‹ Voltaire. Bibliographie de ses œuvres (volume 2)Chapitre 98 sur 119 · Livre défendu · texte numérisé non relu

Livre défendu

Fruit amer.

Qui pourrait jamais reconnaître le style, non pas de Voltaire, mais d'un auteur quelconque du XVIII"^ siècle, dans le passage suivant du chapitre intitulé /a Nature:

«■ Vint le printemps. La violette embauma la montagne, « la marguerite émailla la prairie, le rossignol gazouilla « dans le bocage, la bruyère ileurit dans la vallée. 11 assista, « scène par scène, à tout ce beau spectacle de la création; il « vit la lleur s'ouvrir, l'arbre secouer sa perruque blanche, « la bergère Aminthc faire écho au berger Daphnis. Il ne

« comprit rien à tout cela; pour y comprendre quelque « chose, il lui manquait la baronne et son violon.

« Vint l'été. L'or des moissons tomba sous la faux « ardente; le travail, le roi de la terre, se couronna d'épis « et de roses. Le matin, le travail entonna un hymne au « Créateur; le soir, il dansa avec les belles moissonneuses « une joyeuse danse où plus d'une fit un faux pas. M. le « marquis vit tomber la javelle, la moissonneuse sur la « javelle, la nuit sur la moissonneuse, sans rien compren- « dre à cet enchaînement du travail et de l'amour, notre « père et notre mère, »

Et, d'autre part, des pensées telles que celle-ci : « Les « femmes sont des romans en quatre tomes. Le premier « donne de vagues espérances, le second a des longueurs, le « troisième n'est qu'un zigzag capricieux et fantasque, le c( dernier est arrosé de larmes trompeuses ou arnères... »; des phrases dans le genre de ce qui suit : « Le plus aimable « paradis est bâti dans un flot des blonds cheveux de Ma- « deleine encore tout parfumés d'amour »; de pareilles pensées, de pareilles phrases, parties prétendument de la plume de Voltaire, ne donnent-elles pas le droit de se demander, avec l'auteur de l'article du National du 14 débre 1842 : « Sérieusement, pour qui prend-on le public, « lorsqu'on ose essayer sur lui une pareille mystification? « Quel est l'écrivain assez hardi pour s'en rendre coupable, « et assez présomptueux pour s'imaginer réussir? »

1362. Le Comte de Boursoufle, coxte.

Imprimé, en 1862, dans le Dernier volume des Œuvres de Voltaire (Paris, Pion), pp. 35-40, et précédé de l'Avertissement suivant :

« Parmi les œuvres inachevées de Voltaire, M. Beuchot « signalait un conte ayant pour titre le Comte de Boursoufle.

« C'est sans doute ce fragment de conte que nous impri- « mons ici. Le titre manque sur la copie. Quelle était la « moralité de ce récit? Était-ce une escarmouche contre « le droit d'aînesse, une satire contre les mœurs gothiques de « quelques vieux châteaux et en m.éme temps contre les « mœurs policées de la cour de Louis XV? On pense que ce « Boursoufle était un sot doublé d'un fat venu dans un « manoir aux environs de Cirey pendant le séjour de Vol- « taire chez la marquise du Chàtelet... Le conte fut-il achevé? « On n'en a retrouvé que ce fragment. »

Il n'est pas à notre connaissance que Beuchot ait signale

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« parmi les œuvres inachevées » de Voltaire un conte intitulé le Comte de Boursoufle. Le savant éditeur se borne à rappeler qu'un manuscrit, rangé dans la section des opérascomiques, figure, sous ce même titre, dans le Catalogue des livres de M. de Pont-de-Veyle [Paris, Leclerc, 1774); Beuchot ajoute que ce manuscrit ne s'est pas retrouvé dans la bibliothèque de Pont-de-Veyle lorsque M. de Soleinne en a fait l'acquisition (voyez le tome IV de l'édition Lefèvre, p. 3).

