets satiriques. Ces publications faites sans ménagement lui avaient valu nombre d'ennemis auxquels la teinte irréligieuse de ses écrits ne donnait, s'il tombait sous leur main, que trop de facilités pour le poursuivre. Un autre Français, qui n'était pas moins en faveur, le major Chasot, avait dû quitter son régiment après avoir tué en duel un parent de son commandant, le duc de Boufflers. Il y avait encore le Bavarois Polnitz, qui avait traversé toutes les
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cours d'Allemagne, passant à plusieurs reprises de la religion catholique à la protestante, sans pouvoir se fixer nulle part. Le médecin La Meltrie, avec son livre de ['Homme machine, qui n'était qu'une impudente et souvent cynique profession de matérialisme, s'était mis à dos toutes les Facultés de France; et l'abbé de Prades, par une thèse où l'athéisme était mal déguisé, s'était fuit chasser par la Sorbonne. Par de plus dignes motifs, deux nobles Écossais, mylord Keith et son frère, qu'on appelait mylord Maréchal, émigrés d'Angleterre pour leur fidélité à la famille royale déchue, ne pouvaient plus songer à repasser la Manche. Enfin, le plus célèbre de cette société cosmopolite, Maupertuis, bien qu'il se fût acquis dans tout le monde savant un juste renom au point d'être appelé à faire partie à la fois de TAcadémie française et de celle des sciences, s'était rendu, par ses exigences et son caractère insociable, à peu près insupportable à sesconfi'ères français : en acceptant la |)ri'sidencc de l'Aciulémie de Berlin, il avait pris une sorte d'engagement d'honneur de faire de la Prusse une seconde palnc (pi il ne ([uitterait plus. Frédéric se van-
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tait souvent d'avoir ainsi fait de sa cour l'asile des opprimés de tous les pays et des persécutés de toutes les causes. En réalité, il n'était pas fâché de n'avoir autour de lui que des visiteurs obligés qui ne pouvaient se passer de son hospitalité et de ses bienfaits. Il était plus à l'aise pour ne pas se gêner avec eux, et s'amuser môme souvent à leurs dépens par des plaisanteries presque cruelles. La main tendue de l'ami leur faisait, par moment, sentir la rude étreinte du maître. Voltaire, par les conditions dans lesquelles il avait quitté la France, se trouvait rangé dans cette catégorie de dépendance; il allait en faire durement l'épreuve.
Il faut rendre pourtant cette justice à Frédéric, que ce ne fut pas lui qui manqua le premier à l'amitié qu'il avait promise. Le premier sujet légitime de refroidissement partit de Voltaire, et ce fut par un des traits de son caractère, qu'il serait assurément excessif de qualifier d'avidité ou même d'avarice, mais qui attestait au moins une préoccupation assez âpre et peu délicate de ses intérêts [)écuniaires. Il n'a pas bien expliqué, dans les Mémoires de sa vie, à (iiielle occasion il en
fit preuve : mais tous les témoignages contemporains suppléent à son silence. Un des articles du dernier traité que Frédéric avait imposé à son voisin, l'électeur-roi Auguste, portait que les billets de la banque de Saxe, bien que tombés dans la circulation fort au-dessous de leur titre nominal, seraient remboursés intégralement aux porteurs prussiens. De là une spéculation inévitable qui consistait à acheter à leur cours ces effets dépréciés, sauf à les présenter au remboursement par l'intermédiaire de quelque prête-nom. Ce fructueux agiotage devint si habituel et si scandaleux que Frédéric avait dû l'interdire sous des peines sévères. Voltaire n'en crut pas moins, sinon permis, au moins encore possible d'en tirer parti, et il fit marché avec un Juif, agent d'alï'aires taré, pour se procurer l'acquisition des valeurs courantes qu'on pourrait encore trouver en le chargeant d'en suivre à son profit la liquidation. II lui remit pour cette opération une valeur de près de soixante mille francs en lettres de change, dont plusieurs tirées sur un banquier de Paris. Mais avant que l'affaire fût faite, il sut (jue la mèche était éventée, et,
