IV. Mélanges
2363. Sentiments d'un spectateur français sur la nouvelle TRAGÉDIE d'Inès de Castro. S. l. n. d, [Paris, 1723), in-80 de 15 pp. (C. V. Beuchot, 1766.)
Cette brochure a été attribuée à Voltaire (voyez le tome XXXIII de l'édition Moland, p. 89, note i : cf. le Catalogue de Soleinne, t. V, p. 104, n° 448). Le Spectateur français ayant critiqué, dans un passage de ses Sentiments, un vers du « pauvre M. de Campistron », on reprocha à Voltaire de s'être attaqué à la mémoire de l'auteur de Virginie:
a Un ami ou peut-être un parent de feu M. de Campis- « tron, écrit Voltaire, dans sa lettre aux Auteurs du Nou- « velliste du Parnasse, de juin lySi, me fait des reproches <c pleins d'amertume et de dureté de ce que j'ai, dit-il, in- « suite à la mémoire de cet illustre écrivain, dans une bro- « chure de ma façon, et que je me suis servi de ces termes « indécents : le pauvre Campistron. Je ne sais ce que c'est que « cette brochure; je n'en ai jamais entendu parler. »
Les Sentiments d'un spectateur français, etc., sont aussi dans le Mercure de juillet et d'octobre 1723 ^
I. On a attribué à Voltaire une « Préface » placée en tête « du procès du père Girard ». (Voyez Voltaire à Thieriot, i""" décembre 1 731, et à de Formont, 10 décembre de la même année.) Ce morceau était, à en croire Voltaire, l'œuvre de Desfontaines; mais celui-ci s'est défendu de l'avoir écrit, tout en reconnaissant, dans une lettre à Hérault, du 7 janvier 1732, qu'il avait fait, à la requête de Jore, quelques corrections à cette préface. (Voyez Desnoiresterres, Voltaire à Cirey, p. 34, note 3.) — Le Recueil général des pièces concernant le procès entre la demoiselle Cadière, de la ville de Toulon, et le P. Girard, jésuite, etc., La Haye, Swart (Rouen?), I73r, 8 vol. in-12, n"a pas de Préface (du moins dans l'exemplaire de la Bibliothèque nationale coté 8", F. 3, 434-441). Un Avertissement de 4 pp. non chiff. se trouve en tête d'un Recueil général des pièces contenues au procès du P. J.-B. Girard, jésuite, etc., et de Dll<: Catherine Cadière. (Sur l'imprimé à Aix, I73i, 5 volumes in-S» : Bibl. nie, 8°, F. 3, 3io8-3n2.)
2364. Les Prikcipes de la morale et du goût, ek deux
POÈMES traduits DE l' ANGLAIS, DE M. PoPE, PAR M. DU
Resxel, etc. Paris, Briasson , 1737, in-12. (Bibl. nat. Y. 6499 + Da.)
Contient la traduction en vers de l'Essai sur l'homme et de l'Essai sur la critique.
Grimm nous apprend que Voltaire, voulant faire recevoir l'abbé du Resnel à l'Académie française, avait « fourré dans « sa traduction de l'Essai sur l'homme, de Pope, quantité de « vers de sa façon ». {Correspondance littéraire, éd. Tourneux, t. VIII, p. 248, i5 janvier 176g) : cf. Voltaire au marquis de Thibouville, 20 février 1769 : « A Tégard de « l'abbé du Resnel... comme j'ai fait la moitié de ses vers, « j'ai eu trop de modestie pour en parler. » — L'abbé du Resnel fut reçu à l'Académie française en 1742; il avait été élu en remplacement de l'abbé Dubos. La première édition des Essais sur la critique et sur l'homme étant de 1730 (voyez Quérard, la France litéraire, t. VII, p. 276), Voltaire, qui ne devint lui-même académicien qu'en 174G, dut attendre douze ans avant de voir l'Académie ouvrir ses portes à son protégé.