Ce fragment de conte publié en 1862 est évidemment un pastiche où l'on a essayé d'imiter la manière et le style de Voltaire; mais il suffit de lire ces quelques pages pour s'apercevoir que la tentative n'a pas été couronnée de succès; qu'on en juge plutôt par cet extrait :

« Il fut l'amant en premier de la tragédienne à la mode, » ce qui lui permit de boursoufler avec elle. Elle lui apprit « à faire des vers sur la vertu, mais elle donna la rime à son « amant en second,

« Après de tels triomphes, Boursoufle voulut être de « l'Académie, tout comme les chanoines de Saint-Malo; mais « les gens du Parnasse lui dirent que, s'il avait assez de « littérature, il n'avait pas assez de religion. On l'envoya à « l'Académie des inscriptions, sous prétexte qu'il avait dé- « couvert pourquoi Jeanne d'Arc s'appelait la Pucelle d'Or- « léans, mais surtout parce qu'il avait rédigé l'épitaphe d'un « chien savant. En conséquence, il fut dans les feuilles proie clamé lui-même un sa\ant digne de décider enfin cette « éternelle question : Le paradis a-t-il une porte qui donne « dans l'enfer, ou l'enfer a-t-il une porte qui donne dans « le paradis? » (Pp. 37 et 38.)

Cette façon d'écrire, prétentieuse et alambiquée, n'aurait certainement pas été du goût de Voltaire : il convient en outre de faire remarquer que l'auteur anonyme du Comte de Boursoufle s'est permis un étrange anachronisme en insérant, dans un conte que Voltaire est censé avoir commencé vers 1734 (date de la représentation du Comte de Boursoufle [ou \' Echa]\ge] à Cirey), des allusions malicieuses « aux chanoines de Saint-Malo, qui veulent être de l'Académie », c'est-à-dire à Maupertuis, le « natif de Saint-Malo » de la Diatribe du docteur Akakia : or, on sait que cette Diatribe ne fut composée qu'en 1752, à l'occasion de la querelle qui s'était élevée, entre Maupertuis et Samuel Kœnig, au sujet du principe de la moindre quantité d'action (voyez notre n° 1624), et que, jusqu'en lySo environ. Voltaire

entretint d'excellentes relations avec Maupertuis (voyez le chapitre vu de Voltaire et Frédéric, par M. Desnoiresterres).

Dans sa lettre à Lacombe du 9 juillet 176g, Voltaire dit qu'on « a imprimé sous son nom les Amours de Moustapha « et d'Elmire et les Aventures du chevalier Ker » ; ces deux ouvrages nous sont inconnus.

D'autre part, on peut lire dans la Ga\ette bibliographique de 1868-1869 {Paris, Lemerre, pp. 257-264) un article de M. E. Courbet, intitulé : Un conte inédit de Voltaire : il s'agit du conte ayant pour titre ; Anecdotes de l'ambassade turque en France, s. l. n. d., in-12 de 100 pp. (le volume se termine par un opéra-comique, le Bonheur inattendu). « Le récit, dit M. Courbet, est vif, serre, sans être sec, du « ton de l'auteur de Zadig. Une impudence aimable anime « chaque page, et se joue du blâme qu'elle laisse à distance. « Les choses les plus scabreuses sont esquissées d'un trait, « et l'on voudrait y revenir que le narrateur est déjà loin. »

Après avoir mis sous les yeux du lecteur quelques fragments des Anecdotes de l'ambassade turque en France, et cité les vers suivants, en réponse à VEpitre à Uranie, « vers « qui ressemblent beaucoup aux apostrophes que le grand « moqueur s'adressait à lui-même :

Soutiens le système du vide, Tu le prouves par ton état; Dans ton Temple du Goût décide, Mais ne sois point un apostat.

Si l'abaissement sut te plaire,

O Christ! descends du haut des cieux;

Viens répondre à ce plagiaire :

Tu ne pourras t'abaisser mieux.

Tes lois ont irrité Voltaire, Viens subir un second trépas; S'il te faut un nouveau Judas, Cet auteur sera ton affaire... »

M. E. Courbet conclut en ces termes : « Ce petit livre... « se rattache à la série des contes orientaux, qui ne sont que « des pamphlets déguisés. Longtemps j'ai cherché quel « pouvait en être l'auteur. Qu'un autre plus heureux s'en- « gage dans la voie oij mes investigations ont été vaines. « Cependant je persiste à croire qu'il faut fureter près de « Voltaire » (p. 264).

Ni les passages en prose, ni les vers reproduits par M. E, Courbet, ne nous permettent de supposer que ce conte puisse être de l'auteur de Candide.

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