‹ VoltaireChapitre 71 sur 113 · I.i; FA.XATIs.MK A TOULOrsK · texte numérisé non relu

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aussi devenir catholique, avait d'abord été maltraité par son père et enfin étranglé. Car c'était, selon elle, une maxime secrète des protestants de j^révenir par le meurtre le retour des leurs dans le giron de l'Eglise catholique. Celui qui selon toute probabilité s'était suicidé devint, au contraire, un martyr de la vraie religion; les Pénitents blancs, une confrérie ecclésiastique de la ville, portèrent en procession son cadavre à l'église, où fut célébré un office solennel; on lui éleva un mausolée sur lequel on le représenta tenant dans une main une palme, dans l'autre un papier avec ces mots : Je renonce à l'hérésie. L'affJaire vint devant le parlement de Toulouse, et la majorité, entraînée comme le capitoul par l'illusion populaire , après une instruction faite en dehors de toute forme , mais à laquelle, on le conçoit, ne manqua pas la torture, condamna le père à périr sur la roue, et le fils qui avait vu le premier le pendu, au bannissement perpétuel.

Voltaire apprit d'abord l'horrible histoire par des voyageurs venus du sud de la France, puis se procura par lettres des renseignements plus précis, et eut bientôt l'occasion d'interroger le plus jeune fils du condamné, Donat Calas, sur la manière d'être de sa famille. Celui-ci, rempli d'effroi par les malheurs qui menaçaient la famille tout entière, avait fui vers la Suisse, de Nimes où il résidait comme apprenti de commerce ; le pauvre jeune homme fit une si excellente impression sur Voltaire, et ce dernier crut devoir en conclure si favorablement à la valeur morale de la famille, qu'il résolut de consacrer tous ses eiforts à cette affaire. Le zèle désintéressé que Voltaire montra à cette occasion, la quantité de lettres qu'il envoya dans toutes

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les directions, la peine inexprimable qu'il se donna pour réunir les preuves et pour gagner à ces malheureux les premiers avocats parisiens, les mémoires qu'il lança l'un sur l'autre dans le public, pour attirer l'attention générale sur cette affaire, son intercession enfin près de ses riches et puissants protecteurs afin d'en obtenir des secours pour cette famille réduite à la mendicité, tout cela inérite nos plus grands éloges et notre admiration. Et qu'on ne dise pas que cet assassinat juridique étant le produit du fanatisme, A^oltaire a naturellement saisi cette occasion de porter un coup à ce dernier. Sans doute il l'a fait, et avant tout, dans le fameux Traité sur la tolérance, à l'occasion de la mort de Jean Calas; ce mobile agissait pour sa part, mais n'était ni le seul ni le premier. Voltaire était blessé au plus haut degré dans sa sympathie, dans ses sentiments de la justice et de l'humanité; en face de telles monstruosités il avait honte d'être Français, d'être homme; une excitation fiévreuse court dans toutes les lettres qu'il écrivit à cette occasion. Quand il assurait plus tard que pendant les trois anuf-es (lui se passèrent avant qu'il eut atteint son but, nul sourire n'avait paru sur ses lèvres, il y avait certainement là un tour oratoire , mais à peine une exagération. Car c'est après trois années qu'il parvint enfin à ce but. Par l'influence de personnages puissants, que Voltan^e sut intéresser à l'affaire, le roi avait confié à une cour supérieure de justice, à Paris, la révision du procès; et le 9 mars 1765, le même jour où trois ans auparavant Jean Calas avait été exécuté, celle-ci déclara nul, à l'unanimité, le jugement du parlement de Toulouse ; innocents le supplicié et sa famille; et ])iontôt après, le

CALAS l'RuCLA.MK IXXOCEM. iS.'j

roi accorda à celle-ci une somme de 30,000 livres eu dédommagements des pertes de fortune. C'est avec raison que d'Alembert écrivait alors à Voltaire : « Vous avez su que les Calas ont pleinement gagné leur procès ; c'est à vous qu'ils en ont obligation. Vous avez seul remué toute la France et toute l'Europe en leur faveur. »