effrayé des conséquences qu'il pouvait encourir, il révoqua hâtivement ses signatures. Le commissionnaire ne se laissa pas congédier ainsi sans cérémonie : il réclama une indemnité pour les fausses démarches qu'il avait dû faire et le tort que pourrait porter à son crédit un protêt opposé à la lettre de change qui était déjà expédiée à Paris. De là d'assez vives contestations entre Voltaire et lui, qui donnèrent lieu à une transaction compliquée, sur laquelle, au moment de l'exécuter, les deux parties ne purent plus s'entendre. Voltaire eut l'imprudence, au lieu de se prêter à tous les sacrifices nécessaires pour étouffer l'affaire, de porter ses réclamations devant le tribunal de Berlin que présidait le grand chancelier. Un arrêt lui donna bien à moitié raison, mais ne fit que constater par un déplorable éclat et sa participation à une opération véreuse, et la basse qualité des courtiers avec qui il était en relations. La colère qu'éprouva Frédéric à voir ainsi sa faveur et son intimité compromises est facile à comprendre. Des expressions du plus insultant dédain lui échappèrent, et il songea un moment à faire, par le renvoi éclatant de
Voltaire, une justice exemplaire. Il réfléchit pourtant que la transition paraîtrait un peu brusque, et il se borna à déclarer que tant que le procès serait pendant, il ne se laisserait approcher par aucun de ceux qui pourraient y être mêlés. Vollaire, ainsi exclu de ce que les courtisans appelèrent la présence réelle, continua à être logé au palais, à Berlin, mais sans pouvoir se présenter à Potsdam.
Probablement il faisait là pauvre figure et était fort embarrassé de sa personne. C'est ce qui paraît aux termes dont il se servit pour annoncer sa mésaventure à sa protectrice, lamargrave de Bayreuth, qui ne pouvait être longtemps sans l'apprendre. « Frère Voltaire ^ lui dit-il, est ici en pénitence; il a eu un chien de procès avec un Juif, et, selon la loi de l'Ancien Testament, il lui en coûtera encore pour avoir été volé, et, par-dessus le marché, il en résulte une belle tracasserie, laquelle, subdivisée en qlialre ou cinq petites, pourrait
1. C'est ainsi qiio. VoUaiiv se nomme tonjoiirs dans sa corres- Itondanceavec la rnarf,'ra\c, (|iii lui répond en se nommant sœur (luillenieltf, coinnic l'aisanl partie l'un et l'autre d'une soile do niAmc communauté littéraire.
fournir un sujel, de comédie. Voire Altesse Royale s'en amuserait sur son théâtre de Bayreuth *. »
Naturellement la princesse s'empressa de demander à son frère ce qu'elle devait penser de cette étrange nouvelle. « Vous me demandez, répondit le roi, ce que c'est que le procès de Voltaire avec un Juif : c'est l'affaire d'un fripon qui veut tromper un filou. Il n'est pas permis qu'un homme de l'esprit de Voltaire en fasse un aussi indigne abus. L'affaire est entre les mains de la justice, et dans quelques jours nous apprendrons quel est le plus grand fripon des deux parties... J'attends que cette affaire soit finie pour lui laver la tête et pour voir si, à l'âge de cinquante-six ans, on ne pourra le rendre, sinon raisonnable, au moins moins fripon -. »
Et l'aimable margrave d'écrire alors à Voltaire lui-même : « Vous me mandez des choses bien extraordinaires : Apollon est en procès avec un Juif. Fi donc ! monsieur, cela est
1. Voltaire à la margrave de Bayreuth, 30 janvier 1751. (Correspondance générale . )
2. Frédéric à la margrave de Bayreuth, 22 janvier 1751. (Correspondance générale.}
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abominable. J'ai cherché dans toute la mythologie et. n'ai trouvé ombre de plaidoyers de ce goût au Parnasse*. »
On pense bien qu'après Berlin, le lieu oîi l'on s'entretint et l'on s'amusa le plus de l'embarras de Voltaire, ce fut à Paris, et en particulier dans les régions de la cour où on lui tenait toujours rancune de son départ. On en fut informé de première main, même avant le procès, par l'envoyé de France à Berlin ; c'était toujours Tyrconnel (qui n'avait pas encore été enlevé par la congestion, suite de son intempérance) : dès le 22 décembre 1750, il écrivait :.
