CANDIDE
pagnée de doute. La révélation détruit le doute et met la certitude à la place; mais la révélation a eu des caractères, des effets qui empêchent de l'accepter comme une réelle garantie.
Bientôt après, Voltaire développa les mêmes idées dans son fameux roman Candide ou V Optimis tne . C'est une histoire pleine d'aventures, qui nous mène à travers la moitié du monde : de Westphalie en Hollande ; do là en Portugal, où le tremblement de terre revient en scène; puis en Amérique; derechef en Europe, à Paris, Londres, Venise, enfin en Turquie. Voici le thème : Comment peuton dire le meilleur des mondes possibles un monde où il v a tant et de si effroyable mal physique et moral, comme la guerre et les tremblements de terre, la peste et des maladies plus terribles encore, l'inquisition et la traite des esclaves? Trois réponses sont données comme conclusion : Martin , le pessimiste tant de fois éprouvé , a fini par être persuadé que l'homme est né pour vivre dans les convulsions de rin(|uiétude ou dans la léthargie de l'ennui. Candide , le héros du roman , n'en convient pas , mais n'assure rien ; quant à Pangloss, le doctrinaire optimiste, il avoue qu'il a horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutient toujours et n'en croit rien. La conclusion finale de cette sagesse, rappelant que le héros , après toutes sortes d'alternatives de fortune, après avoir gagné des trésors immenses, après les avoir perdus , trouvait finalement un bonheur modeste dans la possession et l'entretien d'un petit jardin, la conclusion finale est cette devise bien souvent employée ensuite par Voltaire dans ses lettres : « Il faut cultiver son
ZADir;. IW)
jardin. » Ou, commo le dit le sage possimisto du roman : « Travaillons sans raisonner, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. » L'idée fondamentale du roman intéresse tout d'abord ; et il ne manque pas de scènes surprenantes ou comiques, de traits pétillants d'esprit. La question de Candide , qui , après avoir été fessé dans un auto-da-fé à Lisbonne, se demande : « Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, (jiie sont donc les autres? » est tout à fait dans la nature de Voltaire; et le souper de Venise avec six majestés détrônées, qui se trouvaient là pour le carnaval, est de l'effet le plus gai. Mais, tout compte fait, et jugé à notre point de vue actuel. Candide est au-dessous de sa réputation. .Je vais encore examiner quelques-uns des romans les plus importants de Voltaire, pour asseoir [)Ius solidement mon jugement.
Zadifj ou la Destinée, histoire orientale , fut, au dire de Longchamp, composé à Sceaux, pour la duchesse du Maine, par conséquent dix années avant Candide, et nous montre, puisqu'il repose sur la même question, combien le poëte en était constamment et sérieusement occupé. « Qu'est-ce donc que la vie humaine? s'écrie le héros dans sa misère. 0 vertu ! à quoi m'avez-vous servi ? Tout ce que j'ai fait de bien a toujours été pour moi une source de malédiction ; si j'eusse été méchant comme tant d'autres, je serais heureux comme eux. » Un passage de la tin montre que Voltaire était alors plus satisfait que lors- (|u'il fît Candide , de la pensée de Pope, supposant une gradation infinie de mondes où chacun est à sa place le monde qui convient. « Il est donc nécessaire, demande Zadig à un compagnon de voyage qui venait de se faire
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connaître pour un génie puissant, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs ? et les malheurs tombent sur les gens de bien ! — Les méchants , telle est la réponse , sont toujours malheureux ; ils servent à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il n y a point de mal dont il ne naisse un bien. » — « Mais, dit Zadig, s'U n'y avait que du bien et point de mal ? — Alors , reprend le génie , cette terre serait une autre terre, l'enchainement des événements serait un autre ordre de sagesse ; et cet ordre , qui serait parfait, ne j)eut être que dans la demeure éternelle de l'Etre supi'ème, de qui le mal ne peut approcher. » Dans un plus petit conte, Memnon on la sagesse humaine , le même thème est développé d'une façon plus enjouée. Ici encore un génie apprend au héros que dans les cent mille milliers de mondes dispersés dans l'étendue, tout se suit l)ar degrés. On a moins de sagesse et de plaisir dans le second que dans le premier, moins dans le troisième que dans le second, ainsi du reste jusqu'au dernier, où tout le monde est complètement fou. « J'ai bien peur, lui dit Memnon, que notre petit globe terraqué ne soit précisément les Petites-Maisons de l'univers! — Pas tout à fait, telle est la réponse ; mais il en approche : il faut que tout soit en sa place. »
Dans ses romans. A'oltaire aime beaucoup supposer de longues courses par le monde, et cela, pour montrer que dans les pays et les climats différents les choses paraissent bien différentes ; mais qu'au fond tout se passe de la même façon, et partout aussi éloignée de l'idéal. Candide, comme nous l'avons vu. ))arcourl les doux hémisphères:
LA l'KINCH.SSE DE l'.AI'.VI.' J.XK. I.A VlSliiN DH lîAlior*-. 171
