VOLT AI KE
et j'avais, je ne sais comment, taillé cette plume de façon qu'elle tournait un peu Platon en ridicule... La raillerie est innocente, mais je ne savais pas que je tirais sur les plaisirs du roi. J'ai d'ailleurs tout sujet de penser que mon marché avec le duc de Wurtemberg a déplu, on l'a su et on m'a fait sentir qu'on le savait. 11 me semble pourtant que Titus et Marc-Aurèle n'auraient pas été fâchés contre Pline, s'il avait j)lacé une partie de son bien sur la tète de Plinia à Montbéliard. Je suis très affligé et bien malade, et i)our comble je soupe avec le roi. C'est le festin de Damoclcs. J'ai besoind'être aussi philosophe que le vrai Platon était chez le vrai Denys '. »
On peut juger, en elfet, que ces repas communs entre gens qui s'étaient dit de si dures vérités et savaient à quoi s'en tenir lun sur l'autre, devaient avoir perdu singulièrement de leur cliarme. La situation de Voltaire était assurément des plus pénibles, et un voyageur intelligent qui lui avait rendu visite à Potsdam,
1. Niillairt; à luadumi' Denis, 12 (ntubi-c \To'i.{Ciu-rrs])OU(l(inrc ijcin-rale.)
AVANT ET PENDANT 1, A G U E U li E DE SEI'T ANS. 99
écrivant à la spirituelle marquise du Deffand, en faisait une peinture vraiment lamentable, qui ne devait avoir rien d'exagéré. « Je l'ai vu de près, disait-il, et je puis vous assurer que son sort n'est pas digne d'envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût, mais par nécessité; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par goût. Il sent bien qu'il n'est là qu'à peu près comme les chanteurs de l'Opéra à Paris dans les temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l'ennui qui le mine*. »
Le moindre bon sens conseillait pourtant à Voltaire de prendre patience, de respecter une convention qui sauvait les apparences , et d'éviter tout éclat nouveau, au moins (comme il le disait à madame Denis) jusqu'à ce que son contrat avec le duc de Wurtemberg étant conclu et ses fonds mis en sûreté, il pût sortir indemne du piège où il s'était laissé prendre. Mais la rage qu'il avait au cœur ne lui per-
1. Le baron Scheffor, envoyé de Suède à Paris, à la marquise du Deffand, 15 décembre 1752.
mettait d'écouter aucun conseil de prudence. Maupertuis, de son côté, encouragé par la faveur royale, choisit ce moment pour publier une seconde édition d'un de ses ouvrages où, à des idées ingénieuses et des recherches savantes étaient mêlées, suivant sa coutume, des hypothèses hasardées dont l'énoncé était étrange et souvent ridicule. C'en fut assez pour que Voltaire se jetât sur ce malencontreux écrit avec une véritable fureur et se mît à le déchirer dans une virulente satire qui est restée fameuse sous le nom de Diatribe du docteur Akakia, médecin du pape. C'était un docleur orthodoxe qui était censé dénoncer à l'inquisition de Rome un novateur téméraire.
Cette facétie assez grossière figure encore dans les DKuvrcs complètes de Voltaire, et, aux yeux du lecteur d'aujourd'hui, qui ne comprend l'icn à tant de colère, elle lui fait assez peu d'honneur. La colère l'a souvent mieux inspiré. Seulement, le pamphlet une fois rédigé, il fallait trouver le moyen de le publier, et la liberté de la presse n'existant pas à Berlin |ilus qu'ailleurs, il y avait ])eu d'espérance d'obtenir d'un censeur la permission de mettre
au jour une satire contre un protégé du roi. « On se souvint, nous dit Gondorcct, qu'il y avait une permission générale, anciennement obtenue, qui fut mise à profit pour dévouer Maupertuis à un ridicule éternel. » Mais ce que Condorcet ne dit pas, c'est que cette permission avait eu pour but de faciliter à Voltaire l'envoi à Paris d'articles d'un dictionnaire philosophique, composés sur la demande de ses amis, les éditeurs de V Encyclopédie, et que ces feuillets étaient habituellement communiqués à Frédéric, toujours impatient de les connaître. Il y avait en particulier les articles : Ame, Abraham, Athéisine et Baptême, rédigés dans le sens qu'on peut supposer, dont il avait fait ses délices.