a Le grand crédit de M. de Voltaire me paraît furieusement péricliter. Le roi de Prusse a découvert que ce célèbre poète ne s'amusait pas toujours à faire des vers. Dans un de ses moments de loisir, il avait chargé un Juif d'aller à Dresde lui acheter des billets de la .S'/euer à seize pour cent de perte, dans le dessein de les faire payer par celte banque en entier, conformément au traité de Dresde. Vous jugez aisément
1. La iiiar;,'ra\e de liu.\ ivulli à Noilaiiv, 18 février 1751. (Correspondance générale.)
l'impression qu'une pareille manœuvre a fait ressentir à Sa Majesté, Le roi de Prusse a fait hier cette confidence au major Chasot, qui a dîné avec lui en tête à tête, et lui a même dit d'envoyer chercher le Juif et de lui ordonner de se plaindre de la commission dont M. de Voltaire a voulu le charger. M. de Chasot qui m'est venu conter hier soir toute l'histoire, m'a dit que le roi de Prusse était furieux contre Voltaire et voulait faire éclater cette affaire ainsi que plusieurs vilains tours d'argent qu'il a faits depuis qu'il est ici et dont le roi de Prusse est informé. Je me suis toujours bien douté que si l'ostentation l'a fait prendre, ses licences le feraient chasser. C'est un hom.me qui pour gagner un écu commettra toujours le roi de Prusse, quand il en trouvera l'occasion. Il est malheureux, avec autant d'esprit, d'avoir aussi peu de jugement et de conduite \ »
Louis XV, fort diverti de l'aventure, fut le premier à en faire part, en y ajoutant môme quelque exagération :
1. ïyrconnel à Puisieiilx, 23 décembre 1750. (Ministère des allai rcs étrangères.) (Inédit.)
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« Le roi, écrit le marquis d'Argenson, a dit à son lever que Voltaire était chassé de Prusse pour avoir agioté sur la Steuer, sur des billets que Sa Majesté prussienne faisait payer à de pauvres officiers. Voltaire en avait acheté pour des sommes considérables et s'en était fait payer. Ce grand homme, ajoute le marquis, a toujours été à cheval sur le Parnasse et sur la rue Quincampoix. »
Le jugement une fois rendu, Voltaire, en définitive, en fut quitte pour une admonestation sévère à laquelle il répondit par les plus humbles excuses : « J'ai été bien aise de vous recevoir chez moi, lui écrivit Frédéric, j'ai estimé votre esprit, vos talents, vos connaissances, et j'ai dû croire qu'un homme de votre âge, lassé de s'escrimer contre des auteurs et de s'exposer à l'orage, venait ici pour se réfugier comme en un port tranquille... Mais vous avez la plus vilaine affaire du monde avec ce Juif. L'affaire des billets saxons est si bien connue en Saxe qu'on m'en a porté de graves plaintes. Pour moi, j'ai conservé la paix dans ma maison jusqu'à votre arrivée, et je vous
avertis que si vous avez la pnssion d'intrigue et de cabales, vous vous êtes mal adressé... Vous pouvez tout autant rester à Berlin. » — Sire, répondit Voltaire, toutes choses mûrement considérées, j'ai fait une lourde faute d'avoir un procès contre un Juif, et j'en demande pardon à Votre Majesté, à votre philosophie et à votre bonté. J'étais piqué, j'avais la rage de prouver que j'étais trompé. Je l'ai prouvé et après avoir gagné ce malheureux procès, j'ai donné à ce Juif plus que je ne lui avais offert d'abord, Tout cela n'empêche pas que je vous aie consacré ma vie : faites de moi ce que vous voudrez. J'ai écrit à Son Altesse Royale la margrave de Bayreuthque frère Voltaire était en pénitence: ayez pitié de frère Voltaire. y> Et dans une autre lettre, il ajoutait : « Comptez que je suis au désespoir; je n'ai jamais senti une douleur si profonde et si amère. J'ai déplu au seul homme à qui je voulais plaire. Si la reine de Saba avait été dans la disgrâce de Salomon, elle n'aurait pas plus souffert que moi ^ » Le pardon fut accordé, mais dans des termes