2365. Vie DE J.-B. Rousseau.
Nous avons dit, dans notre tome II", pourquoi cet écrit doit être rangé parmi les Ouvrages attribués a Voltaire. Nous renvoyons à notre n° i 566 pour de plus amples explications à cet égard'.
2366. Amusements littéraires, ou Correspondance poli-
TIQ.UE, HIST0RIQ.U'E, PHILOSOPHIQ.UE, CRITIQUE ET GALANTE,
PAR M. La Barre de Beaumarchais. La Haye, Van Duren, 1740, 3 volumes in-8°. (BibL nat, Z. 1038 -J — \- Aa.)
Les lettres 28 et 3 1 du tome II sont données comme étant de Voltaire. « Ces deux lettres, dit Beuchot, se composaient
I. Quérard {les Supercheries littéraires dévoilées, éd. DafBs, III, 972) cite, parmi les ouvrages publiés sous les initiales et le nom de Voltaire, une Lettre d'un physicien sur la philosophie de Xervton, mise à la portée de tout le monde, par M. de V***, Paris, I738, in-12. — Cette critique est du P. Regnault, jésuite.
« toutefois, sauf d'assez grandes différences, de ce qui forme « la VIII'^ section de l'article Ame (du Dictionnaire philoso- « phique: voyez l'édition Moland, t. XXXVI, p. G5, et t. XVll, « p. 149). » — Ce morceau avait paru, en lySS, dans le volume intitulé: Lettres de M. de V***, avec plusieurs pièces de différents auteurs, La Haye, P. Poppy, lySS et lySg, in-i2 (voyez notre tome II, pp. 19 et 20).
2367. Histoire DE Zaïre, parM. deY*** . La Haye, J. Néauhite, 1745, in-i2 de 115 pp. (C. V. Bengesco.)
Cf. les Archives du bibliophile (Catalogue Claudin) de septembre 1887, n" 45, 5 II. — Le titre a été évidemment imaginé pour faire croire que l'ouvrage était dû à Voltaire. La dédicace à M™'^ de G*** est signée de V***.
2368. Mémoires secrets pour servir a l'histoire de Perse. Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 1745, in-12 de 7 ff. prélim., 265 pp. et 37 pp. non chifF. (Bibl. nat. Lb'S, 45 C.)i. — Nouvelle éditiox, revue, corrigée et augmentée. Id.y ihid., 1746, in-80 de 3 fF. non chiff. et 307 ff. (Bibl. nat. Lb?». 45. D.) — Berlin, 1759, pet. in-12 de XXIV et 352 pp. (Bibl. nat. Lb58. 45 A.) — Avec DES éclaircissements ET UNE CLEF MARGINALE, etc. Amsterdam, 1763, in-8° de 8 ff. non chiff. et 320 pp. (Bibl. nat.
. Lb58. 45,)
Cet ouvrage satirique a été successivement attribué à Pecquet, premier commis des atfaires étrangères, au clievalier de Rességuier, à M'"'' de Vieux-Maisons, à Crébillon le fils, à La Beaumeïle, au duc de Nivernais, enfin à Voltaire. Il n'est pas de notre sujet d'en rechercher l'auteur ; nous ferons seulement remarquer : i*» que Pecquet ne fut pas,
I. Un autre exemplaire, dont le frontispice a été refait à la main [Mémoires secrets pour sercir à l'histoire de Perse, Amsterdam, 1743), de 2 ff. non chiff. (pour V Avertissement). 265 pp. et 3-] pp. non chiff., est coté à la Bibliothèque nationale Lbi^, 45 E. — Dans son ouvrage intulé les Livres à clef [X. Kt, col. 6o5), M. Drujon cite une autre édition à' Amsterdam, 1746, in-80 jg ^ 17. prélim., 344 pp., et une Table des principales matières, de 40 pp.
