I^E DIEU RÉMUNÉRATEUR
doute demain, après-demain je la nie; et je puis me tromper tous les jours. Tous les philosophes de bonne foi que j'ai vus m'ont avoué, quand ils étaient un peu en pointe de vin, que le grand Être ne leur a pas donné une portion d'évidence plus forte que la mienne. »
Cette conclusion, tirée de l'existence et de la constitution du monde, et dont ^'oltaire s'est montré jusqu'ici persuadé, qu'il doit y avoir un être d'une puissance et d'une sagesse supérieures, créateur de ce monde, cette conclusion n'implique en nulle façon que ce créateur et ce soutien du monde soit aussi son gouverneur, qu'il soit pour les hommes le dispensateur des récompenses et des peines, selon leur conduite morale. Et cependant c'est le point principal. Puisqu'il faudrait inventer Dieu s'il n'existait point , ce doit être le Dieu rémunérateur qui est si indispensable. Il s'agit beaucoup moins d'une question métaphj'sique que d'une question pratique. Est-il plus avantageux pour le bien général de nous autres êtres pensants et misérables, d'admettre un Dieu qui récompense et qui punit, qui nous maintient et nous console, ou nous faut-il rejeter cette idée et nous abandonner à notre misère sans consolation et sans frein pour nos vices? « Toute la nature, écrit Voltaire dans le Fragment des instructions pour le prince royal (Je "', toute la nature vous a démontré l'existence du Dieu suprême; c'est à votre cœur à sentir l'existence du Dieu juste. Comment pourriez -vous être juste, si Dieu ne l'était pas? et comment pourrait-il l'être s'il ne savait ni punir ni récompenser? » Dans les axiomes qui se trouvent à la fin du traité : iJicî/ et les hommes, nous lisons : « Nulle société ne peut subsister sans justice:
PKKrVK UTILITAIRE. 20')
annonçons donc un Di'eu juste. Si la loi do l'État punit les crimes connus, annonçons donc un Dieu (|ui punira les crimes inconnus, (^^u'un philosophe soit spinosistes'il veut, mais que l'homnie d'Etat soit théiste. Vous ne savez pas ce que c'est que Dieu, comment il punit, comment il récompense; mais vous savez qu'il doit être la souveraine raison, la souveraine équité : c'en est assez. Nul mortel n'est en droit de vous contredire, puisque vous dites une chose probaljle et nécessaire au genre humain. » Voltaire n'est pas allé plus loin dans VHistoii'c de Je nui, roman ([u'il écrivit en 17G9, spécialement contre l'athéisme et ses effets corrupteurs pour les mœurs. Personne ne pourra prouver, telle est ici la morale, (ju'il soit impossible à Dieu de punir les méchants, c'est-à-dire qu'il n'ait pas pu donner au monde une constitution qui entraine la punition de ceux-ci; donc le meilleur conseil à donner à l'homme, c'est d'être juste dans tous les cas. Nous le voyons, au point de vue pratique, par conséquent pour lui au plus important. Voltaire ne s'appuie dans sa croyance en Dieu que sur la preuve utilitaire. Mais c'est là un soutien si précaire, si fragile, ({u'on ne pourrait comprendre comment Voltaire aurait pu se maintenir dans cette toi en Dieu, s'il n'avait eu, au point de vue théorique, la base plus solide de la preuve physico-téléologique, ou du dualisme. Aussi longtemps qu'il resta dualiste, c'est-à-dire ne vit pas que le monde pouvait être le résultat de ses propriétés mêmes, — et il n'y parvint jamais, — aussi longtemps il resta théiste; et puisqu'il avait besoin d'un Dieu comme architecte du monde, il était tout naturel de l'utiliser comuK' a'uide des événements et rémunérateur.
200 ■ VOLTAIRE p:t rei.marus.