Ce fut à la faveur de ce brevet détourné de son usage naturel, sans nom d'auteur assurément, mais avec un privilège royal, que la Diatribe du docteur AhaJda fut mise en circulation. On aurait voulu pousser le roi au dernier degré de la fureur qu'on n'aurait pu rien trouver de mieux que cet incroyable abus de son nom. Aussi l'éclat suivit-il immédiatement. On ne respecta pas un instant le voile
transparent de Tanonyme. Aussi bien, après un faible essai de dénégation, l'éditeur effrayé prononça le nom du véritable criminel, qui reçut sur-le-champ ce terrible billet :
« Votre effronterie m'étonne, après ce que vous venez de faire et qui est clair comme le jour. Vous persistez, au lieu de vous avouer coupable ; ne vous imaginez pas que vous me ferez croire que le noir est blanc ; quand on ne voit pas, c'est qu'on ne peut pas tout voir ; mais si vous poussez l'affaire à bout, je ferai tout imprimer, et l'on verra que si vos ouvrages méritent qu'on vous élève des statues, votre conduite mériterait des chaînes. L'éditeur a été interrogé, il a tout déclaré. »
Au bas de cet écrit, tout de la main roj'ale, se trouvent ces trois lignes de la plume tremblante de Voltaire lui-môme :
« Ah ! Sire, dans l'état où je suis ! je vous jure encore sur mii vie, à laquelle je renonce sans peine, que c'est une calomnie affreuse. Je
VOUS conjure de faire confronter tout mes gens. Quoi! vous me condamneriez sans m'entendre! Je demande justice ou la mort. »
L'enquête était suffisante, et Voltaire n'espérait sans doute pas qu'on la recommençât. L'édition entière de la diatribe dut être saisie; un agent royal lui demanda la remise de tous les exemplaires qui étaient en sa possession, et lui présenta à signer l'engagement suivant, dont l'original existe encore aux archives de Berlin, et dont l'écriture, aussi bien que l'orthographe, sont parfaitement reconnaissables :
« Je promets à Sa Majesté que tant qu'elle me fera grâce de me loger au château, je n'écrirai contre personne, soit contre le gouvernement de France, contre les ministres, soit contre d'autres souverains, ou contre dos gens de lettre illustre, envers lesquels on me trouvera rendre les égards qui leur sont dus. Je n'abuserai point des lettres de Sa Majesté, et je me gouvernerai d'une manière convenable à un home de lettre qui a l'honneur d'être. cham-
lui VOLTAIRF.
bellan de Sa Majesté et qui vit avec des honêtes gens^ »
Voltaire signa l'engagement sans même le transcrire, en ajoutant seulement de sa main qu'il était prêt à oublier la querelle dans laquelle il avait cru pouvoir s'engager sans otlenser le roi, et qu'il le suppliait d'épargner un vieillard accablé de maladies et de douleurs.
Il expliquait peu de jours après sa résignation à sa nièce en lui envoyant le texte du contrat passé avec le duc de Wurtemberg définitivement conclu, auquel il joignait son testament. « Ce n'est pas, disait-il, que je croie à votre ancienne prédiction que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin; je ne suis pas d'humeur à mourir d'une si solte mort... comme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends pas du tout faire la guerre... » Puis l'inquiétude même et l'humilialion ne pouvant l'empêcher de se livrer au tour plaisant de son esprit : « Je vais faire, ajoutait-il, pour
1. Voltaire à l'rcdéiic, 2t) novembre \lb2. (Correspondance générale.)
mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois : Mon ami signifie mon esclave ; mon cher ami veut dire vous n'êtes plus qu'indifférent. Entendez par je vous rendrai heureux^ je vous souffrirai tout tant que f aurai besoin de vous. Soiipez avec moi ce soir veut dire je me moquerai de vous ce soir. Le dictionnaire peut être long, c'est un article à mettre dans YEncyclopédic... et je l'ai appelé le Salomon du Nord I Ahl ma foi, nous ne sommes philosophes ni l'un ni l'autre *. »
De son côté, ie roi écrivait à Maupertuis qui (Hait au fond de son lit (retenu par une maladie peut-être plus sérieuse que celle de Voltaire) : a Ne vous embarrassez de rien, mon cher Maupertuis, l'affaire des libelles est finie. J'ai parlé si vrai à l'hume, je lui ai lavé si bien la tête que je ne crois pas qu'il y retourne... Je l'ai intimidé du côté de la bourse, ce qui a fait tout l'effet que j'attendais. Je lui ai déclaré enfin nettement que ma maison devait être un sanctuaire et non une retraite de brigands ou de célérats qui distillent des
1. Voltaire à niadaino Denis, 18 décembre 1752. (Correspondance générale-)
poissons. A présent ne pensez qu'à vos poumons, ne sortez pas de votre chambre par le froid présent ^ »
Eh bien, non, l'affaire n'était pas finie. Je ne sais qui a dit qu'un hvre imprimé est comme un enfant qui doit venir au monde : personne ne peut empêcher sa mère de lui donner le jour. Voltaire ne s'était pas vraiment exécuté, il gardait plusieurs exemplaires de son œuvre proscrite et, après quelques jours écoulés, il commença à les adresser par la poste à un certain nombre do correspondants. Il arriva (ce qui ne pouvait manquer) qu'il en tomba un entre les mains du roi. Pour le coup, il n'y eut plus ni académicien, ni philosophe, ni poète, il n'y eut plus qu'un roi offensé dans l'exercice de la prérogative que toute l'Europe d'alors reconnaissait au pouvoir souverain. Ordre fut donné de réunir tous les exemplaires qu'on avait, ou qu'on pouvait se procurer, du liltelle séditieux et de les faire brûler un jour de dimanche par la main du bourreau, au-dessous de la potence et dans toutes les places