comme on l'a souvent dit et répété, mis à la Bastille parce qu'on l'avait soupçonné d'avoir écrit ces Mémoires : en effet, le livre dont il s'agit a été publié en 1745, et c'est au mois de septembre 1740 que «■ le s' Pecquet, premier commis des « affaires étrangères, fut arrêté à sa maison de campagne et « conduit à Vincennes... » [Mémoires du duc de Luynes, i" octobre 1740, t. III, page 25g; cf. le Journal de Barbier, t. 111, p. 222, et les Mémoires du marquis d^Argenson, éd. Jannet, t. II, p. 189 'j; 2° que l'arrestation du chevalier de Rességuier n'eut lieu qu'en 170 1, et que, s'il fut conduit à cette époque à la Bastille (voyez les Archives de la Bastille, par M. Fr. Ravaisson, t. XII, pp. 35 1, 353, 355, etc.), ce n'est pas parce qu'on lui imputait les Mémoires pour servir à Vhistoire de Perse, mais parce qu'il avait fait contre lyjme ^q Pompadour l'épigramme suivante :
Fille d'une sangsue, et sangsue elle-même, Poisson, dans son palais, d'une arrogance extrême. Fait afficher partout, sans honte et sans effroi. Les dépouilles du peuple et l'opprobre du roi-!
Une lettre trouvée parmi les papiers de M""^ du Hausset, femme de chambre de M™^ de Pompadour, donne ces Mémoires à M""^ de Vieux-Maisons, « l'une des femmes les plus « méchantes de son temps » (voyez Barbier, Dict. des ouv. anonymes, éd. Daffis, III, 245); peut-être les a-t-elie composés elle-même; peut-être les a-t-elle fait écrire par Crébillon le fils, ou plutôt par La Beaumelle, qui publia, en 1746 et en 1748, deux autres livres satiriques du même genre, et également à clef: Les Amours de Zeokini:yUl, roi des Kofirans (Amsterdam, 1746, pet. \n-^'*), ell'Asiatique tolérant [Paris, Amsterdam, 1748, in-12) : ce qui est certain, c'est que les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse ne sont pas l'œuvre de Voltaire, comme se sont efforcés de l'établir M. Paul Lacroix, dans son Histoire de l'homme au masque de fer {par Paul-L. Jacob, bibliophile, Paris, Magen, iSS-j, in-8"}, et, après lui, M. de Barthélémy, dans ses Erreurs et Mensonges historiques [Paris, Blériot, 1873, t. I, pp. 23o et suivantes).
On sait que les Mémoires pour servir à l'histoire de Perse
1. Pecquet sortit de Vincennes au mois de septembre 1742 [Mémoires du duc de Luynes, IV, 229); il est peu probable qu'après avoir passé deux années en prison , il se soit exposé à de nouvelles mesures de rigueur en écrivant les Mémoires pour servir à l'histoire de Perse.
2. Le Chansonnier historique, par E. Raunié, t. VII, p. 182. Cf. Madame de Pompadour et la Cour de Louis XV, par E. Campardon, Paris, Pion, 1867, p, 187,
sont le premier ouvrage où Ton ait parlé de VHomme au masque de fer. Voici en quels termes l'auteur inconnu de ces Mémoires raconte cette aventure aussi étrange que mystérieuse, dont il ne semble pas qu'on soit encore parvenu à pénétrer le secret, malgré les récents et remarquables travaux de MM. Loiseleur', Marius Topin -, lungî, etc.
