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devant un Français et comme tout se sait dans une cour, La Touche n'avait pas manqué d'être informé de son altitude. La circonstance pressant cependant, Voltaire n'imagina rien de mieux, afin d'entrer en relation avec lui, que de s'adresser à lui pour lui demander un certificat de vie dont la présentation pouvait être nécessaire à quelques actes qu'il devait faire passer en France : il donnait môme à cette lettre de service le ton gracieux qui ne manquait jamais au moindre trait sortant de sa plume.
(( La proposition, disail-il, est peut-être étrange, car on peut bien contester que le malade V... soit vivant, mais il espère des bontés de M. fenvoyé qu'il ne voudra pas le juger à la rigueur. »
Il demandait en même temps la [)ermission de venir lui témoigner sa reconnaissance, et il ajoutait en i)0st-scriptum :
V Je prie monsieur le Secrétaire de m'inliliilcr gentilhomme ordinaire de la chami)r('
du roi, car mon premier devoir est d'appartenir toujours au roi mon maître ^ »
La Touche était un agent d'une portée d'esprit médiocre, mais d'une grande droiture et (comme on dit en diplomatie) d'une exacte correction dans ses procédés. Il jugea qu'un gentilhomme ordinaire du roi qui se disait malade et lui annonçait sa visite devait être devancé, et il se rendit chez lui un jour qui se trouva être justement la veille de l'exécution publique. Voltaire lui lit contidence de ses peines et lui remit une note relatant tous les incidents de l'affaire. Mais le lendemain le grand coup d'autorité était porté et La Touche recevait cet appel désespéré : « Ce n'est pas sans raison, monsieur, qu'on m'avait dit que vous êtes le plus généreux des hommes; je l'éprouve bien dans le malheur horrible que j'éprouve pour une bagatelle. Ce malheur est beaucoup augmenté depuis la visite dont vous m'avez honoré. Oserai-je vous supplier de vouloir bien envoyer, demain avant dîner, votre
1. Voltaire à La Touche, raplcrs de Lu Touclio, publics par M. Foissct, en 1856.
secrétaire d'ambassade chez un homme que ni sa maladie ni sa situation ne laissent en état de venir vous assurer de son respect et de sa tendre reconnaissance? »
A la place du secrétaire, l'envoyé accourut lui-même. Il trouva Voltaire occupé à rédiger une lettre au roi sur un ton suppliant, mais tournée avec assez d'art pour ne pas être exempte de dignité, et le priant de lui accorder la liberté de le quitter. Il donnait pour motif de son départ les larmes et les sollicitations de sa famille : « Je me vois obligé, disait-il, de mettre à vos pieds mon sort, les bienfaits et les distinctions dont vous m'avez honoré. Ma résignation est égale à ma douleur. Je ne me souviendrai que de ces bienfaits, Votre Majesté doit en être bien convaincue. Attaché à elle depuis seize ans par ses bontés prévenantes, ajtpelé par elle dans ma vieillesse, rassuré par ses promesses sacrées contre la crainte attachée à une transplantation qui m'a tant coûté, a3'ant eu riionneur de vivre deux ans et demi de suite avec elle, il m'est impossible de démentir les sentiments qui l'ont emporté dans mon cœur sur le roi, mon souverain et
mon bienfaiteur, et sur mes emplois. J'ai tout perdu... J'avais fait de vous mon idole : un honnête homme ne change pas de religion, et seize ans d'un dévouement sans bornes ne peuvent être détruits par un moment de malheur... M. l'envoyé de France, qui entre chez moi dans le temps que j'écris, est témoin de ma sensibilité et il répondra à Votre Majesté des sentiments que je conserverai toujours. Je me flatte que de tant de bontés, il vous reste envers moi quelque humanité : c'est ma seule consolation, si puis en avoir une. » A cette lettre dut être joint un paquet contenant la clef de chambellan, le brevet de la pension royale avec la croix de l'ordre du Mérite et, sur l'enveloppe, il écrivit ces quatre vers :
Je les reçus avec tendresse, Je vous les rends avec douleur, C'est ainsi qu'un amant dans son extrême ardeur Rend le portrait de sa maîtresse.
Le secrétaire, qui vit faire l'envoi, dit que le troisième vers de ce quatrain avait été d'abord ainsi conçu :
Comme un amant jaloux dans sa mauvaise luimeur.