1. Frédc^rif! à Maiipcrtuis, 10 décembre 1752. (Currespondance (jrnrrule di; Vultaire.)
publiques. Deux jours après, la Gazette privilégiée de Berlin mentionnait la destruction de ce pamphlet horrible, ajoutant : « On dit que M. de Voltaire en est l'auteur. »
Ce procédé assurément peu philosophique de terminer une discussion littéraire causa à Maupertuis une véritable exaltation. « Cette exécution, écrivait-il, est beaucoup plus infamante qu'elle ne l'est en France : elle a été faite par ordre du roi, au grand applaudissement de tous les honnêtes gens, et même de la place on vit arriver de toutes paris des gens en fiacre pour se chauffer au feu. Le roi m'écrivait le soir une lettre charmante et m'envoyait pour poudre rafraîchissante les cendres de cette diatribe. »
A la vérité, Frédéric, une fois son autorité vengée, ne prenait pas au fond feu aussi vivement que le pensait son protégé. « Voltaire, écrivait-il plus tard, est bien le plus méchant fou que j'aie vu de ma vie. J'ai pris le parti de Maui)ertuis, parce que c'est un fort honnête homme et que l'autre avait pris à tâche de le perdre; mais un peu trop d'amour-propre l'a rendu trop sensible aux manœuvres d'un singe
qu'il devrait mépriser après qu'on l'avait fouetté ^ »
Quant à Voltaire, l'arrêt était porté et la mesure était comble. Nul doute qu'il fallait quitter au plutôt ce lieu où il venait d'être publiquement diffamé. Mais l'embarras, comme il l'avait très bien fait sentir à madame Denis, c'était de trouver la porte pour sortir. Il s'était fait chambellan, c'est-à-dire, d'après le langage du temps, domestique du roi de Prusse. Le laisserait-on quitter son service sans en demander congé, et, s'il le demandait, était-il sûr de l'obtenir? Puis, une fois, hors de Prusse, où se rendre, incertain comme il l'était de l'accueil qui l'attendrait dans sa patrie? Ce point, en particulier, commençait à le préoccuper. Il n'avait pas manqué de remarquer, dans l'engagement qu'on lui avait fait signer, cette promesse (si peu motivée par les derniers incidents) de n'attaquer à l'avenir ni le roi de France ni ses ministres. A quoi répondait cette précaution ? Quel fait de ce genre lui était donc imputé dans le passé dont
1. rrédéric ù Daiyet, avnl 1752. {Correspondance (jénérule de Frédéric.)
on lui fît un devoir de s'abstenir dans l'avenir? Était-il accusé ou soupçonné d'avoir mis au jour des publications injurieuses pour Louis XV et ses ministres? Et Frédéric, en exigeant de lui cette espèce de désaveu, avait-il l'intention de le faire implicitement convenir d'un tort dont on se servirait ensuite pour achever de le perdre dans l'esprit du gouvernement? Cette inquiétude, assez bien motivée, lui avait tout de suite suggéré la pensée de se rapprocher de l'envoyé de France pour prévenir les bruits malveillants qui pouvaient courir sur lui; il eût voulu trouver là, au besoin, un appui contre la toute-puissance à laquelle il se sentait livré à discrétion. La démarche devait lui coûter un peu, car cet envoyé était maintenant le successeur de Tyrconnel, le chevalier de La Touche, dont j'ai déjà mentionné le nom et dont, comme je l'ai dit aussi, Frédéric faisait peu de cas. Il plaisantait volontiers sur la gaucherie de son attitude, son défaut d'usage du monde et la stéri* lité de sa conversation. Voltaire avait eu le tort de prendre quelquefois part à ces railleries, qu'il était assez peu convenable de faire