‹ VoltaireChapitre 77 sur 113 · FONDEMENT DE LA MORALE · texte numérisé non relu

FONDEMENT DE LA MORALE

appeler inné, c'est-à-dire qui soit développé dès la naissance; mais Dieu nous a mis au monde avec des organes capables de s'accroitre et de nous donner des connaissances dans la mesure nécessaire à la conservation de notre espèce. A ces connaissances nécessaires appartient avant toutes celle du juste et de l'injuste. Privés de l'instinct, des armes naturelles qui ont été départies aux animaux, le petit nombre des hommes qui se seraient sauvés des ongles et de la dent des bêtes féroces, de la faim et de la misère, auraient péri dans la lutte qu'ils se seraient livrée pour la nourriture et l'abri, n'auraient tout au moins jamais fondé une société, sans l'idée du juste et de l'injuste, qui est le lion de toute société. Cette idée, qui n'a d'inné que le pouvoir de l'acquérir, se développe peu à peu dans l'homme, par l'usage et l'expérience, comme l'art de soulever les fardeaux ou de traverser un fleuve. Ce qui se développe ainsi dans l'homme est un, malgré toutes les différences de climat, de race on de toute autre circonstance extérieure. Selon Voltaire, plus on apprend à connaître d'hommes différents par le climat, les mœurs, le langage, les lois, plus on remarque qu'ils ont tous le même fonds de morale. Ils ont tous une grossière notion du juste et de l'injuste, sans savoir un mot de notre théologie. On ne trouvera aucun peuple chez lequel il soit juste, beau, convenable, honnête, de refuser la nourriture à ses parents quand on peut leur en donner; aucun peuple n'a jamais regardé la calomnie comme une bonne action , ou comme juste de ne point rendre un dépôt qui a été confié. Sauvages ou civilisés, tous sont unanimes à reconnaître qu'il est mieux de donner son superflu au pauvre que de le rouer de coups. L'idée de

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justice est tolloment reconnue, que les plus grands crimes qui affligent la société humaine sont tous commis sous une fausse apparence de justice. Le plus grand, du moins le plus destructif de tous, est la guerre; mais il ny a aucun agresseur qui ne colore ce forfait d'un prétexte de justice. Il est temps d'arriver enfin à ce côté de la pensée de Voltaire, qu'à la vérité il nous a déjà dévoilé jusqu'ici en passant, mais qui est d'autant plus digne d'une étude attentive, que c'est là qu'il a eu l'action la plus puissante, et qu'il a soulevé le plus de haines : je veux dire sa situation en face du christianisme. Voltaire passe pour le mortel ennemi du christianisme, et nous pouvons actîorder par avance que celui-ci lui était antipathique, non-seulement sous sa forme à cette époque, mais sous toutes les formes qu'il avait revêtues depuis sa première extension. Avant tout, cette aversion se manifestait pour la hiérarchie, pour la domination abrutissante et persécutrice du clergé ; mais le dogme chrétien lui-même et la morale chrétienne, au moins par son côté ascétique, ont en lui un adversaire, et sa critique dissolvante s'étend jusc[u'à la naissance du christianisme, jusqu'à son fondateur, jusqu'au judaïsme. L'impression que firent sur lui dès les premiers temps la doctrine chrétienne et sa. conception du monde se dégage de VEpître ce Uranie , qui appartient, comme nous le savons déjà, à ses plus jeunes années, et dont nous donnons ici les passages principaux. « Viens, dit-il à son amie.

Viens, pénètre avec moi, crun pas respecliieiix,

Les profondeurs du sanctuaire Du Dieu qu'on nous annonce et qu'on cache à nos yeux. Je veux aimer ce Dieu, je cherche en lui mon père;

220 É PITRE A URAXIE.

On me montre un tyran que nous devons haïr. Il créa des liumains, à lui-même semblables,

Afin de les mieux avilir;

Il nous donna des cœurs coupables.

Pour avoir droit de nous punir...

Il venait de créer un homme à son image,

On l'en voit soudain repentir, Comme si l'ouvrier n'avait pas dû sentir

Les défauts de son propre ouvrage.

Aveugle en ses bienfaits, aveugle en son courroux, A peine il nous fit naître, il va nous perdre tous. Il ordonne à la mer de submerger le monde. Ce monde qu'en six jours il forma du néant. Peut-être qu'on verra sa sagesse profonde Faire un autre univers, plus pur, plus innocent:

Non; il tire de la poussière

Une race d'affreux brigands, D'esclaves sans honneur et de cruels tyrans,

Plus méchante que la première.

Que fera-l-il enfin, quels foudres dévorants Vont sur ces malheureux lancer ses mains sévères? ^'a-t-il dans le chaos plonger les éléments? Écoutez: ô prodige! ô tendresse! ù mystère!

Il venait de noyer les pères.

Il va mourir pour les enfants.

11 est un peuple obscur, imbécile, volage, Amateur insensé des superstitions.

Vaincu par ses voisins, rampant dans Fesclavage, Et l'éternel mépris des autres imtions; Le fils de Dieu, Dieu même, oubliant sa i)uissance. Se fait concitoyen de ce peuple odieux; Dans les fiancs d'une Juive il vient prendre naissance; II rampe sous sa mère, il souffre sous ses yeux

Les infirmités de l'enfance.

Longtemiis vil ouvrier, le rabot à la main, Ses beaux jours sont perdus dans ce lâche exercice: Il prêche enfin trois ans le peuidc iduméen,

Et périt du dernier supplice.