Mais la comparaison parut un peu trop hardie et fut modifiée, comme on vient de voir, d'une manière qui, au point de vue purement littéraire, avait certainement moins de valeur.
L'honnête La Touche avait assisté avec émotion à cette scène, ne faisant aucune objection à la teneur de la lettre ; il consentait même à se charger d'une cassette contenant des objets et des papiers qu'on le priait de mettre en sûreté. Mais, rentré chez lui, quelque scrupule le prit peut-être d'avoir témoigné tant de complaisance et quelque inquiétude sur le rôle qu'il aurait à jouer si le roi de Prusse ne se laissait pas fléchir; aussi demanda-t-il en hâte qu'on lui envoyât de Paris des instructions : « Le célèbre académicien, — écrivait-il le 30 décembre au successeur de Puisieulx, M. de Sainl-Contest, — m'a remis une note sur son aventure et paraît déterminé à quitter pour toujours Berlin, pour retourner à Paris et en France. Si cet événement a des suites et que M. de Voltaire réclame la protection du roi comme gentilhomme ordinaire de la chambre, je vous prie, monseigneur, de me donner vos
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ordres pour la conduite que j'aurais à tenir à son égard. Oserai-je vous prier de faire part du mémoire de M. de Voltaire à M. le maréchal de Noailles qui s'intéresse à cet auteur ^ ? »
Il n'avait pas tort de demander à être dirigé, car il était clair que Voltaire, profitant de sa bienveillance, comptait se placer ostensiblement sous sa protection et se jetait en quelque sorte dans ses bras. Le cas allait devenir très embarrassant. Frédéric, en effet, n'ayant nullement envie de mettre Voltaire, offensé, en liberté de courir le monde, commença par refuser absolument la démission et l'envoi qui l'accompagnait. Le paquet arriva au palais le 30 décembre, à trois heures et demie; à quatre heures, il était apporté à Voltaire par une espèce d'argousin nommé Freddersdorf, autrefois fifre dans un régiment, et dont Frédéric, on ne sait trop pour quel motif, avait fait à la fois son valet de chambre, son intendant et son maître d'hôtel. Ce singulier intermédiaire était chargé d'une commission verbale par laquelle Voltaire était sommé de reprendre ce
1. La Touche à Sainl-Coiitcst, 30 décembre 1752. tCorresnonddnce de Prusse. Ministère des Alïniics étranî^ères.) (lurdit. i
qu'il appelait ses brimborions, le roi devant aviser à tout réparer et à tout oublier, pourvu qu'on lui écrivît une autre lettre. Après quoi, on laissait entendre que le roi serait bien aise de le recevoir à souper. Cette indulgence dédaigneuse mettait le comble à l'injure. Mais que faire? La réponse n'était pas sans péril. Aussi après avoir griffonné à la hâte quelques lignes un peu plus humbles que la lettre précédente, mais qui ne contenaient, pourtant ni remercîments de sa rentrée en grâce, ni retrait de sa démission, il n'eut rien de plus pressé que de recourir à La Touche, en s'en remettant à lui sur le parti qu'il devait prendre :
« Le roi, disait-il, sait que je vous ai confié ma démarche, ce sera à vous d'être arbitre. Vous êtes actuellement un ministre de paix: on la propose, c'est à vous à en dicter les conditions. On me parle de souper; je ne puis y être que si vous y êtes pour me seconder. Moi, souper ! »
Là-dessus, nouvelle insistance du diplomate
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dans l'embarras pour obtenir qu'on lui dise ce qu'il doit faire. « M. de Voltaire, écrit-il, implore ma protection dans les angoisses qu'il prévoit devoir lui être encore réservées. Je vous avoue que cette aventure, si petite qu'elle soit, ne laisse pas de m'intriguer, et je désire qu'elle traîne assez pour recevoir vos ordres ^ o Les ordres arrivèrent non pas aussi promptement, mais aussi nettement que, pour mettre sa responsabilité à couvert, il pouvait le désirer. « Nous ne pensons pas, lui écrivit Saint-Contest, que l'affaire de M. de Voltaire ait les suites que sa crainte du roi de Prusse lui fait envisager. Mais comme cet événement est de telle nature qu'il ne convient pas que le roi y prenne la moindre part, vous voudrez bien ne vous en mêler en aucune façon -. »
« Je ne me mêlerai en aucune façon, répond docilement La Touche, des aflaires de M. de Voltaire qui est encore retenu à Berlin par
