‹ VoltaireChapitre 37 sur 113 · L ALEXANDRIN · texte numérisé non relu

L ALEXANDRIN

des Anglais, Voltaire distinguait une autre classe de restrictions, qui lui paraissaient s'appuyer en partie sur l'essence même de l'art dramatique, en partie sur la nature de la langue française. Les Anglais possédaient l'ïambe non rimé; mais, d'après le jugement de Voltaire, de tels vers ne suffiraient pas pour distinguer la prose d'avec la versification, la langue française manquant de mesures longues ou brèves. Quant aux tragédies en prose, après que les chefs-d'œuvre d'un Corneille et d'un Racine sont en vers rimes, ce serait, selon sa frappante comparaison, vouloir placer des dessins au crayon au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul A'éronèse. Par le vers rimé pour la tragédie. Voltaire entend uniquement l'alexandrin ; car les vers blancs, dans lesquels il a traduit une partie du Jules César de Shakespeare, ne sont rien autre que des alexandrins sans rimes. Ce qu'est sa valeur dans l'art dramatique, Schiller l'a exprimé de telle sorte, dans une lettre à Goethe, à l'occasion de la traduction du MnJiomet de Voltaire par celui-là, qu'il serait impossible de mieux dire : « La propriété de l'alexandrin, écrit-il, de se partager en deux moitiés, et la nature de la rime de faire un couple de deux alexandrins, déterminent non-seulement toute la langue, mais tout l'esprit de ces pièces. Les caractères, les sentiments, les actes des personnages, tout se place par là sous la règle de l'antithèse, et comme le violon du musicien dirige les mouvements des danseurs, ces deux alexandrins qui doivent se suivre dirigent les mouvements du cœur et de la pensée. L'intelligence est sans cesse entraînée, et chaque sensation, chaque pensée est enchâssée dans cette forme comme dans le lit de Procuste. » La césure divise

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donc d'abord chaque vers isolé en deux moitiés, et comme deux vers qui se suivent sont assujettis à la rime, voilà un double joug. Dans son Tancrède, Voltaire a tenté d'alléger le second au moyen des rimes croisées, sans se soucier, en rompant aussi l'uniformité des rimes couplées, de se tenir ainsi trop près de la prose. Le rhytlime si invariable de l'alexandrin exige en même temps les rimes les plus rapprochées. Les alexandrins librement entremêlés de Tancrède laissent l'impression d'une allée sinueuse de peupliers. Dans la comédie, comme dans VEnfant prodigue, le Droit du seigneur, la Prude, Voltaire a quelquefois employé les ïambes rimes de cinq pieds, mais qui paraissent trop légers pour le drame. On peut considérer comme un malheur national pour les Français, que le génie de leur langue n'ait pas réussi à temps à se débarrasser d'un si vilain rhythme, que l'alexandrin soit resté l'uniforme dramatique où le poëte doit fourrer ses discours, s'il ne veut leur donner l'apparence d'une prose sans lois; et nous devons estimer heureux les Anglais et les Allemands de s'être formé, avec l'ïambe de cinq pieds non rimé, un vers dramatique unissant à l'essor du rhythme la liberté du mouvement.

Si cette contrainte de la rime, à laquelle doit se plier l'auteur français, résulte de la nature spéciale de sa langue, Voltaire croyait aussi reconnaître le fondement d'une autre loi restrictive dans la nature même du drame. Ce sont les fameuses trois unités : d'action, de temps et de lieu, que les critiques français s'imaginaient trouver dans la poétique d'Aristote ; tandis que Lessing nous a appris que chez les Grecs, en théorie comme en pratique, la seule

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unit-é d'action apparaît comme une nécessité inéluctable. Les deux autres n'étaient appliquées qu'autant qu'elles servaient à la première, et que l'exigeait la constante présence du chœur (qui n'existe pas chez nous). Selon Voltaire, au contraire, la vraisemblance exige que l'action soit comprise dans Tespaxîe de trois heures, c'est-à-dire de la durée de la représentation, et dans l'enceinte d'un même palais. Il plaisante Shakespeare, qui transporte tout d'un coup ses personnages d'un navire en pleine mer à cinq cents milles dans l'intérieur des terres, d'une hutte dans un palais d'Europe en Asie, et retrace une action ou plusieurs actions ensemble qui durent un demi-siècle. Mais, bien que Shakespeare aille incontestablement trop loin, que d'une part ses changements de scène, d'autre part les temps considérables qui séparent les parties de ses drames, nuisent à la continuité et par suite à l'unité d'action, abstraction faite des difficultés de la représentation , il n'y a au contraire aucune objection à tirer de la nature bien comprise de l'art dramatique, quand par exemple, dans la. Mo)^t de Wallenstein, les trois premiers actes se passent à Pilsen, les deux derniers à Egra; quand, dans Egmont , des nouvelles des Pays-Bas parviennent en Espagne et une armée se met en marche d'Espagne pour les Pays-Bas, entre le commencement et la fin de la pièce; quand, même dans l'intervalle d'un seul acte, comme dans Cabale et Ariiour, la scène, d'abord l'appartement pompeux du président et de la favorite, devient la chambre du musicien. Au contraire, quand Voltaire eut changé l'action dramatique simple de ses deux prédécesseurs en une action plus complexe, ces lois furent bien plus dangereusement méconnues par les

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artifices et les violences qu'il dut employer pour forcer cette même action ù demeurer dans un aussi petit espace de temps et dans un même lieu.

