Octobre 1749. pp. 121 et suiv
gnait (p. 123) que Voltaire se trahissait lui-même, dans un moment de distraction, en écrivant, à propos de la Henriade : 'i une description philosophique des deux qui n'est que de mon » sujet, » tandis qu'il aurait fallu : « qui n'est que du sujet de V M. de Voltaire. »
C'est contre cet article du Mercure que l'auteur anonyme se défendit avec vivacité, dans la lettre dont nous avons parlé plus haut.
Cette remarque de Rérnond de Sainte-Albine sur la phrase de la page i23 parut décisive, et tous les ennemis de Voltaire se firent un malin plaisir de la reproduire ; il va sans dire que pour eux, Voltaire, véritable auteur de l'ouvrage, avait bien réellement commis l'inadvertance qui, selon le Mercure, lui était seulement imputée par un anonyme artificieux.
Les auteurs de la Préface de l'édition de La Haye (lySi) déclarent que « cette méprise change le soupçon en certitude.» Fréron, dans un neuve! article sur la Cowiaissance, publié à propos de cette dernière édition, ne se dissimule pas « le plaisir » que lui a fait « cette découverte admirable '. »
Bien des années après, en 1767, Larchcr s'armera de nouveau contre \'oltaire de cette même phrase -. Elle a embarrassé les éditeurs et peut-être est-elle cause que la Connaissance figure encore aujourd'hui dans les Œuvres de Voltaire.
Il suffirait cependant de se reporter au texte pour s'apercevoir qu'il n'y avait là aucune inadvertance, ni réelle, ni simulée; il n'y avait qu'une faute d'impression (l'ouvrage en est criblé).
A l'article Grandeur de Dieu, Ynuleuv anonyme, après avoir cité quatre vers d'Esther, poursuit ainsi : « Voici un morceau « de ]a Henriade qui me paraît un pendant pour les vers de « Racine. C'est après une description philosophique des cicux a qui n'est que de mon sujet... •>
Est-il admissible que Voltaire s'oubliant, et parlant en son propre nom, se soit exprimé de la sorte? La phrase serait équivoque et barbare; carde quel sujet s'agirait-ilr De la Henriade, ou du sujet traité dans l'article Grandeur de Dieu? l a vé-
1. Lettres sur qmlqucs écrits Je a: temps, Londres et Ptiris, Ducliesne, 1752, t. I, p. 358. (2et article, qui ne se trouve pas dans la première cJitioii des Lettres sur quelques écrits de ce temps, est antidaté, comme la plupart des articles de Fréron.
2. Réponse à la Défense de mon oncle, Amsterdam^ Changulon^ 17O7, iu-H, p. 16, note 4.
rite est qu'il faut lire, avec les éditeurs de Kehl : « Une descrip-
• tion philosophique des cieux qui n'est pas de mon sujet *.» De même on lit plus loin, à l'article Langage : • Je n'ai pas
• parlé des vices du style (de la tragédie de Pompée)... Cette dis-
• cussion n'était pas de mon sujet. »
Il nous reste à examiner les remarques suggérées à Beuchot par l'examen du texte de la Connaissance, et qui, selon lui, ne permettent pas de sortir du doute "^.
i» Beuchot note qu'au mot Amour, l'auteur parlant de la prose poétique, emploie ces mots : « C'est, comme on l'a dit, « une espèce bâtarde qui n'est ni poésie ni prose. • Or, ajoutct-il, d'Alcmbert a écrit dans son Eloge de Mirabaud : . Le mélange de ces expressions (poétiques) forme, comme Ta dit M. de \'oItaire, une espèce bâtarde. • — Nous croyons que d'Alembert a très bien pu citer cette phrase de la préface de Nanine : t Ce serait une espèce bâtarde, un monstre né de « l'impuissance de faire une comédie et une tragédie véri-
• tables. »
2' Au mot Comparaison, continue Beuchot, un passage de la Henriade est cité avec un vers qui n'a été imprimé dans aucune édition de ce poème. — Si Voltaire avait été l'auteur de la variante signalée par Beuchot, il l'eût conservée dans les éditions de la Henriade postérieures à 174^. Or on ne l'y trouve pas; 011 ne rencontre que la première version. Mais dira-t-on, en adoptant cette variante. Voltaire se serait trahi et se serait avoué l'auteur de la Connaissance ; il n'avait alors qu'une chose bien simple à faire : imaginer une troisième leçon.