1. La Touche à Saint-Contest, 3 janvier 1752. (JIinist(M-e des Affaires étrangères. Correspondance de Prusse.) (Inédit.)
2. Saint-Contest à La Touciie, 19 janvier 1753. (Ministère des Affaires étrangères. Correspondance de Prmse.) (Inédit.)
une petite fièvre que je regarde comme un prétexte pour se faire désirer à Potsdam par le roi de Prusse, plutôt que par une véritable indisposition. Cet académicien cherche, à ce qu'il paraît, sérieusement un moyen pour quitter honorablement et pour toujours cette cour; mais j'entrevois des difficultés pour faire rentrer un fonds d'environ quarante mille écus d'Allemagne que ce poète a placés dans les États du roi de Prusse ^ »
C'est ici qu'on peut très bien se demander ce qui serait arrivé, si les instructions envoyées à La Touche eussent été différentes et ne lui eussent pas imposé une abstention aussi absolue. On ne pouvait sans doute l'autoriser, comme le désirait Voltaire, à se charger de l'opération toujours délicate d'un arbitrage entre deux parties dont la situation était si inégale, et l'iimour-proprc de part et d'autre si engagé, — mais il aurait pu laisser entendre qu'un sujet du roi de France à qui il avait conservé la qualité de son gentilhomme ordinaire et une pension, devait être traité avec
1. Lîi Touche à Saiiit-Coiitosl, 10 février 1753. {Currespondaticc de Primt'. Jlinistèro dc!» Affaires ('•trang(M'C8.) (Inédit.)
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égards, sous peine de manquer à la courtoisie que les deux rois se devaient l'un à l'autre. Puisque le roi de Prusse l'avait appelé à sa cour, il fallait lui en rendre ou le séjour supportable ou la sortie honorable. La demande n'eût eu rien d'excessif et c'était une occasion peu compromettante d'imposer à un homme illustre, sur qui toute l'Europe avait les yeux fixés, une obligation de reconnaissance. La prudence du cardinal de Fleurv ou l'élévation d'esprit du marquis d'Argenson n'auraient eu garde de la laisser échapper. Et Frédéric aurait rétléclii, avant de se créer un embarras diplomatique, sur un sujet oii les spectateurs, à roi)inion desquels il tenait le plus, lui auraient certainement donné tort.
Et ce qui prouve qu'il y aurait regardé, c'est que, même sans cette intervention de l'envoyé de France qu'il n'aurait pu tenir pour non avenue, il n'avait nulle envie de pousser les choses à l'extrême ; il laissa ainsi la situation se prolonger pendant plusieurs mois dans une sorte de suspension d'hostilités assez bizarre à observer entre un roi et son chambellan. Le roi voulait absolument que le courtisan, qu'il
trouvait suffisamment châtié, vînt lui-même recevoir sa grâce à Potsdam, et il employait divers genres de moyens pour le rappeler. Un jour, il lui faisait dire de ne pas douter du bon accueil qui l'attendait, vu qu'il aimerait toujours mieux vivre avec lui qu'avec Maupertuis, et il lui envoyait du quinquina pour couper sa fièvre. Une autre fois, il chargeait l'abbé de Prades, devenu son secrétaire, de lui adresser des lettres de rémission conçues de l'aimable manière suivante :
« Le roi a tenu son consistoire et il a été discuté si votre cas était un péché mortel ou véniel. A la vérité, tous les docteurs ont reconnu qu'il était très mortel et constaté par les chutes et rechutes. Mais, cependant, par la plénitude de grâces de Belzébuth , qui repose sur la tête de Sa Majesté, elle croit pouvoir vous absoudre, sinon en entier, du moins en partie. Ce serait à la vérité à la faveur de quelque acte de contrition et de pénitence imposé; mais comme, dans l'empire de Satan, on défère beaucoup au génie, je crois qu'en faveur de vos talents, on pourrait ])ardonner
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les fautes qui auraient pu faire tort à votre cœur. Voilà les paroles du Souverain Pontife, C'est plutôt une prophétie*. »
« Cher abbé, répondait Voltaire, votre style n'est pas doux , vous êles un franc secrétaire d'État, mais je vous avertis qu'il faudra que je vous embrasse avant mon départ », car il ne songeait plus qu'à partir et se consignait au lit des jours entiers, afin (comme La Touche l'avait bien compris) de ne pas paraître à Potsdam la clef au dos, ce qui aurait attesté qu'il était toujours en service. Mais il ne voulait pas non plus qu'on le crût chassé, et il transmettait à son éditeur, à Paris, la note suivante, destinée à constater le retour même de la faveur dont il ne voulait pas profiter : « On apprend par plusieurs lettres de Berlin que M. de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France, ayant remis à Sa Majesté Prussienne son cordon, sa clef de chambellan et tout ce qui lui est dû de ses pensions, non
1. Fiédéric à Voltaire. (Correspondance générale de Frédéric, murs 1753.) La pièce dictée par Frédéric est encore aux archives ùv. I ici 'lin.