Comme ^'oltaire, notre Reimarus fut dualiste en ce qui touche la notion de Dieu et du monde; mais il le fut aussi en ce qui touche celle de l'âme et du corps. Quiconque croit Dieu nécessaire à l'explication de la finalité du monde, doit également, pour expliquer la pensée et la volonté de l'homme, supposer une âme distincte du corps. LàjYoltah'e nous surprend par une étonnante anomalie. Si pour Reimarus, disciple de Wolf, l'âme était une substance différente du corps, pour A'oltaire, disciple de Locke, l'âme sulistance spéciale s'en était allée avec les idées innées de Descartes. Non pas qu'il crût avec les matérialistes que le corps a, en soi, la faculté de penser; mais il s'en tenait à la proposition de Locke, qu'il n'avait pas été impossible au Tout-Puissant de communiquer la faculté de penser â une particule de matière, — le cerveau humain. Ainsi lidée de Dieu dans sa plus grande extension, par conséquent le dualisme dans un cas, devait, chose remarquable, détruire le dualisme dans l'autre cas. Dieu produit en nous des idées et des mouvements, mais il les produit au moj'en de la constitution artistique de nos sens et de nos autres organes, sans qu'il y ait pour cela besoin d'un être spécial habitant notre corps. Les animaux ont comme nous des sensations, des idées, de la mémoire, et d'autre part des désirs et des mouvements, et pourtant nul ne songe à leur attribuer une âme immatérielle; pourquoi en aurions nous besoin pour expliquer notre petite supériorité de facultés et d'activité dont nous nous réjouis.sons ? Nous sommes étonnés par la pensé?, dit une autre fois Voltaire; mais la sensation est tout aussi merveilleuse. Une puissance divine se révèle dans les sensations du moindre des insectes comme
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dans le ret'vcau d'un Newton. .Mais ces sensations ne sont que des effets plus élevés des mêmes lois mécaniques qui, émanées de Dieu, agissent de toute part dans la nature. On dit bien qu'on ne peut concevoir comment la sensation et la pensée peuvent être données à un être étendu ; mais avons-nous l'idée, demande A'oltaire, d'un être non étendu? Matière et esprit ne sont que des mots ; nous avons une claire conception aussi peu de l'un que de l'autre. C'est pourquoi nous ne pouvons pas décider à priori de quoi l'un ou l'autre est ou non capable. Enlever au corps la faculté de penser n'est pas moins hardi que de la refuser à l'âme. Mais sur- I tout : Qu'est-ce donc que l'àme? un être de raison, comme la volonté, la mémoire, la parole, etc. ; de tels êtres n'existent pas; c'est toujours l'homme qui veut, se souvient, parle, etc. L'àme, qu'on se représente comme un être en soi, n'est en fait qu'une propriété accordée aux êtres supérieurs, « c'est une faculté qu'on a prise pour une substance ». Au fond cette idée est conforme à notre expérience intime, quand nous ne la laissons pas se fausser par les préjugés. Entre la digestion et la per^sée il y a une si grande différence, qu'on peut certainement se laisser aller à les ramener à deux substances différentes. Mais, puisqu'on ne peut penser sans nourriture et sans digestion, puisque, par conséquent, l'une est la condition de l'autre, pourquoi le même être qui digère ne pourrait-il penser? Quelque peine que se soit donnée Voltaire pour trouver qu ils étaient deux, il a fini par trouver ([u'il n'était qu'un. Ce qui serait tout à fait beau, si des conséquences trèssérieuses ne suivaient pas. Voltaire les a connues tout d'abord et se les est représentées dans tout leur entier. Dans
208 BIMORTALITÉ DE I/AME.
le Traité de riiètaphysique composé pour la marquise, où il pouvait s'exprimer eu toute franchise, puisqu'il ne le destinait pas au public, en déclarant que sa raison lui a appris que toutes nos idées nous viennent par les sens, il avoue quil ne peut s'empêcher de rire lorsqu'on lui dit que les hommes auront encore des idées quand ils n'auront plus de sens ; il aimerait autant croire que nous mangerons et boirons après notre mort, quand nous n'aurons plus de bouche. Sans doute, Dieu ayant attaché à une partie du cerveau la faculté d'avoir des idées , il pourrait conserver cette partie avec sa faculté (car la conserver sans cet organe serait aussi impossible que de le faire pour le rire d'un homme ou le chant d'un oiseau après la mort de l'oiseau et de l'homme). Il aurait aussi pu donner aux hommes et aux animaux une àme immatérielle, et la conserver indépendamment de leur corps, tout aussi bien qu'il lui aurait été possible de donner aux hommes deux nez et quatre mains. Mais pour croire qu'il a fait en eff'et toutes ces choses possibles, il faut les voir. « Ne voj'ant donc ixjint (jue l'entendement, la sensation de l'homme soit une chose immortelle, qui me prouvera qu'elle l'est? demande A'oltaire. Qui l moi, qui ne sais point quelle est la nature de cette chose, j'affirmerai qu'elle est éternelle! moi, qui sais que l'homme n'était pas hier, j'affirmerai qu'U y a dans cet homme une partie éternelle par sa nature ! et tandis que je refuserai l'immortalité à ce qui anime ce chien, ce perroquet, cette grive, je l'accorderai à l'homme, par la raison que l'homme le désire! Il serait bien doux, en effet, de se survivre à soi-même, de conserver éternellement la plus excellente partie de son être dans la destruction de l'autre.