3' Les observations sur Pompée qui se trouvent dans la Connaissance des beautés sont, ajoute Beuchot, pour le fond et pour la forme, reproduites dans le Commentaire sur Corneille. Nous répondrons que les remarques de la Connaissance ne portent que sur les fautes de langage. Voltaire se les appropriera plus tard, et les répétera; car il n'y a pas de tour bien nouveau à donner à des critiques purement grammaticales. Mais on trouve de plus dans le Commentaire, d'autres remarques sur le style et la conduite de Pompée, dont il n'y a pas trace dans la Connaissance, et Beuchot fait observer lui-même que dans la Connaissance, au mot Langage, on blâme une expression dont \'oltaire loue l'énergie, dans le Commentaire.
4" • Au mot Liberté, ditentîn Beucliot, un passage est cité
1. C'est ainsi que Barbier entend et Ht ce passage; voyez sa note dans le Journal et Mémoires de Collé, éd. de 1868, t. I, p. g5.
2. Œuvres de Voltaire, t, XXXIX' de l'cdition LeRvre, p, 148,
BIBLIOGRAPHIE DE SES ŒUVRES Si
• du second Discours sur Vlio»vne, dans lequel on conserve
• la version d'un vers que Voltaire avait changé en i 748, e'est- « à-dire un an auparavant, et qui est une vive sortie contre
• Desfontaines. • Si Voltaire avait écrit la Connaissance, n'aurait-il pas conservé soigneusement cette variante de 1748, qu'il a reproduite depuis dans toutes les autres réimpressions de son Discours?
Nous attirons à notre tour l'attention du lecteur sur un détail du texte : au mot Amitié, l'auteur de la Connaissance reproche à La Fontaine le mot de pudeur, employé avec le sens de honte, dans ces vers :
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir lui-m^mc '.
Voltaire n'aurait pas fait cette critique : il a dit lui-même de La Beaumelle : « Ecrivain sans pudeur et sans retenue. • Voy. la note du tome XVIII» de l'édition encadrée (1775), p. 259. C'est donc à tort que Beuchot (t. XIX de l'édition Lefèvre, p. 336) a tait suivre d'un K (Kehl) cette note, qui est de Voltaire.
Pour nous, la question est hors de doute. Voltaire n'est pas l'auteur de la Connaissance et nous sommes d'avis que cet écrit doit être exclu désormais des éditions de ses Œuvres. Mais à qui faut-il attribuer l'ouvrage publié en 1749? Est-ce à quelque élève de Voltaire, à quelqu'un de « ses admirateurs
• aux yeux pâmés, dont il aura connu l'intention et faible-
• ment réprimé l'aveugle zélé .' » (Clément, Les Cinq années littéraires, éd. de Berlin, lybô, lettre xl, du 3o septembre i74()). — 11 nous paraît assez difficile de soulever aujourd'hui le voile sous lequel s'est caché l'anonyme D"". Quelques personnes, dit Beuchot, ont donné la Connaissance à du Molard. Mais cette assertion ne 'repose sur aucun fondement sérieux. Ch. du Molard, né à Paris en 1709, mort en 1772, avait été recommandé à Voltaire par le président Hénault (voy. Voltaire au président Hénault, 20 août 1740); Voltaire le plaça comme bibliothécaire aupris de Frédéric; mais du Molard ne séjourna que peu de temps à Berlin. 11 est l'auteur d'une Dissertation sur V Electre de Sophocle, dont il sera question sous le n» 1 606 ; dans une lettre à Damilaville, du 16 janvier 1761, Voltaire dit que c'est du Molard • en partie qui lui a procuré Mademoiselle Corneille. » Voyez aussi la lettre de Voltaire à du Molard, du i5 janvier 1761. En 1770, Voltaire écrira à la marquise du