la princesse de Babylone, l'héroïne d'un autre romau de Voltaire, en fait autant, au moins dans Tancieii monde ; il en est de même dans les Lettres d'Aiiuificil, dans V Histoire des voyages de SconnentojJo, dans Y Histoire de Jenni et dans plusieurs autres. Dans la Princesse de Babylone on trouve ce passage : « Les Germains sont les vieillards de l'Europe ; les peuples d'Albion sont les hommes faits ; les habitants de la Gaule sont les enfants, et j'aime à jouer avec eux. » Paris, en particulier, est souvent décrit ; par exemple , dans le conte Le Monde comme il va, vision de Babouc, sous le nom de Persépolis. Mais là , à côté de l'ombre, le poëte a voulu faire ressortir la lumière des choses humaines, et faire saisir ce mélange où l'on ne peut séparer le bien et le mal. « Les abus , y est-il dit . se présentent à vos yeux en foule ; et le bien qui est caché, et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes , vous échappe. » L'ange Ituriel renonce enfin à vouloir punir Persépolis et même à l'améliorer ; mais il laisse « aller le monde comme il va ; car, dit-il, si tout n'est pas bien, tout est passable. » Dans un conte tout à fait selon la manière de Swift, Microniégas , histoire philosophique, l'amour des voyages s'étend jusqu'aux étoiles. Un habitant du monde de Sirius se met en voyage avec un habitant de Saturne ; ils arrivent jusqu'à notre terre, où ils se livrent à des observations pleines de sens et de malice sur l'infiniment petit des choses humaines. — L'homme de Sh-ius mesure 120,000 pieds de Paris ; celui de Saturne 6,000, et les hommes de notre terre ne deviennent visibles pour eux qu'avec un microscope ; sur les planètes de Sirius on a 1,008 sens; sur Saturne 72. —
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On reconnaît là tout entière la nature de Voltaire, mêlant à une revue satirique des différents systèmes philosophiques le souvenir de ses antipathies littéraires, entendant sans doute, par exemple, par le « nain de Saturne », le défunt président de l'Académie, Fontenelle, auteur d'un traité sur la pluralité des mondes.
Da,n&V In ffénn, selon Schlosser, il n'y a nulle idée principale caractérisée, et c'est peut-être pour cela qu'il est devenu le meilleur roman de Voltaire. Il y existe, d'ailleurs, parfaitement une idée principale : le contraste de la nature et de la culture, ou la nature et les convenances. La nature rude, mais bonne et forte ; la culture délicate, mais souvent dévoyée et pervertie. On peut le considérer comme un thème emprunté à Rousseau, qui, du reste, l'aurait exposé autrement. La nature est représentée en la personne d'un jeune homme qui, né de parents français dans le Canada, fut élevé après leur mort au milieu des Hurons, et se trouve ensuite aborder aux cotes de France. Dès le début, surtout lorsqu'il eut trouvé une maîtresse, il entre en conflit d'une façon très -plaisante avec les mœurs et les préjugés du monde civilisé ; mais conflits qui deviennent plus sérieux quand il entreprend un voyage à Paris, où cet homme candide se trouve sans défense enlacé par la cabale. Mis à la Bastille (Voltaire la connaissait! ) il y est consolé et instruit par un janséniste enfermé depuis lonirtemps, et sa maîtresse, venue également dans la capitale pour le chercher, ne peut le sauver que par le sacrifice de son honneur, et en meurt de douleur. C'est là non-seulement un tableau vivant des dernières années de Louis XIV, époque où se passent ces aventures, mais c'est encore par
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elle-même une peinture extrêmement saisissante. Et Vl/igémi est, à nos yeux, le meilleur des romans de Voltaire, justement parce qu'il est le seul , au moins parmi ses plus importants, où les personnages et leur sort s'adressent réellement à nos sentiments d'humanité, où surtout ils soient véritablement hommes. Ailleurs, dans Candide, dans Zadig, ce ne sont que des marionnettes que l'auteur fait mouvoir avec des ficelles , qu'il fait danser selon que l'exige la pensée qu'il a entrejans de mettre en relief par leur concours. Les personnages lui sont à lui-même pleinement indifférents; il les mène à sa fantaisie, et aussi souvent que cela lui semble utile, il ouvre une trappe par laquelle s'abat sur eux un déluge d'aventures les plus confuses et les plus incroyables. Le monde fabuleux des Mille et une nuits, où il transporte si volontiers ses récits, le costume oriental dont il revêt ses personnages, le dispensent totalement de s'astreindre à l'observation de la réalité psychologique. Et pourtant le rôle fondamental du roman est et reste, en les idéalisant et en prenant part à leur sort, au nom des sentiments humains, de peindre des caractères humains et des destinées humaines; sous ce rapport , parmi les écrivains français de cette époque, Diderot se tient bien au-dessus de A^oltaire , avec ses romans ou plutôt ses nouvelles. On dit bien : il y a également des romans philosophiques, humouristiques , dont le but est tout autre. Très-bien; mais pourquoi alors Boa Quichotte est-il si uniquement vanté? et le Tristï-am Chnndij si amusant? sinon, parce que là, le chevalier et son valet, bien que ne paraissant d'abord que comme des caricatures, finissent cependant par nous intéresser bientôt comme de véritables
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liomnies , et qu'il y a quelque chose d'analogue . au moins de place en place, dans le roman anglais.