VULTAIKE ET UolS.SKAr. ^iÂ)
(le vivre à Jamais u\ec ses amis, etc. Celle chimère serait consolante clans des misèiTS réelles. Je n'assure point (jue j'aie des démonstrations contre la spiritualité et l'immortalité de l'àme ; mais toutes les vraisemblances sont contre elles. »
Telle fut la conviction de Voltaire, acquise de bonne heure et entièrement logique, conviction qu'il n'abandonna jamais, mais (|ui ne le mit pas peu dans l'embarras, devant le public tout d'abord, et parfois peut-être devant lui-même. Nous nous rappelons quelle importance il attachait, pour la conservation de la société humaine, à la croyance à un Dieu rémunérateur; mais, conformément à l'opinion commune, cette rémunération doit trouver sa place surtout au delà du tombeau. Il avait la ressource de se contenter d'affirmer le fait et de refuser toute explication sur les voies et moyens ; mais quand doit-elle s'opérer? pouvait-on lui demander. Comme lui-même ne prétendait pas que la justice divine se réalise entièrement dans cette vie, quand devait-elle donc se réaliser s'il fallait douter de la vie future? Et ({uel résultat édifiant n'avait pas obtenu son confrère Rousseau , en conservant , dans sa fameuse Profession de foi d" an vicaire scu'oyard , à côté de nomljreuses hérésies, en même temps ijue la croyance en Dieu, la croyance à l'immortalité ! On dit bien que Dieu ne nous doit rien. Dieu nous doit, dit Rousseau, tout ce qu'il nous promit en nous donnant l'être. Il a gravé dans le cœur de chacun de nous : « Sois juste et tu seras heureux. » Mais si nous regardons autour de nous sur la terre, le méchant prospère et le juste reste opprimé. Cela lui suffît comme preuve que l'àme est immatérielle et immortelle.
21U l'immortalité de l'ame et l'ancien testament.
Il fait très-bien de comprendre dans sa preuve l'immatérialité de l'àme ; il a entièrement raison quand il dit que toutes les difficultés disparaissent quand on admet deux substances dans l'homme. Mais c'est justement.ee que Voltaire avait négligé d'admettre et pour d'excellentes raisons ; il en était d'autant plus embarrassé. Et cependant il aurait bien voulu, lui aussi, édifier, non-seulement par vanité, mais pour le bien général. Piqué d'émulation par le Vicaire savoyard de Rousseau, il écrivit vers l'âge de soixantecinq à soixante-dix ans, une série d'homélies où il cherche à représenter ses idées comme aussi inofFensives qu'innocentes. Là, il pense que pour justifier Dieu du mal existant dans le monde, il ne reste que la voie adoptée, après l'échec de toutes les autres tentatives, par tous les sages de l'antiquité, dans l'Inde et dans l'Egypte, dans la Chaldée et la Grèce : l'hypothèse d'une compensation dans une vie future. Et soit dit, en passant, en dehors du désir d'édifier, il y avait là pour Voltaire un autre intérêt, qui le ramena quelquefois dans cette voie. L'absence de toute croyance à l'immortalité dans VAncieji Testament avait été pour Morgan, en Angleterre, et pour Reiinarus, en Allemagne, une raison fondamentale de refuser au judaïsme le caractère d'une religion révélée. Voltaire ne négligeait pas volontiers une occasion de décrier V Ancien Testament, et il ne pouvait le faire de ce côté qu'en se plaçant sur le terrain de la croyance à l'immortalité, et en jetant dès lors un regard méprisant sur cette horde barbare, qui, seule au milieu de ses voisins civilisés, était restée fermée à cette doctrine. Il faut donc nous placer ici au point de vue des meilleures nations de l'antiquité, d'autant plus, si nous