VSPIRATKiN.s RÉrOKMATRiCES
que Louis XVI eut rétabli les anciens parlements, n'a pas donné tout à fait tort à son jugement.
Les aspirations réformatrices de "^'oltaire s'étendaient également sur les questions de droit , de coutumes , de gouvernement et de constitution politique. Les impressions qu"il avait éprouvées pendant les années passées en Angleterre le suivirent ainsi toute sa vie. Il veut la liberté ; mais r^our lui la liberté consiste à ne dépendre que des lois. Comme homme, nous sommes tous égaux, mais non comme membres de la société. La meilleure constitution est celle où tous les états sont également protégés par les lois; il dit même, dans son Essai sur les mœurs, que tout pays où cela n'existe pas n'est pas digne d'être habité. Parmi les différents états, il y a surtout celui des paysans, auquel Voltaire s'intéresse; celui du clergé, dont il combat les privilèges. Il trouve l'exemption de l'impôt dont jouissent les biens du clergé aussi injuste que dommageable pour le pays, et les couvents comme mûrs pour la destruction ou la plus grande limitation possible. En 1770, il écrivit au nom des paysans, dont la vie est sans cela déjà bien assez dure, une Requête à tous les magistrats du royaume, contre les lois du jeune et la défense de travailler le dimanche et les jours fériés, si nombreux alors. La terrible oppression sous laquelle il voyait courbés les paysans de main-morte fut pendant toute sa vie l'occasion d'une série de requêtes et d'écrits, surtout en faveur de ceux qu'il voyait souffrh- sous le joug des chanoines de Saint-Claude, dans son voisinage. Sous toutes les formes possibles, histoire, déductions de droit, requêtes des paysans, peintures émouvantes de la part de leur curé.
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il cherche à prouver l'inanité des titres , l'accroissement des abus, le révoltant delà situation, la nécessité pressante du remède. Tout homme a pour lui un droit naturel de libre disposition sur sa personne, sa famille et sa propriété. Et avant tout : « la législation est l'art du bonheur et de la sûreté des peuples ; des lois qui s'y opposent sont en contradiction avec leur oljjct : elles doivent donc être abandonnées. »
Ce ne fut pas la faute de Voltaire si ses efforts restèrent cette fois sans résultat, car il y avait employé, outre le zèle qui lui était habituel, tout son talent de conteur. Et s'il n'y a pas ici à annoncer un succès, c'est peutêtre le lieu de dire un mot de ses puissants moyens. En fait , on peut parler en tout endroit de la langue et du style de Voltaire, parce qu'ils entrent en jeu et attirent l'attention à tous les moments de son action. Quelques mots suffiront pour caractériser ce talent sur lequel on pourrait si longtemps parler. Voltaire occupe une des premières places parmi les maîtres de la langue. Tout d'abord en ce qui concerne la prose, il est un grand maître dans tous les genres , dans l'histoire comme dans le roman, dans le discours plein de passion comme dans la discussion philosophique, dans le laisser-aller des lettres comme dans les jeux et les combats de la polémique. Il est partou!. supérieur par le naturel, la clarté, le mouvement, la grâce. Où elles doivent être, la chaleur et l'énergie ne font pas défaut. L'éloignement de toute emphase et de toute affectation du style était dans le plus profond de sa nature; comme d'un autre côté, quand la bonne humeur ou la passion faisaient naître quelque expression commune, la faute
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n'était pas imputable à récrivain, mais à l'iiuinme qui gisait en lui. En ce qui touche les vers, les mêmes qualités trouvent leur place dans le récit comique, dans le poëme d'actualité et dans l'épigramme. Sa Pucelle, plusieurs de ses Contes, et un grand nombre de poésies dites fugitives, sont des chefs-d'œuvre pour l'expression poétique et l'art de manier le vers. Dans l'ode, il cherche parfois à remplacer l'essor qui manque par la rhétorique , et dans l'épopée comme dans le drame, il ne sut pas se servir de l'alexandrin avec autant de bonheur qu'avant lui Racine, et d'autres après lui, et cela au jugement même de ses compatriotes.