« Cha-Abas (Louis XIV) aima passionnément les femmes, « et il eut plusieurs favorites. Une des premières fut une «■ Indienne sans beauté (M'^" de La Vallière), grande et assez « bien faite, mais que le Ciel avait bien dédommagée du côté « de l'esprit et des sentiments. Son cœur était plein de cette « tendresse délicate qui fait le charme de l'amour, et peut- « être le principal mérite d'une femme. Cha-Abas l'aima « au delà de toute expression; il en eut un fils qu'il fit ap- « peler Giafer (Louis de Bourbon, comte de Vermandois). « Ce jeune prince fut élevé avec tout le soin possible : il « était beau, bien fait, plein d'esprit, mais fier, emporté, et « ne pouvait prendre sur lui de rendre à Séphi-Mirza (Louis, « dauphin de France), seul fils reconnu de Cha-Abas et « l'héritier de sa couronne, le respect qu'il devait à un « prince né pour être son roi. Ces deux jeunes princes, à « peu près de même âge, étaient de caractères très opposés. «■ Séphi-Mirza, aussi bien partagé que Giafer du côté des « agréments, l'emportait infiniment par sa douceur, par son « atiabilité et par la bonté de son cœur... Giafer ne laissait « échapper aucune occasion de dire qu'il plaignait les Per- « sans (les Français) de ce qu'ils étaient destinés à obéir un « jour à un prince sans esprit et si peu digne de comman- « der. Cha-Abas, à qui on rendait compte de la conduite de « Giafer, en sentait toute l'irrégularité; mais l'autorité cé- « dait à l'amour paternel, et ce monarque si absolu n'avait « pas la force d'en imposera un fils qui abusait de sa ten- « dresse. Enfin Giafer s'oublia un jour au point de donner « un soufflet au prince Séphi-Mirza. Cha-Abas en est aussi- « tôt informé et tremble pour le coupable; mais, quelque « envie qu'il ait de feindre d'ignorer cet attentat, ce qu'il « se doit à lui-même et à sa couronne, et l'éclat que cette « action avait fait à la cour, ne lui permettent pas d'écouter « sa tendresse. 11 assemble, non sans se faire violence, ses
1. Problèmes historiques, par Jules Loiseleur, Paris, Hachette, 1867, in-i8, p. 46. — Le Masque de fer devant la critique moderne, par le même, Paris, 1867, in-So.
2. L'Homme au masque de fer, par Marius Topin, Paris, Dentu et Didier, 1870, in-80.
3. La Vérité sur le masque de fer {les Empoisonneurs), d'après des documents inédits..., par Th. lung, Paris, Pion, 1872, in-S».
« confidents les plus intinaes, il leur laisse voir toute sa « douleur et leur demande conseil. Attendu la grandeur du « crime, et conformément aux lois de l'État, tous opinent à « la mort. Quel coup pour un père trop tendre ! Cependant « un des ministres, plus sensible que les autres à l'affliction « de Cha-Abas, lui dit qu'il y avait un moyen de punir « Giafer sans lui ôter la vie; qu'il fallait l'envoyer au plus « tôt à l'armée, qui pour lors était sur les frontières, du « côté du Feldran (la Flandre); que, peu après son arrivée, « on sèmerait le bruit qu'il était attaqué de la peste, afin « d'effrayer et d'écarter tous ceux qui auraient envie de le « voir; qu'au bout de quelques jours de cette maladie feinte, « on le ferait passer pour mort, et que, tandis qu'aux yeux « de toute l'armée on lui ferait des obsèques dignes de sa « naissance, on le transférerait de nuit, avec un grand se- « cret, à la citadelle de l'île d'Ormus (île Sainte-Margue-
« rite) On choisit des gens fidèles et discrets pour la
« conduite de cette affaire. Giafer part pour l'armée avec un « équipage magnifique. Tout s'exécute ainsi qu'on le pro- « jette, et, pendant qu'on pleure au camp la mort de cet in- « fortuné prince, on le conduit par des chemins détournés « à l'île d'Ormus, et on le remet entre les mains du com- « mandant, qui avait reçu d'avance ordre de Cha-Abas de « ne laisser voir son prisonnier à qui que ce fût.
« Un seul domestique, qui était du secret, fut transféré Cl avec le prince; mais, étant mort en chemin, les chefs de « l'escorte lui défigurèrent le visage à coups de poignard, « afin d'empêcher qu'il ne fût reconnu...
« Le commandant de la citadelle d'Ormus traitait son pri- « sonnier avec le plus profond respect; il le servait lui-même « et prenait les plats à la porte de l'appartement des mains « des cuisiniers, dont aucun n'a jamais vu le visage de « Giafer. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom sur « le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un es- « clave, entre les mains de qui tomba cette assiette, crut « faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta « d'en être récompensé; mais ce malheureux fut trompé, et « on s'en défit sur-le-champ afin d'ensevelir avec cet homme « un secret d'une si grande importance...