De même que dans un tremblement de terre une première secousse est en général suivie d'une seconde et d'une troisième, ainsi, en 1761, lorsque la famille Calas gémissait encore dans sa prison, un cas tout à fait analogue attira l'attention sur un autre lieu du midi de la France. A Castres, dans le ressort judiciaire de Toulouse, vivait sur un petit bien la famille Sirven , également pi'otestante, composée du père, de la mère et de trois filles. La plus jeune est un jour présentée à l'évèque de Castres, qui, entendant dire qu'elle est protestante, la fourre dans une sorte de couvent pour être gagnée à la seule église où l'on puisse être sauvé. Comme la persuasion ne portait nul fruit, on eut recours aux verges: par suite de ce traitement, la pauvre enfant fut atteinte d'un dérangement 'le l'esprit, s'enfuit et se précipita bientôt après dans un puits, en pleine campagne. Le précédent de Toulouse traça ici le chemin à la voix publique. Comme là le père avait étranglé son fils avec l'aide de sa famille, ici le père avait noyé sa fille avec le secours des siens, et pour le même motif, parce que, sensible aux exhortations amicales du couvent, elle était sur le })oint de se faire catholique. Les prêtres excitèrent la populace, qui voulut assiéger la maison. L'arrestation de la famille était imminente; mais celle-ci, efîVayée par le sort des Calas, pril la fuite par une sombre

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nuit d'hiver, et parvint en Suisse après d'inexprimables fatigues. En wSuisse, Voltaire était déjà connu comme le patron de la famille Calas; les Sirven s'adressèrent à lui, et lorsqu'il se fut persuadé de leur innocence par ses informations et ses recherches, il n'hésita pas un instant à déployer pour elle le même zèle que pour les Calas. Il n'y eut pas de sa faute si l'affaire dura cette fois plus longtemps ; les preuves étaient plus difficiles à se procurer, et l'on ne trouva pas aussi facilement un avocat à Paris. Cependant encore Voltaire, après des efforts incessants, finit par oljtenir la révision du procès et l'annulation du jugement injuste.

Cette affaire n'était pas finie que dans une autre partie du roj'aume se faisait une autre exécution, qui produisit sur Voltaire une impression presque plus terrible encore que celle de Calas. A Abl)eville, en Picardie, deux jeunes gens, l'un de dix-sept ans, Tautre de dix-huit, l'un fils d'un officier, de La Barre, l'autre, fils d'un président, d'Étallonde, étaient accusés d'avoir endommagé un crucifix de l)ois sur le pont, de n'avoir pas ôté leurs cha])eaux devant une procession de capucins, et d'avoir chanté des chansons contre la religion. Les deux derniers points seuls étaient prouvés : le principal, la mutilation du crucifix, n'était rien qu'une accusation ; en outre , toute l'affaire était remplie de liaines personnelles et d'excitations les plus détestables. Malgré cela, les deux jeunes gens furent condamnés à la mort la plus horrible : d'Etallonde devait avoir la langue arrachée, la main coupée, et aussitôt après être brûlé vivant sur la place du marché de la ville ; mais il parvint à s'enfuir en AUemacne. où il entra au service du roi de Prusse.

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Envers de La Barre, resté dans les mains do la Justice, le jugement fut adouci, en ce qu'il ne devait être que décapité, puis linilé. mais auparavant torturé, pour l'amener aux aveux. Après qu'il en eut inutilement appelé au park ineut de Paris, puis subi la torture avec un mâle courage, il fut exécuté le 5 juin 1766. Ce qui parut surtout abominable dans cette condamnation à mort, fut cette circonstance, que si dans les deux cas précédents les personnes avaient été faussement reconnues coupables d'un crime méritant réellement la mort, ici, un délit de simple police était déclaré un crime passible du dernier supplice. Cette conduite envers les deux jeunes gens d'Abbeville reposait sur cette idée absurde, encore incontestée dans le domaine des lois pénales, qu"à côté des crimes contre les hommes, il y a aussi des crimes immédiatement contre Dieu, qui méritent une punition plus sévère encore que ceux-là. <•- Je ne conçois pas, écrit Voltaire à d'Alembert, qui ne semblait pas prendre la chose assez à cœur, comment des êtres pensants peuvent demeurer dans un pays de singes qui deviennent si souvent tigres. Pour moi. j'ai honte d'être même suria frontière. Ce n'est plus le temps de plaisanter; les bons mots ne conviennent point aux massacres. Quoi ! des Busiris en robes font périr dans les plus horribles supplices des enfants de seize ans ! Et la nation le souffre ! A peine en parle-t-on un moment, on court ensuite à l'opéra comique. .Je suis honteux d'être aussi sensible et si vif à mon âge. Je pleure les gens dont ou arrache la langue, tandis que vous vous servez de la vôtre pour dire des choses très-agréables et très -plaisantes. Vous digérez donc bien, mon cher philosophe, et moi je ne digère pas. Vous êtes encore