Comme philosophe, on a coutume de traiter Voltaire assez légèrement , de lui dénier tout caractère propre . toute profondeur, et surtout toute espèce de sérieux. On le taxe de frivolité; on l'accuse d'avoir vu, dans les thèses qu'il soutient, non pas la thèse elle-même, mais un moyen d'exercer son intelligence et sa malice. Mais déjà notre étude de ses romans nous a montré combien certaines questions le préoccupaient particulièrement, surtout l'existence du mal dans le monde et les questions de théodicée; et ce que nous avons dû dire en dernier lieu de ses efforts en faveur d'innocents ou d'opprimés, montre qu'il est dans le railleur en même temps un esprit sérieux et un cœur généreux. Et nous voyons davantage encore, par ses écrits essentiellement philosophiques, qu'il n'abandonne, à aucune époque de sa vie, les hautes (questions de l'existence de Dieu, de la nature, de la destinée de l'homme, de la liberté du vouloir humain et de l'immortalité de l'àme humaine ; qu'il fît sans cesse de nouvelles tentatives
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pour être tixé sur ces questions, ou tout au moins pour projeter sur elles autant de lumière que le permettent les moyens de connaissance de notre nature , dont il sentait si vivement les limites infranchissables. Et il suffît d'entendre de quel ton il traite de ces choses pour se persuader qu'il le faisait avec le plus grand sérieux ; en général, il ne s'abandonne à la plaisanterie et à la raillerie que lorsqu'il a affaire à l'outrecuidance humaine, qui s'imagine avoir définitivement résolu ces problèmes insolubles, et oppose un dogmatisme philosophique au dogmatisme théologique. Sans doute, en tant que philosophe, Voltaire n'est pas original; mais dans la plupart des cas propagateur des recherches anglaises. Or là il se montre comme maitre absolu des éléments qu'il emploie, qu'il fait voir sous toutes leurs faces avec une dextérité incomparable, qu'il éclaire de toute la lumière possible, et sait ainsi satisfaire aux exigences de la profondeur sans s'astreindre à une méthode sévère et uniforme.
L'œuvre philosophique de A'oltaire s'étend depuis son retour d'Angleterre, au début de son âge mùr, jusqu'à la fin de sa vie ; si ce n'est que ses dernières années surtout furent plus spécialement consacrées aux études philosophiques et théologiques^ En dehors du Traité de niélnpJiysique, écrit avant sa quarantième année, pour la marquise du Chàtelet , et qui ne fut publié qu'après sa mort, les plus importants travaux philosophiques de Voltaire appartiennent tous à la dernière période de son existence. La variété de son talent lui permit de donner à ces études les formes les plus diverses. Il y avait quelque chose d'encyclopédique dans l'esprit de ce temps. Vers le
voi.TAiRi-: ET i>"k.\cy(:[,o1'i';dik. 19.')
milieu du siècle, Diderot et d'Aleiubert, avec la })articipation d'un certain nombre de savants libres penseurs, avaient entrepris la grande œuvre de Y EncijclojK'ilie, dictionnaire universel des sciences, des arts et de Tindustrie. Après bien des difficultés et des luttes, qui amenèrent la retraite de l'un des deux promoteurs, cette immense entreprise fut cependant réellement achevée au bout de vingt années. Voltaire, à qui on avait demandé sa collaboration, et qui y était d'autant plus préparé qu'il avait déjà esquissé à Potsdam différents articles pour une œuvre commune conçue dans des vues semblaldes, se retira pendant ({uelque temps avec d'Alembert ; celui des deux collaborateurs qui persévéra lui agréait le moins, de même qu'à Frédéric, en raison de sa nature enthousiaste et démocratique. Cependant l'opportunité de l'entreprise le décida bientôt à se rendre aux avances de Diderot, et pendant les premières années de son séjour sur le lac de Genève, il livra une série d'articles pour V Encyclopédie . Ceux-ci pénètrent dans différents domaines, dans l'histoire, l'esthétique, la philosophie ou la théologie. Voltaire lui-même publia, en 17(34, im Dictio/inairephilosophiqxe, mais qu'il trouva bon dedésavouer, pour échapper aux responsabilités qui le menaçaient, et qu'il fit plus tard paraître de nouveau avec des changements et des développements sous le titre de : Questions s 117' rEncijclopjédie , jusqu'à ce qu'enfin les éditeurs de ses œuvres complètes réunirent ces articles et ceux qui avaient été faits pour YEncyclopjédie, sous le titre définitif de : Dictionnaire philosophique , le tout formant un ensemble de sept volumes . Là , on trouve comme articles sur les mots tune, athée, causes finales, Dieu, etc., une
194 Écrits philosofhk^ues.
série de traités d'où l'on peut dégager l'ensemble des idées philosophiques de Voltaire. Un nombre considérable d'écrits sur les mêmes objets se succèdent encore pendant les années suivantes. Ainsi, en 176G, le traité substantiel le Philosophe ignorant; en 1770, Tout en Dieu ou Commentaire sur Malehra nche : deux ans plus tard, Il faut prendre vn [larti ou le principe cV action, et la même année les soi-disant Lettres de Memrnius a Cicêron. Voltai]"e aimait à exposer ses études philosophiques sous la forme dialoguée. Citons les entretiens entre Lucrèce et Posidoniiis , entre Su-Su et Kou , et avant tout les Dialogues d'Evhémère , comme appartenant à ses plus importants écrits philosophiques. Nous avons déjà touché un mot de l'intérêt i)hilosophique que présentent ses poëmes didactiques.