« ... Giafer resta plusieurs années dans la citadelle d'Or- « mus. On ne la lui fit quitter, pour le transférer dans celle « d'Ispahan (la Bastille), que lorsque Cha-Abas, en recon- « naissance de la fidélité du commandant, lui donna le gou- « vernement de celle d'Ispahan, qui vint à vaquer...
« ... On prenait la précaution, tant à Ormus qu'à Ispa- « han, de faire mettre un masque au prince, lorsque, pour « cause de maladie ou pour quelque autre sujet, on était « obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs personnes dignes
'< de foi ont affirmé avoir vu plus d'une fois ce prisonnier « masqué, et on rapporte qu'il tutoyait le gouverneur, qui, « au contraire, lui rendait des respects infinis... »
Si, comme le suppose M. Paul Lacroix, Voltaire est l'auteur de l'ouvrage publié en 1745, il a dû reproduire, en i-jSi, dans le Siècle de Louis XIV, au sujet du Masque de fer, les détails qu'il avait donnés, six ans auparavant, dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Perse. Or, il suffit de comparer la version de ijSi avec celle de 1745 pour se convaincre que les deux récits sont puisés à des sources tout à fait différentes. Voici, en effet, ce que nous apprend Voltaire, dans V édition princeps du Siècle de Louis XIV :
« Quelques mois après la mort de ce ministre (Mazarin), « il arriva un événement qui n'a point d'exemple; et ce « qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens « l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au chà- « teau de Tîle Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, « un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordi- « naire, jeune, et de la figure la plus belle et la plus noble. « Ce prisonnier, dans la route, portait un masque, dont la « mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient « la liberté de manger avec le masque sur le visage. On « avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans « l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint- « Mars, gouverneur de Pigneroi, ayant été fait gouverneur « de la Bastille, l'an i6go, Palia prendre à l'île de Sainte- « Marguerite, et le conduisit à la Bastille toujours masqué. « Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la « translation, et lui parla debout et avec une considération « qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, « où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce chà- « teau. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son « plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraor- « dinaire et pour les dentelles. On lui faisait la plus grande « chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un « vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet « homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait « jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa « langue et le reste de son corps. Il était admirablement « bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune; « il intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant « jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu'il « pouvait être. Un fameux chirurgien, gendre du médecin « dont je parle, est témoin de ce que j'avance, et M. de « Bernavillc, successeur de Saint-Mars, l'a souvent con- « firme.
33o VOLTAIRE
« Cet inconnu mourut en 1704 (lyoS) et fut enterré la « nuit à la paroisse Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonne- « ment, c'est que, quand on l'envoya aux îles Sainte-Mar- « guérite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme consi- « dérable. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut « cet étrange secret. Le second maréchal de La Feuillade, « son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père il le « conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet « homme, qu'on ne connut jamais que sous le nom de « Y Homme ainnasque de fer. Chamillart lui répondit que « c'était le secret de l'État, et qu'il avait fait serment de ne « le révéler jamais. >>
Ce n'est qu'en 1762 que Voltaire ajouta l'anecdote du pêcheur, laquelle est rapportée aussi dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Perse. Si Voltaire avait connu cette anecdote dès 1745, n'en aurait- il pas fait mention dans l'édition princeps du Siècle^} Et d'ailleurs qu'y a-t-il de commun entre le récit sobre, circonspect, appuyé sur des témoignages authentiques de l'historien de Louis XIV et le commérage futile et les détails romanesques fournis par l'auteur des Mémoires?
