FAUX-FUYANTS
hésitons à le faire, que cette croyance est d'utilité générale. Très-bien, si cela était encore possiijlo avec la manière de voir de Voltaire! Cette immortalité, il no l'avait pas absolument niée dans la Métaphysique écrite pour la marquise ; mais il l'avait trouvée également contraire à toute vraisemblance. Maintenant, dans V Homélie, '\\ dit : « Sans vouloir tromper les hommes , on peut dire que nous avons autant de raisons de croire que de nier l'immortalité de l'être qui pense. » Parmi ces raisons de croire à l'immortalité , est naturellement comprise son utilité ; mais cela ne prouve rien quand la question est : cela est-il concevable ? Voltaire alors se réfugie dans les ténèbres de l'ignorance. « Nous ignorons ce qui pense en nous, et par conséquent nous ne pouvons savoir si cet être inconnu ne survivra pas à notre corps. Il se peut physiquement qu'il y ait en nous une monade indestructible, une flamme cachée, une particule du feu divin, qui subsiste éternellement sous des apparences diverses. » Ailleurs encore, dans un de ses dialogues, il fait dire à un lettré chinois s'entretenant avec son disciple, qu'une pensée n'est rien de matériel; pourquoi serait-il alors si difficile de croire que Dieu a mis en l'homme un principe divin, qui étant indissoluble serait aussi immortel ^ Oserons-nous dire qu'il est impossible que nous ayons une âme? Certainement non; mais si c'est possible, n'est-ce pas alors très-vraisemblable? Pouvons-nous repousser un système qui est si beau et si utile à l'humanité ? Toujours cette maudite utilité, au nom de laquelle notre philosophe tente de contredire ses premières conclusions, de détruire ses beaux arguments contre l'existence de l'àme, contre la dualité de substance dans l'homme. Mais par une aussi
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})iètre ar'gumeiitation il ne réalise nièiiu' pas l'utilité désirée : quiconque ne sait pas mieux prouver l'existence de l'âme édifie moins que s'il la niait.
Et Voltaire l'a fait, en efï'et, quand il a eu le courage de laisser de côté ces arrière-pensées d'utilité. Dans le dialogue So2:)hronimc et Adelos , le premier, incontestablement l'organe de la propre pensée de VoltaiiT, dit : « J'ai craint longtemps, comme tous, ces conséquences dangereuses, et c'est ce qui m'a empêché d'enseigner mes principes ouvertement dans mes écoles; mais je crois qu'on peut aisément se tirer de ce labyrinthe. Il ne faut pas accuser Dieu d'injustice parce que les enfers des Egyptiens, d'Orphée et d'Homère n'existent pas, et que les trois gueules de Cerbère, les trois Furies, les trois Parques, les mauvais démons, la roue d'Ixion, le vautour de Prométhée sont des chimères absurdes. Il y a certes une })unition plus vraie, plus inévitable dans ce monde pour les scélérats. Et quelle est-elle? C'est le remords, qui ne manque' jamais, et la vengeance humaine, laquelle manque rarement. J'ai connu des hommes bien méchants, bien atroces, je n'en ai jamais vu un seul heureux. Je ne ferai pas ici la longue énuniératiou de leurs peines, de leurs horribles ressouvenirs, de leurs terreurs continuelles , de la défiance où ils étaient de leurs domestiques, de leurs femmes, de leurs enfants. Cicéron avait bien raison de dire : « Ce sont là les vrais « Cerbères, les vraies Furies, leurs fouets et leurs flam- « beaux. Si le crime est ainsi puni, la vertu est récom- « pensée, non par des Champs-Elysées où le corps se pro- « mène insipidement quand il n'est plus ; mais pendant sa « vie. par le sentiment intérieu]' d'avoir fait son devoir.
UN lH-:[- DE RflEToIlK^UE. '^L]
« jiar la paix du C(mir,par rapplaudisseincnt dos peuples, « l'amitié dos gens do bien. » C'est l'opinion île Cicéron, c'est celle de Caton, de Marc-Aurèle, d'Epictète ; c'est la mienne. Ce n'est pas que ces hommes prétendent que la vertu rende parfaitement heureux. Cicéron avoue qu'un tel bonheur ne saurait être toujours pur, parce que rien ne peut l'être sur la terre. Mais remercions le niaitro de la nature humaine d'avoir mis à côté de la vertu la mesure de félicité dont cette nature est susceptible. »
C'est réellement très-beau; mais, encore une fois, presque trop beau pour Voltaire. Il s'est quelque peu couvert du manteau des stoïciens, comme auparavant du manteau du prédicateur. Son opinion était bien à peu près celle-là, mais non pas tout à f;iit son humeur. Nous trouverons l)lutôt cette dernière en fouillant une communication intime qui appartient justement à cette dernière période de sa vie, comme le petit traité métaphysique écrit pour la marquise du Chàtelet appartenait à la précédente. En 1772, il écrivit à une vieille aveugle, à demi seulement son amie, mais femme d'un très-grand esprit, à madame du Deffand : « J'ai connu un liomme qui était fortement persuadé qu'après la mort d'une abeille son bourdonnement ne subsistait plus. Il croyait, avec Epicure et Lucrèce, que rien n'était plus ridicule que de supposer un être inétendu, gouvernant un être étendu, et le gouvernant très-mal. Il ajoutait qu'il était très -impertinent de joindre le mortel à l'immortel. Il disait que nos sensations sont aussi difficiles à concevoir que nos pensées , qu'il n'est pas plus difficile à la nature, ou à l'auteur de la nature, de donner des idées à un animal à deux pieds, appelé homme, que