Pour apprendre comment Voltaire en vint à ces questions, pour faire connaître le terrain sur lequel il se plaçait, je vais citer un passage de son Traité de rnètaphysique, composé pour la marquise du Chàtelet, passage qui se retrouve à divers endroits de ses écrits sans être beaucoup transformé. Comme il nous faut , pour Ijien concevoir le vrai système du monde, nous transporter de notre terre sur le soleil, ainsi, pense-t-il, nous devons pour' l)ien juger l'homme abandonner le cercle des préjugés humains, nous supposant être un habitant de Mars ou de Jupiter qui viendrait sur la terre. « Descendu, dit-il, sur ce petit amas de boue, et n'ayant pas plus de notion de riiommo que l'iiomme n'en a de Mars ou de Jupiter, je débarque sur les cotes de l'Océan, dans le pavs de la Cafrei'ie, et d'abord je ine mets h. chercher un homme. Je vois des
IDKKS 1)K VOr.TAIRK SLR LA .NATIRK IIC.MAINE. l!).J
singes, dos éléphants, des nègres, qui semblent tous avoir quelque lueur d'une raison imparfaite. Les uns et les autres ont un langage que je n'entends point, et toutes leurs actions paraissent se rapporter également à une certaine fin. Si je jugeais des choses })ar h' premier effet (ju'elles font sur moi^ j'aurais du penchant à croire d'abord que de tous ces êtres, c'est l'éléphant qui est l'animal raisonnable ; mais, pour ne rien décider trop légèrement, je prends des petits de ces différentes bêtes; j'examine un enfant nègre de six mois, un petit éléphant, un petit singe, un petit lion, un petit chien; je vois, à n'en pouvoir douter, que ces jeunes animaux ont incomparablement plus de force et d'adresse, qu'ils ont plus d'idées, plus de passions, plus de mémoire que le petit nègre, qu'ils expriment bien plus sensiblement tous leurs désirs; mais au bout de quelque temps le petit nègre a tout autant d'idées (ju'cux tous. Je m'aperçois même que ces animaux nègres ont entre eux un langage bien mieux articulé encore et bien plus variable que celui des autres bétes. J'ai eu le temps d'apprendre ce langage, et enfin, à force déconsidérer le petit degré de supériorité qu'ils ont à la longue sur les singes et sur les éléphants, j'ai hasardé de juger qu'en effet c'est là Yhonime ; et je me suis fait à moimême cette définition : L'homme est un animal noir qui a de la laine sur la tète , marchant sur deux pattes , presque aussi adroit qu'un singe, moins fort que les autres animaux de sa taille, ayant un peu plus d'idées qu'eux et plus de facilité pour les exprimer ; sujet d'ailleurs à toutes les mêmes nécessités, naissant, vivant et mourant tout comme eux.» L'observateur impartial, parvenu dans d'autres
l!)() Voltaire et l'idée de diei'.
régions du giobe terrestre, y voit d'autres animaux que des éléphants et des singes; et au lieu des hommes noirs, en rencontrant des jaunes et des blancs , il étend sa définition, mais sans abandonner le point de vue adopté une première fois pour ses observations. Il i^este ainsi acquis, pour lui et pour Voltaire, que l'homme, comme l'animal, reçoit ses premières idées^par lesjinpressions des sens. La mémoire conserve ces impressions, que nous réunissons et ordonnons en idées générales , mais que nous n'avons également extraites que des idé£S-particulièrêS4___et toutes lés connaissances humaines proviennent de cette faculté que nous possédons de réunir et d'ordonner nos idées.