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;:foii .sang (lu moins, le sang (rua Dieu niuui-auL [jour nous, N'était-il pas d'un prix assez noble, assez rare,

Pour suffire à parer les coups

Que Tenfer jaloux nous prépare?

Quoi! Dieu voulut mourir pour le salut de tous,

Et son trépas est inutile!

Quoi ! L'on me vantera sa clémence facile. Quand remontant au ciel il reprend son courroux, Quand sa main nous replonge aux éternels abîmes, Et quand, par sa fureur etTaçant ses bienfaits. Ayant versé son sang pour expier nos crimes, Il nous punit de ceux que nous n'avons point faits! Ce Dieu poursuit encor, aveugle en sa colère, Sur ses derniers enfants Terreur d'un premier jtère...

Amérique, vastes contrées, Peuples que Dieu fit naître aux portes du soleil,

Vous, nations hyperborées, Que l'erreur entretient dans un si long sommeil, Serez-vous pour jamais à sa fureur livrées,

Pour n'avoir pas su qu'autrefois Dans un autre hémisphère, au fond de la Syrie, Le fils d'un charpentier enfanté par Marie, Renié par Céphas, expira sur la croix?

Je ne reconnais point à cette indigne image

Le Dieu que je dois adorer:

Je croirais le déshonorer Par une telle insulte et par un tel hommage.

Entends, Dieu que j'implore, entends du haut des cieux

Lne voix plaintive et sincère:

Mon incrédulité ne doit pas te déplaire;

Mon co.'ur est ouvert à tes yeux :

L'insensé te blasphème, et moi je te révère: Je ne suis pas chrétien; mais c'est pour t'aimer mieux...

Eh! qu'importe en effet sous quel titre on l'implore? Tout hommaire est refu. mais aucun ne l'honore.

222 ÉCRITS THÉOLUGIQUES ULTERIEURS

Un Dieu n'a pas besoin de nos soins assidus ; Si Ton peut Toflenser, c'est par des injustices;

Il nous juge sur nos vertus,

Et non pas sur nos sacrifices.

Telle était et telle resta l'idée de Voltaire touchant le christianisme et le judaïsme; c'est la même idée que nous retrouvons auparavant chez les déistes anglais, que nous retrouvons à la même époque en Allemagne chez Reiraarus ; c'est l'idée qui était naturelle et générale dans le siècle de la vulgarisation, jusqu'à ce qu'il se conclût, dans le rationalisme allemand, un compromis avec le christianisme.

Mais l'époque principale des travaux théologiques de Voltaire, comme de ses travaux philosophiques, commence seulement avec son établissement sur le lac de Genève. On sait déjà comment ils étaient favorisés par la maturité de son âge, l'indépendance de sa situation, les loisirs de sa vie à la campagne. D'autres raisons encore s'y ajoutaient. Les semaines passées en 1754 chez les bénédictins de Senones, qui possédaient une si riche bibliothèque, n'avaient pas été perdues. Bientôt il fallut pour Y Encyclopédie des articles de théologie ; puis les lauriers conquis par Rousseau avec sa Profession de foi d'un vicaire savoyard, si dangereux qu'ils fussent (le livre fut brûlé par les mains du bourreau), ne laissaient pas dormir Voltaire. Il lui fallut nécessairement se montrer encore plus hardi que Jean-Jacques, s'il voulait se garder de se nommer. Telle fut l'origine du jeu auquel ^"oltaire se livra en empruntant de faux noms et de faux titres de livres, ce qu'il ne fit nulle part avec autant de variété que dans ses écrits théologiques. Tantôt c'est une traduction ou de l'anglais, ou de l'allemand,

Voltaire et jean meslier. 223

ou du latin; tantiM l'aiiteur s'appelle docteur Obern ou l'abbé Tilladet ; un jour il onipruntc le nom même do lord Brolingbroke, qui, d'après lui, aurait adressé à un de ses amis, peu de temps avant sa mort, le résumé de ses doctrines; la Bible enfin expliquée , qui appartient à ses dernières années, fut donnée comme l'œuvre des aumôniers du roi de Pologne.

On pourrait également croire tout d'abord à une mj'stification en rencontrant dans la collection des œuvres de Voltaire un Extrait du Testament du curé Meslier. Cette fois cependant la chose est réelle ; il s'agit bien d'un écrit laissé par le curé du village d'Etrépignj en Champagne, mort il y avait déjà trente ans. Le manuscrit avait mis longtemps à parvenir à Voltaire. Déjà, en 1735, son ami Thieriot lui en avait annoncé l'existence; il lui avait alors répondu de Cirej' : « Quel est donc ce curé de village dont vous me parlez? Comment! un curé, et un Français aussi philosophe que Locke? Ne pourriez-vous pas m'envoyer le manuscrit? je vous le rendrais fidèlement. » Il ne paraît pas que l'ami ait répondu à son désir, mais on ne voit pas bien ce qui a pu l'en empêcher; en tout cas l'affaire reposa pendant vingt -cinq ans et ne revint à flot qu'en 1762. Voltaire fit alors l'extrait, à propos duquel il écrivit à d'Alembert dans sa manière badine, qui ne pouvait tromper sou ami, mais devait égarer ou persifler les violateurs du secret des lettres : « On a imprimé en Hollande le Testament de Jean Meslier; ce n'est qu'un petit extrait du Testament de ce curé. J'ai frémi d'horreur à la lecture. Le témoignage d'un curé qui, en mourant, demande pardon à Dieu d'avoir enseigné le christianisme.

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