LK MAHOMET DE VOI.TAIRE ET BENOIT XIV
à la vérité, pas un imposteur vulgaire, c'est-à-dire sans idées; mais il l'est froidement et consciemment. Cette figure nous rappelle le grand Cophte de Goethe, tellement grossier et gauche que le charme , la puissance sur les hommes qui lui sont attribués dans la pièce deviennent incompréhensibles. Aussi Napoléon avait-il entièrement raison dans son blâme contre la pièce de Goethe, non pas en ce qu'il était désagréablement affecté que le conquérant du monde y bavardât comme un écolier, mais en ce qu'il affirmait qu'un homme de cette sorte n'aurait jamais conquis le monde. Un trait caractéristique de Voltaire et en même temps caractéristique de l'époque, c'est que le poëte ait dédié au pape, « chef de la véritable religion, un écrit contre le fondateur d'une religion fausse et barbare, » écrit qui ne visait certes rien moins que la Turquie ; c'est aussi qu'il se soit trouvé un pape (Benoît XIV, le bonhomme Lambertini, comme Voltaire l'appelle à cette occasion) qui ait exprimé sa gratitude de cette dédicace par une lettre amicale.
Pour dire encore ici quelques mots en passant des drames les plus connus de Voltaire, parmi ceux qui rappellent le souvenir des modèles grecs, j'ai déjà désigné Œdipe comme une tentative de jeunesse manquée. Oreste est plus mûri, néanmoins le thème en est trop intimement lié à l'idée antique du destin pour paraître aux modernes un sujet favorable. Il en est tout autrement iXTphigènie, qui est un dernier écho de la fable de Tantale, et qui comporte très-bien la manière inspirée dont Goethe l'a traitée, tandis que le thème ^Oreste, c'est-à-dire d'Electre, constitue dans toute sa rudesse le centre même de cette fable, qu'il
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vaudrait mieux laisser de côté que de le fausser comme l'a fait Voltaire; car, lorsqu'on fait paraître les Erinnyes non pas après, mais avant le meurtre de la mère, et qu'on donne celui-ci même comme un simple accident, que restet-il alors de l'idée primitive de la pièce?
Parmi les tragédies romaines, où Voltaire a voulu se mesurer avec le poëte de Cinna et de Britannicus, Rome sauvée, celle que son auteur préférait pour le rôle de Cicéron, n'est pas autre chose qu'un drame de collège, c'est-à-dire que si nous faisons abstraction de l'éloquence et de l'énergie de la langue, un habile régent de collège aurait pu amener à une telle forme le produit de ses lectures de Salluste et des Catilinaires. Les Romains du Bruiiis de Voltaire nous rappellent les tableaux de David : il y a plus d'appareil et de déclamation que de nature et de véritable grandeur. Le Tj'iii.rai-irat, d'après les déclaratioûs de Voltaire lui-même, fut écrit pour les notes, dans le but de flétrir, par l'exemple des Romains, toutes les proscriptions, surtout celles qui ont pour mobile le fanatisme, et tous leurs auteurs. L'influence du théâtre anglais, qui se manifeste déjà dans Brut us, est encore plus sensible dans la tragédie la Mort de Ccsr/r, qui dès lors prend place dans une autre série.
La Mort de César appartient à ces pièces composées par Voltaire sous l'influence décisive de Shakespeare. Il avait alors l'esprit plein de Jules César, comme (Y Hamlet lorsqu'il fit Sémiramis , à" Othello au temps de Zaïre, àe Roméo et Juliette à celui de Tancrède. Il y a déjà plus d'un siècle, Lessing a comparé Zaïre et Séuiiramis à leurs modèles, et je n'y reviendrai pas. Mais il
n'est pas moins intéressant de se livrer au même travail pour la Mort de César. Comme on le voit par ce titre, la pièce de Voltaire ne comprend que la moitié de la pièce de Shakespeare, qui va jusqu'à la mort de Brutus et de Cassius. Mais entre le meurtre de César et la bataille de Philippes, il s'écoule deux ans, et Voltaire ne pouvait utiliser qu'une action possible en trois heures, c'est-à-dire qui eût pu durer le temps d'une représentation. Il dut donc couper la pièce de Shakespeare par le milieu; et s'il n'eût fait que cela, il n'y aurait pas eu trop à dire; car on a souvent émis que le Jules César de Shakespeare contenait deux tragédies. Mais ce qui dans la pièce anglaise avait fait la plus profonde impression sur Voltaire, était la scène entre Brutus et Antoine, en face du cadavre de César, laquelle forme justement la transition entre les deux parties. A^oltaire, en terminant par cette scène et par le discours d'Antoine animant le peuple, fait de sa tragédie une prémisse qui n'a pas de conclusion. Et la prémisse elle-même est en partie faible, en partie raffinée, en comparaison de l'original. Tandis qu'il supprime les plaisanteries des paroles de Ca.sca, en adoptant ce cancan usé qui fait de Brutus le fils naturel de César, il apporte un élément qu'il croyait destiné à augmenter le tragique de la pièce, mais qui n'a pu être accepté par le bon goût.
Dans Roïiiéo et Juliette, l'amour comblant l'abime qui sépare deux partis ennemis, parut au poëte français un motif réellement dramatique, et la réconciUation du couple amoureux au moment où elle est devenue inutile, une fin réellement tragique. Mais pour atteindre à cet effet, il créa dans Tnncrède un malentendu entre les
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amants oux-mêmes, ce qui est la soinrc de beaucoup de situations artificielles <'t (l'invraiseinblanccs. Malgré cela, cette pièce ne possède pas seulement un grand méi'ite dramatique, comme Goethe l'en vante; elle forme encore, avec Zaïre et Alzire , le groupe de ces tragédies de Voltaire qui font naître en nous au plus haut degré « l'émotion humaine ».
Même aux yeux de ses contemporains, Voltaire a moins brillé dans le genre comique que dans le geni'e tragique; il le savait, et ce fut une des raisons qui lui firent représenter ses comédies sous différents noms. Toutefois, plusieurs ont été arrangées pour le théâtre allemand, et c'est pourquoi nous trouvons dans la Drainaturgie de Lessing de courts jugements sur Nanine, la Femme qui a raison et Y Ecossaise. A l'origine, ces pièces ont été en partie composées pour des théâtres d'amateurs, et on comptait sur le charme qu'ajouteraient les acteurs aux rôles choisis par eux. Quelques-unes, comme V Écossaise , écrite en prose, appartiennent en réalité à ce genre intermédiaire, qui commençait à arriver d'Angleterre, et plus tard connu sous le nom de mélodrame. Si celui-ci n'était que touchant, sans scènes comiques. Voltaire le repoussait comme un genre bâtard; mais une pièce qui unissait le rire au pathétique et au touchant, lui semblait une image fidèle de la vie, où tout se passe ainsi ; il l'acceptait donc. A côté d'ouvrages analogues, par exemple de Diderot, Y Ecossaise peut soutenir la comparaison, tandis que le Dépositaire , dont le sujet a de la ressemblance avec celui de Tartufe, est lamentablement manqué, eu égard à ce dernier. En somme, nous touchons là à un des côtés les