jeuno et moi je suis un vieux malade; pardonnez à ma tristesse. » Nous rencontrons en effet dans la correspondance de Voltaire à cette époque la pensée de fonder hors de la France despotique et fanatique une petite colonie de philosophes, dans le pays de Clèves, appartenant au roi philosophe. La chose échoua, et Voltaire parvint aussi peu à faire casser le jugement d'Ahbe ville; nous dirons plus lard comment il devint dans la suite le bienfaiteur du survivant des deux condamnés. Pendant les années suivantes, Voltaire continua à s'occuper de différentes affaires de justice; et toujours, d'après sa persuasion, contre des sentences injustes, voulant ou prévenir l'accomplissement, ou justifier après coup la victime, faisant servir ces différents cas comme des exemples et des avertissements pour l'avenir.

Car si c'était tout d'abord un cas particulier qui avait chaque fois ému ses sentiments d'humanité si développés, il ne perdait jamais de vue l'intérêt général , surtout l'amélioration de la Justice, qui alors, surtout en France, était bien imparfaite. La torture, comme nous l'avons déjà vu, était en pleine faveur ; la recherche des preuves était soumise aux plus grands abus ; les sentences étaient l'endues sans être motivées ; l'uniformité des lois manquait pour les différentes provinces , de même que les moyens d'appel; et, ce qui était le mal le plus dangereux, les places de juge so vendaient. Puis venait la barbare disproportion entre les délits et les peines. La peine de mort s'étendait bien au delà de son domaine naturel , et aggravée encore par la coutume de couper la main, d'arracher la langue, de tenailler avec des pinces rougies.

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de briser sur la roue, d'une faron qui allait et contre le l)ut de la peine et contre l'humanité. Lorsque sur ces entrefaites, en 1761, Beccaria fît paraître son Traité des délits et des peines, Voltaire reconnut eu lui un compagnon de ses efforts, donna à une relation du supplice de de La Barre la forme d'une lettre à lui adressée, et écrivit plus tard un commentaire sur son œuvre fameu.se. Il n'était ni moins infatigable ni moins énergique à demand<T une législation pénale simple et uniforme, une instruction plus approfondie et plus humaine, un examen plus consciencieux des témoignages, l'abolition de la torture et de l'aggravation de la peine de mort ; il voulait même voir celle-ci, en conservant seulement quelquf's exceptions apparentes, changée en celle des travaux forcés. On croirait à peine aujourd'hui , si ce point ne tenait pas une place principale dans les desiderata de A'oltaire, que dans la France monarchique les sentences de mort pouvaient avoir leur effet, .sans que les pièces du procès fussent venues sous les yeux du roi et de son conseil pour une dernière révision. Les soutiens de tous ces défauts et de tous ces abus étaient les parlements, qui d'un autre côté, il est vrai, par suite des attributions politiques qu'ils avaient su s'approprier, formaient le dernier rempart contre l'arbitraire royal. Lorsque dans la suite, en 1771 , le chancelier Maupeou entreprit la transformation violente de la Justice et dispersa le parlement de Paris, Voltaire se trouva en contradiction avec l'opinion publique. Celle-ci , jugeant la mesure au point de vue politique, la condamnait; Voltaire approuvait cette agression contre une corporation juridique usée, ennemie du progrès, et le résultat, après

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