Au lieu de comparer les deux relations; au lieu de se rappeler que Voltaire, dans l'article Ana, Anecdotes des Questions sur l'Encyclopédie, a dit qu' « il faut être fou pour « imaginer qu'on enterra une bûche à la place du comte de « Vermandois » (mort en i683, au camp devant Courtrai,de la petite vérole, suivant les uns, d'une fièvre maligne, selon les autres); « que Louis XIV fit faire un service solennel à « cette bûche, et que, pour achever la convalescence de son " propre fils, il l'envoya prendre l'air à la Bastille pour le '< reste de sa vie, avec un masque de fer sur le visage », M.Paul Lacroix, voulant à tout prix que les Mémoires soient de Voltaire, croit en découvrir la preuve dans ce fait quMjn baron de C***, ayant fait insérer dans la Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de V Europe (n" de juin 1745) une lettre où il mettait l'aventure du prisonnier masqué « au rang des bruits populaires et des aventures roma- « nesques et absurdes », avait ajouté, en ce qui concernait les Mémoires de Perse, que « le célèbre M. de V*** assurait « que, parmi beaucoup de vrai, il y avait plus de faux dans « cet ouvrage. — N'est-il pas singulier, ajoute M. Lacroix,
I. Dans le Supplément au Siècle de Louis XIV, Voltaire dit n'avoir appris qu'en 1762 l'anecdote du pêcheur. Elle lui avait été souvent racontée, ajoute-t-il, par M. Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes. (Éd. Moland, XV, 108.)
BIBLIOGRAPHIE DE SES ŒUVRES 33i
« que l'opinion de Voltaire soit invoquée ici peu de mois « après la publication des Mémoires, et que huit ans plus « tard Voltaire parle de ces Mémoires dans des termes à « peu près semblables, en soutenant toujours que personne « avant lui n'avait publié l'anecdote du Masque de fer "i »
Il nous semble, au contraire, tout naturel que le baron de G***, ayant à parler de cette anecdote, ait consulté Voltaire, qui avait publié en lySg un Essai sur le siècle de Louis XIV, et qui, dès lySS, écrivait à Tabbé Dubos (sa lettre avait été imprimée en lySg) : » Je suis assez instruit de « l'aventure de VHomme au masque de fer, mort à la Bas- « tille. J'ai parlé à des gens qui 1 ont servi. »
Qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce qu'en lySS, dans le S;;/!plément au Siècle de Louis XIV, Voltaire ait écrit ce qu'il avait pu dire de vive voix en 1745, à savoir que l'auteur des Mémoires de Perse avait mêlé dans cette aventure « beau- « coup de mensonges à un peu de vérité », et que, ne voulant pas que l'on citât « parmi les historiens » un libelle qui, dit-il à La Beaumelle, « est aussi obscur et presque « aussi méprisable que votre Qi('en dira-t-on^ », il ait répété en 1770, dans les Questions sur l'Encyclopédie, que « l'au- « teur du Siècle de Louis XIV était le premier qui eût parlé « de l'Homme au masque de fer dans une histoire rtJ'c'rt'e »?
Passons aux autres arguments invoqués par M. Paul Lacroix à l'appui de son assertion.
1° On retrouve, dit-il, dans les Mémoires de Perse, le style des Contes, avec plus de négligences, et quelquefois l'esprit caustique de Voltaire, comme par exemple dans cette phrase de VAvertissemoit : « Il ne paraît que trop d'ou- « vrages pour lesquels on demande grâce, et ce avec d'au- « tant plus de raison qu'il n'en est presque point qui mé- « ritent qu'on la leur fasse.» — Nous ne saisissons pas très bien la « causticité » de cette pensée; et, quant au style de Voltaire, nous l'avons vainement cherché dans les passages, assez nombreux, que nous avons lus de ce pamphlet.
2° On reconnaît en outre le duc de Richelieu dans l'éloge d'Ali-Couli-Kan, surtout lorsqu'on se rappelle que Voltaire recueillait alors les matériaux de son Siècle de Louis XIV, et consultait les souvenirs du maréchal, son ami et son protecteur. — M. Lacroix semble perdre de vue que le duc de Richelieu était plus jeune que Voltaire de deux années;