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seulement Sa Majesté Prussienne lui a tout rendu, mais a voulu qu'il eût l'honneur de la suivre à Potsdam et d'y occuper son appartement ordinaire dans son palais ^ »
Ce n'était pas Berlin seulement, c'était toute l'Europe mondaine et lettrée qui tenait les regards fixés pour savoir ce qui adviendrait de cet étrange duel. Il est curieux de voir comment on jugeait la partie dans l'intérieur de Louis XV, où l'on n'aimait pas beaucoup mieux l'un des joueurs que l'autre. Le duc de Luynes, qui vivait dans cette intimité royale, donne assez bien l'idée de ce qu'on y pensait d'un exemple si contraire à toutes les habitudes de l'étiquette des cours. « Voltaire, dit-il dans son Journal, a cru devoir traiter cette affaire comme de couronne à couronne : il a renvoyé au roi de Prusse le cordon de son ordre, le brevet de la pension qu'il a de ce prince et sa clef de chambellan, et n'a demandé d'autre grâce au roi de Prusse que de sortir de ses Etats: et ce qui paraîtra encore plus singulier que la
1. Vullairc à son édilour Wallcr, l" féyrior 1753. (CuircS' poiul(tncc génvralc.)
conduite de Voltaire, c'est que non seulement le roi de Prusse n'a pas voulu reprendre ses bienfaits ni donner à Voltaire la permission de s'en aller, mais qu'il lui a même fait dire qu'il voulait lui parler et souper avec lui. On pourrait croire qu'il n'y a rien à ajouter à l'extraordinaire de cette affaire ; mais la réponse de Voltaire au roi de Prusse met le comble à la singularité. Il a fait dire au roi de Prusse qu'il ne pouvait souper avec lui (je pense que le mot d'honneur n'a pas été oublié), qu'ils seraient trop embarrassés l'un vis-à-vis de l'autre. »
Le duc ajoute que cette réponse et la manière dont le roi l'a acceptée peuvent cependant s'expliquer. « Le roi de Prusse aime les gens d'esprit, leur conversation lui plaît, il ne trouve pas sa gloire compromise avec Voltaire tandis que celui-ci manquerait à son amusement. » Cette explication, donnée avec tout le dédain naturel, à cette époque, d'un homme de cour pour un homme de lettres, n'était pas éloignée de la réalité.
Enfin, le printemps approchant et amenant une saison favorable pour une saison thermale,
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Voltaire prit son parti de faire officielloment la demande d'un congé pour aller prendre les eaux à Plombières : « Tout le monde, écrivait-il, dit qu'il me le refusera. Je le voudrais pour la rareté du fait. Il n'aura qu'à ajouter à VAnti- Machiavel un chapitre sur le droit de retenir les étrangers par force et de le dédier à Busiris. »
Effectivement le roi persista quelque temps encore à refuser son assentiment. N'y avait-il pas, fit-il dire, fies eaux à Glatz en Silésie qui avaient le même caractère et la même efficacité que celles de Plombières? Pourquoi aller chercher le remède si loin? « Voiiù, s'écria Voltaire, qui est horriblement Vandale et pas du tout Salomon ! C'est comme si on m'envoyait prendre les eaux en Sibérie » ; et dans son impatience, il méditait sérieusement, dit son secrétaire Collini, de s'évader nuitamment sous un déguisement quelconque dans un chariot rempli de foin. J']nfin, fatigué d'une nouvelle insisl;mce, Frédéric finit par se rendre, mais en donnant au congf' la forme la ()his maussade : « Il n'était pas nécessaire, dit-il, que vous prissiez le prétexte du besoin que vous avez
des eaux de Plombières, pour me demander votre congé. Vous pouvez quitter le service quand vous voudrez. Faites-moi remettre le contrat de votre engagement, la clef, la croix et le volume de poésies que je vous ai confiés. Je souhaiterais que mes ouvrages eussent été seuls exposés à vos traits et à ceux de Kœnig. Je les aurais sacrifiés de grand cœur à ceux qui croient augmenter leur réputation en diminuant celle des autres. Je n'ai ni la folie ni la vanité de certains auteurs. Les cabales des gens de lettres me paraissent l'opprobre de la littérature. Je n'en estime cependant pas moins ceux qui la cultivent. Les chefs de cabale sont seuls avilis à mes ;yeux. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne gardée » Et il prit soin en même temps que la pièce fût communiquée textuellement aux gazettes de Hollande.