Outre les contes en prose, Voltaire a aussi écrit une série de contes en vers, auxquels la légèreté et la gr<àce peu communes qu'il apporte dans le maniement des vers ajoutent un charme de plus. Plusieurs de ^ces contes, et ce sont les plus agTéa))les, je n'en veux citer pour preuve (jue celui intitulé : Ce qui plaît aux Dames, parurent sous le titre : Contes de Guillaume Vadè, en 1764. dans la soixante-dixième année du poète , et par leur fraîcheur juvénile firent naitre la présomption que Voltaire pouvait bien n'avoir fait paraitre qu'alors maintes choses de cette sorte composées dans sa jeunesse. Mais son secrétaire Wagnière, qui avait ou dans les mains toutes ces compositions , put témoigner du peu de fondement de ces suppositions ; et ceux qui possèdent au plus haut degré ce parfum de jeunesse sont plutôt ceux qui sont sortis les derniers de la plume de cet homme merveilleux.
Parmi les travaux historiques publiés par Voltaire dans ces années , le plus important avait eu ses assises posées dans un temps bien antérieur. C'est pour la marquise du Chàtelet que, vers 1740, il avait composé deux traités liistoriques, une philosophie de Thistoire et un essai sur riiistoire de l'esprit humain, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours. En 175G, à l'occasion d'une publication fautive, d'une esquisse informe du dernier travail, il publia les deux réunis sous le titre : Essai sur les 'mœurs et l'esprit des nations et snr les principaux faits de V histoire, depuis Charlemagne jusqiià Louis XIII. Il fit précéder Y Essai sur Vhistoire par la Philosophie de Vhis-
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tuii'e coniine introduction, ce ({Ui pj-oduisit souvent des répétitions, les deux livres ayant été faits pour être séparés. L'œuvre entière, qui compte quatre volumes dans l'édition in-octavo, avait été maintes fois augmentée et transformée depuis sa première ébauche, et, d'après ses propres indications, l'auteur en entreprit encore la révision en 1778, l'année même de sa mort. Malgré cela elle garda, surtout par les apostrophes souvent répétées , les traces de sa destination première, à laquelle Voltaire ne pouvait échapper. La femme pleine d'intelligence qui s'intéressait si vivement aux mathématiques et aux sciences naturelles avait, quand Voltaire se lia avec elle, une antipathie prononcée pour l'histoire. La cause en était dans la nature des livres traitant de cette science à cette époque. La masse des détails amoncelés dans les ouvrages sur l'histoire générale, les faits réels ou fabuleux mélangés sans critique, sans notion d'ordre et sans pensée dirigeante , ne pouvaient satisfaire son esprit philosophique. Elle cherchait, comme nous l'apprend Voltaire, une histoire qui parlât à l'intelligence : elle voulait une peinture des mœurs, des informations sur l'origine et les changements des coutumes, des lois et des idées, et cela elle ne le trouvait nulle paît. V Histoire vMivey^selle du fameux Bos.suet, qu'elle avait sous la main, ne la satisfaisait pas. L'esprit et le goût n'y manquaient cependant pas ; mais elle concevait des doutes importants sur la fidélité de ces peintures si éloquemment présentées : ni le point de vue ne lui paraissait bien choisi, ni le cercle des observations assez étendu. L'auteur, théologien, rapportait tout à la chrétienté, et dans les temps antérieurs au christianisme, il faisait de la .Judée le a^itre de l'histoire du
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monde. Rome et la Grèce , la Perse et l'Egypte y avaient leur place, selon l'usage; mais du berceau de la civilisation humaine , de l'extrême Orient , de l'Inde , de la Chine , il n'était nullement question ; les Arabes eux-mêmes, dont l'action avait été si puissante dans l'histoire des trois parties (lu monde, n'y occupaient pas la place qui leur était due. Enfin, l'œuvre s'arrêtait à Charlemagne ; et c'est justement depuis cette époque que, selon la marquise, l'histoire possède pour nous une réelle importance. Voltaire avait donc à montrer à son amie qu'en dehors de ces descriptions bornées ou par le défaut de sens historique ou par les préoccupations théologiques, et dont elle se sentait avec raison éloignée , il y en avait d'autres , de meilleures possibles, et c'est dans ce but qu'il esquissa les deux traités qui furent l'origine de l'œuvre que nous examinons.
