SON APPRECIATION FINALE SUR SHAKESPEARE
plus fort et de plus grand, avec ce que la grossièreté sans esjjrit peut avoir de plus bas et de plus détestable. » Que l'on osât opposer, préférer même, en France aux classiques du drame français, ce talent aussi brut, où, comme il l'exprime dès lors à d'Alembert, un tel Gilles de la foire, qui ne saurait écrire deux lignes avec ordre, voilà ce qui révoltait son goût artistique, son patriotisme et son amourpropre. Deux ans avant sa mort, il envoya sur cette question une lettre à l'Académie française : « Figurez-vous, messieurs, dit-il dans sa conclusion, Louis XIV dans sa galerie de Versailles , entouré de sa cour brillante ; un Gilles c uvert de lambeaux perce la foule des héros, des grands hommes et des beautés qui composent cette cour; il leur propose de quitter Corneille, Racine et Molière pour un saltimbanque qui a des saillies heureuses, et qui fait des contorsions. Comment croyez-vous que cette offre soit reçue ? » Un critique anglais avait osé comparer la première scène (ÏHcimlet avec la première scène de Xlphigènie de Racine, et rappeler le discours d'Arcas dans cette dernière :
Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit? Les vents vous auraient-ils exaucés cette nuit? Mais tout dort, et rarmée, et les vents, et Neptune,
ajoutant qu'en face de ce modèle classique la réponse de la )-entinelle dans Hainlet : « Je n'ai pas entendu une souris trotter, » soit bien plus naturelle. « Oui, monsieur, lui répond Voltaire irrité, un soldat peut répondre ainsi dans un corps de garde, mais non pas sur le théâtre, devant les premières personnes d'une nation , qui s'expriment
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noblement et devant qui il faut s'exprimer de même. » Voltaire trahit ici le secret de cette dramaturgie classique des Français. Le drame est la récréation de la cour; les personnages n'ont pas à parler selon leur cœur, leur caractère et leur situation, mais comme il convient de le faire devant le roi et la cour; la grande loi de l'art dramatique n'est plus la vérité, la nature et la beauté : c'est l'étiquette.
On conçoit du reste maintenant pourquoi rien n'est résulté en fin de compte des louables efforts de Voltaire pour élargir les barrières du mode dramatique des Français; on conçoit que ses pièces, fort différentes l'une de l'autre, soit comme forme, soit comme valeur, ne renient pas en somme la « manière gallicane » de ses prédécesseurs, comme s'exprime Goethe. Les apprécier chacune à part nous mènerait bien loin ; car Voltaire n'a pas laissé moins de 27 ou 28 tragédies et 15 comédies, opéras ou divertissements. Sur trois de ses tragédies, Zaïre, Mérope et Sêmiramis, Lessing a donné, dans sa Dramaturgie de Hambourg, des détails que nous avons tous étudiés dès l'école. Deux autres, Mahomet et Tancrède, sont connues des lecteurs par les traductions de Goethe. Il les traduisit, ainsi que Schiller, d'accord avec lui, l'exprime dans ses fameuses stances, non pas comme des modèles au vrai sens du mot , mais pour opposer au réalisme terre à terre et au naturalisme, tels qu'ils se produisaient dans les pièces d'Iffland et dans d'autres de l'époque, des pièces s'éloignant de la commune réalité, par l'art, la correction du style et le rhythme sévère de la langue. Schiller accordait que Goethe traduisit ces deux tragédies en ïambes
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iion-rimés ; seulement il craignait que la forme de l'alexandrin n'eût tellement pénétré leur construction, qu'après la destruction de ce dernier, il restât trop peu du caractère humain. Goethe lui-même se plaignait de la sécheresse de ces pièces et sentait la nécessité d'y ajouter cà et là « un peu de vie, » pour leur donner « plus de richesse que dans l'original. » Aussi sa traduction, admirablement fidèle quand il ne s'éloigne pas du texte avec intention, est-elle plut(')t un remaniement, qui donne tantôt au sentiment plus de chaleur et de liberté, tantôt plus de finesse aux réflexions ou aux luttes intérieures; qui tantôt émousse des pointes trop prosaïques, et enfin efface ce qu'il y a de trop révoltant dans certaines révélations, comme dans les vingt vers de la conclusion de Mahomet.
Que le drame, comme la poésie en général, non-seulement peut avoir une tendance, mais doit en avoir une; que la fin de l'art est d'améliorer et de convertir l'homme : tel fut réellement le point de vue dominant à toutes les époques, bien qu'il ne soit arrivé à plein développement que dans l'esthétique moderne ; telle était également la conviction souvent exprimée de Voltaire et de son temps. Dans un cas spécial, Lessing avait aussi appelé la scène sa chaire : Voltaire la regardait et s'en servait comme telle. On conçoit qu'il y prêchait, parmi les autres vertus , la tolérance religieuse et l'horreur de la superstition et du fanatisme. Depuis la parole de Jocaste dans sa première tragédie :
Les prêtres ne sont point ce qu"un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science....
jusqu'à cette maxime de l'empereur dans les Guèbres :
Que clianin dans la loi clierche en paix la lumière; Mais la loi de l'État est toujours la première....
ces doctrines pénètrent tous ses drames. Mais tandis que dans ses autres pièces elles n'apparaissent que par des sentences dispersées ou des caractères individuels, la première des tragédies traduites par Goethe exprime, rien que par le titre, le Fanatisme ou Mahomet le prophète (d'où Goethe a d'ailleurs retranché le mot fanatisme), qu'elle est remplie de ces tendances, qu'elle n'existe que pour elles. Mahomet, dit Voltaire dans une lettre servant de préface, Mahomet n'est ici autre chose que Tartufe, les armes à la main, et comme Tartufe a fait beaucoup de bien, il est à espérer que Mahomet agira dans le même sens, puisque le temps où ces crimes sont possibles, soit en petit, soit en grand, ne passera pas de longtemps encore. Qu'une telle peinture fasse tort à la personne historique du prophète arabe. Voltaire le concède seulement en ce sens que celui-ci n'a pas tramé précisément l'espèce de trahison qui fait le sujet de la tragédie ; « mais quiconque fait la guerre à son pays et ose la faire au nom de Dieu , n'est-il pas capable de tout? » demande-t-il d'une façon très -caractéristique. Sous l'empire de cette tendance, le Mahomet de Voltaire est devenu une pièce dure, antipathique, que Goethe a cherché en vain à adoucir et à rendre pathétique. La haine du fanatisme et de la religion , qui en est la source, a fait oublier à Voltaire, qui le savait cependant, que l'enthousiasme a toujours été le point de départ des religions, le calcul ne venant qu'en seconde ligne. Son Mahomet n'est.