Si sur ce point Voltaire ne veut pas démordre de la proposition fondamentale du siècle classique de la dramatique française, sur d'autres, où il avait d'abord paru vouloir peser avec justesse les supériorités et les imperfections chez les Grecs et les Anglais d'un côté, et les Français de l'autre, il retombe insensiblement dans le courant du préjugé national. Dans les premiers temps qui suivirent son retour d'Angleterre, il estimait que le défaut du théâtre grec et anglais consistait en trop de hardiesse, prenant souvent l'horreur pour la terreur, et celui du théâtre français, en trop de scrupule : les Grecs et les Anglais dépassaient le but tragique ; les Français , par crainte de l'exagération, ne l'atteignaient pas. La scène ne devait pas être un lieu de carnage, comme dans Shakespeare et ses successeurs; mais le drame devait tout aussi peu n'être qu'une simple conversation , comme dans beaucoup de pièces françaises. Parmi toutes les irrégularités de la construction, toutes les indécences de la langue, les drames anglais avaient une grande qualité qui couvre bien des imperfections, ils avaient l'action. Avec le temps cependant Voltaire devient de plus en plus sensible aux défauts des Anglais, de plus en plus prévenu en faveur des Français . La règle scolastique de l'union des scènes, selon laquelle le théâtre ne doit jamais être sans acteurs, et de semblables préceptes secondaires prennent à ses yeux, de plus en plus d'importance. L'élégance de l'expression , les maximes pleines d'esprit qui ornent souvent le drame français comme

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autant de pierres précieuses, mais souvent aussi comme du clinquant, lui assurent, au jugement de Voltaire, la prépondérance sur tous les autres. Le goût français, surtout le goût parisien, quelque chose qu'il doive y reprendre, lui paraît en fin de compte comme le goût normal, autant au-dessus de celui des Grecs que Paris est au-dessus de la capitale de l'Attique, quant au nombre des habitants et des représentations dramatiques. Il se peut que le théâtre français ait fait un usage trop fréquent de l'amour et ait amené souvent cette passion elle-même à n'être plus que de la galanterie ; cependant les Français restent dans la peinture dramatique de l'amour les premiers rnaitres de tous les temps. Sur le théâtre français l'amour paraît avec des bienséances, une délicatesse, une vérité qu'on ne trouve point ailleurs. « Nos amants, dit Voltaire dans sa dédicace de Zaïre à son ami d'Angleterre, nos amants parlent en amants, et les vôtres ne parlent encore qu'en poètes. » Tandis qu'auparavant il pensait que, sous le rapport dramatique, les deux nations devaient se compléter, apprendre l'une par l'autre, il est déjà allé si loin, à l'époque de Zaïre, en 1732, dans la présomption nationale, qu'il écrit ces mots : « Vous (les Anglais) devez vous soumettre aux règles de notre théâtre comme nous devons embrasser votre philosophie. Nous avons fait d'aussi bonnes expériences sur le cœur humain que vous sur la physique. L'art de plaire semble l'art des Français, celui de penser parait le vôtre. »

Et malgré cette heureuse satisfaction du poëte français, on revenait toujours à Shakespeare. Il dut même dans ses vieux jours assister à l'apparition d'une traduction fran-

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raise do Shakespeare, dont Fauteur, un certain Letourneur, comparativement aux Anglais, accordait à peine le titre de poëte aux tragiques français. Voltaire lui-même avait le premier apporté dans sa patrie l'esprit de Shakespeare; maintenant il ne pouvait plus l'en chasser. Le Jules César l'avait saisi; il l'avait traduit, imité; il avait appelé l'apparition des esprits dans Haralet un des plus puissants effets de théâtre et n'avait pu refuser son admiration au monologue d'Hamlet. « Je suis bien loin assurément, disaitil dans son introduction de Sémiramis, de justifier en tout la irdigèdiie (V Hamlet ; c'est une pièce grossière et barbare, qui ne serait pas supportée par la plus vile populace de la France et de l'Italie. Hamlet y devient fou au second acte et sa njaîtresse devient folle au troisième ; le prince tue le père de sa maîtresse, feignant de tuer un rat, et l'héroïne se jette dans la rivière. On fait sa fosse sur le théâtre; des fossoyeurs disent des quolibets dignes d'eux, en tenant dans leurs mains des tètes de mort; le prince Hamlet répond à leurs grossièretés abominables par des folies non moins dégoûtantes. Pendant ce temps là un des acteurs fait la conquête de la Pologne. Hamlet, sa mère et son beau-père boivent ensemble sur le théâtre : on chante à table, on s'y querelle, on se bat, on se tue; on croirait que cet ouvrage est le fruit de rimagination d'un sauvage ivre. Mais parmi ces irrégularités grossières, qui rendent encore aujourd'hui le théâtre anglais si absurde et si barbare, on trouve dans Hamlet, par une bizarrerie encore plus grande , des traits sublimes , dignes des plus grands génies. Il semble que la nature se soit plu à rassembler dans la tète de Shakespeare ce qu'on peut imaginer de

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