Cette œuvre est en partie une critique historique, en partie une étude des enseignements que l'humanité doit tirer de l'histoire. "S'oltaire dit quelque part qu'un homme de sens droit qui lit l'histoire est presque exclusivement occupé à la réfuter. Et Voltaire n'entend pas comprendre dans cette critique seulement ce qui est donné comme meilleur que ne l'e-st la réalité, ou ce qui a été inventé pour servir les puissants; il entend encore les anecdotes con- Irouvées et tout ce qui est exagération passionnée. ^lais c'est surtout l'autre point de vue qui lui tient le plus au cœur. Il se place dans la situation d'un « bon citoyen ». Il déclare dès le début qu'il observe en général plus le sort des hommes que la chute des trônes; l'histoire devrait s'occuper davantage du genre humain; tout historien devrait dire : « homo sum »; mais la plupart ne décrivent
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que des batailles. Ce que le lecteur doit apprendre dans l'histoire, c'est tout d'abord ce qui change selon les lieux et les âges. « Tout ce qui serait étrange aujourd'hui ne le fut pas autrefois. » L'histoire est avant tout l'histoire des opinions ; les opinions dominantes caractérisent l'esprit d'une époque , et cet esprit dirige les grands événements. La lutte qui se prolongea pendant tant de siècles entre l'empire et la papauté ne fut que la lutte de deux opinions. Un autre point est que tout est en général devenu meilleur dans le monde. A l'occasion du supplice de Jeanne, Voltaire fait cette remarque : « Que les citoyens d'une ville immense, où les arts, les plaisirs et la paix régnent aujourd'hui, où la raison même commence à s'introduire, comparent les temps; etqu'ils se plaignent s'ils l'osent. C'est une réflexion^qu'il faut faire presque à chaque page de cette histoire. » Puis, dans un sens plus pratique, il demande si la meilleure conclusion que nous puissions tirer de tous les changements rassemblés dans cet Essai., n'est pas que chaque nation reste malheureuse aussi longtemps que les lois et la puissance législative ne sont pas à l'abri de toute violation. De ce point de vue seul d'où l'on reconnaît, dans les phénomènes, des forces agissantes, d'où l'on distingue des causes et des effets , le chaos de l'histoire est digne d'arrêter le regard du sage. Selon Voltaire, l'histoire, dans son essence, n'est qu'un « ramas de crimes, de folies et de malheurs parmi lesquels nous avons vu quelques vertus, quelques temps heureux, comme on découvre des habitations répandues çà et là dans des déserts sauvages. » On voit les erreurs et les préjugés chasser la vérité et la raison; les rusés et les heureux enchaîner les
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faibles et anéantir les malheureux ; et ces heureux sont eux-mêmes les jouets du sort, comme les esclaves qu'ils gouvernent. Enfin, les hommes s'éclairent un peu à la vue de leurs folies et de leurs infortunes, les sociétés parviennent, avec le temps, à redresser leurs idées, les hommes apprennent à penser. Mais le monde va si lentement à la sagesse, et l'on n'est jamais sur de ne pas reculer; car, malheureusement, les mêmes folies semblent destinées à revenir en scène de temps en temps. Voltaire marche d'après ces principes à travers l'histoire, nejetant qu'un regard sur l'antiquité, faisant des temps modernes un récit détaillé, souvent extrêmement animé, rattachant, même pour la forme, la dernière partie au siècle de Louis XIV. L'œuvre sur les mœurs des nations doit être placée au nombre des plus importants travaux de Voltaire ; elle témoigne sur plusieurs points de beaucoup de parenté avec les lettres de lord Brolingbrocke, sur l'étude et l'utilité de l'histoire. Celui-ci pourrait avoir été la première cause de cette œuvre de Voltaire , qui a exercé une action extraordinaire, et peut prétendre à une place honorable dans la série des tentatives faites par l'esprit humain pour deviner l'énigme de l'histoire. Si nous voulons déterminer plus exactement le degré qu'elle occupe dans cette série graduelle, il nous faut la compai'er, d'un côté, à l'œuvre de Bossuet déjà citée, de l'autre, aux idées de Herder, sur la philosophie de l'histoire de l'humanité. Pour Bossuet, l'histoire est le produit d'une action divine et merveilleuse qui, à travers toutes les résistances humaines, poursuit son but supérieur au moyen d'un peuple choisi et d'instruments élus. Pour Voltaire, il n'est plus question ni