Comme au surplus ce que nous trouvons ici dans Voltaire n'est autre chose que le sensualisme de Locke, nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps ; mais nous nous tournerons immédiatement vers les deux questions qui, avec les vues sur la nature de la connaissancede l'homme, caractérisent toute coiîcêptîonphilosophique du monde : rjLdÊÊ de Dieu, et ce qui est connexe avec la théorie de la connaissance humaine, l'idée de l'âme. Si l'on entend, sous le premier rapport, souvent parler de Voltaire comme d'un athée, cela ne vient, en général, que des gens qui le connaissent uniquement par ouï-dire. Mais d'autres, à qui l'on ne peut dénier la connaissance des écrits de Voltaire, ont prétendu que celui-ci avait bien enseigné un Dieu, mais sans croire pour lui-même à son existence. Cette opinion s'appuie sur la manière dont A^oltaire a voulu démontrer l'existence de Dieu. Il a pour cela deux preuves, et l'une d'elles surtout est établie de telle sorte qu'elle pourrait faire douter de la solidité de l'autre. Cette première n'e.-t
I,A l'RKrVK l'KATIQUK DE l'eXISTEXCE DE DIEI. V.) i
,pa.s autromoiit cippiij'ée quo sur l'utilité; cVst l'argiimoni (jiio la foi eu un Dieu no pourrait être ôhk' sans péril pour l'existonce de la société humaine. « Ce système sublime, dit Voltaire dans un poëme à Vautour du livre des Trois imposteurs ,
Ce système sul)liiiic à l'homme est iiccessaire.
C'est le sacré lien de la société,
Le premier fondement de la sainte équité,
Le frein du scélérat, l'espérance du juste.
Si les deux, dépouillés de son empreinte aui,'uste,
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
Ce dernier vers est devenu fameux. Quand Bay le élevait la prétention que l'athéisme n'est pas nécessairement uni à l'immoralité, et qu'il est permis de supposer une nation d'athées, Voltaire avouait que la chose serait possible pour une société de philosophes; mais, selon lui, la masse a besoin d'un frein solide , et si Bayle avait eu à gouverner cinq ou six cents paysans , il n'aurait pas tardé à leur ■prêcher un Dieu qui punit et récompense. Et ce n'est pas seulement aux paysans, mais aux princes et aux tyrans, que Voltaire ne veut pas qu'on ôte la pensée d'un Dieu devant qui ils sont responsables. Il est tout à fait sûr de la victoire quand il demande, lorsque quelqu'un a prêté son argent , s'il désirerait que son débiteur, son notaire , son avocat ou juge n'eussent, ni l'un ni l'autre, aucune foi en Dieu. Ou, comme il l'exprime poétiquement :
De les beaux ari^umcnts (pu'l frnil peux-lu lircr? Tes enfants à la voix rueront-ils plus dociles?
198 l"ar(tUmext physico-théologique.
Tes amis, au besoin, plus sûrs et plus utiles? Ta femme plus honnête? Et ton nouveau fermier. Pour ne pas croire en Dieu, va-t-il mieux te payer?
D'après cela il pourrait sembler , en effet , que pour Voltaire la croyance en Dieu n'était qu'une doctrine propre à frapper le vulgaire, qu'il conservait comme un besoin de la grossière majorité des hommes, tandis que lui-même et les philosophes cultivés comme lui pouvaient s'en passer. Pourtant cette apparence est trompeuse, et A'oltaire tenait la croyance en Dieu indispensable pour lui-même, non pratiquement, mais théoriquement. Pour lui-même, c'était une vérité qu'il ne faut pas rejeter la foi en même temps que la superstition . Dieu en même temps que les prêtres :
Corrige le valet, mais respecte le maître. Dieu ne doit point souffrir des sottises du prêtre : Reconnaissons ce Dieu, quoique très-mal servi. De lézards et de rats mon logis est rempli ; Mais l'architecte existe, et quiconque le nie Sous le manteau du sage est atteint de manie.