1. Vollaircà FrOdéi'ic, fC'\r\cr\lb2.(Coi'responda'nce générale.)
qui n'étaient pas beaucoup plus gracieux que la réprimande : « Si vous' voulez venir ici, vous en êtes le maître. Je n'y entends parler d'aucuns procès, pas même du vôtre. Puisque vous l'avez gagné, je vous en félicite, et suis bien aise que cette affaire soit finie. J'espère que vous n'aurez plus de querelle avec le Vieux ni avec le Nouveau Testament : ces sortes de compromis sont flétrissants et avec les talents du plus bel esprit de France, vous ne couvririez pas les taches que cette conduite imprimerait à votre réputation. J'écris cette lettre avec le gros bon sens d'un Allemand qui dit ce qu'il pense, sans employer les termes équivoques et de flasques éclaircissements qui dénaturent la vérité, c'est à vous d'en profiter •. »
Tout se trouva ainsi momentanément rétabli sur l'ancien pied ; mais la confiance était partie, et avec l'inquiétude renaissait chez Voltaire le désir de se rapprocher de ses anciens protecteurs de la cour de France. « Je n'ai voulu que le repos, écrivait-il à son confrère de l'Académie française, Moncrif, et si
1. Frédéric à Voltaire, 28 février 1752. (Correspondance générale.)
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j'avais espéré le goûter en France, je ne l'aurais pas cherché ailleurs. Je vous demande en grâce d'exposer mes sentiments à M. le comte d'Argenson. Je lui suis attaché dès ma plus tendre jeunesse, et il est l'homme du royaume dont j'ambitionne le plus les suffrages et les bontés. J'avoue encore que je ne me consolerais pas si madame de Pompadour, à qui je dois une éternelle reconnaissance, pouvait me soupçonner de la moindre ombre d'ingratitude. Je vous conjure, mon cher confrère, de faire valoir auprès de l'un et de l'autre mes raisons, mes regrets, mon attachement. » Et au maréchal de Richelieu, lui rendant compte de l'état de ses travaux sur le Siècle de Louis XIV (ce qui était sa grande occupation dans sa retraite), et de l'esprit dans lequel ce tableau du grand règne serait présenté : « Je puis me tromper, disait-il, mais je me flatte que si le roi avait le temps de lire cet ouvrage, il n'en serait pas mécontent. Je crois surtout que madame de Pompadour pourrait ne pas désapprouver la manière dont je parle de mesdames de La Vallière, de Monlespan et de Maintenon, dont tant d'historiens ont parlé avec une grossièreté
révoltante et avec des préjugés outrageants'.» Cet appel à la solidarité des maîtresses royales à travers l'histoire était assurément très touchant. Je ne sais s'il fut entendu.
Il avait raison, d'ailleurs, de se mettre en garde, car l'armistice ne dura pas longtemps : il était aisé de le prévoir. Une fois la faveur ébranlée, l'envie qu'elle avait excitée ne pouvait manquer do se donner librement cours. On sait que c'est un sentiment qui, nourri par la vanité, ne fait jamais défaut dans les cours, et qui n'est pas étranger non plus aux cercles littéraires: mais quand ces deux qualités se trouvent jointes dans une réunion d'hommes (cas assez rare qui était réalisé à Potsdam),les deux sentiments, multipliés l'un par l'autre, se trouvent portés à la plus haute puissance, et il y a comme deux foyers d'intrigue qui s'alimentent mutuellement. Il y eut tout de suite, autour de Frédéric et de Voltaire, nombre de commissionnaires officieux appliqués à rapporter tout ce (pii était de nature h les irriter et à les mettre en défiance l'un contre l'autre,
