SA CONVICTION REELLE
du sentiment à un ver de terre. Il disait que la nature a tellement arrangé les choses, que nous pensons par la tête comme nous marchons par les pieds. Il nous comparait à un instrument de musique, qui ne rend plus de son quand il est brisé. Il prétendait qu'il est de la dernière évidence que l'homme est comme tous les animaux et tous les végétaux, et peut-être comme toutes les autres choses de l'univers, fait pour être et pour n'être plus. Son opinion était que cette idée console de tous les chagrins de la vie, parce que tous ces prétendus chagrins ont été inévitables ; aussi cet homme, parvenu à l'âge de Démocrite, riait de tout comme lui. » Voilà le Voltaire vrai, sans fard, avec le mélange de pessimisme, de scepticisme et d'ironie, qui forme le caractère propre de son esprit et de ses sentiments.
Tandis qu'en ce qui touche l'immortalité Voltaire reste attaché pour lui-même pendant toute sa vie à son idée première, et ne se plie parfois à l'opinion commune que pour l'apparence, nous vovons au contraire, en ce qui touche la liberté du vouloir hamain, ses convictions subir une entière transformation parle cours des années. Il commence indéterministe et finit déterministe décidé. J'ai déjà dit comment, dans la correspondance avec le prince Frédéric, où cette question est longuement traitée. Voltaire se fait l'avocat de la liberté humaine. Il conserve ce rôle dans le Traité de iiiétajyhysiqiie, écrit à la même époque. La liberté, dit-il ici, est le pouvoir d'agir, de se mouvoir par son choix. Ce pouvoir, les pierres ne l'ont pas, mais seulement les animaux et les hommes. Vouloir et agir sans être contraint à vouloir, cela s'appelle être libre. Telle est la liberté de Dieu, telle est celle de l'homme. Mais « la li-
berié dans Dieu est lo pouvoir de penser toujours tout ce qu'il veut et d'opérer toujours tout ce qu'il veut » ; la liberté dans l'iiomme est « le pouvoir faible, limité et passager, de s'appliquer à q^uelques pensées et d'opérer certains mouvements ». L'opinion erronée que l'homme n'est pas libre vient du spectacle de ses passions, qui l'entraînent souvent contre sa volonté à certains actes ; ainsi la colère, l'amour, etc. Mais dire que l'homme n'est pas libre parce que parfois il ne l'est pas, c'est dire : les hommes sont malades quelquefois, donc ils n'ont jamais de santé. Il est bien certain que les hommes ne sont pas tous également libres, comme ils ne sont pas tous également sains. L'objection contre la liberté humaine, qui plus tard aura raison de l'indéterminisme de Voltaire, commence déjà à poindre ici, mais n'est pas encore regardée comme invincible. Cette o])jection oppose qu'en effet nos sens obéissent parfois à notre volonté, mais que notre volonté obéit toujours à notre entendement. L'homme ne veut que ce qu'il tient .pour bon et désirable, et son entendement n'est pas le maître de ne pas juger bon ce qui lui paraît bon. L'entendement agit nécessairement ; la volonté est déterminée par l'entendement ; la volonté est donc déterminée nécessairement : donc l'homme n'est pas libre. Voltaire croit pouvoir détruire cette objection par cette remarque, qu'il ne faut pas se représenter l'entendement et la volonté comme deux êtres réels, dont l'un agit physiquement sur l'autre ; c'est toujours le même homme qui, comme être voulant, se détermine à faire ce qui lui a paru bon comme être pensant. Et c'est là justement le point où l'opinion de Voltaire subit une révolution. Ce qu'il y a d'involontaire dans nos
idées prend pour lui de plus en plus d'importance. Nous ne nous donnons pas nos idées à nous-mêmes, dit- il; nul homme ne peut savoir quelle idée il aura dans la minute prochaine, ce Cju'il fera, dira, où il ira. Ses idées entrent nécessairement dans son cerveau : comment sa volonté, qui en dépend, serait-elle libre? Une volonté humaine qui ne s'appuierait sur aucune raison lui devenait de moins en moins acceptable, surtout avec ses opinions sur Tenchainement constant des causes, et avec ses idées presque analogues à celles de Spinosa sur l'action toute-puissante de l'Être suprême. « Il n'y a rien sans cause, dit-il dans le Philosophe ignornut; un effet sans cause n'est qu'une parole absurde. Il serait bien singulier que toute la nature, tous les astres obéissent à des lois éternelles, et qu'il j eût un petit animal haut de cinq pieds qui, au mépris de ces lois, put agir toujours comme il lui plairait, au seul gré de son caprice. » Etre libre, c'est pouvoir ce qu'on veut — ceci devient dès loi's un principe souvent reproduit par Voltaire — ce n'est pas pouvoir vouloir ce qu'on veut. « Quand je peux faire ce que je veux, voilà ma liberté ; mais je veux nécessairement ce que je veux, autrement je voudrais sans raison, sans cause, ce qui est impossible, » La liberté consiste à aller quand on veut aller et qu'on n'a pas la goutte. Elle consiste à ne point faire une mauvaise action quand l'esprit se la représente mauvaise, à subjuguer une passion quand l'esprit en fait sentir le danger. Notre action est ainsi toujours libre, non notre volonté; car celle-ci est toujours déterminée par nos idées, lesquelles nous ne pouvons pas nous donner nous-mêmes. Il est étrange que les hommes ne soient pas contents de cette somme de li-