L'argument cosmologique, et surtout l'argument phvsicothéologique , ont pour "\'oltaire une force entièrement probante. Quelque chose existe, donc quelque chose a existé de toute éternité , autrement quelque chose serait sorti de rien, ce qui est absurde. Le monde est fait avec intelligence, donc il a été fait par une intelligence. Tout ouvrage qui nous montre des moyens et une fin annonce un ouvrier; le monde est une telle œuvre au plus haut sens du mot. Le mouvement des astres, la gravitation de notre terre autour du soleil s'accomplissent d'après les lois d'une mathéma-
I,E (UIAND ARClIITECTi;. lUiJ
licjiie profoudo. Ou les astres sont de grands géomètres, ou c'est réternel géomètre, comme Platon appelle si excellement Dieu , qui a réglé leur course. Les corps animés sont formés de leviers qui obéissent aux lois de la mécanique, d'humeurs qui circulent selon les règles de l'hydrostatique ; les êtres vivants ne se sont pas donnés eux-mêmes cette constitution, dont une petite partie seulement a l'idée; il y a donc un artisan éternel. Il est impossible que les êtres intelligents soient sortis de l'aveugle, de l'inintelligent; l'intelligence d'un Newton vient d'une autre intelligence. Nous voyons, par un dialogue du Dictionnaire philosophique , entre la nature et un philosophe, jusqu'où va, pour Voltaire, cette observation téléologique du monde. Le philosophe demande à la nature comment , étant si brute dans ses montagnes et dans ses mers, elle parait pourtant si industrieuse dans ses animaux, dans ses végétaux. « Mon pauvre enfant, lui répond-elle, veux-tu que je te dise la vérité? c'est qu'on m'a donné un nom qui ne me convient pas; on m'appelle nature et je suis tout art. » 'Voltaire revient dans plusieurs écrits sur cette pensée et se félicite de lui avoir trouvé cette expression saisissante. Elle a , en efï'et , le mérite de faire toucher de la main le cercle où se meut toute cette argumentation, de montrer comment elle détruit elle-même ces preuves qu'elle s'efforce de mettre au jour. La nature s'est-elle créée d'elle-même ou a-t-elle été créée? telle est la question. Elle a été créée, puisqu'elle est a/rt, telle est la réponse; mais la réelle valeur de cette réponse n'est pas autre que celle-ci : elle a été créée, parce que je me la figure créée. Car avec l'œuvre d'art est forcé supposer l'artiste ; concevoir la nature
comme art, c'est avoir décidé la question. On le voit, le fondement du théisme de Voltaire est son dualisme, la séparation de la force et de la matière. On le conçoit, si celle-ci est morte, n'ayant par elle-même nulle force et nulle vie, elle a besoin d'un être qui, placé en dehors d'elle-même, lui apporte le mouvement, l'ordre et la fin; si elle ne porte pas en elle le principe de la forme, il faut nécessairement que cette dernière lui vienne du dehors. Mais d'où donc sait-on qu'elle ne le porte pas en effet ? Nous apparaît-elle réellement sans forme en un point quelconque? Nulle part elle n'apparaît ainsi; c'est notre seule pensée, notre préjugé qui lui enlève la vie pour la lui rendre par Tintermédiaire d'un Dieu.
Ce dualisme une fois admis. Voltaire sait lui donner l'exjtression la plus philosophique. Il ne se montre pas éloigné d'admettre une matière éternelle, mais en même temps que celle-ci, l'action divine sur elle, la création, sont pour lui également éternelles. Comme les rayons du soleil sont aussi vieux que le soleil lui-même, l'éternel architecte a dû éternellement bâtir. La nature do Dieu est d'agir; donc il a toujours agi , donc le monde est une émanation éternelle de sa personne , et quiconque reconnaît Dieu comme éternel, doit reconnaître le monde comme également éternel. Et puisqu'il a toujours agi, il a produit toute l'action qu'il était en lui de produire. Dire qu'il aurait pu créer encore autre chose, c'est supposer une cause sans effet. La pensée que Dieu a choisi ce monde parmi tous les mondes possibles se comprendrait si elle exprimait qu'il a choisi parmi les mondes qui étaient impossibles; mais il n'a nullement choisi. Voltaire n'accepte pas l'objection
VOLTAIRE p:t spinosa. 201
qu'alors Dieu no serait pas libre. Etre libre, c'est pouvoir, (lit-il. Dieu a pu faire et il a fait. Je ne connais pas d'autre liberté. Remarquez combien là il se tient près de Spinosa. Dieu est pour lui « l'Etre suprême, éternel, intelligent, d'où découlent en tout temps tous les êtres et toutes les manières d'être dans l'étendue J » ou, quand Malebranche prétend que nous voyons tout en Dieu , Voltaire dirait plutôt cjue Dien voit et fait tout en nous. Mais, proteste-t-il, des émanations ne sont pas des portions. Chez Spinosa, Dieu est l'ensemble de toutes choses; chez lui, au contraire, l'ensemble de toutes choses découle de Dieu. Et la notion de finalité le sépare catégoriquement de Spinosa,. qui ne l'admet pas dans .'■es idées sur la nature , tandis que A^oltaire en fait la base de sa conception du monde. Partout où apparait une tentative pour expliquer la nature sans une finalité apportée en elle de l'extérieur, pour montrer en elle une puissance de vie et de développement, nous le voyons la combattre avec décision, avec passion même. Longtemps déjà avant le Système de la natvre, YoltaLi^e s'était élevé contre l'Anglais Needham cherchant à prouver la génération spontanée, contre le Français de Maillet montrant dans les espèces animales une métamorphose évolutionnaire, et en les combattant avec autant d'inexorables railleries que chez nous Reimarus les combattait avec son sérieux infatigable. Tous deux sentaient tout ce qui était en jeu. Etrange! Tandis que Goethe n'aurait pas eu de plus grande joie que d'assister au développement de la théorie de Darwin, Voltaire se sentait déjà inquiété par les premiers précurseurs encore quelque peu fantastiques de Lamarck et de Darwin.