1. VolUiire à Moncrir, 17 Juin ; — ;m iiinivi'linl de liicliclicn. 31 iiiiû 11751. {Cmrexpondancc fjéncrale.)
et comme ils avaient tous deux la parole mordante, le trait vif et partant sans réflexion, il y avait toujours des faits ou des dires dont Tamour-propre pouvait souffrir et la malveillance tirer parti. Ainsi, un jour, c'était Voltaire qui, recevant un volumineux envoi de poésie que Frédéric soumettait à sa revision, s'était écrié avec humeur : « Ne se lassera-t-il donc jamais de m'envoyer son linge sale à blanchir!» A quoi il aurait ajouté, après une lecture qui avait paru lui procurer peu de plaisir : « Ce prince est un mélange de César et de l'abbé Cotin. » Une autre fois, c'était Frédéric qui, aux observations qu'on lui faisait sur l'excès de faveur dont Voltaire paraissait jouir: « J'aurai besoin, avait-il répondu, de lui encore un an tout au plus : on presse l'orange, puis on en jette l'écorce. » Et il n'en fallait pas davantage pour jeter dans l'âme de Voltaire un trouble mortel. « Le croiriez- vous? Dois-je le croire? écrivait-il à madame Denis. Quoi ! après seize ans de bontés, d'offres et de promesses, après la lettre qu'il a voulu que vous gardassiez comme gage de sa parole ! un roi qui a gagné des batailles, un roi du Nord qui a fiiit des vers
dans notre langue, un roi, enfin, que je n'avais pas cherché et qui me disait qu'il m'aimait ! Pourquoi m aurait-il fait tant d'avances? Je m'y perds, je n'}- comprends rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas croire La Mettrie. » Et il aurait voulu interroger de nouveau le malicieux médecin ; mais le malheur voulut qu'après avoir lancé ce trait qui restait dans la plaie, La Mettrie mourait subitement à table, dans une orgie chez T3Tconnel, à peu près du même mal peu intéressant qui devait emporter son hôte peu de jours après. Et alors. Voltaire, ne pouvant encore cette fois commander à sa langue, fit cette réflexion: «Voilà la place de l'athée de Sa Majesté vacante. Heureusement que l'abbé de Prades est là pour la remplir. » Et il n'en écrivait pas moins, quelques jours après : « Je rêve toujours à l'écorce d'orange, je tâche de n'en rien croire, mais j'ai peur d'ôtre comme les c..., qui s'efforcent de croire que leurs femmes sont fidèles. Les pauvres gens sentent au fond de l'àme quelque chose qui les avertit de leur désastre'. «
1. Voltaire à madame Denis, 29 octobre nb\. (Correspondance générale.)
Aussi, à tout événement, prenait-il quelques précautions. « Je résolus, dit-il dans ses Mémoires, de mettre en sûreté les pelures de l'orange. J'avais environ trois cent mille livres à placer, je me gardai bien de mettre ces fonds dans les États de mon Alcine ; je les plaçai avantageusement sur les terres que M. le duo de Wurtemberg possède en France. » Mais il ajoute que Frédéric, se faisant montrer toutes les lettres que l'on confiait à la poste, fut averti de cette preuve de sa méfiance et ne lui en sut naturellement aucun gré.
Sa situation ne pouvait être mieux décrite, bien que vue de loin, que par son ami d'Argental, qui ne cessait de l'engager à revenir. (( Le roi, lui disait-il, pour qui vous avez tout abandonné, ne pouvait pas vous dédommager de tant de sacrifices. Personne ne rend plus de justice que moi à ses grandes et excellentes qualités ; mais on ne dépouille pas la peau du lion : il faut payer le tribut à l'humanité et encore plus à la royauté. L'amour rapproche tout; l'amitié veut un peu d'égalité, il ne faut vivre qu'avec ceux à qui l'on peut dire tout ce qu'on pense et qu'on ose contredire quelquefois.
flO VOLTAIRE
Vous êtes entourés d'ennemis, âcinicLix, de tracassiers. On se dispute , on s'arrache une faveur que personne ne possède véritablement. Le roi est une coquette qui, pour conserver plusieurs amants, n'en rend aucun heureux... Vous dépendez d'un caprice d'un seul homme, et cet homme est un roi. » Pour le consoler cependant, il l'assurait qu'on commençait à le regretter : « On sent la perte qu'on a faite, on désire votre retour; mais il faut saisir ce moment et ne pas le perdre en différant d'en profiter. Vous êtes trop supérieur pour vouloir , par mauvaise honte , persister dans un mauvais parti. Vous savez si bien corriger vos ouvrages , il est beaucoup plus essentiel de corriger votre conduite. Vous avez fait une lourde faute, vous ne sauriez trop tôt la ré- })arer'. »
A ces sages avertissements. Voltaire ne répondait qu'en envoyant les dernières corrections apportées à sa ])ière de Home sauvée, et ses instructions pour en diriger la représentation.
