LE CHRISTIANISME DOIT-IL ETRE DETRUIT
driez voir écrasé et qui fait le refrain de toutes vos lettres. » Il s'agit donc de la superstition, du fanatisme ; mais ce ne sont là que des conceptions abstraites ; où se trouvent - elles dans la réalité ? Quand Voltaire écrit à d'AIembert qu'il désirerait voir Vin/'â /ne réduite enFrance à l'état où elle se trouve en Angleterre, et quand Frédéric émet l'opinion que les Grecs et les Romains ont laissé libre carrière aux philosophes, parce que leur religion ne possédait pas de dogmes, « mais les dogmes de notre itifâme gâtent tout » , il est clair que cette infâme dont l'anéantissement est devenu le mot d'ordre du cercle voltairien, c'est l'Église chrétienne, sans distinction de confessions, parce qu'elle est le soutien de la superstition et du fanatisme.
« Je suis las, aurait dit une fois Voltaire, d'entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le cliristianisme ; j'ai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. » C'est là une parole hardie, comme on en lance parfois sans les prendre au pied de la lettre ; en fait. Voltaire savait très-bien que les choses n'iraient pas aussi vite : « Swift, dit-il dans sa conclusion de son traité Dieu et les hommes, a fait un bel écrit par lequel il croit avoir prouvé qu'il n'est pas encore temps d'abolir la religion chrétienne. Nous sommes de son avis : c'est un arbre qui, de l'aveu de toute la terre, n'a porté jusqu'ici que des fruits de mort ; cependant nous ne voulons pas qu'on le coupe, mais qu'on le greffe. Nous proposons de conserver dans la morale de Jésus tout ce qui est conforme à la raison universelle, à celle de tous les grands philosophes de l'antiquité, à celle de tous les temps et de tous les
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lieux, à colle ([iii (luit être rétornol lion de toutes les sociéiés. Adorons l'Etro suprême par Jésus, puisf{ue la chose est établie ainsi parmi nous. Les cinq lettres qui composent son nom no sont certainement pas un crime. Qu'importe que nous rendions des hommages à l'Etre suprême par Confucius, par Marc-Aurèle, par Jésus ou par un autre, pourvu que nous soyons justes? La religion consiste assurément dans la vertu et non dans le fatras impertinent de la théologie. La morale vient de Dieu, elle est uniforme partout ; la théologie vient des hommes, elle est partout différente et ridicule. L'adoration d^un Dieu qui punit ot qui récompense réunit tous les hommes ; la détestable ot méprisable théologie raisonneuse les divise. Chassez les théologiens, l'univers est tranquille (du moins en fait de religion). Admettez-les, donnez-leur l'autorité, la terre est inondée de sang. Religion chrétienne, voilà tes effets ! Tu es née dans un coin de la Syrie d'où tu es chassée, tu as passé les mors pour venir porter ton inconcevable rage aux extrémités du continent ; ot cependant je propose qu'on te conserve, pourvu qu'on te coupe les ongles dont tu as déchiré ma patrie (c'est un Anglais qui parle) , et les dents dont tu as dévoré mes pères. Encore une fois, adorons Dieu par Jésus, s'il le faut, si l'ignorance a tellement prévalu que ce mot juif doive être encore prononcé; mais qu'il ne soit plus le mot du guet pour la rapine et le carnage. »
Nous ne devons jamais oublier que ce sont les Erinnyes de la Saint-Barthélémy, des dragonnades et de la guerre des Albigeois qui en Voltaire agitent leurs torches contre le christianisme. Et quand dans son homélie, soi-
disant prononcée à Londres, il établit la proposition : « Quiconque me dit : Pense comme moi ou Dieu te damnera, me dira bientôt : Pense comme moi ou je t'assas>:inerai, » cette proposition a peut-être perdu quelque chose de sa terrible vérité, parce que cent ans se sont passés depuis que récrivit Voltaire.
Lo tûuristo qui ijuitto Genève en se dirigeant vers le nord-oiie.><t arrive au bout d'une heure à un village nommé Ferney. La route monte peu à peu, et de loin l'on aperçoit les murs blancs du château dans lequel Voltaire a passé, sans beaucoup d'interruption, les dernières années de sa vie. Le village peut être en grande partie considéré comme sa création; car en 1758, lorsqu'il acheta la seigneurie, c'était un véritable hameau comptant une cinquantaine de paysans nécessiteux; et lorsqu'il mourut, vingt ans plus tard, c'était un joli petit pays de 1,200 habitants, horlogers eu grande partie ou exerçant d'autres industries, qu'il y avait attirés, auxquels il avait fait bâtir des maisons, qu'il leur avait cédées moyennant une rente qui devait être réduite de moitié â sa mort, et complètement éteinte à celle de sa nièce. 11 les soutenait, leur donnait des facilités de paiement, leur avançait un capital pour leur industrie, et faisait servir ses relations avec des hommes d'Etat à la prospérité de sa colonie. L'impératrice
de Russie faisait venir des montres de Ferney, et le ministre français Choiseul comblait de faveurs ce centre de fabrication. Cette colonie de Fernej était pour Voltaire le Benjamin de ses vieux jours, qui lui coûta certes des soins et des peines, mais qui les compensait non-seulement par le contentement qu'il en éprouvait, mais encore par l'élévation morale résultant pour lui de son rôle de père adoptif d'une florissante société d'hommes. De la terrasse du château on jouissait d'une vue étendue sur les prairies et les champs, auxquels succédaient quelques collines avancées des Alpes, et dans le fond les Alpes elles-mêmes. Non loin, d'un autre côté, était le Jura, dont la neige devenait l'hiver la cause de tant de plaintes du vieux seigneur. Derrière le château s'étendaient des jardins, dont l'amélioration et l'entretien étaient pour Voltaire un si digne élassement ; et tout autour un important domaine à la culture duquel cinquante hommes se trouvaient employés.
Si l'on monte la rue principale du village, l'on voit au bout de l'allée qui conduit au château, à gauche, l'église, qui porte cette inscription fameuse : Deo eï^exit Voltaire, avec le millésime 1761. Aussitôt après son acquisition, celui-ci s'était ainsi occupé de la construction d'une église. Ce n'était certainement pas par pur zèle pour la religion qu'il y avait mis tant de hâte; mais l'ancienne église était tellement située qu'elle masquait la vue du château. 11 la fît donc abattre et en fil construire une nouvelle. Confiant sans doute dans la sainteté de son projet, il se mita l'œuvre sans beaucoup de façons : deux tombeaux, un vieux crucifix furent déplacés sans cérémonie. « Otez-moi cette potence! » aurait-il dit à propos de ce dernier. Il y eut des