Vol/IAIUI-: Co.Ml'AKK WKC HOSSIKT. lIK(iKI.. IIKUDEK. IT'J
d'une telle direction, ni de buts et de moyens surnaturels; la nature humaine n'a affaire qu'avec elle-même et la nature extérieure : ce sont ses forces et ses passions tantôt contrecarrées, tantôt servies par les forces de la nature, qui par des alternatives diverses déterminent le cours de l'histoire, où, en fin de compte, se produit ce qui devait se produire. Pour Herder, comme pour Bossuet , il y a un plan divin, mais qui se réalise sans moyens merveilleux, par les seules forces et les facultés de la nature humaine; il n'y a plus aucune révélation supérieure, aucun peuple choisi à l'exclusion des autres ; mais tous les peuples sont l'objet de l'éducation divine par les seuls moyens naturels. Lorsque plus tard Hegel, en sa Philosophie de V Histoire, résout la conception du divin tout entière dans une idée de l'esprit , il semble être revenu , en un sens , au point de vue de "\^oltaire. Cependant, comme l'esprit se tléveloppe et progresse selon des lois déterminées , la pensée d'un but, d'une action divine, est conservée; seulement, c'est là une éducation de soi-même, et le but est conçu comme immanent, comme l'instinct intime du développement dans l'esprit. D'après \'oltaire , l'histoire du monde , — s'il nous est permis d'emprunter cette expression au Gilles de Shakespeare, — est une extravagance, mais qui a sa méthode, et cette méthode peut être connue; d'après Hegel , ce qui peut se comprendre , ce qui a une méthode n'est pas extravagance, mais raison, et quiconque le voit comuîo extravagance ne l'a pas su comprendre.
J'ai précédemment rattaché l'étude des romans et des contes de Voltaire à un terrible événement naturel qui avait été le prétexte de l'un d'eux ; je puis maintenant
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rattacher une autre série d'écrits, appartenant également à cette période, à un événement du domaine moral, qui, en grande partie d'ailleurs par ses efforts, souleva à peine moins d'horreur dans le monde civilisé que le treml)lement de terre de Lisbonne. Je veux parler de l'exécution de Jean Calas, à Toulouse, le 9 mars 170:?. L'histoire de cet assassinat juridique est connue. Une honorable famille protestante de marchands vivait dans cette ville, l'ancienne patrie des All)igeois , où , depuis la cruelle destruction de cette secte réformatrice , au commencement du treizième siècle, le sombre fanatisme catholique avait pu s'insinuer dans la population. Le fils aîné de cette famille, Marc- Antonin, avait un soir été trouvé pendu dans la maison paternelle. Le plus jeune frère avait fait cette découverte on compagnie d'un ami ; le père^ ayant été appelé, envoya chercher le chirurgien ; mais, pour ménager l'honneur de la famille, ne lui dit pas dans quelle situation avait été trouvé le défunt. Le chirurgien, remarquant au cou les traces de la corde, s'écria : Il a été étranglé ! La nouvelle se répand avec la rapidité d'une bombe; la population s'ameute autour de la maison; le capitoul (maire), aussi aveuglément fanatique que la populace , apparaît avec de la troupe , fait visiter le cadavre et arrête la famille. Un frère plus jeune du pendu s'était fait catholique sans se brouiller pour cela avec celle-ci ; une servante , qui y avait contribué pour la meilleure part, était restée dans la maison sans avoir eu à souffrir. On avait souvent vu l'aîné chagrin et en désaccord avec son père; les remontrances de celui-ci avaient pour objet la vie oisive et dissipée de son fils ; mais la populace ne voulut pas démordre qu'Antonin, ayant voulu