1. It'Aiiîcnlal à Vollriin', 6 noûl 1752. {Corrcxpondaiice générale.)
Le; moment était venu pointant de se mettre à l'abri, car, après avoir grondé et grossi pendant plus d'une année, l'orage finit par éclater, et ce fut cette fois encore de l'imprudence de Voltaire que partit la provocation. Parmi ses associés littéraires, dont la plupart, en le comblant de compliments en face, lui tendaient des pièges par derrière, il en était un qui n'usait pas de pareils détours et avec qui la vie était particulièrement difficile. On l'aurait nommé d'avance : c'était Maupertuis ; entre eux , la concurrence était inévitable. Ils étaient illustres tous deux, tous deux auteurs et ayant les mêmes prétentions; car si Voltaire mettait beaucoup de prix à montrer dans ses écrits qu'il était au courant de tous les progrès des sciences, Maupertuis se piquait de bien écrire et mêlait à ses recherches techniques des conjectures et des hypothèses où l'imagination avait plus de part que l'exactitude scientiOque. Tous deux se disputaient la faveur de leur hôte royal. Pour que, dans de telles conditions, ils vécussent en bonne intelligence, il aurait fallu qu'ils fussent, à un degré égal et très rare, doués d'un bon
caractère. Op c'était précisément le contraire, Maupertuis, plein de lui-même, n'aimait pas qu'on lui tînt tête et, prenant au sérieux son titre de président, ne souffrait dans son Académie aucune contradiction. Voltaire, railleur impitoyable, ne cédait le pas volontiers à personne. La rivalité se déclara dès le premier jour et s'aigrit par un échange de mauvais procédés jusqu'à ce qu'un incident, où Voltaire intervint sans y être naturellement mêlé, la changeât en lutte ouverte.
L'occasion fut une discussion engagée entre Maupertuis et le mathématicien allemand Kœnig, dont les travaux étaient assez estimés pour qu'il eût été admis au nombre des membres de l'Acndémie de Berlin, bien que sa situation de bibliothécaire de la princesse d'Orange, à la Haye, l'en tînt habituellement éloigné. L'objet du débat fut un principe de physique que Maupertuis prétendait avoir découvert, et que Voltaire appelle dédaigneusement je ne sais quelle fadaise mathématique. Kœnig contesta la justesse de l'idée en s'appuyant sur une lettre de l'illustre Leibnitz (\u\ l'avait, disait-il, discutée et réfutée. Mau-
pertuis se voyait ainsi enlever même le mérite de l'invention ; aussi trouva-t-il dans cette allégation un atteinte injurieuse à sa bonne foi, dont il crut devoir demander justice à l'Académie.
L'authenticité de la lettre de Leibnitz fut mise en doute, et l'Académie nomma une commission pour s'en enquérir. Kœnig , qui l'avait citée de confiance, sur un ouvrage de seconde main, ne put en produire l'original, et à la suite d'un examen qui eut toutes les formes d'une procédure judiciaire, un véritable arrêt, rendu sur le rapport du célèbre Euler, déclara que la pièce avait un caractère évident de fausseté, incriminant ainsi la loyauté et l'honneur de Kœnig. Celui-ci, justement offensé, donna sa démission de l'Académie.
Il y avait certainement quelque chose de violent et d'abusif dans celte prétention de l'Académie de s'ériger en tribunal pour traiter de faussaire un collègue inollensif et justement estimé. Voltaire, qui connaissait Kœnig, l'ayant vu en Hollande et ensuite à Cirey, où il était venu guider madame du Châtelet (hms ses travaux scientifiques, en éprouva un mécon-
tenlement assez naturel. S'il l'eût exprimé avec franchise et modération, ni Maupertuis ni ses amis n'auraient pu lui en faire un reproche. Mais il préféra, pour faire connaître son sentiment, employer un procédé qui lui était familier, celui d'une publicité anonyme, dont tout le monde connaissait bientôt l'origine, mais qui lui conservait, si quelque embarras en résultait, la faculté d'un désaveu. Ainsi on vit bientôt circuler à Berlin , un court écrit intitulé : « Réponse d'un académicien de Berlin à un académicien de Paris », où Maupertuis était accusé, non sans quelque raison, d'avoir abusé • de sa place pour persécuter un homme qui n'avait d'autre tort que de n'être pas de son avis.