II y a donc, d'après Voltaire, une intelligence créatrice, existant de toute éternité ; car autrement quelque chose serait venu de rien, et cette intelligence est dans tout ce qui est. Mais est-elle aussi dans tout ce qui n'est pas ? ou n'y aurait-il nul néant en dehors du monde, c'est-à-dire le monde est-il infini ? Xe^vton, répond ^'oltaire , a prouvé le vide dans l'espace; mais si le vide existe dans le monde, pourquoi n'existerait-il pas en dehors de lui? L'infini de l'étendue est aussi inconcevable que l'infini du nomijre , on peut toujours V ajouter quelque chose. De là résulte l'inconséquence étonnante, que \'oltaire regarde bien le monde comme infini dans le temps, mais comme fini dans l'espace. Mais si le monde n'est pas infini, où prenons-nous le droit de regarder comme infini Dieu, dont nous ne connaissons l'existence et les propriétés que par le monde? Tout être est limité par lès conditions de sa nature, et l'Etre suprême ne fait pas exception. C'est la puissance la plus haute , mais ce n'est pas une puissance sans limites. Elle n"a pu créer le monde que dans les conditions où il existe. La théodicéede Voltaire est tout entière dans ces propositions. Il a, comme nous l'avons vu par ses romans et son poëme sur Lisbonne, un très-vif sentiment du mal dans le monde. « Ceux, dit-il, qui ont crié : tout est bien, sont des charlatans. » Le mal existe, et il est absurde de le nier. La terre n'est qu'un vaste champ de carnage et de destruction. L'homme en particulier est un être très-misérable, « qui a quelques heures de relâche, quelques minutes de satisfaction et une longue suite de jours de douleur dans sa courte vie ». Voltaire tient pour inébranlable le mot d'Épicure : ou Dieu a voulu empêcher le mal et ne l'a pas pu. ou
il l'a pu et ne l'a pas voulu; il se décide pour la première hypothèse. Le seul moyen, pense-t-il , d'excuser Dieu à l'égard du mal, c'est d'avouer qu'il ne fut pas assez puissant pour le vaincre : « J'aime mieux, dit-il, adorer un dieu fini qu'un dieu méchant ; je demeurerai toujours un peu embarrassé sur l'origine du mal , mais je supposerai que le bon Oromase, qui a tout fait, n'a pu faire mieux. » Quelquefois Voltaire est assez hardi pour affirmer que Dieu a pu créer le monde sans le mal, aussi peu qu'il a pu faire que les trois côtés d'un triangle n'égalent pas deux droits. En effet, comment aurait-il rendu indissoluble un corps composé, comme celui de l'homme et de l'animal, et comment aurait-il' pu faire que la dissolution soit sans douleur? Et en ce qui touche le mal moral, comment aurait-il fait de l'homme un être capable de durer, vivant et agissant, sans kii donner l'amour de lui-même, qui nécessairement régare parfois, et des passions, qui l'entraînent à la lutte, à la guerre sanglante? Néanmoins Voltaire n'était pas entièrement tranquille sur ces bornes imposées à la divinité. Il lui apparaît clairement qu'une intelligence agit dans la nature, et par les imperfections et les maux qui sont dans cette même nature, il lui apparaît que cette intelligence est bornée ; mais la sienne propre est si étonnamment bornée, qu'elle craint toujours de ne pas savoir ce qu'elle dit. Et dans un de ses dialogues philosophiques, il met cette réponse dans la bouche du représentant de ses idées, à qui l'on demande s'il est bien sur de son système : « Moi ! je ne suis sur de rien; je crois qu'il y a un être intelligent, une puissance formatrice, un Dieu. .Je tâtonne dans l'obscurité sur tout le reste. -J'affirme une idée aujouril'hui, j'en