Il faut bien croire, puisque Voltaire luimême le raconte, que, rendu ainsi à la liberté sur ce ton sinistre et encore menaçant, au lieu de ne pas perdre un instant pour en profiter,
1. iMrdéric à Voltairo, IG mars 1753. (Correspondance générale.)
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il voulut cependant à toute force, de crainte sans doute de donner trop d'éclat à sa disgrâce, être reçu à Potsdam avant de partir. « Il faut absolunnont, écrivit-il à l'abbé de Prades, que j'aie la consolation de voir le roi avant mon départ... Je suis une poule mouillée : je m'attendrirai, je ferai un sot personnage, n'importe !... si je ne me jette pas aux pieds du roi, les eaux de Plombières me tueront ^ » La visite eut donc lieu, mais non pas comme il le dit, une seule fois et pour la forme, elle se prolongea sept longues journées pendant lesqueHes ces deux rares esprits qui conservaient tant d'attrait l'un pour l'autre, — bien qu'avec si peu de confiance et d'illusion, — trouvèrent moyen de passer des heures en conversation, soupant ensemble les soirs, s'entretenant sur tous les sujets, abordant les plus délicats sur un ton de plaisanterie en quelque sorte à fleur de peau, qui risquait à tout moment de faire saigner les blessures. On dit même qu'il y eut (juelques traits à l'adresse de Maupertuis dont le roi ne fit [)as diftlculté de sourire. Si
1. Vollaiic à l'abbé de l'rades, :25 mars 1753. (Corirsponiliincc firnériile.)
l'art de causer consiste à savoir toucher à tout sans rien approfondir, jamais il ne fit de pareil tour de forcée Enfin le septième jour on se sépara avec une promesse de se revoir sur laquelle ils ne comptaient assurément pas plus l'un que l'autre. Voltaire rentra chez lui où ses malles étaient déjà faites et prenant la poste en toute hâte, dès le lendemain sa grande berline, attelée de six chevaux, passait au galop la frontière prussienne et déposait avec sa personne, ses livres, ses secrétaires, ses papiers et ses bagages à Leipzig en terre saxonne.
Il avait raison de s'éloigner vite, et il eut tort de s'arrêter si tôt; car se croyant cette fois en sûreté et hors de toute atteinte, il se décida à passer quelques semaines dans une ville où il avait d'intéressantes visites à recevoir de savants et de lettrés empressés de faire connais-
1. La correspondance de Voltaire contient une lettre adressée par lui à cette date de l'utsdam au maréchal de Richelieu uù il lui parle de son entrevue avec Frédéric comme d'une réi-onciliation coniplùte, sincère et même tendre. Il dit à plusieurs reprises que les r/rdces de sa maitresse lui ont fait tout oublier, et qu'il lui a prorais de l'aimer toujours. Quand on sait ce que Voltaire pensait du secret des lettres confiées à la poste prussienne et à plus forte raison à celle du palais, on comprend ce que vaut ce langage.
sance avec lui, et des comptes à régler avec les éditeurs habituels de ses publications avouées ou occultes.