Jusque-là, il n'y avait encore trop rien à dire, et la plaisanterie de se donner à soimême la qualité d'académicien de Berlin et à Maupertuis celle d'académicien de Paris était assez amusante. Mais une dernière phrase était grosse d'orages. « Plusieurs membres de l'Académie de Berlin, y était-il dit, ont [>rotesté contre cette condtiite criante et quitteraient rAcadémi(; que Maupertuis tyrannise et dés-
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honore, s'ils ne craignaient de déplaire au roi, qui en est le protecteur. »
Quelle impression ne devait pas ressentir Frédéric de Fassertion qui allait apprendre à l'Europe que l'Académie où il était lier d'avoir ouvert un asile à la liberté de penser partout ailleurs opprimée, était, au contraire soumise par son fait à une tyrannie déshonorante? et comment Voltaire n'avait-il pas songé à la blessure que ce trait allait faire ? 11 ne tarda pas à l'apprendre. Un mois n'était pas écoulé que paraissait une réponse au prétendu académicien de Berlin par un véritable, oi^i Kœnig était accusé de s'être associé à de méprisabks écrivains: a Un de ces misérables, y était-il dit, a fait imprimer un libelle infâme, dans lequel il traite Maupertnis comme un homme sans jugement peut parler d'un inconnu, ou comme les imposteurs les plus effrontés ont coutume de calomnier la vertu. »
Le reste était sur le même ton. Maupertnis était porté aux nues à l'égal d'Homère, et son calonmiateur était un faiseur de libelles sans génie : le tout terminé par cette péroraison. « Voilà comme les ennemis de Maupertuis se sont
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trompés; ils ont pris l'envie pour l'émulation, les calomnies pour des vérités, le désir de perdre un homme pour sa ruine réelle, et leur folie pour la méchanceté la mieux ourdie ; qu'ils apprennent qu'ils se sont abusés dans leur dessein, et que s'il y a des hommes assez lâches pour calomnier de grands hommes, il s'en trouve encore dans ce temps pour les défendre. »
Pendant plusieurs jours, on se passa l'écrit de main en main, en murmurant tout bas le nom de l'auteur. Mais une seconde édition ne larda pas à paraître avec les insignes royaux,la couronne et l'aigle en tête du titre. Voltaire eut un instant de stupeur; son émotion fut d'autant plus grande que l'artifice du pseudonyme qu'il avait employé se retournait contre lui. Il ne pouvait se plaindre sans se découvrir; il était véritablement pris à son propre piège.
« Voici, écrivait-il à madame Denis, qui n'a pas d'exemple et qui ne sera pas imité. Voici qui est unique. Le roi de Prusse, sans avoir lu un mot de la réponse de Kœnig, sans écouter, sans consulter personne, vient d'écrire et de
faira imprimer une brochure contre Kœnig, contre ses amis, contre moi, contre tous ceux qui ont voulu justifier l'innocence de ce professeur si cruellement condamné. Il traite tous ses partisans d'envieux, de sots, de malhonnêtes gens. Voilà cette brochure singulière et c'est un roi qui l'a faite I On la réimprime avec l'aigle, la couronne, et le sceptre au-devant du titre ! L'aigle, la couronne et le sceptre sont bien étonnés de se trouver là. Tout le monde hausse les épaules, baisse les yeux et n'ose parler. Si la vérité est écartée du trône, c'est surtout lorsqu'un roi se fait auteur. Les coquettes, les rois, les poètes, sont accoutumés à être flattés. Frédéric réunit ces trois couronnes-là. Il n'y a pas moyen de percer ce triple mur d'amour-propre. Maupertuis n'a pas pu parvenir à être Platon, mais il veut que son maître soit Denys de Syracuse. Il fait pour lui de la prose comme il a fait des vers pour d'Arnaud, pour le plaisir d'en faire, mais il y entre un plaisir bien moins philosophique, celui de me mortifier... c'est être bien auteur!... Je me trouve malheureusement auteur aussi... Je n'ai point de sceptre, mais j'ai une plume,