Là, il retrouvait la fameuse diatribe réimprimée à des milliers d'exemplaires et circulant de main en main; il ne put résister à la tentation d'y njouter sous la forme ironique d'un traité de paix, proposé, toujours par le prétendu docteur Akakia, un nouveau pamphlet cent fois plus blessant que le premier. La poste eut bientôt fait, comme on le pense, de porter ce nouveau texte à la connaissance de Maupertuis qui fut convaincu que son railleur ne s'était arrêté à la porte de Prusse que pour ronlinuer à l'attaquer plus à l'aise. Il eut le ridicule de répondre ab irato que si l'appui royal lui man- (juait hors de Prusse, il était encore assez vigoureux pour aller lui -môme tirer de son calomniateur une vengeance personnelle. C'était faire la partie belle à la repartie de Voltaire qui, pour faire rire toute l'assistance, n'eut qu'à répliquer qu'un malade comme lui n'avait à son service d'autres armes que celles dont Molière parle si souvent dans ses comédies, et que si on venait le chercher, il ne lui resterait
de ressource que de déposer une plainte en assassinat.
Le divertissement était général, mais qui ne rit pas de ces bouffonneries, ce fut Frédéric. Quoiqu'il n'y fût pas directement en cause, son nom s'y trouvait mêlé et on lui fit remarquer, dans ce feu roulant de plaisanteries, quelques traits qui allaient indirectement à son adresse. Mais ce qui lui parut grave surtout, ce fut la preuve que malgré l'apparente réconciliation de Potsdam, l'irritation régnait toujours dans l'àme du poète offensé. C'était donc la guerre qui lui était de nouveau déclarée, et ce commensal, ce convive de la veille, emportait avec lui, là où il ne serait plus possible de l'atteindre, le secret de ses habitudes, de ses pensées et de ses faiblesses. Quel usage n'en pourrait-il pas faire au grand profit et à la joie de tous les ennemis que l'ambition inquiète du conquérant de la Silésie lui avait suscités en Europe? C'était un espion prêt à devenir un traître qu'il avait ainsi nourri dans son sein. Et parmi les moyens de lui nuire, dont ce faux ami était en possession, il en était un surtout qui dut le préoccuper : c'était un recueil de
poésies, tirées par la presse du palais à un très petit nombre d'exemplaires, dont il l'avait fait confident et laissé dépositaire. Dans ces pièces qui, pendant les jours d'effusion, avaient fait la joie des soupers intimes, Frédéric s'était livré à tous les écarts de sa verve satirique. 11 n'était presque aucun des personnages politiques ou militaires d'Europe dont il n'eût fait l'objet de quelque plaisanterie blessante. Dans d'autres morceaux, c'était un ton d'obscénité si crue, que, quel que fût son cynisme, il reculait devant la pensée de les voir reproduits avec une publicité malicieuse par toutes les presses d'Europe. Aussi a-t-on pu voir que dans la note qui avait ouvert à Voltaire les portes de la Prusse, la restitution de ce volume poétique avait été, avec celle d'autres objets, expressément exigée. Je ne sais alors pourquoi cette réclamation n'avait pas été maintenue et, en délinitive, aucune remise n'avait été faite. C'était cette omission qu'il fallait réparer et le précieux recueil surtout qu'à tout prix il importait de ravoir.
Il fallait qu'il y tînt beaucoup, car Voltaire ayant en |)arlant annoncé l'intention, avant de
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rentrer en France, do faire visite à la margrave de Bayreuth, Frédéric, qui avait commencé par engager sa sœur à ne plus avoir aucun rapport avec ce malfaiteur, sans rien retirer de ces paroles vilupératives, en vint pourtant à la presser de le recevoir. « Je ne serais pas fâché, lui dit-il, qu'il allât à Bayreuth, car, si vous y consentez, j'y enverrais quelqu'un pour lui redemander la clef et la croix qu'il a encore et surtout une édition de mes vers qu'il a envoyée à Francfort et que je ne veux absolument pas lui laisser, vu le mauvais usage qu'il est capable d'en faire. Quant à vous, chère sœur, je vous conseille de ne pas lui écrire de votre main : c'est le scélérat le plus traître qu'il y ait dans l'univers. On roue bien des coupables qui ne le méritent pas autant que lui K »
La margrave, qui s'amusait plus qu'elle ne s'irritait des plaisanteries de Voltaire, ne se souciait pas d'être témoin de scènes auxquelles elle n'avait nulle envie de prendre part : elle réussit à éluder la visite. Voltaire, alors, après